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Les pensées du cerisier
Les rayons de soleil drapèrent de leur chaleur aveuglante la rosée du matin déposée sur l'avenue pavée et débutèrent leur lente ascension sur les parois extérieures de l'immeuble.
Se reflétant sur l'unique fenêtre aux volets ouverts du cinquième étage, les filaments de lumière réchauffèrent quelque peu le drap beige du lit sur lequel ils achevèrent leur transit. Un son strident, émanant d'un petit objet rectangulaire sur la table de nuit à côté du lit, fit s'envoler la demi-douzaine d'éperviers et mésanges perchés sur les branches d'arbres érigées autour du bâtiment.
Le drap emmitouflé du cinquième étage s'écarta timidement et laissa s'extirper une main fine et délicate qui, abandonnant la tiédeur de la couette, tapota avec maladresse la table de chevet à côté du lit. Après plusieurs tentatives qui se conclurent par un échec, le petit objet noir et rectangulaire, à l'origine du vacarme, entra en contact des phalanges ayant perdu leur chaleur, mais surtout leur patience.
S'élevant à une vingtaine de centimètres au-dessus de l'intensité sonore, la main délicate s'abattit brutalement dessus et pulvérisa l'objet en fissurant le mobilier en bois dans un bruit sourd qui perdit dix centimètres et vit ses pieds volés dans la pièce.
Le silence se réinstalla progressivement, au grand bonheur de la jeune femme sous les draps. Rapportant sa main dans la bulle de chaleur en s'éveillant péniblement, elle laissa tomber les restes de son réveil sur le parquet de la chambre.
Elle allait devoir en acheter un autre, encore.
À moitié réveillée, elle décolla son visage épuisé de l'oreiller et se retourna sous la couette avant de s'immobiliser. Plusieurs minutes s'écoulèrent sans qu'elle fasse le moindre mouvement, se contentant de fixer le plafond ensoleillé. Ses paupières essayèrent de se refermer à de nombreuses reprises, mais plusieurs sursauts se succédant parvinrent à l'empêcher de se rendormir.
Ce ne fut qu'au moment où les rayons de soleil, continuant de grimper sur la paroi extérieure, lui brûlèrent la rétine, qu'elle releva son corps et parvint à étirer ses bras dans les hauteurs de la chambre. Tout en bâillant, elle les rabattit dans son dos et, plissant des yeux, s'appuya sur ses coudes afin d'élever sa poitrine et de profiter de la chaleureuse lumière se délectant de son teint pâle.
Sa fatigue refit surface et éternisa son inertie, avant que finalement et à contrecœur, elle ne libère ses jambes de l'épais tissu et ne se décide à complètement lever son corps alourdi par la fatigue. Debout, dénuée de vêtements et parsemée d'une envie irrépressible de retourner dans son lit, elle s'étira une seconde fois en bâillant de tout son être.
La journée n'avait même pas encore commencé qu'elle était déjà épuisée.
Ramassant le pantalon ainsi que les sous-vêtements jetés à même le sol, elle ouvrit la porte de la chambre donnant directement sur le salon et, sous un flot de paroles et un frémissement à son premier pas sur le carrelage glacé, elle traversa les quelques mètres qui la séparaient de la table basse et du canapé.
Récupérant le t-shirt ornant les dalles blanches sur son chemin, elle attrapa la télécommande déposée sur la table en verre et pressa l'un des nombreux boutons dont celle-ci disposait. La télévision, accrochée à la cloison que la chambre partagée avec le salon, émit un léger bruit et s'éteignit, refaisant naitre l'accalmie. Elle se dirigea ensuite vers les stores qui obstruaient la lumière extérieure et laissaient le séjour dans la pénombre, et appuya sur l'interrupteur présent sur le mur.
Jetant la télécommande sur le cuir du canapé à la suite de son geste, elle quitta le salon.
Un bourdonnement continu inonda la pièce. Le rideau métallique, tout aussi blanc que le mur dans lequel ils étaient encastrés, s'éleva lentement, laissant les rayons du soleil pénétrer dans l'appartement.
Cela faisait plusieurs semaines - mois - qu'elle exécutait les mêmes tâches redondantes à chaque réveil, c'était presque devenu une habitude. Elle rentrait dans la nuit, exténuée, et s'endormait sur le canapé devant une émission stupide ou un film puéril, avant de se réveiller le matin dans son lit, sans avoir aucun souvenir de la manière dont elle s'y était rendue. Elle ne prêtait donc plus attention à ses factures d'électricité, sachant pertinemment pourquoi le nombre écrit dessus avait doublé.
Sortant du salon et passant devant une cuisine ouverte où un comptoir en granit faisait l'angle, elle traversa un couloir vide de toute décoration et ouvrit une deuxième porte qui dévoila une salle de bain des plus sobres.
La corbeille dans le coin de la pièce parvint à réceptionner les vêtements qu'elle avait ramassés plus tôt, alors qu'elle s'empara de la brosse à dents posée sur le lavabo. Appliquant du dentifrice sur le bâtonnet en plastique, elle le bloqua entre ses lèvres avant de s'avancer vers la douche et d'ouvrir la porte en verre. Une seconde plus tard, l'eau brûlante entra en contact avec sa peau, la réveillant définitivement.
Ne voulant pas divaguer dans ses pensées après avoir terminé de se brosser les dents, elle ne resta qu'une minute sous le paradis de chaleur et retourna à la froide réalité.
Une réalité qui faillit lui coûter cher.
Glissant sur le carrelage humide en s'extirpant de la douche, elle perdit l'équilibre et se rattrapa in extremis au lavabo.
Trempée, le cœur battant la chamade et les deux mains agrippées à la céramique ainsi que sa brosse à dents, elle observa le reflet émeraudes de ses iris dans le miroir sans parvenir à retenir un soupir.
Il fallait qu'elle prenne du repos, rapidement. Si même de l'eau arrivait à l'ébranler à ce point, qu'est-ce que cela serait lorsqu'une réelle situation compromettante allait lui faire face ?
Ouvrant le meuble blanc en dessous du lavabo, elle attrapa l'une des nombreuses serviettes et s'empressa de sécher ses cheveux rose bonbon qui s'arrêtaient au bas de sa nuque.
Alors qu'elle scruta le losange mauve tatoué sur son front, une pensée lui traversa l'esprit : qu'est-ce qu'elle allait bien pouvoir dire aux proches de sa prochaine intervention ?
« Désolée, avec plus de sommeil j'aurais peut-être pu sauver votre fils. »
Accompagnée de sa question rhétorique, elle quitta la chaleur de la salle de bain afin de se rendre dans la cuisine, froide et timidement éclairée par l'astre solaire au travers des baies vitrées du salon.
Mouillant le parquet à chacun de ses pas, elle s'arrêta devant le comptoir en granit et, arrêtant d'ébouriffer ses cheveux n'ayant pas fini de sécher, attacha la serviette au-dessus de sa poitrine.
« Pardonnez-moi, mais la fatigue m'a fait légèrement trembler et j'ai touché une artère fémorale. »
Le tissu fermement noué à son corps, elle appuya sur l'un des nombreux boutons dont disposait la cafetière déposée sur le comptoir et emprunta le chemin de sa chambre sous le vrombissement de l'appareil.
Passant de nouveau dans le salon, elle se stoppa subitement au milieu du séjour ensoleillé. Les yeux écarquillés vers la rosée extérieure, elle devint d'un seul coup rouge pivoine, contrastant parfaitement avec sa chevelure, et observa, au travers de la baie vitrée donnant sur sa terrasse, le vieil homme qui l'observait.
Celui-ci, tout sourire et arrosant les plantes décorant sa propre terrasse au cinquième étage du bâtiment voisin, rehaussa ses lunettes et la salua de manière chaleureuse. Gênée, elle fit légèrement remonter la serviette bleu ciel couvrant sa poitrine et s'arrêtant au niveau de ses genoux, avant d'avancer d'un pas rigide vers l'interrupteur du store et de le presser de manière frénétique.
Un sourire crispé dessiné sur son visage et sous le martèlement du bouton se déformant à chacun de ses coups, elle salua le vieil homme, alors que le rideau métallique se referma bien trop lentement à son goût.
Finalement et après de mures réflexions, ce côté de l'appartement ne verrait plus jamais la lumière du jour.
Le salon de nouveau plongé dans la pénombre, elle traversa la pièce en passant devant la télévision et déplaça son être éreinté vers le parquet de sa chambre. À peine son pied gauche s'engagea sur les planches, qu'une douleur lancinante lui déforma les traits de son visage et, sous un flot d'insultes, l'obligea à sauter à cloche-pied aux abords du lit.
S'asseyant sur le matelas qui se déforma sous son poids, elle déposa son pied accidenté sur sa cuisse et soupira en observant le morceau de verre profondément enfoncé dans sa chair.
Son manque de vigilance commençait à être inquiétant.
Une lueur verte illumina la chambre et prit le dessus sur les rayons du soleil qui passaient par la seule fenêtre dont celle-ci disposait. Un air impassible dessiné sur son visage et remis de la surprise, elle effleura de sa main luminescente le verre fiché dans sa chair et le retira sans ménagement.
Étrangement et sans que cela ne la surprenne, le sang coagula presque aussitôt à la surface de la plaie et, un instant plus tard, la blessure se referma comme si elle n'avait jamais existé.
Amenant le verre écarlate aux abords de ses pupilles dilatées, la source de lumière entourant sa main s'estompa tandis qu'un sourcil perplexe s'éleva au-dessus de son expression curieuse. Son attention se déposa tout d'abord sur la table de nuit à sa gauche, où gisaient les restes de plastique de son défunt réveil, avant de s'arrêter sur le petit cadre renversé à côté de celui-ci.
Un long soupir s'échappa de son être.
Tout en faisant attention de ne pas se blesser une seconde fois en déposant pied à terre, elle attrapa du bout de ses doigts le cadre en bois et plaça la photographie devant son visage aseptisé. Ses yeux scrutèrent dans un premier temps la petite fille au centre de la photo, souriante, les bras croisés dans son dos que ses cheveux roses venaient effleurer, avant de se déposer sur les deux jeunes garçons à ses côtés.
Le premier, un brin mystérieux et à moitié caché derrière le col de sa veste grise et les lunettes noires qu'il portait, observait, les mains enfoncées dans ses poches, le second. Bien plus expressif et souriant à pleines dents, celui-ci caressait le chiot blanc sur son épaule.
Elle contempla ensuite la femme à la chevelure noire se dressant au-dessus d'eux, ses mains protectrices déposées sur les épaules des deux garçons et son regard cramoisi, qu'un sourire venait plisser, sur la jeune fille aux reflets rose bonbon.
Elle ne put s'empêcher de détacher le sien de la photographie.
Redéposant le cadre sur la table de nuit, elle ramassa les débris de verre sur le parquet et les jeta dans la petite poubelle accolée à une armoire en bois massif. L'ouvrant sous le grincement du bois centenaire, elle examina la garde-robe entreposée à l'intérieur, n'offrant que le strict minimum. Des t-shirts ainsi que des débardeurs et des pulls d'une gamme de couleur variant entre le blanc, le vert et le rose, les pantalons et shorts se trouvaient en totalités noirs et, hormis quelques robes poussiéreuses, il n'y avait rien d'autre.
Le manque de diversité que dévoilait l'armoire avait une explication : elle ne se souvenait même plus de la dernière fois qu'elle avait acheté des vêtements. Les évènements récents, mais surtout passés, ne lui avaient pas vraiment laissé le temps de se consacrer à ce genre de futilité.
D'un mouvement las, elle tira sur l'un des tiroirs du meuble et en extirpa une culotte noire ainsi qu'un soutien-gorge rouge.
Laissant tomber la serviette au sol, elle attrapa à la volée un legging noir et un débardeur blanc afin de s'en revêtir.
C'était décidé. Elle allait prendre un jour de repos pour aller faire du shopping.
Un rire moqueur résonna dans la pièce alors qu'elle referma l'armoire dans un second grincement et qu'elle s'abaissa pour récupérer la serviette humide.
Il fallait qu'elle fasse des recherches pour savoir à quel degré de fatigue le cerveau commençait à faire des blagues sans même y penser au préalable. Elle serait un bon cas d'étude.
Quittant la chambre, elle traversa de nouveau le salon et se dirigea vers la cuisine où elle ouvrit le meuble au-dessus du comptoir. Se hissant sur la pointe de ses pieds, elle attrapa le paquet jaune au fond du compartiment et extirpa, en enfonçant sa main dans le carton, le dernier biscuit qu'il renfermait.
Elle rangea le gâteau sec dans la poche de son pantalon en ne manquant pas de le salir, et laissa le paquet vide sur le granit de la cuisine avant d'emprunter le couloir. Le son étouffé de ses pieds nus se modéra quelque peu à proximité de la porte entrouverte de la salle de bain, lui permettant de jeter la serviette dans la corbeille visible depuis le corridor.
Continuant son chemin, elle posa un genou sur le carrelage devant la porte d'entrée et enfila la paire de chaussures noires ouvertes sur leurs extrémités. Son geste terminé, elle se releva et attrapa le trousseau accroché au mur mais, alors qu'elle s'apprêta à introduire la clé de son appartement dans la serrure, un pressentiment l'en empêcha.
La main hésitante à quelques centimètres de la porte, elle la déposa finalement sur la poignée et exerça une pression dessus.
La seule protection de son appartement s'ouvrit dans un cliquetis innocent, lui arrachant un énième soupir fatigué.
Plus rien ne l'étonnait vraiment. Elle allait bientôt oublier de se nourrir, si ce n'était pas déjà le cas.
Se saisissant de la veste beige sur le porte-manteau fixé au mur, elle referma la porte et glissa les clés dans la poche visible de la veste déposée sur avant-bras droit.
Le vitrail bleu et rouge à chaque extrémité du corridor, ainsi que les luminaires sur les cloisons marrons, éclairèrent son avancée sur le tapis beige qui traversait le couloir où de nombreux kanjis en laine noire étaient cousus. Bien que la plupart des idéogrammes sur le textile se référaient à l'endroit où elle se trouvait, à savoir, Hi no Kuni, le pays du feu, et Konohagakure no Satō, le village caché des Feuilles, l'un d'entre eux, plus gros et d'une couleur rouge vif, se voulait plus intrusif.
Appuyant sur le bouton de l'ascenseur du cinquième étage, elle fit descendre son regard émeraude sur le caractère écarlate à ses pieds.
« Gatō compagnie. »
Les portes métalliques s'ouvrirent devant elle dans un signal sonore tandis qu'elle releva son visage et scruta avec attention les deux personnes présentes à l'intérieur de la cabine. Une femme, brune, habillée d'un chemisier ample rouge et d'escarpins noirs ainsi qu'une jupe de même couleur, lisait une feuille de sa main droite et tenait son fils de la gauche. Celui-ci, ne devant pas avoir plus de quatre ans, était occupé à faire tourner un shuriken en plastique sur son minuscule index.
Le signal sonore se fit de nouveau entendre, l'obligeant à se précipiter à l'intérieur, in extremis.
Elle observa son reflet dans le métal de la cage qui se referma sous ses yeux, alors que la sensation d'avoir oublié quelque chose obnubila un instant ses pensées. Mais elle eut beau réfléchir durant de longues secondes, elle ne parvint pas à mettre le doigt sur ce qui la tracassait.
Deux petits tapotements sur sa jambe droite l'empêchèrent d'y songer davantage. Descendant son expression étonnée, elle observa l'enfant, tenant toujours la main de sa mère plongée dans sa lecture, lui faisant signe d'approcher à l'aide de son jouet en plastique. Surprise, elle s'abaissa néanmoins à sa hauteur.
Le temps sembla s'allonger avant que le jeune garçon, jetant un dernier coup d'œil à sa mère, ne dépose la paume de sa main contre son oreille.
- Tu peux ramener mon papa ?
Ses sourcils rose bonbon se froncèrent sous les yeux emplis d'espoir de l'enfant.
- Ton papa ? Je ne comprends pas mon cœur, chuchota-t-elle à son tour d'une voix douce.
Inévitablement, il se rapprocha de son oreille afin de réitérer son geste.
- J'ai vu tes cheveux rigolos sur les images à l'école, le professeur il a dit que beaucoup de papa et de maman avait pu revenir à la maison grâce à toi, mais moi mon papa est pas revenu, t'as dû oublier, tu peux faire revenir mon papa ? Comme ça maman ne pleure plus.
- Oh.
Ce fut tout ce qui parvint à s'échapper de ses lèvres entrouvertes alors qu'elle l'observa, muette.
Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent, lui laissant jeter d'un rapide coup d'œil à la chevelure brune de la mère qui les surplombait, se mettant d'ores et déjà en mouvement.
- Tiens, donne-le à mon papa dis-lui que je vais devenir un ninja encore plus fort que lui.
Les escarpins de la femme claquèrent sur le carrelage brillant du rez-de-chaussée. Un sourire innocent se dessina sous le regard du jeune garçon qui secoua sa main devant son visage enjoué, en signe d'au revoir, d'espoir.
Les perdants de vue derrière les portes battantes de l'entrée, elle observa, dans le creux de sa main et toujours accroupie dans la cage métallique, le shuriken en plastique. Son visage pivota de quelques degrés, essayant de comprendre ce qu'il venait de se passer, mais le signal sonore de l'ascenseur teinta son avertissement et la ramena brusquement à la réalité.
Elle braqua son avant-bras libre de tout jouet et veste vers l'avant et les portes métalliques s'arrêtèrent subitement avant de se rouvrir, laissant ainsi sortir son être chamboulé.
Elle avait cette étrange impression que cette journée allait différer des précédentes.
Traversant le hall d'entrée de l'immeuble pareillement décoré au couloir du cinquième étage, elle ouvrit l'une des deux portes battantes et quitta définitivement le tapis beige.
Une brise fraîche chargée de fines pellicules d'eau fit virevolter ses cheveux humides et l'obligea, dans un frisson, à se revêtir de la veste qu'elle avait prise. Envoyant le shuriken en plastique rejoindre ses clés dans la poche de celle-ci, elle enveloppa sa chevelure dans sa capuche avant de rejoindre la rue pavée et d'entamer la longue marche qui l'attendait.
Les immeubles enfermant des appartements et des bureaux, à l'architecture moderne et montant sur plus de dix étages, se succédèrent durant de longues minutes. Les pierres ainsi que les jardins verdoyants qui décoraient les entrées des bâtiments de la compagnie Gatō, si l'on se fiait aux sigles sur les toitures, les panneaux publicitaires, et les nombreuses arches en fer qui s'élevaient au-dessus des allées et des rues, se firent de moins en moins présents. Jusqu'à complètement disparaitre alors qu'elle quitta la zone en construction du quartier.
Le béton se fit rapidement submerger par le bois sur les habitations et la terre sur le sol. Les arches en fer forgé furent délaissées pour des structures plus traditionnelles en pierre rouge, alors que les panneaux publicitaires disparurent tout bonnement, se faisant substituer par des pancartes multicolores, disposées à proximité d'échoppes en tout genre.
D'épaisses gaines électriques, noires pour la plupart, se mirent soudainement à enlacer le bois orange jaune et bleu des toitures. Accrochées à des poteaux qui s'élevaient à parfois six ou sept mètres, elles traversaient telles des lianes les ruelles étroites, mais aussi les rues principales, et donnaient la véritable impression de se trouvait dans une jungle urbaine. Mais le changement le plus marquant restait le nombre de personnes dans les rues. Passant d'une dizaine dans les quartiers huppés, à un nombre incalculable ne cessant de croitre à mesure qu'elle s'enfonçait dans le centre névralgique de la ville.
Les mains enfoncées dans les poches de sa veste et sous de légers rayons de soleil peinant à traverser le ciel grisâtre, elle s'arrêta brusquement au milieu de la rue bondée. Son souffle chaud, s'extrayant en forme de buée devant son visage stoïque, l'obligea à se retourner et à observer, avec une pointe d'effarement dessiné sur le visage, le chemin qu'elle venait d'emprunter. L'impression qu'elle avait ressentie au moment d'entrer dans l'ascenseur refit surface, mais cette fois-ci, elle mit le doigt sur cette étrange chose qu'elle avait oublié : son café.
Elle ne l'avait pas bu… encore.
Tournant son regard dans les quatre coins de la rue dans laquelle elle se trouvait, elle esquiva les nombreuses personnes ne prêtant aucunement attention à son être encapuchonné et s'arrêta quelques instants plus tard devant un nom lui indiquant très clairement tout ce qu'elle désirait.
« Kafesachi » le café du bonheur.
Lisant rapidement les nombreux menus inscrits sur l'écriteau qui trônait devant l'entrée ouverte de l'établissement, elle s'aventura à l'intérieur de celui-ci et, passant aux abords de tables vides, elle s'arrêta derrière les clients qui attendaient devant un comptoir où un serveur se surmenait.
Son attention ennuyée se déposa sur les tables ainsi que sur les chaises en bois, reparties dans la pièce et se trouvant à bonne distance des sièges en cuir collés au mur à sa gauche. Le léger bourdonnement de la vitrine à sa droite, refermant des dizaines et des dizaines de confiseries, attira son appétit grandissant à mesure que son regard oscillé entre le sucre et le gras. Mais sachant pertinemment qu'elle n'achèterait pas ce genre d'aliment, étant donné qu'un mal de ventre n'était pas vraiment une bonne idée en soi, elle s'amusa à observer les hommes et les femmes devant elle.
Habillés chaudement et transportant leurs affaires de leur seule mains libres, l'autre était trop occupée à faire monter devant leur visage impatient la montre accrochée à leur poignet.
Presque cinq minutes s'écoulèrent sans qu'elle ne fasse rien d'autre qu'observer tout ce qui se trouvait autour d'elle. Cinq minutes durant lesquelles elle s'avança petit à petit en direction du comptoir, cinq minutes durant lesquelles elle ne le vit pas.
Son regard, cherchant quelque chose pour occuper son esprit vagabond, se déplaça inexorablement sur sa personne située au fond de la pièce, dans le coin, assis sur un siège en cuir, à l'abri des regards.
- Que puis-je vous servir ?... Made… selle v…
N'arrivant plus à discerner à traitre mot que le serveur lui adressait, elle avança d'un pas incertain vers le fond de la pièce et quitta le comptoir, au grand bonheur des clients qui la succédait.
Le visage encapuchonné, elle déposa son être surpris sur le siège en cuir et accola son dos contre le bois qui faisait office de séparation entre chaque table. Elle examina ensuite le journal devant elle, grand ouvert par deux mains cachant légèrement les gros titres.
« Le grand Ouest, premier journal du pays de l'Herbe,
7 décembre,
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Sommet entre l'Eau et le Feu, les tensions s'amenuisent,
Alors que la rébellion est terminée depuis plusieurs mois au pays de l'Eau, l'Hokage aurait rencontré, il y a de cela deux jours, le Mizukage lors d'un sommet entre les deux parties.
Page 3.
Une attaque contre le pays de la terre ?
Deux semaines après les explosions ayant été entendues dans les montagnes escarpées de Yariba, près du plus grand pénitencier du pays, Tsuchi sort de son silence et affirme qu'il s'agit d'un éboulement. Mais il nous a été signalé que des troupes se dépla… »
Le journal s'abaissa devant elle, laissant apparaitre un homme aux cheveux noirs attachés par un élastique au-dessus de sa tête. Pas plus vieux qu'elle ne l'était, soit d'une vingtaine d'années, il arborait de petites boucles d'oreilles ainsi que des cernes profondément dessinés sous ses yeux noirs.
Il fit remonter les manches de son t-shirt gris et replia le journal afin de le déposer sur la veste posée sur le cuir du siège à sa droite.
Puis ils s'observèrent sans un mot et attendirent, attendirent encore, personne n'osa prendre la parole. Elle entrouvrit la bouche afin de briser le silence, mais une serveuse fit son apparition et déposa une assiette décorée de poissons et d'algues devant l'homme.
- Bon appétit, monsieur, désirez-vous un désert après ceci ? demanda-t-elle en rabattant ses cheveux châtains derrière son oreille.
Un stylo aux prises de sa main tenant un petit calepin, elle croisa le regard couleur ébènes, en quête de réponse.
- Non, je vous remercie, mais la dame prendra un café.
Surprise, la serveuse détourna son regard et le déposa sur le sien sous les coups de baguette de l'autre côté de la table.
Rapportant son attention sur la jeune serveuse, elle se rendit à l'évidence que celle-ci, un sourcil interrogateur élevait au-dessus de ses yeux bleus, attendait sa réponse. Alors, elle acquiesça, et la jeune femme retourna dans les cuisines.
- La dame, hein ? répéta-t-elle d'une voix indignée.
Ses iris émeraude revinrent se déposer sur l'énergumène qui se délectait de son repas tandis qu'elle retira sa capuche, lui donnant définitivement beaucoup trop chaud. « Dois-je te rappeler que j'ai ton âge ? »
Plaçant sa main qui tenait les baguettes devant sa bouche, le brun mâcha quelques secondes l'énorme quantité d'algues présente à l'intérieur avant d'avaler le tout.
- Tu t'es coupée les cheveux ? demanda-t-il en enfermant cette fois-ci du poisson derrière ses lèvres.
- Il y a deux mois.
Les paupières de son interlocuteur, se mouvant au gré de sa mâchoire savourant son mets, se plissèrent légèrement afin d'extérioriser un sourire face à ses insinuations.
- Tu vas bien ?
Elle jeta un coup d'œil à la petite horloge accrochée au mur à sa droite.
Huit heure treize.
Un silencieux soupir s'échappa de son être. Elle n'avait pas dû dormir plus de trois heures, ce qui, en soi, était un record cette semaine, et n'avait pas bu son café.
- Je me porte à merveille, affirma-t-elle, souriant à une question qu'elle savait rhétorique.
Elle dévisagea ensuite l'air affamé. « Je présume que vous êtes rentrés dans la nuit ? »
- Y'a deux heures.
Une fois de plus, elle ne dit rien, faisant ainsi renaitre le silence, uniquement dérangé par les coups de baguette du jeune homme.
- Voici votre café made…
La tasse tinta sa surprise sur la table en bois et fut suivie d'un hoqueté effrayé qui emmena de la serveuse.
Un air d'incompréhension dessiné en dessous de ses cheveux rose bonbon, elle observa l'expression choquée de la serveuse. Celle-ci, une main posée sur sa bouche, semblait avoir vu un fantôme.
- E-Excusez-moi, j-je ne vous avais pas reconnu, tou-toutes mes excuses, s'excusa-t-elle en se penchant vers l'avant, les deux mains collées l'une à l'autre devant sa mine désolée.
Elle avait enlevé sa capuche… elle avait encore une fois oublié de ne pas faire ce geste.
- Ce n'est rien, mais faites moins de bruit s'il vous plait, réclama-t-elle en observant la file qui se répandait maintenant jusqu'au dehors de l'établissement. À son grand bonheur, les personnes qui la formaient ne semblaient pas avoir entendu.
- D-d'accord il n'y a pas de problème, en-encore désolée, j-j'espère que vous apprécierez ce café, chuchota-t-elle dans un bégaiement et en s'inclinant à de nombreuses reprises.
Il ne lui fallut qu'une seconde à la jeune serveuse pour une nouvelle fois complètement disparaitre dans les cuisines.
Un comportement des plus normal en sa présence.
- J'avais presque oublié ta notoriété.
Son regard assassin se déposa sur l'air moqueur assis face à elle qui continuait de se régaler de son repas.
- Si cela t'amuse tant que ça, j'imagine que manger devant une foule t'amuseras tout autant, déclara-t-elle en feintant de se lever du siège en cuir.
Un bruit sourd se fit entendre sous l'énième tintement des couverts sur la table.
Manquant de renverser le café et attirant tous les regards de la pièce, une main s'accrocha à son avant-bras gauche et l'arrêta dans son geste. Heureusement pour la poigne qui la maintenait de toutes ses forces, la séparation en bois empêcha quiconque de voir sa présence rose bonbon attablée au fond de la pièce.
- Non, merci, sans façon. Excuse-moi, ce n'était vraiment pas drôle.
Elle redéposa ses fesses sur le cuir, pas peu fier de sa victoire, à l'exact moment où la pression sur sa veste se retira.
- Décidément, même le grand Shikamaru s'excuse, je me demande bien quelle autre surprise m'attend aujourd'hui.
Cette journée allait définitivement être différente des précédentes.
Reprenant sa place assise, Shikamaru souffla la crainte qui venait tout juste d'accabler son rythme cardiaque.
- C'est comme ça que tu me remercies alors que tu t'es invitée toute seule à ma table se renfrogna-t-il, une main posée sur sa cage thoracique. « Les femmes, je vous jure. À croire que personne ne veut me laisser tranquille aujourd'hui. »
Un long silence suivit presque aussitôt la phrase emplie de sous-entendus, uniquement dérangé par ses coups de cuillères qui remuaient son café brûlant essayant tant bien que mal de réchauffer l'atmosphère devenue soudainement glacée.
- Fais attention à tes prochaines paroles, Nara.
Étonné et faisant redescendre son attention sur son regard qui le foudroyait de l'autre côté de la table, le teint du Nara devint soudainement pâle et son corps se crispa même sur le siège en cuir.
Plusieurs craquements émanant du rebord de la table, aux prises de ses phalanges hystériques, obligèrent Shikamaru à déglutir, espérant par miracle ravaler ce qu'il venait de dire.
- Tu-j-je non, je ne parlais pas de toi, déclara-t-il sous une panique grandissante en levant ses mains désolées dans sa direction. « Tu sais très bien que c'est toujours un plaisir de discuter avec toi, hahaha… »
Rigolant faussement, il fit bifurquer une fraction de seconde son regard paniqué vers l'entrée de l'établissement, lui permettant ainsi de calculer l'angle parfait et le nombre de foulées qui lui faudrait pour s'en sortir vivant. Et ceux, sans qu'elle n'ait le temps de le rattraper, chose dont bien entendu il doutait fortement.
Un sourire se dessina sous ses cheveux rose bonbon, substituant toute forme de sadisme. Les craquements s'estompèrent au moment même où son rictus redoubla en volume, lui arrachant même un léger rire.
- Je te charrie.
Le dos de Shikamaru s'affaissa contre le mur et un soupir empli de soulagement s'échappa de son être. Mais celui-ci n'était en rien dû aux coups qu'ils venaient d'éviter.
Courir était juste la dernière chose qu'il aurait eu envie de faire.
Constatant son assiette vide, elle mit doucement fin à son rictus amusé.
- Raconte.
À la suite de son simple mot, le Nara s'empara du verre d'eau et but une gorgée. Reprenant des couleurs, il le redéposa avant de se gratter l'arrière du crâne.
- Oh tu sais, tout s'est déroulé comme prévu, les citoyens de Kusa sont tr…
- Tu sais très bien que je ne parlais pas de ta mission, le coupa-t-elle.
À son tour elle but une gorgée, mais de son café.
Bien plus nerveux qu'il ne l'était quelques secondes plus tôt et hésitant à l'idée de rouvrir la bouche, il semblait comme hypnotisé par le décor qui les entourait.
- Personne n'écoute.
Ne l'ayant pas lâché du regard, le brun revint soudainement à lui et s'arrêta dans sa recherche.
Elle avait été plus rapide que lui, encore.
- On n'a rien trouvé.
Avec déception, elle redéposa son café sur la table.
- Et où est-il ?
Le haussement d'épaules que manifesta Shikamaru lui donna réponse avant même qu'il s'exprime.
- Je n'en ai pas la moindre idée. Tout ce qu'il m'a dit c'est qu'il avait des affaires à régler. Tu sais comment il est.
Ils s'observèrent dans le blanc des yeux durant de longues secondes, sans rien dire, jusqu'à ce que la serveuse refasse son apparition.
Ils arrêtèrent alors de se dévisager et regardèrent les mouvements de la femme qui rangea son petit carnet dans la poche de son chemisier blanc. Jetant quelques regards à sa chevelure atypique du coin de l'œil, celle-ci s'empara de l'assiette vide.
- C-comment s'est passé le-votre repas ? balbutia-t-elle en souriant faussement, parvenant difficilement à cacher la pression qu'elle ressentait.
Sous l'énième bégaiements de la jeune serveuse, ils ne purent se retenir de sourire, détendant ainsi l'atmosphère.
- C'était très bon.
- Vous… vous désirez un désert ? demanda la jeune femme sans prêter la moindre attention au Nara, préférant épier du coin de l'œil ses pupilles émeraude.
- Non, toujours pas non, répondit-il en souriant cette fois-ci face au manque de concentration dont elle faisait preuve.
Se rendant rapidement compte de la question qu'elle avait préalablement posée, le visage de la jeune femme devint aussi rouge que pouvait retranscrire la honte qu'elle ressentit.
- Dé-désolé, je vous amène la note tout de suite, vous payez aussi le café de… de…
Alors qu'elle s'apprêtait à finir sa phrase, la serveuse tourna complètement son visage dans sa direction. Le mouvement de trop par sa pauvre expression qui ne put que sourire bêtement.
Elle la regarda en retour et lui rendit son sourire, lui ôtant définitivement toute possibilité de s'exprimer correctement.
- Oui je le paye.
S'abaissant devant eux en prenant attention de ne pas faire tomber l'assiette, la jeune femme s'éclipsa de nouveau sous le léger rire du brun, qui disparut subitement alors qu'il croisa son air redevenu impassible.
Se souvenant de la menace qu'elle lui avait faite quelques minutes plus tôt, il déglutit une seconde fois et comprit, s'il voulait s'en sortir sain et sauf, qu'il devait changer de sujet.
- Comment se porte l'insecte ?
Comme l'avait prédit le Nara avant même qu'il ne pose la question, elle laissa une mine neutre reprendre le dessus sur ses émotions.
- La dernière fois que je l'ai vu, il partait en mission aux frontières du vent.
À la suite de sa réponse, ses paupières se plissèrent légèrement, l'aidant ainsi à fouiller dans sa mémoire. « Ça remonte à trois semaines, il me semble. »
- