De retour, pour vous jouer un mauvais tour... Ah, non, c'est pas ça.
Mais je suis bel et bien de retour. Cependant, la publication que Vers l'avenir ne vas pas reprendre sur une base hebdomadaire, ne serait-ce que pour garder la cohérence temporelle avec "par la volonté" qui a plus de concentré d'action actuellement.
Bonne lecture!
Ils étaient restés beaucoup plus longtemps qu'ils ne l'auraient cru dans le village, et avaient fini par manger sur place, sur invitation d'une famille de cultivateurs de riz, trop ravis d'avoir un visiteur étranger armé d'un polaroid venu découvrir leur humble existence.
Le repas avait été simple, délicieux et authentique, et dans un anglais plus qu'approximatif, on leur avait indiqué la direction d'une rivière, et d'une cascade qui méritait le détour.
L'idée de découvrir un joyau caché aux yeux des étrangers était excitante, et c'était précisément pour cette aura paisible et naturelle qu'il avait eu envie de revenir sur l'île. Pour partager avec son amie un peu de ces instants magiques qu'il avait vécus durant ses voyages solitaires. Car les vivre, soi-même, était incomparable par rapport à un souvenir, aussi précis soit-il.
Le chemin était à peine un sentier de terre et ils étaient tous deux en sandales. Non que ce soit réellement un problème. Ils n'étaient pas pressés et, à force de crapahuter dans la réserve, étaient plus que familiers de ce genre de sente – peu importe leurs souliers.
Après une vingtaine de minutes à suivre les coudes de la rivière, ils arrivèrent face à un lagon, alimenté par une haute cascade qui baignait tout l'endroit dans une brume rafraîchissante.
Ilinka émit un couinement émerveillé qui le fit sourire, puis ce fut à son tour de couiner, de surprise pour sa part, quand elle le saisit par la main pour le tirer en avant, escaladant les rochers moussus pour atteindre l'eau bleutée.
« Tu veux te baigner ? » s'enquit-il.
« Je sais pas. En tout cas, tremper mes pieds. » répondit-elle, s'asseyant pour retirer ses sandales.
« Bonne idée. » approuva-t-il en l'imitant.
L'eau était délicieusement fraîche, coulant entre leurs orteils, si vive qu'elle en devenait presque vivante. Écartant un peu les bras, il inspira à fond, se gorgeant de la vie et de l'énergie qui emplissait les lieux. Se laissant habiter de cette joie sauvage d'exister et d'être là, présent dans l'ici et le maintenant.
Ilinka était partie de son côté, observant avec fascination les petits poissons argentés qui se cachaient sous les pierres.
Rassuré, heureux et satisfait, il s'offrit quelques instants de méditation. De pleine et absolue conscience. De communion profonde avec l'univers.
Il ne fallut pas plus de quelques minutes à Ilinka pour que, tel un papillon attiré par la lumière, elle ne revienne vers lui, fascinée par ce qu'il ressentait, percevait et laissait librement rayonner autour de lui.
Elle voulait comprendre, et plus encore, partager ces instants.
D'un sourire, il lui fit signe d'approcher puis, pataugeant prudemment, rejoignit un rocher lisse, non loin de la cascade, s'y installa, les pieds toujours dans l'eau. Elle l'imita, le fixant avec une attention absolue, déroutante, et pourtant tellement forte qu'elle l'ancrait encore plus dans la réalité totale du moment.
Il lui tendit la main, et elle la prit, avec joie. Plus de vide. Plus d'espace à traverser pour communiquer d'esprit à esprit. Si proche qu'il n'était plus certain de discerner où commençait sa conscience et où se terminait celle de son amie.
Les secondes devinrent minutes. Le temps sembla s'effacer, aussi constant, réel et évanescent que la cascade devant eux.
Puis Ilinka eut un petit hoquet, et sa gêne devint la sienne. Il sentit ses joues s'enflammer, la magie de l'instant brisée, et il retira maladroitement sa main de la sienne, ne sachant trop quoi en faire pour donner un semblant d'illusion de banalité à son geste.
Le silence se poursuivit, soudain lourd et malaisant.
Finalement, Ilinka se releva avec un petit rire gêné.
« Ils étaient bien en train de ... ? »
Il opina, pas moins mal à l'aise.
Avec une grande inspiration, elle fixa la cascade, les mains sur les hanches et les lèvres pincées.
« Heu... C'est pas tout ça mais... si on se remettait en route ? »
Se redressant, il opina. Le charme était définitivement rompu. Autant repartir et rapidement dissiper le malaise.
Ce n'était pas de leur faute, si Rosanna et Markus avaient choisi une cascade remarquablement semblable à celle-là pour s'offrir un moment d'intimité conjugale. Ce n'était pas davantage de leur faute si, dans un flash éblouissant, le traqueur avait un bref instant exposé télépathiquement – ou plutôt explosé – son intimité et que, dans leur état de contemplation méditative, ils en avaient été les témoins involontaires. Cela ne rendait pas la chose moins gênante.
Personne n'a envie de connaître la vie sexuelle de ses parents. Et ils ne faisaient pas exception.
Ce ne fut que lorsqu'ils furent revenus au village que le malaise se dissipa un peu.
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« Mmmmh, ché délichieux ! » bafouilla-t-elle, la bouche pleine.
Rory ricana sans même essayer de se cacher.
Faussement vexée, elle agita une fourchette menaçante dans sa direction, avant d'avaler sa bouchée.
« Blague à part, c'est une tuerie, tes babars gluants. »
« T'en fais un beau, de babar gluant ! C'est des dadar gulung. » pouffa-t-il, avant d'enfourner sa sixième crêpe.
Ils finirent leur dessert en papotant de tout et de rien, puis, Ilinka l'ayant prévenue qu'elle comptait lui offrir le repas, Rory prétexta devoir aller aux toilettes pour aller discrètement payer, ce qui lui valut une onde de réprobation télépathique, un coup de poing dans le bras, et un bisou sur la joue assorti d'un grand merci.
Le soleil se couchait déjà. La journée était passée si vite !
« Et maintenant ? » s'enquit-elle alors qu'ils remontaient sur le scooter.
« Tu as bien ton maillot de bain ? »
Elle opina.
« Alors en avant ! » lança Rory en démarrant.
« Mais pour où ? » insista-t-elle télépathiquement, en vain.
Tout ce que son ami, visiblement ravi de la faire poireauter, voulut bien lui dire fut « bientôt » et « patience ».
Enfin, il se gara devant un mur en carton-pâte se voulant une réplique de ruines de la jungle, surmonté d'une énorme pieuvre en fibre de verre tenant un grand panneau lumineux.
« Un parc aquatique ? »
Il approuva, avant de s'approcher de la billetterie. Cette fois, elle était prête, et laissant juste le temps à Rory de demander deux entrées, elle le dégagea d'un coup de reins bien placé pour payer à sa place.
Il râla un peu sous le regard amusé de la vendeuse, mais ne tenta pas de payer sa part, et ils entrèrent, découvrant le parc et ses nombreux toboggans illuminés par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel et les derniers rayons du soleil.
« J'ai pas regardé l'horaire. On aura le temps de rester un peu ? » s'inquiéta-t-elle, alors que Rory examinait les panneaux en anglais pour localiser les vestiaires.
« Oui. Ce parc à un horaire nocturne jusqu'à onze heure. »
« Cool... » approuva-t-elle, avisant enfin le panneau des vestiaires, à gauche.
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« Tu veux essayer le surf ? »
« Ça a l'air difficile... » nota Ilinka, l'air indécis.
Il la rassura d'une pensée. L'attraction était conçue pour les touristes. Il était facile de tenir en équilibre sur la vague artificielle.
Pour lui prouver ses dires, il grimpa en premier sur la petite planche, et se laissa sans peine glisser dans le courant. Sans oser se prétendre doué, il avait passé quelques jours à apprendre le surf en Australie. Sur de vraies vagues. Par comparaison, le simulateur était d'une régularité et d'une prévisibilité enfantines.
L'employé qui gérait l'attraction le laissa frimer pendant deux bonnes minutes, chauffant même la petite foule de curieux venus observer les gamelles des aspirants surfeurs, avant de le faire descendre pour « Let the cute lady try ».
Rory obtempéra docilement, ne pouvant retenir un petit sourire mauvais face aux regards vaguement lubriques de l'homme sur le T-shirt blanc d'Ilinka.
S'il espérait la tremper pour qu'il devienne transparent, il allait être déçu. C'était un T-shirt spécial baignade anti-UV, et elle portait un haut de maillot de bain en dessous. Il n'y aurait rien à voir. Ilinka avait toujours un quelque chose de pudique.
L'homme installa son amie sur la planche, l'aidant d'une main presque baladeuse sur la hanche à se positionner correctement avant de la pousser dans le courant, lui tenant toujours la main pour l'aider à s'équilibrer.
Sans doute espérait-il une belle chute. Quoi qu'il en soit, il fut rapidement déçu, car après quelques oscillations précaires, elle trouva son équilibre et osa lâcher sa main.
Bientôt, elle tentait même quelques balancements de hanches pour faire virer la planche.
Avisant un photographe qui se baladait entre les touristes, flashouillant aléatoirement avant de demander un paiement en échange du cliché, il lui fit signe, et monnayant l'emprunt de l'appareil en échange d'un prix largement rehaussé pour la photo, il prit quelques clichés d'Ilinka, tresse au vent et sourire aux lèvres, des airs de grande athlète sur sa planche.
Le temps qu'elle en redescende, sous quelques applaudissement du public, il avait choisi l'un des clichés pour que l'homme aille le développer dans son petit studio.
« Qu'est-ce que tu faisais ? » demanda-t-elle, alors que le photographe s'éloignait.
« J'ai acheté une photo souvenir. Pour Zen. »
« C'est une bonne idée ! Ça lui fera un cadeau sympa . »
Il opina, un peu gêné. Zen allait surtout être furieux qu'ils aient fait ça sans lui. Mais il ne pourrait pas se plaindre. Pas après être parti voyager dans les étoiles pendant qu'eux restaient sagement sur Terre à étudier.
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« Hé, regarde, y en a une autre ! » s'écria Ilinka en lui secouant le bras, désignant un des nombreux clichés défilant sur les écrans du petit studio photo.
Il découvrit un plan un peu large de la piscine à vagues, et au milieu des baigneurs, il se reconnut, Ilinka perchée sur ses épaules, prête à se faire renverser par le mascaret artificiel.
« Can you zoom in on this one ? » demanda-t-il au photographe, qui s'empressa de s'exécuter.
Leurs deux photos – qui feraient sans aucun doute verdir leur ami de jalousie – dans une petite pochette plastique, ils purent enfin quitter le parc aquatique.
« Cent-soixante mille roupies... Leur monnaie vaut vraiment rien ! » musa tout haut son amie.
Lui, s'extasiait plutôt du prix exorbitant des deux clichés. Il avait rencontré des paysans qui gagnaient à peine l'équivalent d'une seule photo par journée complète de travail.
A peine dix francs suisses, mais une petite fortune sur cette île tropicale.
« On rentre ? »
« Oui. Tu veux essayer de conduire sur la route du retour ? »
Ilinka le fixa avec un air adorablement épouvanté, et il ne put que rire en lui ébouriffant les cheveux.
« T'en fais pas, je plaisantais. »
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« Vous vous êtes bien amusés? » s'enquit Rosanna, alors qu'ils se retrouvaient au Jumper.
« C'était génial ! »
Rory opina.
« J'ai passé une journée merveilleuse. Merci, Rosanna. Merci, Markus. »
« C'est rien. Joyeux anniversaire, encore ! » répliqua sa mère, serrant son ami qui la dépassait d'une bonne tête dans les bras comme s'il était toujours un gamin, le faisant au passage rougir.
Enfin, elle le relâcha, laissant à son père le soin de piloter le Jumper, préférant plutôt s'asseoir avec eux à l'arrière.
« Alors, cette journée ? »
Ilinka se lança volontiers dans le récit de leurs aventures, évitant soigneusement de préciser les lieux exacts et les distances séparant leurs différentes escales, afin de ne pas avoir à parler du scooter.
Alors qu'elle en était au village dans la montagne où ils avaient dîné, Rosanna devint suspicieuse.
Mais que pouvait-elle faire ? S'arrêter maintenant serait suspect, et tout dire, pire encore. Elle continua donc comme si de rien n'était.
« Et là, on a vu cette magnifique cascade dans la jungle ! Elle était immense, et il y avait plein de petits poissons partout dans le lagon et... »
Rory la coupa, lui posant une main apaisante sur la cuisse.
« Et il ne fait aucun doute que vous avez trouvé une cascade qui vous a apporté un plaisir encore plus immense, n'est-ce pas, Rosanna ? Cette... explosion d'écume... »
Sa mère vira pivoine, alors qu'elle fixait son ami avec surprise, tant ce genre de répartie lui était étranger.
« Hum... je vous laisse les jeunes. Je vais voir si Markus à besoin d'un coup de main... » bafouilla Rosanna avant d'aller s'enfermer dans le cockpit.
Ils échangèrent un regard et éclatèrent de rire.
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« Je ne vais jamais y arriver ! »
Son cri était sincère et plaintif. Il restait à peine dix jours avant le concert, et les mots s'emmêlaient sur sa langue. Trouver le bon rythme, la bonne cadence. Placer les longueurs aux bons moments, et suivre les rythmes langoureux de la basse, était atrocement difficile. Elle y parvenait peut-être une fois sur quatre.
Sébastien eut un drôle de rire étranglé.
« T'en fais pas, on est jamais vraiment complètement prêt de toute manière. Même les grands artistes le sont pas. Sinon, ils n'auraient pas aussi le trac. »
Elle opina. C'était logique. Mais le savoir ne rendait pas la chose moins terrifiante.
« Bon, si au lieu de déblatérer, on continuait à répéter, histoire que vous finissiez par être un peu moins pourraves ? » s'enquit Sam.
« Tu nous trouve si nuls que ça ? » s'inquiéta Arnaud.
« Façon de parler, mec. Fais pas ta chochotte ! » claqua-t-elle en même temps que la bulle de son chewing-gum.
Ils ne purent qu'acquiescer d'un silence gêné.
Inspirant à fond, Ilinka susurra les respirations langoureuses du début de la chanson, puis Sam se lança dans un riff de batterie surexcité.
Au moins, elle parlait très bien anglais, et à défaut de maîtriser la mélodie, elle n'écorchait pas les paroles, faute de les comprendre. Peut-être son accent n'était-il pas le bon, moitié américain, moitié pégasien, mais c'était mieux que rien.
Sébastien, qui de coutume s'occupait du chant hors grunt – réservé à Zen – et avait depuis le départ du jeune wraith endossé la responsabilité de toutes les parties avec voix masculines, gronda ses derniers « Run Away ! » avant que le silence ne revienne dans le garage, alors qu'ils échangeaient des regards interrogatifs. Puis Arnaud leva la paume pour un high five, et c'est avec joie qu'ils échangèrent des tapes. Ils avaient réussi !
« Ben alors, vous êtes pas si pourraves, en fait ? » s'enquit Sam, voulant se donner l'air indifférent, sans grand succès.
« Si on continue comme ça, on va tout déchirer ! » s'emporta Séb, les faisant tous rire.
« Ouais, ouais. Crie pas victoire, Jimmy Hendrix, t'as encore failli péter une corde. » nota la batteuse.
Encore neuf jours. Ils allaient y arriver.
Tapant du pied pour se synchroniser avec la batterie, Ilinka recommença la chanson du début pour la douzième fois au moins de la journée.
