Et un peu de tranche de vie, plus centrée sur le discret Rory, qui profite de l'abscence de Zen pour se montrer un peu plus.
Bonne lecture.
« Si tu continues, on va définitivement t'intégrer à la place de Zen ! » s'exclama Sébastien avec un grand sourire.
Ilinka rougit.
« Je vous ai déjà que c'était temporaire. Seulement pour dépanner… »
« N'empêche qu'avec toi, on peut faire du Nightwish » répliqua l'adolescent sans se démonter.
« Et du Amaranth… » ajouta Arnaud.
« Ouais, ouais, on a compris, vous kiffez le symphonique » grinça Sam depuis son coin.
La jeune femme était jalouse. C'était évident. Si les vagues sèches qui émanaient de son esprit comme les ondes de chaleur autour d'un incendie n'étaient pas assez claires, les regards assassins et les reniflements dédaigneux avec lesquels elle accueillait chacune des paroles d'Ilinka achevaient d'informer cette dernière.
Les raisons exactes de cette jalousie lui échappaient, mais elle avait fait de son mieux pour rassurer la jeune femme. Elle n'était pas là pour rester. Elle rendait juste service aux amis de son cousin. Malheureusement, les nombreux compliments et remarques enthousiastes d'Arnaud et Sébastien ne soutenaient pas exactement son argumentaire.
Accrochant un sourire enthousiaste pas tout à fait sincère, elle suggéra qu'ils reprennent une fois encore la chanson depuis le début.
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« Alors cette répète ? » demanda Rory, alors qu'elle grimpait à côté de lui à l'avant du minibus de Selk'ym.
« Alors ce permis ? » répliqua-t-elle.
« Boarf, ça avance… » éluda-t-il, tapotant le volant avec désinvolture.
« T'es au courant qu'en tant qu'apprenti conducteur, t'es pas censé conduire seul ? »
« Je suis pas seul, t'es là. »
« J'ai pas le permis moi, ça compte pas ! »
« C'est pas comme si on croisait souvent des flics dans le coin… »
Avec un grondement, elle opina, bouclant sa ceinture. Il suffisait d'une fois, une seule, pour qu'il perde son permis d'élève et doive tout recommencer.
Après avoir vérifié qu'elle était bien attachée, Rory fit démarrer l'antique véhicule et, à moitié retourné sur son siège, manœuvra pour les sortir de l'allée étriquée menant au garage d'Arnaud.
« Tu as une idée de ce que tu aimerais faire pour ton anniversaire ? » demanda-t-elle, une fois qu'il se fut engagé sur la route.
« Mmmh, je sais pas trop... J'aimerais bien retourner à Bali. J'ai découvert un petit restaurant là-bas qui fait des dadar gulung à tomber par terre. Mais j'aimerais aussi bien que Zen soit là. On pourrait aller tester ce nouveau laser-game à Lausanne. Difficile de choisir... »
« C'est quoi tes dadar-trucs? »
« Des genres de crêpes au pandan et à la noix de coco. C'est tout vert. C'est rigolo et délicieux » répondit-il, assortissant ses paroles du souvenir d'une dégustation de la friandise sur une terrasse avec vue sur la mer turquoise.
« Ça a l'air bon. Et pourquoi ne pas faire les deux ? »
« Ce serait un peu exagéré, tu ne crois pas ? Ta mère m'offre déjà un voyage en Jumper où je veux comme cadeau, je ne vais pas en plus demander autre chose. »
« Pourquoi pas ? Après tout, y a pas que Maman qui va te faire un cadeau... et au pire, le laser-game, on pourra y aller avec notre propre argent. C'est pas si cher. »
Rory, les yeux toujours absolument rivés sur la route, opina, un petit sourire aux lèvres.
« Tu as raison. »
Le silence retomba, alors qu'ils tournaient sur la route menant aux fermes.
Ce ne fut qu'une fois le moteur coupé que Rory le brisa.
« Mais tu sais quoi ? Bali, j'aimerais bien qu'on y aille juste les deux. C'est vraiment magnifique et je n'ai pas envie d'entendre Zen râler tout du long qu'il fait trop chaud et qu'il s'ennuie. »
Haussant les épaules, Ilinka ne put qu'acquiescer. Leur ami pouvait être assez agaçant, en particulier lorsqu'il s'agissait de visiter des musées, ou toute autre destination culturelle.
Et pourtant, elle se sentait un peu coupable de le laisser hors d'une telle aventure. Mais ce n'était pas à elle de décider. C'était l'anniversaire de Rory, pas le sien.
