Taille chapitre : 15000 mots.


Nuit blanche


De fortes nausées l'extirpèrent du délicieux rêve qui l'avait l'avoir bercé une grande partie de la nuit. Doucement, elle ouvrit ses paupières et étira son être couvert de bandage sous le drap. Son attention encore somnolente se déposa alors sur la faible lumière émise par la pleine lune au travers de la fenêtre.

Huit.

Obnubilée par le mouvement perpétuel des branches au travers de la vitre, elle essaya de se remémorer ce qu'elle venait tout juste de rêver, en vain. Seules des réminiscences d'iris cramoisis s'imposèrent à ses pensées et lui firent vigoureusement secouer sa tête afin de les chasser. Accompagnée de courbatures qui déformèrent ses traits, elle fit légèrement remonter son corps le long de l'oreiller, espérant ainsi ne pas céder à l'irrépressible envie de se rendormir.

Cela faisait maintenant huit réveils qu'elle se trouvait dans cette chambre bordant une immense forêt, et tout ce qu'elle se contentait de faire, à part manger les plats qu'il lui amenait et se réveiller entre deux sommeils qu'elle soupçonnait d'être agités, se résumait à se laver quand l'envie lui prenait. Finalement, et après mûre réflexion, hormis le dernier point rien n'avait changé.

Elle referma avec force ses paupières et enfonça sa tête dans l'oreiller.

Sous le bourdonnement de ses oreilles recouvertes, elle parvint, non sans une horrible douleur au niveau de la nuque, à chasser à son tour l'horrible introspection.

Il ne fallait pas qu'elle pense à ce genre de chose. Car lorsque sa conscience se plongeait dans ces pensées, celles qui lui faisaient remonter des souvenirs qu'elle souhaitait oublier, il lui rappelait qu'elle devait se reposer. C'était presque devenu une habitude. Elle ne savait pas comment il s'y prenait, comment il parvenait à lire en elle, mais sa voix flegmatique s'élevait à chaque fois que qu'elle divaguait.

Mettant un terme à son questionnement sous le silence qui régnait dans la chambre, ses sourcils se froncèrent inlassablement. Elle venait d'y penser et pourtant… il n'avait rien dit.

Elle rouvrit les yeux et déposa son air égaré sur le lustre noir accroché au plafond blanc au-dessus du lit. Délicatement, elle releva sa tête endolorie et essaya de croiser son regard, mais ne rencontra que la pénombre. L'appréhension d'être seule accabla presque immédiatement son rythme cardiaque.

Le souffle court, elle observa tout d'abord le fauteuil en cuir marron dans le coin de la pièce, l'endroit qu'il affectionnait le plus, étant donné qu'il y passait le plus clair de son temps. Mais, malgré le fait que lors de ses huit derniers réveils, il s'était trouvé assis dessus, cette fois-ci le sofa se trouvait vide de toute considération.

Le tambourinement de son cœur se répercuta inévitablement dans ses tympans et, déglutissant péniblement, elle s'appuya plus posément sur le matelas à l'aide de ses coudes recouverts d'un pull noir bien trop grand.

Elle examina ensuite la porte de la salle de bain, entrouverte et plongée dans l'obscurité, d'où aucune odeur ni chaleur n'émanaient. Elle se rendit à l'évidence qu'il ne s'y trouvait pas non plus et se mit à fouiller les moindres recoins de la chambre d'un regard apeuré, encore et encore, de plus en plus vite et de manière frénétique, sans parvenir à combler ses attentes.

L'angoissante vérité fit naitre en elle un frisson d'incompréhension. Il n'était pas là. Pour la première fois depuis qu'elle s'était réveillée dans cette chambre, elle était seule. Et malgré le fait qu'elle essayait de ne pas y songer, elle ne faisait que cela.

Seule.

Une crainte qu'elle ne voulut pas reconnaitre s'insinua en elle et ses pensées débutèrent un rituel malsain qui se caractérisait par l'imagination loufoque d'un scénario dont elle connaissait la seule et unique conclusion. Un dénouement qu'elle avait vécu à tellement de reprises ces trois dernières années qu'elle avait arrêté de compter, de lutter.

Ce ne fut que quelques secondes plus tard, lorsque la peur la força à se rabattre sous le drap, qu'une pensée rassurante, parmi tant d'autres se voulant malveillantes, parvint à calmer ses tremblements.

Peut-être qu'il faisait cela depuis le début. Peut-être bien qu'il s'absentait de temps à autre, elle ne s'en était tout simplement pas rendu compte. Après tout s'était la première fois qu'elle se réveillait en pleine nuit.

En sécurité à l'intérieur de la bulle de chaleur de la couette, elle ne sut pas combien de temps s'écoula entre son intempestif réveil, ses réflexions aussi stupides qu'inutiles, et le cliquetis de la poignée de porte à peine audible, mais, comme si elle n'avait attendu que cela, le son la fit instinctivement sursauter sous le drap.

Dans un premier temps tétanisée, elle parvint à lentement retirer le réconfortant tissu de son champ de vision tandis que, encore une fois, son esprit analytique la plongea dans un tourment.

Les nausées étaient toujours présentes et la lune n'avait pas bougé d'un millimètre dans le ciel étoilé... combien de temps s'était-il écoulé ?

Elle marqua un temps d'arrêt à la suite de cette pensée et resta figée sur ce dernier détail. Mais le bruit de la porte qui se referma lui fit aussitôt oublier cette étrange sensation qui parcourait son corps. Ce fut en cet instant d'incompréhension qu'elle s'en aperçut : aucun courant d'air frais n'avait balayé la chambre, contrairement à toutes les fois où l'entrée avait été ouverte.

Comme si on avait entendu son étonnement, un vent frais et retardataire l'atteignit et apporta avec lui une forte odeur humide et suffocante qui, accompagnée par les pas de l'entrée, mit instantanément fin à sa respiration. Elle resta là, les yeux exorbités et accrochés sur l'embrasure du couloir, faiblement éclairée par la lune et les lampadaires bordant l'hôtel, à chercher du regard quelque chose qu'elle ne souhaitait aucunement apercevoir.

À son grand soulagement, les pas récalcitrants s'estompèrent sans que leur propriétaire ne montre le bout de son nez. Ce qui, après réalisation, n'eut d'autre effet que d'encore plus la tétaniser. La déambulation se rejoua entre deux de ses pensées effrayées, en boucle, espérant qu'à chaque fin de cycle, il fasse son apparition. Mais il ne semblait pas vouloir la rassurer.

Plusieurs secondes s'écoulèrent sans que la chambre émette le moindre son. Le silence semblait irréel tant son raisonnement, continuant de lui imaginer des choses de plus en plus traumatisantes, se montrait aussi bruyant qu'insistant.

Dans un réflexe qu'elle ne soupçonnait pas, son corps virevolta vers la fenêtre avant même qu'un éclair illumine la pièce, suivi de près par un grondement assourdissant qui brisa la quiétude venant tout juste de se réinstaller. Comme elle l'avait imaginé, la pluie s'abattit alors sur les carreaux de la chambre, complétant ainsi le tableau morbide.

La crainte fit légèrement trembler ses jambes sous la couette et la plaqua avec force contre le mur chaud dans son dos. Puis elle observa successivement le fauteuil et le couloir tandis qu'un autre grondement étouffa le bruit de sa panique.

Sa respiration devenue saccadée se fit toute petite, à la limite de l'inaudible, et elle se figea tout bonnement contre la paroi en béton. Ses pupilles dilatées balayèrent son champ de vision, avant de finalement revenir avec hésitation sur la salle de bain où, dans l'embrasure de la porte entrouverte, une silhouette, baignant dans la pénombre, l'observait.

Le tonnerre tonna de nouveau son mécontentement, mais cette fois-ci, elle ne sursauta aucunement.

Le temps se figea, et seule sa poitrine qui se soulevait de manière agitée sous ses yeux statiques parvint à lui indiquer le contraire. Même ses pensées ne voulaient pas se plier à ses supplications.

Non, son problème était tout autre.

Son corps tout entier avait arrêté de lui obéir. Elle voulait hurler, mais aucun son ne s'extirpait de sa bouche, et malgré qu'elle veuille partir loin d'ici, elle ne parvenait pas à se décoller du lit.

Elle ne maitrisait plus rien, tout ce que son corps et son esprit lui permettaient de faire se résumait à dévisager la silhouette qui l'observait dans la salle de bain. Et, à sa plus grande crainte, celle-ci semblait tout comme elle se contenter de cette formalité.

La porte débuta sa lente ouverture dans un silence parfait en coordination de ses muscles, qui écoutèrent finalement la moindre de ses pensées.

Elle se décolla du mur froid aussi vite qu'elle le put et se jeta littéralement du lit en tombant lourdement à la renverse sur le sol. Dans une grimace de douleur, elle rampa difficilement sur le plancher à l'aide de ses avant-bras. Tremblante de la tête au pied, son dos percuta inévitablement un second mur, juste en dessous de la fenêtre qui faisait face au couloir et à la salle de bain, alors qu'elle observa la silhouette, debout, de l'autre côté du lit.

Longeant celui-ci, puis la commode, dans une démarche lente, presque interminable, l'ombre à forme humaine se mit à tapoter du bout de ses doigts gantés le mobilier en bois, et reproduisit avec exactitude les battements de son cœur qui martelaient sa cage thoracique.

- Tu m'as manqué.

Cette… voix…

D'horribles souvenirs enterrés émergèrent dans son esprit, laissant échapper une larme le long de sa joue meurtrie.

Derrière la peur et l'appréhension qu'elle ressentit à ce moment précis, une note d'espoir lui vint en mémoire et mit étrangement un terme aux tapotements. Son optimisme se transforma en questionnement lorsqu'une douce chaleur, faisant même preuve de délicatesse, engloba les phalanges de sa main droite qui effleuraient le plancher.

Elle rapporta sa main à l'encontre de son visage et observa, stoïque et blafarde, le liquide écarlate dégoulinait de sa paume sur son avant-bras avec fascination. Sans qu'elle ne puisse l'en empêcher, son regard remonta la coulée bordeaux afin d'en connaitre son origine. Il se déposa alors sur le fauteuil marron dans le coin de la pièce, et tout ce qu'elle était en train de traverser devint dérisoire.

Les tremblements incessants de ses jambes recouvertes de bandage se dissipèrent, emportant avec eux la crainte qui l'avait jusqu'alors menacée.

Elle examina minutieusement la gorge tranchée sous la chevelure dorée parsemée d'hémoglobine. Puis ses yeux azur et dilatés, grands ouverts et figés dans le temps, qui l'observaient. La cascade de sang s'extirpant de sa trachée s'écoulait sans un bruit le long de son bras ballant contre l'accoudoir et parvenait à se frayer un chemin jusqu'au parquet.

La respiration coupée, la bouche asséchée et entrouverte, tout comme l'étaient son regard, elle se laissa aller contre le mur dans son dos vibrant au gré des rafales extérieures.

- Tu pensais vraiment réussir ?

Son regard médusé se déplaça vers la silhouette afin d'observer, dans la main de celle-ci, l'arme écarlate pointée dans sa direction.

- Tu pensais vraiment que ce serait aussi facile ?

Immobile face aux bourdonnements des paroles, elle contempla de manière satisfaite le liquide tiède sur ses phalanges, sans parvenir à comprendre un traître mot.

Ce ne fut que lorsque la main gantée attrapa son poignet et lui retira la vue du sang, qu'un hurlement de rage s'extirpa de son être et qu'elle se mit à se débattre de toutes ses forces.

D'un simple revers d'une main gantée contre sa mâchoire, toute l'adrénaline qui s'était injectée en elle s'en alla et la poigne sur son avant-bras la jeta sur le lit. Allongée sur le dos, un suffocant poids pressa sa cage thoracique et l'immobilisa complètement.

Dans une horrible caresse, les phalanges gantées, glacées, déplacèrent ses cheveux qui dissimulaient sa nuque afin de la laisser entendre une profonde inspiration dans le creux de son oreille.

- Tu sens bon aujourd'hui. Tu as pris une douche ?

L'emprise sur son corps la maintenant immobile se relâcha, mais elle ne bougea pas. Elle n'en avait plus la force, plus l'envie. Arrêtant même de raisonner, elle se contenta d'observer le lustre blanc accroché au plafond noir, inerte, tout comme elle.

Tout n'avait été qu'illusion. Un mensonge. Ils s'étaient joués d'elle, une fois de plus, et elle y avait bêtement cru. Ils avaient réussi à faire renaitre l'espoir en elle, afin de la briser de nouveau. Elle voulait juste que tout s'arrête.

Tout.

Quelque chose tira sur ses chevilles et, n'essayant pas de savoir de quoi il s'agissait, elle se laissa entraîner au bord du lit. La poigne l'agrippa à nouveau, mais cette fois-ci elle s'attaqua à sa gorge et déplaça son champ de vision, ce qui l'obligea à regarder le fauteuil dans le coin de la pièce.

Elle ne dit rien, ne fit rien, et dévisagea avec insistance le visage ensanglanté qui l'observait en retour, où qu'elle soit, quoi qu'on lui fasse. Elle ne savait pas à quand remonter sa dernière bouffée d'air mais, miraculeusement, l'emprise sur sa trachée l'empêcha de goûter instinctivement à l'oxygène. Ses paupières se fermèrent et, recrachant les dernières molécules d'air dans ses poumons, elle se sentit partir. Loin de cette chambre, loin de cette souffrance, loin de ce cauchemar.

La pression sur sa gorge se fit moins présente, moins réelle, jusqu'à complètement disparaître, et ce fut à cet instant précis qu'elle se rendit compte qu'elle n'avait jamais existée.

Son corps se cambra violemment et, possédée par une force dont elle ne soupçonnait pas l'existence, elle se redressa dans un sursaut, haletante et recouverte de sueur. Complètement paniquée, elle examina la chambre mais ne rencontra que la pénombre.

De sa seule main libre, elle agrippa ses cheveux humides et s'effleura partiellement le front afin d'essayer de s'aider à se souvenir de ce qui l'avait mis dans cet état. Des centaines d'images, émotions, sensation lui revinrent en mémoire, s'entrechoquèrent, s'amalgamèrent, avant de complètement disparaître. Ils ne laissèrent rien derrière eux hormis un visage dont elle voulait oublier l'existence.

Le cœur palpitant sous sa poitrine en manque d'oxygène, elle se rendit à l'évidence qu'elle ne s'en souvenait déjà plus.

La délicate chaleur englobant sa main droite, qu'elle n'avait pas remarquée jusqu'alors, se retira doucement et lui vola un énième élan de panique. Elle releva son visage et l'observa lui, ainsi que le recul de sa main.

Ce fut à son tour d'en émettre un, mais son rabattement, pris au dépourvu, fut plus revêche. Contrairement au simple recul de son bras, sa retraite à elle fut empreinte de crainte et se résuma par l'éloignement maladif de son corps qui percuta le mur en béton dans son dos. Ce mur qu'elle ne connaissait que trop bien et dont l'exacte fraîcheur lui fit comme une piqûre de rappel concernant la fragilité de son corps.

- Désolé.

Le calme ancré dans la voix la fit légèrement sursauter. Car, malgré le fait qu'elle l'avait longuement dévisagé, elle ne s'était aucunement attendue à le voir parler. Tout comme elle, il ne le faisait que rarement. Chose dont elle lui était reconnaissante.

Elle ne put néanmoins pas dissimuler sa surprise qui se dessina sur son visage tandis qu'elle l'observa, assis sur le lit, à seulement quelques centimètres de ses pieds sous la couette, lui qui d'habitude se contentait du fauteuil dans le coin de la pièce.

Ne trouvant aucune réponse logique à ses questions, elle arrêta de le fixer. Sa curiosité descendit alors sur les bandages qui recouvrait son poignet droit, où une étrange sensation continuait de se répandre à l'intérieur de son corps.

Les sourcils froncés, elle ramena son regard sur l'azur, celui qui n'avait pas arrêté de l'observer, et comprit la raison de cette délicate tiédeur qui lui caressait son bras droit. Il lui avait insufflé de son chakra afin de la sortir de son sommeil.

Avait-il été si agité que cela ?

Une autre chose étrange qu'elle remarqua en déglutissant péniblement fut le manque de présence qu'il dégageait. Elle ne ressentait pas cette rassurante aura qui le caractérisait tant. Comme si une partie de lui n'était pas vraiment là, comme si… il manquait quelque chose.

- J'ai dû m'absenter.

La mine surprise, ses lèvres s'entrouvrirent quelque peu, tandis qu'il referma les siennes à la suite de sa révélation.

Aussi impossible que cela puisse paraitre, il venait une fois de plus de lire dans ses pensées. Sans faire le moindre mouvement, le moindre signe, seulement en posant son regard sur elle. C'était tout bonnement inconcevable. Il ne pouvait s'agir que d'un mirage. Comment cela se…

Un soupir se fit entendre et elle se reconcentra sur sa faible présence.

- Pourquoi tu continues de te tourmenter ainsi ?

Le calme dans le timbre de sa voix avait tout bonnement disparu, il s'était fait remplacer par une pointe d'agacement, et c'était compréhensible. S'il parvenait réellement à lire en elle, comme il venait de le démontrer une fois de plus, alors il devait certainement être tout aussi aliéné qu'elle l'était en cet instant.

Pourquoi continuait-elle de se tourmenter ainsi ? La réponse était tout aussi simple que la question. Parce qu'elle le voulait.

La peur que tout ceci ne soit que mensonge la terrifiait suffisamment pour l'empêcher de faire la moindre tentative qui résulterait par la sortie de l'illusion. Elle ne voulait pas que ce rêve se termine. Ne pas savoir s'il s'agissait d'une illusion ou de la pure réalité la rassurer suffisamment pour garder en elle le peu d'espoir qui lui restait. Car, ce simple sentiment qui lui indiquait qu'il y aurait un lendemain, était tout ce qu'elle possédait. Elle savait très clairement ce que cela faisait de le perdre et elle ne voulait pas que cela lui arrive à nouveau. Alors oui, si elle devait choisir, elle choisirait le tourment au désespoir.

Il soupira une seconde fois.

- On part demain, tu te rendras bien assez vite compte que tout ceci t'arrive réellement.

Sa curiosité se démultiplia et le fait que tout ceci ne soit qu'une hallucination s'effaça de ses pensées le temps d'une inspiration.

Lui reprocher de ne pas lui avoir demandé son avis sur son envie de bouger de cet endroit ne lui effleura aucunement l'esprit, non. Tout ce qu'elle désirait en cet instant était de savoir où elle se trouverait demain. Une autre chambre ? Une forêt ? Un lac ? Une ville ? Il y avait tant de possibilités qu'elle ne put toutes les imaginer.

Face au silence, alors qu'elle venait de penser à son désir de savoir où ils se trouveraient demain, elle haussa cette fois-ci un sourcil et le dévisagea une énième fois.

Ne l'avait-il pas entendu ?

Ce ne fut que lorsqu'il déplaça son attention sur la fenêtre de la chambre et qu'il observa la pénombre de la nuit paisible, qu'elle comprit.

Elle recroquevilla ses jambes dénuées de vêtements sous la couette et parvint, pour la première fois, à inverser les rôles et comprendre la moindre de ses pensées. Cette fois-ci, il ne devinerait pas ses tourments. Si elle voulait connaitre la réponse, il fallait qu'elle le lui demande de vive voix.

Elle déglutit mais ne dit rien, à cet instant précis, elle le détestait plus que quiconque. Et le sourire satisfait qui se dessina sous la chevelure dorée ne fit que décupler sa colère.

Prise d'une envie irrépressible qu'elle regretterait si elle ne la comblait pas, elle ouvrit la bouche, attirant inévitablement le regard azur, tout aussi curieux qu'elle l'était.

Cela faisait longtemps qu'elle n'avait entendu sa propre voix, allait-elle la reconnaitre ?

À son grand désarroi malgré la conviction qu'elle y mit, les mots restèrent bloqués dans sa gorge et aucun son ne s'extirpa d'entre ses lèvres. Elle crut, lorsque le sourire qu'il lui adressait s'effaça subitement, qu'elle l'avait déçu, mais il n'en était rien. L'expression qu'il extériorisait n'avait rien à voir avec son échec.

La vitre sur sa droite vola en éclat et laissa passer une forme aiguisée qui se planta dans un bruit sourd dans le parquet.

Immobile, elle observa l'objet, petit, sombre, ressemblant étrangement à une arme qu'elle ne connaissait que trop bien. Elle examina ensuite le morceau de papier accroché à celui-ci, crépitant sous les débris de verre qui s'éclataient au sol.

Elle n'essaya pas de savoir qui l'avait envoyé, ou pourquoi, elle connaissait déjà la réponse à ces questions. Tout ce que ses réflexions parvinrent à lui indiquer à cet instant se résuma à : une, peut-être deux ?

Il ne lui restait qu'une seule seconde à vivre, là, maintenant. Le parchemin allait exploser et tout emporter dans son sillage, la chambre, elle, lui… lui. Il avait senti le danger bien avant elle, bien avant que le kunai ne fasse une entrée fracassante dans la chambre.

Ses pupilles remontèrent la pièce aussi vite qu'elles le purent et se déposèrent maladroitement sur l'endroit du lit qu'il avait occupé jusqu'alors, afin de se rendre compte qu'il n'était plus là. Un nuage de fumée éphémère se répandait d'ores et déjà dans la pièce à l'exact endroit de sa disparition.

Il l'avait abandonné. Il l'avait laissée seule face à une situation qu'elle ne pouvait maitriser.

Observant avec effroi les flammes sur le parchemin entamer le sceau de détonation qui allait libérer la déflagration scellée à l'intérieur, elle ferma ses paupières aussi fortement que possible et espéra ainsi atténuer la douleur. Elle écouta alors mélodieusement ses derniers battements de cœur, et attendit.

Un flash illumina ses paupières closes et elle crut que tout était fini.

Une seconde passa, peut-être deux, sans que la douleur ne l'atteigne. La mort n'était donc pas douloureuse ?

Elle ouvrit un œil et, n'y voyant pas grand-chose, ouvrit le second, pour finalement frissonner d'incompréhension lorsque le vent frais s'insinua à l'intérieur de son pull bien trop grand.

Sans comprendre, elle observa l'expression à la fois rassurée et exaspérée qui la portait alors qu'il la déposa de ses mains chaudes contre un mur râpeux. D'un geste rapide, il retira la cape en soie qui l'habillait et le déposa sur ses jambes tremblotantes et dénudées.

Nullement inquiétée par le choc de température qu'elle venait juste de subir, elle se surprit à examiner le moindre de ses gestes sur la soie. Avec délicatesse et prenant soin de ne pas la toucher, il recouvrit le moindre centimètre carré de sa peau à l'air libre, puis, accroupi à seulement trente centimètres de son visage, il éleva son regard anxieux sur le sien.

- Tu vas bien ?

Sa question resta en suspens durant plusieurs secondes avant que, non sans mal, tant le fait de répondre lui était devenu étranger, elle n'acquiesce.

Son mouvement rectiligne lui fit perdre de vue les iris azur et fit vagabonder son admiration sur la voute céleste qui illuminait de son drap mielleux le ciel étoilé. Elle resta là, pendant ce qui lui sembla une éternité, à ne rien faire d'autre que de compter les étoiles clignotantes, alors qu'il se contenta en retour d'observer le reflet de sa bonne santé dans ses pupilles émerveillées.

Sa curiosité la fit ensuite descendre le long de la cime d'un arbre qui couvrait en partie le ciel, et elle se rendit à compte que le mur râpeux dans son dos n'en était pas un. Mais qu'il s'agissait de l'écorce d'un immense pin qui surplombait une luxuriante forêt.

Arrivée sur la terre ferme, son attention se déposa sur l'expression inquiète qui continuait de l'épier, avant de s'attarder sur ses cheveux dorés en bataille, comme s'il venait tout juste de braver la plus violente des tempêtes.

Elle fit encore plus descendre son regard et observa le tissu qu'il lui avait déposé dessus. Ses yeux s'écarquillèrent de stupeur.

Était-ce… de la neige ?

Alors qu'elle s'apprêtait à toucher de ses doigts hésitants l'une des nombreuses pellicules blanches présentes sur la cape noire, le vrombissement d'une explosion qui se déplaçait à la vitesse du son à des kilomètres de leurs positions la fit tressaillir, elle et sa compréhension. Elle voulut se tourner vers l'horizon mais s'arrêta à mi-chemin lorsqu'elle entendit sa voix.

- Je n'en ai pas pour longtemps.

Elle rapporta son regard sur l'azur, mais n'eut nullement le temps de le croiser. À peine s'était-il exprimé, qu'il s'était volatilisé pour ne rien laisser derrière lui, hormis un verre présent à ses pieds, contenant, aux vues de l'odeur et de vapeur qu'il dégageait, un thé tout juste préparé.


Accrochée sur la façade en piteux état d'un l'établissement, il observa l'enseigne recouverte de neige qui valdinguait au gré du vent. Un chuchotement presque imperceptible, relatant le nom de celle-ci, s'échappa de ses lèvres asséchées par le froid glacial de cette nuit de pleine lune.

- Ichidome.

Il expira dans une éparse fumée blanche la fatigue du voyage l'ayant amené dans ce lieu reculé, et s'aventura au travers du duvet de neige qui le séparait de l'entrée. Il poussa alors d'un revers de la main les portes battantes et résilientes de la taverne afin de s'engouffrer à l'intérieur d'un pas soulagé.

Le revirement de température, dans un premier temps chaleureux, mais devenant bien vite étouffant, le heurta si violemment, qu'il perdit le fil de ses pensées une fraction de seconde, avant que son regard ne soit attiré par le mur en pierre qui lui faisait face, où, encastrée à l'intérieur de celui-ci, une cheminée crépitait de mille feux.

Les doubles vantaux de bois qu'il avait préalablement poussé se refermèrent en fracas dans son dos et mirent définitivement un terme à toutes les conversations jusqu'alors audible, plongeant la suffocante pièce dans un mutisme exemplaire. Une multitude de faciès aussi déconcertés que surpris le considérèrent et le dévisagèrent sans aucune gêne, se moquant allégrement de son accoutrement qui, il allait sans dire, n'était pas conseillé pour traverser la région.

Une épaisse cape noire en soie sans manches attachée à hauteur de son buste et déposée sur ses épaules en guise de seule réelle protection contre le froid, il était habillé d'un manteau gris clair et plus fin qui, au niveau de son cou, laissait apparaitre un col noir recouvrant la moitié de sa nuque. Son pantalon, noir lui aussi, et seulement visible au niveau de ses tibias, là où l'épaisse cape qui camouflait la quasi-totalité de son corps s'arrêtait, laissait apparaitre des bandages qui enveloppaient le bas de ses jambes et reliaient le tout à des chaussures noires ouvertes sur l'extrémité de ses pieds.

Il s'avança vers le feu incandescent et ouvrit partiellement son manteau sous les regards à la fois attentifs et condescendants de la plupart des personnes présentes. Arquant ses bras en direction des flammes, il essaya d'oublier ne serait-ce que quelques secondes le vent glacial qui secouait avec entrain les volets de la taverne.

- Je peux vous être utile, monsieur ? lui demanda une voix dans son dos, ce qui le força à quitter des yeux quelques instants les flammes afin d'observer la jeune femme qui lui souriait aimablement. « Nous n'avons plus aucune chambre de libre, je suis désolée, mais je peux vous préparer une délicieuse soupe et un thé bien chaud, qui, je suis sûre, vous revigoreront jusqu'à votre prochaine escale. »

- Je vous remercie, un thé fera l'affaire.

Ce simple échange, avec ce qui semblait être la gérante de la taverne, suffit à faire redescendre la tension dans la pièce. Les conversations reprirent leurs cours, alors que la brise fraîche qu'avait engendrée son entrée fut étouffée par l'intense chaleur de la cheminée.

Il fouilla du regard l'établissement et son attention s'arrêta sur la raison de sa présence dans ce lieu. Attablé à sa droite au fond de la pièce, l'homme se délectait de la fameuse soupe dont la jeune tavernière venait de lui parler.

Il traversa d'un pas léger la taverne et, ne voulant pas attirer l'attention plus qu'il ne l'avait déjà fait, détourna son regard de l'air hagard des deux hommes accoudés au bar. Une main posée sur un verre à l'odeur pestilentielle et l'autre sur le pommeau de leur katana fermement accroché à leur ceinture et leur veste, les deux hommes arboraient les couleurs de leur pays.

Du marron et du rouge.

Il tira le plus silencieusement possible la chaise en bois collée à la table, où l'homme qu'il avait épié plus tôt, approchant la trentaine et ne semblant toujours pas avoir remarqué sa présence, se délectait de son repas.

Habillé d'un pantalon et un pull noir ainsi que d'une écharpe blanche, contrastant parfaitement avec ses cheveux bruns, courts, et ses yeux marron, l'homme apporta une cuillère à sa bouche, avant de finalement lever son regard couleur châtaigne et de le dévisager à son tour.

- Seulement trois jours, huit heures, et quarante-deux minutes de retard, indiqua le trentenaire en observant brièvement la montre accrochée à son poignet. « J'ai bien cru que tu y étais resté… à vrai dire, j'étais sur le point de commencer à écrire mon discours pour tes obsèques, si tant est que ton corps ait été retrouvé. »

Avec un léger sourire présent sur son visage, il s'assit sur la chaise en bois et, épuisé, se laissa aller contre celle-ci qui craqua sous son poids.

- Moi aussi je suis content de te voir, Sakutarō.

Continuant de savourer sa soupe chaude, le dénommé Sakutarō déposa délicatement sa cuillère sur la table. Puis, quelque peu nerveux, il s'essuya la bouche à l'aide d'un chiffon avant de le fixer du regard.

- Alors ? Elle est en vie ?

Aucunement étonné par sa question, comme s'il l'avait vu arriver bien avant qu'il ne le lui pose, il ne répondit pas tout de suite. Son humeur vacillante resta comme suspendue sur la formulation de la phrase.

- Oui, elle l'est.

Sa réponse, plus sèche qu'il ne l'aurait voulu, fit quelque peu rehausser les sourcils du trentenaire attablé face à lui, qui, arborant une expression étonnée, le toisa.

- En quoi cela aurait-il eu de l'importance ? Même si je te l'avais dit, tu y serais allé n'est-ce pas ?

Face au silence qui se répercuta sur la question, montrant de par ce fait que l'homme avait vu juste, un sourire se dessina sur le visage de l'autre côté de la table.

- Dans ce cas, cela n'en est pas un, conclut-t-il en haussant des épaules, avant de pointer sa cuillère dans sa direction. « Et puis, je suis persuadé qu'elle réussira… à moins-ce qu'elle n'ait déjà refusé de le faire, ce qui dans ce cas n'a rien avoir avec moi. Je veux dire, connaitre son existence était déjà un exploit en soi, mais connaitre son esprit, ça, c'est ton domaine. »

Un soupir qu'il ne put retenir s'échappa de son être, alors que Sakutarō lui sourit de plus belle. Décidément, il parlait beaucoup trop.

- Je ne lui ai pas encore dit.

Une expression mi-concentrée, mi-dissipée sur le fessier de la tavernière qui essuyait le comptoir à côté d'un des deux gardes, son dispersé interlocuteur hocha la tête de manière successive, assimilant l'information.

- Et donc, si elle refuse ? demanda-t-il en rapportant son attention sur la soupe afin de la finir, à son grand regret. « Après tout, c'était une kunoichi de la feuille. Peut-être bien que malgré ce qu'elle a traversé, ses principes sont toujours ancrés en elle, peut-être bien qu'elle refusera de t'apporter son aide. Et, comme l'un ne va pas sans l'autre, qui sait, peut-être bien que quand elle apprendra qui tu es, elle essayera de te tuer dans ton sommeil. »

Il ne put retenir un second soupir. Beaucoup, beaucoup trop.

- Elle ne se souvient pas de son ancienne v…

- Voici votre thé monsieur, annonça la gérante de la taverne arrivée auprès d'eux.

Déposant le verre chaud, la jeune femme s'empressa de récupérer l'assiette vide sur la table avant de rapporter son attention sur sa personne dans un sourire.

- Êtes-vous sûr de ne pas vouloir une soupe ? Votre ami ici présent peut confirmer qu'on ne fait pas mieux dans la région, affirma-t-elle en continuant de lui sourire, sous l'air sidéré de son dite ami.

- Eh bien, pour dire vrai, j'ai déjà mieux mang…

- Non, je vous remercie.

Souriante jusqu'aux oreilles, mais néanmoins déçue de sa réponse, elle s'abaissa légèrement avant de s'en allait, le laissant seul avec l'air sidéré de Sakutarō.

Le silence qui suivit ne dura que quelques secondes.

- Parfois, quand je m'ennuie, mais quand je m'ennuie vraiment, ne va pas t'imaginer que je pense à toi tout le temps, hein. Eh bien, vois-tu, je me demande comment tu fais, avoua le trentenaire, l'air rêveur. « Tu es tout son contraire, s'en est presque surréaliste. Lui qui ne vivait que pour cela, n'en attirait aucune, alors que toi, qui s'en moques royalement, tu les attires toutes. C'est à n'y rien comprendre. »

La main gauche levée en signe de promesse, Sakutarō zieuta les tables voisines afin de vérifier qu'ils n'étaient pas écoutés, puis chuchota :

- Dis-moi, je me le demande depuis quelque temps maintenant, quel est ton secret ? Je ne le dirai à personne, tu as ma parole.

Il l'observa sans rien dire, rendant la scène des plus gênantes, avant de finalement se frotter les yeux de sa main droite.

Il délirait, n'est-ce pas ?

- Tu sais, moi parfois je me demande vraiment comment tu as fait pour être à la tête de l'un des plus grands réseaux de Tsuchi. C'est vraiment une des rares questions dont la réponse m'est inconcevable.

L'énigmatique espion ne put retenir un esclaffement en frappant de son poing la table en bois, attirant inévitablement l'attention des tables voisines, alors qu'il se remémora comment tout ceci était arrivé.

- Ah, c'est une très longue histoire tu sais, mais si tu veux je peux te la raconter ? Ça de me dérange absolument pas, assura-t-il en cherchant du regard le fessier de la jeune tavernière afin de commander un second repas.

- Non, non c'est bon, tu me la raconteras une autre fois… Dois-je te rappeler que c'est toi qui as organisé cet échange ?

Arrêtant sa prospection à l'encontre de la paire de fesses, l'espion cligna plusieurs fois des yeux avant de se rappeler ce dont il parlait.

- Ah oui, c'est vrai, j'avais presque oublié, admit-il en se frottant l'arrière du crâne, l'air nié.

- Je t'écoute, qu'est-ce que tu voulais dire dans ton message ? Gamadengo n'a pas pu me donner plus d'informations. Tu l'as trouvé, lui ?

L'adrénaline venant tout juste d'être sécrétée à l'intérieur de son système sanguin n'eut nullement le temps de se faire ressentir. Car, le simple fait de croiser le regard du brun, pourtant inexpressif, lui suffit pour connaitre la réponse.

Attendre, encore.

- Non, bien sûr que non, dois-je te rappeler que ça ne fait qu'un an que je suis sur cette affaire ? Ce genre de personne ne se trouve pas comme ça, il faut du temps.

Il le faisait depuis déjà bien trop longtemps.

- Mais tu te doutes que je ne t'ai pas fait venir ici pour rien. J'ai bel et bien trouvé une piste, un notaire pour être plus précis. D'après une source fiable, il gèrerait une partie des comptes d'un membre important de l'organisation, la personne n'a pas su me donner plus d'informations, mais je suis persuadé que le notaire en question t'en donnera bien plus une fois que tu l'auras rencontré.

N'extériorisant rien à la suite de la révélation, il se contenta d'observer Sakutarō sans rien dire, ce qui comprendre au trentenaire qu'il pouvait poursuivre.

- Au nord du Feu, à la frontière avec le pays du Fer, il est propriétaire de l'établissement Buranketto en plein centre de la ville de Natoma. D'après la même source, il a quitté Tsuchi il y a de cela quelques jours et devrait s'y trouver d'ici deux semaines afin de célébrer le nouvel an avec ses associés, ce qui te laisse largement le temps de…

Attrapant le thé devant lui qui n'attendait que d'être bu depuis maintenant plusieurs minutes, il rapporta le liquide encore chaud à ses lèvres afin d'en boire une gorgée et, échangeant un regard avec Sakutarō, ils se turent, rejoignant le mutisme général qui venait tout juste de se répandre dans la taverne.

Les pas récalcitrants se présentèrent sans surprise à leur table et du haut de leur mètre quatre-vingt, les dévisagèrent l'un après l'autre.

- Arrête Toku-kun, je t'en prie… s'exclama d'un timbre suppliant la jeune tavernière derrière son bar à l'autre bout de la pièce.

Levant son index dans sa direction sans pour autant la regarder, lui faisant ainsi comprendre de se taire, un sourire fier se matérialisa sur le visage du garde de la Terre.

- Excusez-moi de vous interrompre, mais, voyez-vous, j'ai posé une question à mon collègue assis là-bas, déclara celui à l'origine du silence dans la pièce, essentiellement suscité par l'uniforme qu'il portait, en pointant du doigt son compère accoudé au bar et habillé à l'identique. « Mais, n'ayant pas la science infuse, comme vous semblez l'avoir, il n'a pas réussi à me donner de réponse. »

Le silence n'avait jamais été aussi parfait. C'était arrivé au point où personne n'osait toucher à ses couverts par peur d'émettre un son qui pouvait attirer l'attention.

- Si vous pouviez donc m'éclairer quant à mon questionnement, ça serait vraiment aimable de votre part, rajouta-t-il en leur adressant un grand et joyeux sourire tout en déposant la paume de sa main droite sur le manche de son arme. « Qu'est-ce que deux étrangers comme vous peuvent bien faire dans un lieu aussi isolé que celui-ci ? »

À peine avait-il terminé sa phrase qu'un rire rauque et empreint de moquerie resonna dans la pièce, et, de manière inédite, glaça le sang de toutes les personnes ayant déjà pu assister à une scène jusqu'alors similaire.

S'arrêtant dans sa raillerie, celui à la tête du réseau d'espion implanté dans tout le pays s'essuya les yeux d'un revers de manche sous l'air froissé du garde.

- Je te retourne la question, Toku-kun, répondit-il en pointant à son tour du doigt les deux hommes. « Qu'est-ce que deux grands hommes avec une réputation telle que la vôtre faites ici ? Je veux dire, comment cela se fait-il qu'Iwa se passe de vos services en ces temps si tendus ? Ne devriez-vous pas être dans les hauts bureaux du village à échafauder des plans pour la guerre qui se prépare ? »

D'abord sous le choc de ce qu'il venait d'entendre, le garde resta immobile et se rejoua dans ses pensées les paroles de Sakutarō. Étant donné que depuis qu'il avait rejoint les rangs de la Terre lors de la grande compagne de recrutement il y avait de cela maintenant deux ans, personne ne s'était jamais adressé à lui de cette manière, il ne sut, dans un premier temps, pas comment réagir. Avant d'exploser de rage.

- Tu sais à qui tu t'adresses espèce de petite merde ?! aboya-t-il en observant d'un air furieux les quelques dizaines de personnes dans la taverne, à la recherche du moindre signe d'hilarité, mais tous évitèrent son regard.

Un second fou rire incontrôlable se fit entendre.

- Quoi, c'est quoi ton problème ? Tu n'as pas apprécié que ta petite copine fasse les yeux doux à mon ami ?

Les dents serrées et le regard imprégné de haine par l'humiliation publique qu'était en train de lui infliger ladite petite merde, l'homme plaça plus posément sa main droite sur le pommeau de son katana et le sortit légèrement de son fourreau.

- Je vais te faire regretter ce que tu viens de dire, sale chien, cracha-t-il d'un ton à en faire pâlir plus d'un.

Feintant un frisson, Sakutarō leva les mains en l'air et afficha un visage des plus désolé.

- Oh non, s'il vous plait, tout mais pas ça ! Je suis encore trop jeune pour recevoir une punition de cette envergure !

Toutes les personnes présentes dans la taverne s'enfoncèrent un peu plus dans leurs chaises devenues étrangement rassurantes, et tentèrent ainsi du mieux qu'ils purent de s'échapper de cette situation dégénérant au fur et à mesure que les paroles fusées.

Les yeux du dénommé Toku s'écarquillèrent de surprise et, empli d'une intense haine, il dégaina son arme.

- Considère-toi comme mort.

- Arrête immédiatement ! hurla la jeune tavernière arrivée au centre du conflit et en se plaçant entre les deux hommes. « Je ne veux pas d'une nouvelle bagarre dans mon établissement ! »

Le regard que lui jeta le garde fut si empreint de haine, que l'air assuré de la jeune femme s'envola aussi vite qu'il était arrivé. Ayant à de nombreuses reprises assistée à ses excès de colère, celle-ci comprit, en voyant la haine se décuplait sur le visage de l'homme, qu'elle aurait mieux fait de ne pas s'en mêler.

Faisant un pas en arrière, la tavernière ne s'éloigna pas assez vite pour se tenir hors de portée de l'allonge du garde qui se dirigea à l'encontre de son visage.

- Toi je t'ai dit de la fermer !

Un souffle chaud balaya la chevelure blonde de la jeune femme tandis, qu'un instant plus tard, un retentissement austère ainsi qu'un hurlement de douleur resonnèrent dans ladite taverne.

Elle observa, à quelques centimètres de son expression choquée, la main venant tout juste de s'arrêter dans sa trajectoire, avant d'apporter son attention sur le bel étranger à qui elle avait servi un thé quelques minutes plus tôt, debout juste derrière elle.

Celui-ci tourna dans un angle incongru le poignet de Toku qui, vociférant une seconde lamentation sous les tintements de son arme au sol, posa un genou à terre.

Soupirant pour la troisième fois depuis son arrivée, il observa le sourire présent sur le visage de celui qu'il était venu voir.

Pour une fois qu'il était d'accord sur les surnoms que l'on pouvait lui attribuer.

Le second garde, faisant tomber le tabouret en bois sur lequel il s'était tenu jusqu'alors et un katana aux prises de ses mains, chargea dans sa direction avec pour seul objectif de libéré son collègue de son emprise.

Ne daignant même pas le regarder, alors que celui-ci se trouvait seulement à deux foulées de sa personne, il se contenta, sous le cri effrayé de la jeune femme à ses côtés, de lever sa main maintenant toujours le thé en direction de la course effrénée. À l'étonnement général, une bourrasque balaya les appuis de l'homme et fit par la même occasion danser les flammes de la cheminée qui, semblant s'éteindre un court instant, repartirent de plus belle.

Le garde percuta de plein fouet le bar et les tabourets en bois qu'il venait tout juste de quitter et ne résista pas une seule seconde à la collision. Dans un bruit sourd, il sombra dans l'inconscience sur le sol recouvert de pierres de la taverne.

Alors qu'un silence pesant s'installa à la suite de la scène surréaliste, des applaudissements résonnèrent, faisant écho aux plaintes du garde, toujours aux prises de sa poigne de fer.

- Alors là c'était un magnifique sauvetage, bravo, presque aussi chevaleresque que celui de l'ouverture d'Hissori, quand tu étais revenu avec cette jeune fille dans les bras, s'exclama l'espion en continuant d'applaudir. « Mais pas aussi spectaculaire que la fois où tu avais foutu une raclée à l'équipage tout entier de ce navire marchand, on voguait vers où déjà quand ça a dégénéré ? Mizu ? Ou on n'était pas encore arrivé à Nami ? »

Sans qu'il ne le sache encore, il soupira pour la dernière fois en ce lieu.

Cet homme était irrécupérable. Il ne savait pas comment, mais à chaque fois qu'ils se rencontraient, la situation finissait toujours de la sorte. À croire qu'il le faisait exprès. Heureusement qu'il lui était d'une précieuse aide, sinon cela aurait fait longtemps qu'il aurait arrêté de s'interpo…

Braquant brutalement son regard vers les réminiscences du plancher en bois recouvrant la pièce, ses pupilles se dilatèrent alors qu'il examina le parchemin ficelé au kunai planté dans le parquet, crépitant son envie de tout emporter.

Sans réfléchir une seule seconde, il relâcha subitement sa prise sur le poignet du garde de Tsuchi, toujours un genou à terre, et balança son avant-bras dans le vide.

Sa vision se troubla une fraction de seconde alors que la suffocante pièce fut subitement remplacée par une douce et calme atmosphère plongée dans la pénombre. Son bras droit, toujours à la recherche du néant, s'agrippa à la chute de ses reins recouverts de bandages et, la relevant légèrement, mais néanmoins d'un geste brusque, il l'attrapa au niveau de ses genoux complètement tétanisés sur le lit.

À l'exact moment où une rayonnante chaleur orangée débuta sa propagation dans la chambre d'hôtel, sa vue s'altéra une nouvelle fois, laissant l'obscurité reprendre le dessus.

[…]

- C'est quoi ce bordel ?! vociféra Toku en rapportant son poignet droit contre son buste, accompagné d'un rictus de douleur sur son visage.

Les applaudissements, dans un premier temps amusés par le spectacle, perdirent rapidement en saveur et s'estompèrent carrément tandis que le trentenaire à leur origine observa la chaise vide de l'autre côté de la table qui lui faisait de l'œil.

Les iris toujours imprégnés de la vive lumière ayant illuminé la pièce, il se leva précipitamment de sa chaise.

- Alors, je peux absolument tout vous expliquer, articula-t-il difficilement.

Se rapprochant de la fenêtre dans son dos, il croisa une dernière fois le fessier complètement perdu de la jeune tavernière et la rage du garde qui ramassa son katana de sa main gauche. « Mais d'abord je dois me rendre à un rendez-vous urgent dans le sud, je n'en ai pas pour longtemps, seulement… deux, peut-être trois décennies. »

À peine avait-il terminé sa tirade, qu'il se précipita sur la fenêtre sans prendre le temps de l'ouvrir.

Percutant la vitre fragilisée par le froid qui régnait en maitre à l'extérieur et la chaleur à l'intérieur, il la traversa avec fracas avant de se rattraper maladroitement dans l'épais duvet de neige qui lui amortit sa chute. Il se releva aussi vite qu'il le put et décampa sans prendre le temps de regarder derrière lui.

- Je reviendrais vous informer de ce qui vient de se passer, vous avez ma parole !


Atterrissant sur le toit de l'une des nombreuses résidences qui bordait la rue, il posa un pied sur le rebord de la toiture et déplaça son attention sur l'éparse fumée grisâtre qui s'élevait dans les cieux. Celle-ci, recouvrant partiellement la pleine lune, s'extrayait d'un hôtel en proie aux flammes à une vingtaine de mètres de sa position.

Il quitta des yeux la voute céleste à peine visible, masquée par la lumière que générait le brasier, et sauta sur une terrasse en contrebas avant de réitérer son geste et de se réceptionner sur la terre ferme. D'un bond, il traversa l'allée silencieuse et se dissimula dans l'ombre de la ruelle partiellement éclairée par l'incendie de la façade sud.

- Il nous faut plus d'eau ! hurla un homme, les vêtements et le visage recouverts de matière anthracite.

Récupérant un seau que venait tout juste de déposer une femme, d'ores et déjà repartie en remplir un autre, l'homme se précipita, en emboitant le pas de ses compères, à l'intérieur de la construction en feu.

- Tu penses qu'il s'agit d'une fuite de gaz ? demanda une mère de famille cajolant sa fille prise de sanglot et observant à bonne distance les va-et-vient incessants des hommes qui tentait de stopper la propagation des flammes.

- Non, c'est impossible, répondit une autre femme à ses côtés, agrippant elle fermement son jeune fils d'une dizaine d'années, complètement ébahi par le spectacle qui se jouait sous ses yeux. « Tu connais très bien le caractère et les réglementations d'Hosoka, ça m'étonnerait même qu'il y ait du gaz dans sa propriété. »

Effectuant de nouveau un saut pour passer au-dessus de la foule qui se démultipliait à mesure que le brasier réduisait en cendre l'architecture, il se hissa sur le toit de la résidence voisine et noircie par l'épaisse fumée que soulevait l'édifice en feu.

Dans une profonde inspiration, il jeta un coup d'œil aux blessés, allongés à même la chaussée de l'autre côté de la rue, avant de se laisser tomber dans la fumée et à l'intérieure de la façade sud.

Se réceptionnant sur le parquet à moitié calciné du second étage, aux abords d'un trou béant de plusieurs mètres de diamètre où une explosion semblait avoir eu lieu, il examina au travers de la brèche l'ancien lit immaculé, ayant suivi l'affaissement de la chambre, qui alimentait l'incendie du premier étage. Il déposa ensuite son attention sur le seul endroit de la chambre que la fumée semblait épargner, et cela était dû au fait que l'ouverture de la façade se trouvait à l'opposé.

Les traits de son visage se déformèrent légèrement, laissant apparaitre une forme de soulagement.

Faisant attention de ne pas traverser le plancher qui craqua sous son poids contournant la brèche, il se dirigea vers la seule commode intacte de la chambre. Celle-ci, un pied dans le vide et recouverte de cendre, était prête à rejoindre l'enfer au niveau inférieur.

Il plaça la paume de sa main sur l'extrémité du meuble afin de s'assurer de sa stabilité, et ouvrit l'un des deux seuls tiroirs. Il écarta ensuite les quelques vêtements encore pliés à l'intérieur afin d'attraper la raison l'ayant poussé à rebrousser chemin.

Un mouvement dans son dos, à peine perceptible et n'ayant pas lieu d'être, attira inévitablement la vigilance de ses réflexes qui relâchèrent dans le tiroir ce qu'il venait de récupérer et lui orchestrèrent un salto arrière.

Un objet métallique s'enfonça profondément dans le tiroir en bois, le refermant dans un bruit austère.

Se rattrapant in extrémis sur la cloison de la salle de bain à la suite de son saut périlleux, il positionna ses avant-bras devant son buste gavé d'oxygène afin d'encaisser le poing inquisiteur du masque blanc. La paroi dans son dos encaissa en grande partie l'impact et n'offrit pas la moindre résistance. Sous la pression, le mur céda et le laissa valdinguer sans accroche à l'intérieur de la salle de bain.

Ses côtés réceptionnèrent le lavabo en céramique qui éclata en mille morceaux et il percuta ensuite le carrelage qui explosa à son tour dans un nuage de cendre.

Laissant un court instant à son esprit pour se remettre de l'assaut, il effectua une roulade et esquiva les projectiles qui se frayèrent un chemin au travers du mur et de la brèche qu'il avait engendrée. Il exécuta ensuite un second salto arrière et attrapa dans sa ruade un des nombreux kunais plantés dans le carrelage. S'aidant de la baignoire en guise d'appui, il se catapulta littéralement en dehors de la salle de bain.

Son anticipation et sa vitesse furent telles, que son agresseur, venant tout juste de se réceptionner à l'embrasure de la brèche, ne put que placer son katana et son appréhension sur sa trajectoire.

Traversant la fumée ambiante qui peina à retranscrire ses mouvements, son kunai s'entrechoqua avec l'acier aiguisé du masque immaculé, engendrant plusieurs jets d'étincelles qui révélèrent la forme animale de son visage.

Un oiseau.

La force qu'il exerça au moment de la friction des deux armes balaya les appuis du rapace qui, surpris et fermement accroché au plancher gavé de son chakra, emporta le bois collé à ses pieds qui lui déchira plusieurs muscles de ses chevilles et ses mollets.

Percutant brutalement le mur porteur de la chambre sous des éclatements osseux, la respiration de l'oisillon oscilla brièvement alors qu'il observa avec crainte le poing à quelques centimètres de son visage.

Le coup fut si violent, que le béton, ayant encaissé le premier jet avec aisance, implosa cette fois-ci sous l'impact et laissa valser le masque blanc au travers de la pièce qu'il renfermait dans un roulé-boulé non maitrisé. Le mur porteur de la chambre voisine, présent derrière une armoire qui ne fit que légèrement ralentir sa trajectoire, l'arrêta net dans un craquement sinistre.

Maladroitement assis à même les planches du défunt mobilier, les vêtements recouverts par la poussière qu'avait soulevé sa traversée, les bras ballants le long de son corps inanimé, la respiration du masque immaculé s'en était allée.

L'appel d'air engendrait par la liaison directe des deux chambres revigora quelque peu la nuée ardente de l'étage inférieur qui laissa échapper plusieurs brimades contrariées.

Il observa un instant la crevasse commençant à se former au beau milieu de la chambre du premier étage, donnant une vue directe sur le rez-de-chaussée, et comprit que le temps allait lui manquer. Il amorça alors un mouvement en direction de la commode n'ayant miraculeusement pas bougé, mais s'arrêta à nouveau dans son geste afin de rapporter son agacement sur la porte de la chambre.

Dans un râle d'agonie, celle-ci se détacha de ses fixations et heurta sans ménagement le sol en soulevant dans sa chute un énième nuage de cendre et de poussière.

Il fit pivoter son buste et, sans pour autant détacher son regard de l'entrée voilée d'une éparse fumée, il évita le projectile qui frôla son épaule et continua sa traversée en dehors de la bâtisse.

Le temps, uniquement animé par le crépitement du brasier sous ses pieds, sembla s'étirer sans que rien ne se produise, avant que, sans surprise, une nuée de shurikens visant ses points vitaux ne se précipite brutalement au travers de la fumée dans son dos.

Laissant une nouvelle fois agir ses réflexes, il fit ricocher bon nombre d'entre eux sur le kunai qu'il maintenait toujours de sa main droite, mais se résigna à l'idée de poursuivre ce petit jeu lorsque le déferlement acéré se démultiplia littéralement, engendrant une vague meurtrière et inarrêtable.

D'une simple impulsion au niveau de ses jambes, il s'éjecta et disparut dans le couloir enfumé en passant par-dessus la porte affaissée.

Alors et brutalement, une centaine de shurikens s'enfoncèrent sur le parquet carbonisé qu'il venait d'abandonner. L'impact des projectiles s'intensifia sans interruption, donnant, pour toute personne extérieure à la scène, l'étrange impression qu'un feu d'artifice se jouait dans les environs.

Un éclatement abrupt, étouffant partiellement les myriades d'artifices, gronda son avertissement tandis que plusieurs parties de béton et de bois qui entouraient l'immense brèche de la chambre commencèrent à s'effriter, débutant inexorablement leurs tumultueuses chutes au premier étage. Le déferlement de shurikens s'arrêta aussitôt, et la chambre calcinée émit un craquement continu, avant de se fendre de part en part et de complètement s'effondrer sur elle-même, emportant ce qui restait de la salle de bain qui la suivit dans l'incendie en contrebas.

L'affaissement de la façade sud du second étage ainsi que celle du premier provoquèrent un vacarme assourdissant et firent trembler l'hôtel dans son entièreté, faisant sortir en trombe les quelques courageuses personnes toujours à la recherche de survivants.

Un épais nuage de poussière et de débris se propagea jusqu'au milieu de la rue sous la panique des habitants, se précipitant le plus loin possible du dangereux spectacle.

Une partie du sol et du mur donnant sur le couloir du second étage où il se trouvait se décolèrent à leur tour de leurs fixations dans un silence presque irréel et, aspirant dans leurs déchéances une grande quantité de la fumée présente dans le corridor, ils rejoignirent inexorablement les gravats et les restes de bois charbonneux au rez-de-chaussée dans un ultime fracas.

La face sud-est de l'hôtel venait tout bonnement de disparaître.

Immobile, l'humeur vacillante, il contempla pendant plusieurs secondes le vide à l'exact endroit où aurait dû se trouver la commode. Un rictus contrarié se matérialisa irrémédiablement sur ses lèvres qui, dans un soupir, relâchèrent le peu d'oxygène qui lui restait, mettant ainsi un terme à son apnée.

Le nuage de poussière retombé, il fit perdurer son immobilité, faisant naitre une certaine incompréhension chez toutes les personnes l'observant en contrebas, variant leur attention sur sa présence incongrue au second étage d'un hôtel en feu, et le fameux feu dévastant l'hôtel.

- Qu'est-ce qu'il fait là-haut ?! On nous avait pourtant dit qu'il n'y avait personne au second étage ! s'écria un homme recouvert de cendre et ayant du mal à reprendre son souffle.

- Pourquoi ne bouge-t-il pas ?! Il faut qu'il se sauve ! hurla une mère de famille entourée de ses deux filles en proie à des sanglots.

À la surprise générale, car nullement inquiet du scénario catastrophe se jouant tout autour de lui, il se mit à marcher lentement vers l'intérieur du couloir encore intact et s'arrêta devant le dernier distributeur.

Plusieurs explosions à répétition se firent entendre sous ses pieds, faisant imploser un bon nombre de fenêtres et secouant le bâtiment, mais, n'y prêtant aucunement attention, il plongea sa main gauche dans l'une de ses poches arrière afin d'en sortir deux pièces dorées et les inséra d'un geste nonchalant dans l'interstice de la machine.

Après plusieurs tentatives se soldant par un échec, il se rendit à l'évidence que celle-ci, privée d'électricité, se trouvait hors service. Soupirant une seconde fois, il attrapa du bout de ses doigts la porte en fer et arracha la serrure d'un geste sec, délivrant ainsi la fraîcheur qu'elle abritait.

- Mais qu'est-ce qu'il fout cet abruti ?! La fumée lui est montée à la tête ?! s'égosilla un homme, abasourdi, sous l'incompréhension générale.

Plusieurs voix s'élevèrent afin de se porter volontaires pour aller secourir ce pauvre garçon complètement déboussolé, sous l'indignation de plusieurs épouses, certifiant que, s'il souhaitait mourir, il pouvait le faire sans emporter avec lui des pères de famille.

Alors que les paroles fusèrent et le ton monta d'un cran afin de déterminer s'il devait être sauvé, une vieille dame, à une cinquantaine de mètres de leur position, s'extirpa du sentier qui s'engouffrait dans la forêt. La respiration haletante et parvenant difficilement à se maintenir sur sa canne en bois, elle observa l'hôtel à moitié détruit sans parvenir à détacher son expression désemparée.

- Apportez plus d'eau ainsi que d'autres vêtements, on va en avoir besoin pour atteindre le deuxième étage ! s'écria un homme en enfilant un épais pull imbibé d'eau en guise de quatrième couche de protection.

- Ne faites pas ça, c'est de la folie ! hurla une femme, aux prises de sa fille accrochée à sa jambe, en direction de la demi-douzaine d'hommes s'apprêtant à entrer dans le bâtiment.

La quarantaine de personnes présentes s'unirent aux paroles de la mère, ce qui n'empêcha pas les sauveurs improvisés de continuer leurs préparatifs.

- Vous ne pourrez pas atteindre le second étage, c'est du suicide !

Serrant les foulards humides juste en dessous de leurs airs déterminés, ils s'observèrent les uns après les autres, conscient de ce qu'ils s'apprêtaient à faire.

- Personne ne retourne là-haut, prononça d'un ton autoritaire la vieille dame arrivée à hauteur du groupe armé de seau rempli d'eau, mettant un terme à toutes les argumentations qui pouvait encore se faire entendre.

- Hosoka-san ?! s'étonna un des jeunes hommes s'étant porté volontaire en faisant descendre le foulard au niveau de son cou. « On vous cherche depuis que l'incendie s'est déclaré, où étiez-vous ? »

- Excusez-moi si je vous manque de respect, mais ce n'est pas parce qu'il s'agit de votre hôtel que votre parole a plus de poids qu'une autre, nous n'allons pas rester ici sans rien faire et regarder cette personne mourir, s'exclama un autre homme sous l'acquiescement de la plupart de ses compères recouvert de plusieurs couches de vêtements trempés.

La gérante de l'hôtel, essayant toujours de reprendre son souffle, soupira bruyamment avant de finalement claquer des dents sous le silence de la foule, comprenant que tout ceci était allé bien trop loin.

- Cet homme… articula-t-elle en l'observant au second étage. « Est recherché depuis plusieurs jours par le pays tout entier. »

Étrangement, et comme s'il pouvait parfaitement les entendre d'où il se trouvait, il déplaça son attention sur la propriétaire de l'hôtel, croisant inévitablement sa mine exacerbée.

- Mais enfin, de quoi parlez-vous au juste ? Tout ceci n'a aucun sens, ce n'est pas en racontant un tissu de mensonges que vous allez nous empêcher de monter ces foutus escaliers, vociféra un énième sauveur en pointant du doigt les marches délabrées à l'intérieur de l'édifice dans son dos.

Soupirant de nouveau, la propriétaire attrapa un morceau de papier dans la poche de sa veste et le tendit en direction de l'homme, qui, les sourcils froncés au-dessus du foulard couvrant la moitié de son visage, s'en empara.

- Étant responsable d'un hôtel j'ai reçu ce matin même cet avis de recherche le concernant. C'est moi qui ai alerté les autorités les plus proches. Et c'est certainement lui qui est à l'origine de l'incendie.

Quittant des yeux le portrait-robot ressemblant en tout point à la personne se trouvant au plus haut étage de l'hôtel en feu, l'homme la dévisagea.

- Mais pourquoi ne pas avoir fait évacuer l'hôtel dans ce cas-là ?! Savez-vous le nombre de blessés qu'i déplorer ?! hurla-t-il en pointant du doigt les nombreux brûlés, touriste pour la plupart, allongés sur le trottoir qui longeait la rue et qui s'égosillaient sous la douleur.

La gérante baissa son regard, un air d'incompréhension dessiné sur le visage.

- Je ne pensais pas que cela se ferait aussi vite, je les ai prévenus il y a seulement trente minutes, indiqua-t-elle en pointant à son tour du doigt la lumière vacillante de la ville dans son dos, surplombant la forêt à plusieurs kilomètres de leur position au nord.

Toutes les personnes ayant pu entendre la discussion observèrent à l'unisson la silhouette au second étage, qui savourait sa canette et qui continuait de les épier du haut de son perchoir enflammé.

Qu'avait-il bien pu faire ?

Un silence s'installa et mit finalement un terme à la colère des hommes ayant risqué leur vie lorsqu'une ombre se laissa tomber du plafond au deuxième étage. Dans un bruit sourd, elle se réceptionna au beau milieu du corridor qui donnait sur la rue, plongeant celle-ci dans une sorte de confusion, mélangeant du soulagement et de la crainte.

Buvant une énième gorgée de sa boisson sucrée, il observa les femmes en contrebas, trainant de force leurs fils et leurs filles le plus loin possible de cette situation, ainsi que les hommes, qui aidaient les blessés à se relever et à s'éloigner de ce lieu qui ne tarderait pas à devenir dangereux. Puis, il dévisagea une nouvelle fois la vieille femme dans la rue, au beau milieu de celle-ci, aussi immobile que pouvait lui permettre sa respiration saccadée, le dévisageant en retour et ne semblant pas du tout effrayer. Ce qui ne manqua pas de lui arracher un sourire.

Elle ne manquait pas de cran, il devait le reconnaitre.

La lâchant inexorablement du regard, il le rabattit sur le masque blanc en forme d'ours venant tout juste de s'extirper du plafond à l'exact endroit où il s'était trouvé une minute plus tôt. Celui-ci, arquant son bras au-dessus de sa tête, attrapa le pommeau de son arme hissé au-dessus et l'extirpa délicatement de son fourreau afin de la placer le long de sa jambe droite.

- Le prisonnier trois mille deux cent trente-quatre, où est-il ?

Le rictus en coin qu'il avait maintenu depuis quelques secondes se transforma rapidement en un long sourire, jusqu'à même le faire pouffer, lui faisant malgré lui remonter le goût sucré de la boisson qu'il venait tout juste d'ingurgiter.

Il avait déjà entendu cela quelque part.

Jetant un rapide coup d'œil à la fenêtre entrouverte dans son dos, son attention bifurqua un instant vers un des nombreux angles morts dans l'escalier qui descendait au premier étage. Celui-ci, au travers de la lumière orangée des flammes dansant sur les murs, lui laissa observer les paréidolies de leurs ombres humaines ainsi que la suffocante fumée anthracite qui enfumait le second étage.

Il rapporta pour la seconde fois son regard sur l'homme qui lui faisait face, s'il devait se fier au timbre de sa voix, et remarqua, sans que cela ne le surprenne, la crispation involontaire que celui-ci exerçait sur le pommeau de son katana.

D'un geste lent, il fit remonter la canette devenue tiède et but une énième gorgée du nectar sucrée, avant de la secouer négligemment et sans bruit devant son air penaud.

Face à son manque de réaction quant à sa question, mais surtout à sa présence, le masque blanc redoubla la frustration employée sur son arme, avant de la pointer d'un geste menaçant dans sa direction.

- Réponds maintenant, ou ta mort n'en sera que plus doulou…

Son genou droit, recourbé et à plus d'un mètre cinquante de hauteur, percuta de plein fouet le thorax de l'ours qui ne put terminer sa phrase.

Déposant d'un geste méthodique sa main gauche sur le manche du katana de celui-ci, il le subtilisa de son emprise soudainement fébrile et amovible, avant de se réceptionner sur l'emplacement qu'il avait occupé jusqu'alors.

Ce fut avec un sentiment d'incrédulité figé sur la canette commençant son inévitable chute à l'autre bout du couloir et une respiration coupée que même la fumée ambiante ne semblait pouvoir infiltrer, que l'homme fusa contre ce qu'il restait de la paroi en béton de la chambre. La pulvérisant dans sa trajectoire, il se retrouva projeter dans les gravats en contrebas qui ne purent que lourdement amortirent sa descente désarticulée.

Un air impassible ancré sur sa figure et fraîchement armé d'une toute nouvelle arme, il considéra, du haut de son perchoir et pour la seconde fois, la vieille dame au beau milieu de la rue déserte donnant sur l'hôtel. La canette de l'autre côté du corridor rencontra finalement le parquet dans plusieurs rebonds chargés d'incompréhension, alors que, les yeux écarquillés et le souffle tout aussi coupé que l'homme étalé sur les débris en proie aux flammes, elle se mit, à l'aide de sa canne en bois, à décamper aussi vite qu'elle était arrivée.

Faisant tourner dans un mouvement circulaire le pommeau du katana dans sa main, il positionna la lame étroite le long de son avant-bras droit. Ses sourcils se rehaussèrent inexorablement tandis qu'il rapporta son attention sur la fumée grisâtre qui se précipitait avec entrain au travers de la fenêtre grande ouverte de l'autre côté du couloir.

Les muscles de ses jambes furent soudainement parsemés d'un pressentiment et lui entamèrent un léger bond arrière au moment même où il plaça son avant-bras droit devant son visage, encaissant ainsi l'acier aiguisé de son troisième assaillant.

Accompagné par celui-ci et glissant sur plusieurs mètres à la suite de sa parade étincelante, il prit appui sur le parquet et y injecta de son chakra. Celui-ci l'arrêta net et le laissa s'enfoncer dans le bois sur plusieurs centimètres. L'acier du katana toujours collé à son avant-bras manifesta sans prévenir un sursaut de clarté et découpa comme du beurre celui du masque immaculé, qui, la lame sectionnée et sans adversité, bascula à l'encontre de sa protection acérée.

Le bruit sourd du corps qui heurta le sol du second étage fut suivi de près par deux tintements bien distincts sur le plancher.

Les gouttes chaudes et écarlates ruisselèrent sur son visage tandis qu'il observa d'un air détaché le masque blanc, aux formes félines et aux calligraphies cramoisies, roulait juste en dessous de son arme dégoulinante. Celui-ci se déplaça au-delà de sa portée et tomba dans la fournaise du rez-de-chaussée.

Dans un bruit rocambolesque et à la suite de décrépitations de plus en plus bruyantes au-dessus de sa tête, un nuage de poussière, emmenant dans son sillage un énorme bloc de béton et le faux plafond désagrégé, traversa brutalement le couloir et écrasa la machine à boisson à une dizaine de mètres de sa position.

Le mastodonte de pierre fracassa le béton qui ne montra pas le moindre signe de résistance et traversa dans sa lancée le couloir enflammé du premier étage avant de s'encastrer violemment au beau milieu de l'entrée principale de l'hôtel, sonnant le prélude de l'effondrement complet de l'édifice.

La respiration coupée et la vue complètement voilée par le rideau de poussière, sa concentration se déplaça sur le mur à sa gauche qui s'enfonçait dans le couloir et longeait directement l'escalier du premier étage. La paroi en béton lui laissa entendre le détachement d'un rythme cardiaque effréné.

Écoutant minutieusement les sons émis de l'autre côté du mur de poussière, il fit un pas en arrière alors que la fumée s'illumina d'un timbre jaune pâle. Virant vers l'orange, elle se mit soudainement à tourbillonner de manière frénétique dans sa direction, essayant par tous les moyens d'échapper à la luminescente chaleur maintenant rougeâtre.

Il emboutit sans réfléchir la porte de la chambre sur sa droite et se réceptionna sans mal l'intérieur de celle-ci. Une seconde plus tard, une boule de feu incandescente et bien trop volumineuse pour être contenue dans un espace aussi clos, traversa l'exact endroit où il s'était tenu dans un vrombissement oppressant. Elle fit craquer les cloisons de la chambre et balaya toutes vies sur son passage en ne laissant derrière elle que de la matière stérile et carbonisée. L'explosion dans la rue principale fit trembler le bâtiment, lui faisant ainsi comprendre que la technique avait rencontré l'immeuble de l'autre côté de la rue.

Il profita d'inspirer une grande bouffée d'oxygène au moment même où la fumée du couloir débuta sa lente ascension dans les hauteurs de la chambre et emmena avec elle l'effluve de poulet grillé.

Son regard se détacha de l'enveloppe corporelle, calcinée et décapitée, visible depuis la chambre, pour se déposer sur le mur qui lui faisait face et qui donnait directement sur le couloir. Il fixa sans ciller le papier peint, brûlé à certains endroits, avant de plisser légèrement ses paupières quand le même le rythme cardiaque à l'origine de l'offensive enflammée lui parvint.

Il appuya doucement son pied droit contre le plancher à ses pieds, et le bois émit un craquement qui, paraissant anodin, fit partir aux galops l'organe plaqué de l'autre côté du mur, lui faisant ainsi entendre l'inexpérience dont avaient fait preuve jusqu'à maintenant ses opposants.

Alors qu'il allait s'avancer en direction de la cloison, un mouvement à sa droite attira sa curiosité et l'expression impassible dessinait sur son visage ne refléta en rien son étonnement.

Allongée sous les restes d'une armoire ayant amorti le poids de son corps et la tête maladroitement accolée à un mur émaillé de sang, une jeune femme, aux cheveux bruns recouverts de poussière et aux pupilles ivoires parsemées d'hémoglobine, l'observait froidement.

Un masque blanc en forme d'oiseau fermement accroché aux phalanges de sa main droite à même le sol, elle ne put retenir un filet de sang qui s'échappa de ses lèvres parvenant difficilement à trouver l'oxygène de plus en plus rare.

- Va… te…

Essayant tant bien que mal de ne pas s'étouffer avec le liquide opaque dans sa trachée, elle déposa sa main gauche sur le gilet marron qui protégeait son buste afin de s'emparer du contenu de l'une de ses nombreuses poches.

Comprenant ce qui allait suivre en examinant la détermination naissante sous forme de larmes dans les iris de la jeune femme, il se concentra une fraction de seconde afin de localiser son échappatoire dans la forêt à cinq kilomètres au sud de sa position, mais dut s'arrêter brusquement dans sa recherche lorsque la lame récalcitrante venant tout juste de s'infiltrer à l'intérieur de la chambre fondit vers son visage.

Il braqua son katana en direction de l'offensive et fut pris, pour la première fois depuis ce début de soirée, au dépourvu. L'individu masqué au rythme cardiaque toujours aussi effréné, lâcha son arme à quelques centimètres du choc, et se jeta littéralement sur la sienne en se perforant l'abdomen dans un grognement rageur avant de s'agripper à son manteau gris de toutes ses forces.

- Maintenant ! hurla-t-il d'une voix cassée, montrant très clairement sa douleur, sa peur, ainsi que son improvisation totale. Et c'était ce dernier facteur qui l'avait empêché de prédire ses mouvements.

D'un mouvement brusque, il observa du coin de l'œil la jeune femme aux cheveux bruns, le poing fermé sur plusieurs dizaines de parchemins fermement positionnés en dessous de son visage, où des gouttes d'eaux salées y pleuvaient.

Fermant pour la dernière fois ses yeux ivoire, elle serra de toutes ses forces sa mâchoire.

Une aveuglante lumière s'échappa d'entre ses mains et assécha instantanément la pièce de la moindre molécule d'eau, faisant monter la température à une vitesse fulgurante et carbonisant en un instant son gilet marron.

Relâchant son arme et agrippant à son tour le masque blanc, il le déplaça vers ce qui allait être l'épicentre de l'explosion, et s'exprima pour la première fois depuis son arrivée.

- Fais chi…

Les arbres et lampadaires solidement ancrés au sol et bordant l'hôtel furent littéralement arrachés de leurs emplacements et laissèrent passer l'onde de choc qui se répandit dans la forêt, réveillant en sursaut la faune ainsi que la ville de Kossori.

Quelques instants plus tard, une immense déflagration illumina le ciel à des kilomètres à la ronde.


Elle apporta de ses deux mains l'enivrante odeur aux abords de ses lèvres et but une gorgée du liquide ambré. Elle savoura le moment et ferma ses paupières en collant la tasse contre sa poitrine, se réchauffant du mieux qu'elle le pouvait.

Le fluide enfiévra son corps tandis qu'elle rouvrit son regard exténué et déposa sa curiosité sur les branches d'arbres qui dansaient de manière envoutante sous la brise fraîche. Elle observa ensuite l'astre blanc aux nombreux cratères qui ornait les cieux et éclairait de son reflet lumineux la forêt l'accueillant en silence.

Le vent frais s'infiltra à l'intérieur de son pull noir et lui déroba un frisson, la forçant malgré elle à décoller de son corps la seule source de chaleur qu'elle possédait afin d'en boire une énième gorgée.

Avec tristesse, elle déposa le verre vide sur les aiguilles fanées aux abords des racines de l'immense pin qui la surplombait, et agrippa le tissu en soie noire qui recouvrait ses jambes afin de le tirer vers le claquement incessant de ses dents. Le menton et le nez posés sur ses genoux recroquevillés contre son buste, elle inspira profondément les arômes parfumés de la soie.

Cela faisait cinq minutes qu'il l'avait laissée seule dans cette forêt et, plus le temps passait, plus l'idée qu'il ne reviendrait pas se faisait présente. Malgré ses pensées se voulant parfois vénéneuses à sa propre personne, elle n'aurait jamais pu s'imaginer un scénario tel que celui-ci. Rien ne la retenait ou la menaçait de rester ici, absolument rien.

Elle pourrait prendre n'importe quelle direction et s'enfuir, mais pourtant elle était là, sagement assise, à attendre son retour.

Un léger souffle, marquant une forme de raillerie, s'échappa de ses narines continuant de s'enivrer de l'odeur qui imprégnait le tissu.

Où pouvait-elle bien allait de toute manière ? Elle ne savait même pas par où ils étaient arrivés, ni même où elle se trouvait.

Un clignement d'yeux et le décor tout entier changeait.

Si on lui avait dit lors de son premier réveil dans cette chambre d'hôtel qu'elle se retrouverait au milieu d'une forêt avec pour seule envie en tête celle qu'il vienne la récupérer, elle aurait alors essayé de briser l'illusion. Car malgré les milliers de mirages qu'elle avait traversés, elle n'en avait tout simplement jamais vécu une d'aussi réelle.

Déplaçant ses mains en dehors de la réconfortante bulle de chaleur que créait la soie, elle attrapa une des nombreuses aiguilles de pin au sol et se piqua l'index avec. Une goutte de sang perla le long de son doigt.

Pour la première fois, elle doutait.

S'aidant du tronc dans son dos pour se lever malgré les courbatures de son corps qui lui hurlaient de se rasseoir, elle scruta la pénombre autour d'elle et frémit de tout son être lorsqu'un second vent frais vint s'aventurer sur ses pieds dénudées.

La main posée sur l'écorce de l'immense pin, ses doigts se dissipèrent quelque peu sur les rainures de celui-ci, la faisant étrangement bien plus frissonner que la fraîcheur de cette nuit de pleine lune. Une volonté qu'elle n'avait pas réussi à achever quelques minutes plus tôt s'empara alors du moindre muscle de sa mâchoire tandis que sa bouche s'ouvrit légèrement.

- Arbre.

Un sourire satisfait se dessina sur son visage en coordination parfaite avec le timbre de sa voix qui se rejoua dans ses tympans.

Elle avait réussi et, sans qu'elle s'en rende compte, car ce genre d'envies étaient devenues normales pour elle, elle voulut le lui faire entendre.

Continuant ce petit jeu auquel elle s'adonnait, elle leva son regard sur les cieux et un second sourire se matérialisa sous le reflet de l'astre dans ses yeux.

- Lune.

Elle prospecta les environs à la recherche d'une autre cible pouvant lui servir de réminiscence et sa curiosité s'arrêta brusquement sur une forme amovible à une vingtaine de mètres au-dessus de son air éberlué.

Perché sur la cime d'un des nombreux sapins et complètement immobile, il l'observait.

- Corbeaux.

Elle resta là, pendant peut-être une bonne minute, à fixer les plumes ébènes se mouvant au gré du vent, avant de finalement sursauter lorsque le rapace, arrêtant de la dévisager de son regard funèbre, ne déploie brusquement ses ailes dans un croassement strident.

Sous les palpitations de son cœur, elle observa l'oiseau abandonnait son perchoir et, tout en continuant de hurler sa peur, prendre avec précipitation son envol dans la direction opposée à ce qu'il avait vu.

Son expression curieuse se déposa sur la pointe de ses pieds nus et son regard stupéfait s'écarquilla aussitôt. Elle contempla alors le rideau de lumière qui dessina le contour des ombres des bouleaux et autres conifères qui l'entouraient.

S'aventurant d'un pas hésitant en dehors de la rassurante présence de l'immense pin, elle fut contrainte de placer la paume de sa main sur la trajectoire de l'aveuglante évanescence enflammée qui illuminait la vallée.

Sa respiration s'accéléra d'un seul coup et son bras redescendit lentement contre son être abasourdi.

En était-il à l'origine ?

L'aurore artificiel et taciturne se résorba dans un scintillement étincelant et laissa une fumée noire anthracite s'élevait dans le ciel étoilé.

Elle n'eut pas le temps de se poser plus de questions qu'un flash éblouit la pénombre venant tout juste de regagner la forêt. Puis le bruit sourd de deux corps heurtant le sol atteignit ses tympans.

Complètement effrayée elle se retourna brusquement et ses jambes cédèrent sous la panique. Accompagnée d'une grimace de douleur, elle tomba lourdement contre les racines du pin ou moment même où l'étouffement de souffrance lui parvint.

Déboussolée et la vision troublée contre le bois torsadé, elle releva péniblement le haut de son corps en serrant de toutes ses forces ses dents afin d'observer, à quelques mètres de sa position assise, le pommeau du katana pointé vers les étoiles.

Son regard médusé descendit lentement le long du métal aiguisé et examina avec fascination les spasmes du masque gravement brûlé. Recrachant avec force le liquide qui s'engouffrait dans sa trachée et teintait d'une couleur écarlate les aiguilles de pin, l'homme masqué laissa échapper un râle d'agonie.

Les mains fumantes et entrelacées sur la lame enfoncée dans sa chair, il inspira fortement avant de bloquer sa respiration et, d'un geste rapide, retira l'arme dans un ruissellement d'hémoglobine. Expirant doucement, une mare de sang se forma le long de son corps et lui retira toute souffrance.

Elle écouta le dernier souffle sans réellement comprendre ce qui se passait et déplaça son attention sur la rassurante aura présente à proximité du masque calciné.

Les iris azur l'épiaient d'ores et déjà.

S'avançant dans sa direction, il s'accroupit pour la seconde fois devant le tambourinement de sa poitrine, alors qu'elle se mit à observer de manière maladive les cendres déposées sur sa veste grise à moitié brûlée et se figea tout bonnement à la vue des filets de sang présents sur ses vêtements et son visage.

Était-il blessé ?

Recopiant sa position assise, il se laissa tomber à un mètre d'elle en se tenant les côtes flottantes qui lui arrachèrent un rictus de douleur et souffla sa fatigue passagère.

- Désolé.

Sa voix, pourtant calme, était empreinte d'une forme d'irritation que les mouvements essoufflés de son buste, lui dissimulant maladroitement la vue sur le corps au milieu de la forêt, n'aidaient en rien à cacher.

Alors que l'envie de connaitre la raison de son accoutrement, mais aussi de son inhabituelle humeur, lui en brûla les lèvres, son cœur, battant toujours la chamade, manqua carrément de s'arrêter lorsque qu'un vrombissement dans son dos, bien plus puissant que celui-ci ayant eu lieu quelques minutes plus tôt, engendra un séisme de faible magnitude qui fit trembler l'entendu boisée.

Les secousses durèrent plusieurs secondes, faisant fuir les derniers animaux les plus vaillants, avant de s'estomper, replongeant la forêt dans un silence immuable, uniquement dérangé par l'écho de l'explosion qui se répercuta dans les massifs montagneux à des kilomètres à la ronde.

Ne l'ayant pas lâché des yeux malgré l'incommensurable vacarme qu'avait produit ce qu'elle avait identifié comme étant, « l'explosion de l'hôtel l'ayant accueilli durant plus d'une semaine », elle eut néanmoins du mal à surmonter son regard, tant celui-ci, la dévisageant sans aucune gêne, semblait essayer de lires dans ses pensées. Mais, pour la première fois, ce fut son attention à lui qui se déplaça face au silence de ses réflexions afin de se concentrer sur un point très précis dans son dos.

Cachant maladroitement une grimace de douleur, une main toujours posée sur ses côtes, il sembla longuement réfléchir.

- Il faut partir.

Comprenant qu'il avait senti quelque chose, elle se mit à son tour à examiner les environs, mais ne voyant absolument rien, se résigna à l'idée de découvrir de quoi il s'agissait. Elle rapporta alors son attention sur lui en se rejouant dans son esprit les paroles qu'il venait tout juste d'extérioriser.

Ils partaient.

Tant l'envie de connaitre la prochaine réminiscence qu'elle allait voir se faisait présente, elle ne put retenir l'air de se présenter à l'embrasure de ses lèvres et, contemplant les traces de sang séchées sur le visage qui lui faisait face, elle entrouvrit la bouche.

- Où ça ?

Nullement surpris de la voir parler, comme-ci il l'avait senti avant même qu'elle en ait l'idée, un simple sourire se dessina sous son regard continuant de l'observer.

Une onde de choc, apportant avec elle un vent chaud ainsi qu'une odeur de suie, traversa la zone sans sommation, faisant virevolter ses longs cheveux blonds et la forçant, dans le seul réflexe qu'elle eut en ce moment de panique, à fermer ses yeux océans.

Les rouvrant péniblement, elle accusa une nouvelle fois son regard, encore plus clair que le sien, mais cette fois-ci il se trouvait debout devant elle, une main tendue dans sa direction.

- À toi de choisir.

Pour la quatrième fois en moins d'un quart d'heure, l'immense pin fut ébloui d'une vive lumière, ne laissant derrière elle qu'un corps inanimé et un verre vide à ses pieds.


Soulevant la pierre, elle s'appuya sur sa canne et attrapa l'objet en bois dissimulé sous la poussière. Elle enleva ensuite les morceaux de verre encore collés au cadre en bois et extirpa la photo du jeune couple afin de longuement observer le visage de l'homme présent sur la photographie. Un air triste se matérialisa sur son visage tandis qu'elle plaça le morceau de papier contre sa poitrine.

- Excusez-moi madame.

Rangeant la photo à l'intérieur de sa veste à l'instant même où la voix s'éleva dans les airs, elle déposa son regard gêné par l'astre solaire sur l'homme qui venait de lui adresser la parole.

- Vous ne pouvez pas rester ici, c'est dangereux.

Arborant le bandeau du village caché des Roches attaché à un bras dirigé vers la rue parsemée de gravas, l'homme semblait vouloir lui indiquer le chemin qu'elle devait emprunter. Mais, faisant comme si elle n'avait pas compris, elle se mit à examiner la dizaine d'autres bandeaux présents sur les lieux et fouillant les ruines du bâtiment, avant de finalement rabattre son attention sur celui toujours posté juste devant.

- Combien de temps allez-vous encore perdre à fouiller les décombres au juste ? Il est clair qu'il n'est pas ici.

Le ninja d'Iwa, les dents serrées d'agacement, se rétracta à l'idée de répondre au moment même où une ombre fit son apparition. Et celle-ci n'attendit pas pour exprimer sa présence.

- Vous pouvez disposer, shinobi-san.

Elle sursauta brièvement et observa le ninja devant elle s'abaissait avant de s'en allait d'un pas intimidé, la laissant seule avec une étrange présence. Elle se retourna alors, espérant ainsi mettre un visage sur cette voix autoritaire, mais fut surprise de n'en voir aucun. Seul ses cheveux court et noir de jais était visible.

- Vous devez être Hosoka Maruyama.

Un sourcil levait au-dessus de ses yeux plissaient de méfiance, elle s'appuya puis posément sur sa canne en bois et toisa le masque immaculé.

- Elle-même, répondit-elle sous le manque d'expression de son interlocuteur. « Et vous, puis-je savoir qui vous êtes ? »

Laissant le silence régnait à la suite de la question, l'ombre se contenta de sortir une bourse de la poche de son pantalon noir.

- Voici votre prime pour les informations que vous avez fournies sur le suspect recherché, Iwa vous remercie de votre aide.

Attrapant au vol les quelques pièces enfermées dans le tissu, elle ne put s'empêcher de pouffer.

- En voilà une belle somme, je me demande bien ce que je vais pouvoir acheter comme décoration pour mon hôtel, déclara-t-elle d'un timbre sarcastique, alors que le masque se retourna devant elle, ne lui offrant qu'un dos indifférent.

- D'après les informations que vous avez fournies, ils occupaient la chambre dix-sept au second étage.

Après plusieurs secondes et n'ayant pas de réponse, il se retourna vers elle, laissant naitre une tension palpable qui fit comprendre à Hosoka que si elle ne voulait pas avoir de problème, elle allait devoir répondre dans la seconde. Pour autant, elle fit perdurer son silence.

Si elle avait su comment cela se finirait, elle se serait bien dispensée de vouloir aider sa nation.

Alors que l'envie de répondre ne lui effleura aucunement l'esprit, son regard vieilli et vitreux se plissa légèrement tandis qu'elle crut apercevoir une lueur écarlate au travers des fentes du masque. Mais elle ne s'en soucia pas plus que cela car, finalement, elle avait vraiment envie de répondre aux questions de cet homme. Elle voulait absolument y répondre, cela lui était devenu primordiale.

- Oui, ils sont restés durant plus d'une semaine. La jeune femme n'est pas sortie une seule fois, du moins je ne l'ai pas vu. L'homme en revanche, celui que vous recherchez, n'a fait que cela. Je dirai qu'il est sorti plus d'une trentaine de fois. C'est lui qui est venu louer la chambre il y a deux jours de cela. D'ailleurs il ne l'a pas occupé durant les deux premiers jours. Ils n'étaient pas présents à ce moment-là…

Elle prit une grande bouffée d'air et voulut continuer sur sa lancée, mais le masque se retourna vers la partie sud des ruines et elle l'envie de parler s'en alla aussi vite qu'elle était arrivée.

Que… que venait-il de lui arriver ?

- Votre collaboration fut très utile, Iwa vous remercie de votre aide.

Elle observa, une expression perdue imprégnée sur son visage, le membre des forces spéciales d'Iwagakure s'éloignait d'elle sans la moindre once d'émotion.

- Madame, il faut y aller maintenant.

Elle éleva son air mauvais sur le shinobi lui ayant adressé la parole quelques secondes plus tôt, alors que celui-ci, revenu sur ses pas, lui indiqua de nouveau la marche à suivre de bout de ses doigts.

Le masque blanc, passant par-dessus les débris et faisant attention de ne rien toucher, s'arrêta devant ce qui semblait être les chambres du premier étage et du second amalgamés au rez-de-chaussée. Il observa minutieusement les décombres et, ne bougeant pas durant plusieurs secondes, examina le corps désarticulé présent contre la paroi d'un mur en béton couvert de sang, avant d'être inévitablement attiré par le kunai devant celui-ci.

S'en approchant, il retira les deux énormes blocs de béton qui lui obstruait le passage et examina avec attention l'arme blanche plantée dans les tiroirs d'une commode en piteux état.

Curieux par l'angle que prenait l'arme enfoncée dans le bois disloqué, montrant très clairement le fait qu'elle avait été lancée dont l'unique but de le fermer, il tira délicatement sur ledit tiroir qui se brisa entre ses mains gantées et laissa tomber une pile de vêtements.

Il attrapa, l'humeur indiscrète en écartant le linge encore intact, l'objet rectangulaire présent entre deux t-shirts avant de s'asseoir à même la commode. Une main gantée posée sur celle-ci, il examina la parure du livre qu'il maintenait de son autre main.

« Les chroniques d'un ninja caractériel. »

Observant ensuite la dorure, il resta comme figé par ce qu'il avait sous les yeux, avant de finalement ouvrir le livre. Les secondes passèrent, puis les minutes, et, arrivé sur la dernière page, un étrange rythme, orchestré par le tapotement de ses doigts gantés sur la défunte commode, se fit entendre.

« Naruto. »