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« Père, accepteriez-vous de m'avancer un peu d'argent ? Rosanna m'a offert de m'emmener en Jumper où je le désire pour mon anniversaire, et j'aimerais faire découvrir Bali à Ilinka. Mais mes finances sont un peu justes pour l'instant » demanda-t-il, alors que Selk'ym, les sourcils froncés, le regardait gratter le fond de la casserole pour y récupérer les derniers spaghetti bolognaise qui vinrent compléter son troisième service.
L'hybride ne répondit pas de suite, enroulant soigneusement quelques pâtes de ce qui était toujours sa première (et dernière) assiette autour de sa fourchette.
Il ne s'inquiéta pas – Selk'ym prenait généralement le temps de réfléchir soigneusement avant de répondre.
« Tu as bon appétit » nota l'ancien moine, au lieu de répondre.
Rory opina, posant sa fourchette.
« Oui. Ces pâtes sont délicieuses. »
« Ce sont de simples pâtes et une simple sauce tout prête » répondit laconiquement Selk'ym, les sourcils toujours froncés.
« Succulent néanmoins. »
« Ce ne sont pas que les pâtes. Tu manges beaucoup, ces derniers mois. »
Haussant les épaules, il soupira. Son père tournait autour du pot, mais il n'était pas subtil.
« Mes schiitars ne sont pas ouverts. Je peux vous montrer, si vous le voulez » nota-t-il, tendant les mains, paumes en l'air en un geste purement symbolique, l'hologramme cachant totalement les deux protubérances qui barraient ses paumes.
« Je n'ai pas dit ça ! » se défendit Selk'ym.
« Mais vous l'avez pensé. Père. Je suis parfaitement conscient que j'arrive à l'âge de transition, et il est indéniable que manger me rassasie de moins en moins, mais je peux vous jurer sur tout ce qu'il y a de plus sacré, que la dernière chose que je désire, c'est faire du mal à quiconque parce que j'ai trop tardé à me sustenter d'énergie vitale. »
Son père opina, poussant un petit soupir anxieux.
Coulant un regard à la fenêtre de la cuisine donnant sur la cour arrière déserte, il estima le risque suffisamment léger, et d'un geste rapide retira son collier, avant de tendre ses mains à Selk'ym.
« Regardez. Même si je le voulais, je ne pourrais pas me nourrir d'énergie vitale » nota-t-il sur un ton rassurant, alors que très délicatement, son père examinait sa paume droite.
La pseudo-mâchoire était belle et bien présente, les crocs des protubérances durs sous la peau sensible de sa paume, entourant la masse gélatineuse des tentacules sustentateurs toujours prisonniers de leur gangue de chair.
C'était presque douloureux, et il en était parfois à désirer que la peau, tendue et irrité sur ces nouveaux organes, cède et que cesse enfin cette pression constante, et simultanément, il anticipait terriblement ce moment.
Satisfait de son examen, son père lui rendit sa main.
« En général, il s'écoule plusieurs mois entre l'ouverture des schiitars et l'arrêt complet de la digestion. Si tu as faim, mange, mon fils. »
Reprenant sa fourchette, il s'empressa de s'exécuter. Il n'avait plus faim, mais il n'était pas encore rassasié et ces spaghetti étaient réellement succulents.
« De combien aurais-tu besoin ? »
« Hein ? » éructa-t-il, perplexe et la bouche pleine.
« Pour ton excursion à Bali. »
« Je ne sais pas exactement. Cent ou deux-cents francs. Pas plus. »
Selk'ym opina.
« Je te les donnerai demain. »
« Merci, père ! »
« C'est un prêt ! Pas un cadeau ! »
« Je sais. Je vous rembourserai. Merci encore ! »
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« Hé, meuf ! Y a une conférence sur l'intersectionnalité entre la lutte féministe et antifa, ce samedi à l'espace autogéré. »
« Oh... ça a l'air intéressant. »
Tania, les mains sur les hanches, la dévisagea.
« Ç'a pas l'air de t'enthousiasmer... »
« Heu... je suis pas sûre de ce que signifie « intersectionnalité »... » maugréa-t-elle.
L'adolescente face à elle sembla se décomposer.
« OSEF ! (1) Ça cause d'enculer des machos blancs ! »
« Tania... » soupira-t-elle, trop lasse pour se lancer dans un énième débat sur la légitimé de la remarque de l'adolescente.
« C'est à treize heures. On se retrouve à midi et on se fait un McDo ? »
« Désolée, samedi, je ne peux pas. »
Tania fronça les sourcils, tâchant de se remémorer leur agenda.
« On a pas d'exposé ou de tests la semaine prochaine, pourtant. »
« Non, c'est bientôt l'anniversaire de Rory, et on le fête samedi. »
« Ben, il a qu'à venir aussi... »
« Heu... »
« Oh, ça va, j'ai compris... Laisse béton » cracha Tania, s'éloignant, les mains dans les poches.
Avec un soupir coupable, Ilinka entreprit de sortir ses affaires pour le cours suivant.
Il n'y avait rien de mal à ne pas être toujours disponible, elle n'avait pas à s'en vouloir. Alors pourquoi culpabilisait-elle ?
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« Hé, Marco, tu serais dispo mercredi après-midi dans deux semaines ? » demanda Rory à son voisin de table pour les cours de chimie.
« Ouais, dépend pourquoi ? »
« Pour un laser-game. »
« Ah cool. Tu me files les détails ? »
« Mercredi quinze heures au laser-game en dessous de la gare. C'est trente balles la partie. On va sûrement en faire deux ou trois. »
Marco nota soigneusement les informations dans son téléphone.
« OK. Dis, je peux ramener Lucie ? Ça dérange pas ? »
« Non. Idéalement, faut être au moins quatre par équipe pour que ce soit intéressant. Cinq serait mieux. »
« Cool. Y a qui qui vient ? Ta meuf, et ... ? »
« Oui, Il y aura Ilinka, et non, ce n'est pas ma meuf. C'est ma meilleure amie. »
« Ouais... ta « meilleure » amie... on s'entend... » ricana le jeune homme.
Rory ravala un feulement vexé, et poursuivit son inventaire.
« Pour l'instant, j'ai invité Fred, Lucas, Nat' et toi. Si Zen'kan est revenu de voyage, il sera là aussi, donc on sera entre sept et huit en comptant Lucie. »
« T'as demandé à Karim ? Il fait de l'airsoft. Il doit être balèze. »
« Déjà fait. Mais il a déjà quelque chose. »
«Ah shit. Sarah ? »
« Elle viendrait mais seulement avec Anne. »
Marco fit une grimace à laquelle il ne put que souscrire.
« Mmmh, reste qui ? » musa-t-il, réfléchissant tout haut.
Rory haussa les épaules. Il n'entretenait pas un très grand cercle de connaissances au gymnase.
Marco poursuivit sur sa lancée.
«Je suppose que Timothée, c'est non ? »
Il opina.
« Alors je sais pas. Je te redis si j'ai une illumination. »
« OK. Merci. »
« De rien, mon pote. »
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« Parés au décollage ? »
La question était purement pour la forme. Rosanna n'attendit même pas qu'ils répondent pour allumer les moteurs du petit vaisseau occulté.
Ils en avaient pour une petite heure de vol avant d'arriver à destination. S'appuyant contre la paroi séparant le poste de pilotage de l'espace cargo, Rorkalym étendit ses jambes sur la banquette. Non sans avoir retiré ses chaussures auparavant : il n'était pas un sauvage !
Ilinka l'imita de l'autre côté de la travée, arrangeant délicatement sa longue jupe autour d'elle.
« Elle est nouvelle ? » s'enquit-il télépathiquement, détaillant les coquillages brodés au bas du vêtement.
« Presque. Comme elle fait très vacances-playa, j'ai pas souvent l'occasion de la mettre. Mais je l'ai depuis qu'on est allés visiter Pompéi, y a deux ans. »
« Ah, je me souviens. Ta boule de glace fraise t'était tombée sur les genoux. »
« Framboise. »
Il pouffa.
« Pardon. Framboise ! »
Ils rirent de bon cœur.
« En tout cas, elle te va bien. »
Ilinka rougit un peu.
« Merci. Je me suis dit que Bali, c'était un peu l'occasion ou jamais. »
« Et tu as eu parfaitement raison ! »
Après un instant de silence, Ilinka se leva, et il dut précipitamment se redresser alors qu'elle venait s'asseoir à côté de lui, téléphone en main pour y consulter ses notes.
« Donc, on commence par le temple d'Uluwatu, ensuite, on va voir les singes de la forêt sacrée, puis on va dans ce restaurant... et l'après-midi, on va à Bula... Buleleng pour aller voir une cascade... et ensuite on... »
D'un geste apaisant, il la força à baisser son téléphone.
« Relax. On dirait le programme d'un tour operator pour Chinois pressés. On est pas obligés de tout faire. Ça c'est juste les trucs sympa que j'ai vus quand je suis venu l'an passé. Cette île est pleine de trésors. On peut aussi juste se balader et se laisser surprendre... »
« Oh... oui. Désolée. »
Ilinka fit la moue, puis son visage s'éclaira d'un grand sourire.
« C'est ton anniversaire. On fait ce que tu veux ! »
Il opina en riant.
« Alors on va commencer par oublier ton programme de guide touristique. »
« D'accord. »
« Et tu vas laisser ton téléphone dans le Jumper » ajouta-t-il, pris d'une inspiration soudaine.
« Quoi ?! »
« Tu n'en as pas besoin pour contacter tes parents en cas de souci. Donc laisse-le ici. Je vais aussi laisser le mien » ajouta-t-il, joignant le geste à la parole, et rangeant aussitôt l'appareil dans un des compartiments sous les banquettes.
Avec un soupir, Ilinka l'imita.
Pour compenser la perte de sa précieuse source d'informations, il entreprit, souvenirs à l'appui, de lui conter tout ce qu'il savait de la culture balinaise, et en un rien de temps, ils se posaient dans un pré discret sur les hauts de Denpasar, la plus grande ville de l'île.
Rosanna, les moteurs arrêtés, se releva.
« Vous devez être de retour ici, telle Cendrillon, à minuit pile. En cas de problème, appelez-nous, on ne sera pas loin. On va rester sur l'île. Compris ? »
Ils opinèrent, Ilinka déposa un bisou sur la joue de chacun de ses parents, et ils se séparèrent.
Les parents de son amie partant à gauche, il obliqua à droite, surveillant subrepticement l'Esprit afin de s'assurer que les deux adultes n'allaient pas les suivre.
« On va où ? » s'enquit son amie, qu'il traînait derrière lui, sa main fermement calée dans la sienne.
« Aucune idée. »
« Quoi ?! »
« T'en fais pas. C'est pas important. Faut juste qu'on trouve... Ah, voilà. » expliqua-t-il, triomphant, alors que la devanture criarde et multilingue d'un loueur de scooters apparaissait au détour d'une rue.
« Rory, je suis trop jeune et t'as pas le permis ! »
« T'inquiète pas, ils s'en foutent ici. »
« Mais tu sais conduire un scooter ? Parce que moi pas ! »
Il sourit.
« Scooter, et même un peu moto » plastronna-t-il, fier de lui malgré tout.
« Mais où tu as appris ? »
« Par-ci, par-là. Quand y a pas de transports publics pour là où tu veux aller, l'auto-stop, ça ne suffit pas toujours. »
« Ton père est au courant ?! »
« Selon toi ? »
Ilinka soupira, alors qu'il inspectait les véhicules sous le regard cupide du vendeur.
Si ce dernier pensait pouvoir les arnaquer, il allait vite déchanter !
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« Yiiiiaahhhhh ! »
Le cri primal et inarticulé de joie lui avait échappé, alors qu'elle osait tendre un bras, loin, loin, jusqu'à presque toucher les grandes feuilles dégoulinantes d'humidité qui défilaient de chaque côté de la route, serpent noir dans un océan d'émeraude.
Elle sentit le rauquement amusé de Rory, qui pour le pur plaisir s'amusa à louvoyer un peu sur la petite route presque déserte.
Ils avaient visité le temple majestueux lové au milieu des grands arbres qui formait le cœur du Sanctuaire des singes d'Ubud, profitant de l'heure matinale pour se promener sur les chemins forestiers pas encore trop encombrés de touristes, et observer les macaques qui donnaient leur nom au lieu s'épouiller après une bonne nuit de sommeil.
A présent, ils fonçaient plein nord, grimpant les hautes montagnes du centre de l'île afin de rejoindre la région septentrionale, que Rory avait un peu exploré lors de son année sabbatique.
« Là ! Regarde ! C'est magnifique ! » s'exclama-t-elle, alors qu'émergeant de derrière un rideau d'arbres, un immense volcan solitaire s'élevait au bord d'un vaste lac, ses pentes constellées de villages et de cultures.
Rory se gara prudemment sur le bord de la route, avant de descendre, observant le paysage, une main sur les yeux.
« Je me demande ce qu'ils cultivent. Du thé ? » se demanda-t-elle, l'imitant.
« Du café, plutôt. »
« Oh. On devrait en ramener pour Milena. »
« Pour qu'elle le crame dans sa foutue cafetière ? » demanda-t-il, un sourcil levé.
« Si elle l'aime comme ça ? C'est l'intention qui compte. »
« Si tu le dis.. » capitula-t-il.
Ils observèrent encore un moment le paysage, avant de se remettre en route, avec la ferme intention de s'arrêter au premier village venu pour aller à la rencontre des habitants, loin des circuits touristiques.
(1) Terme d'argot Internet signifiant « On S'En Fout. »
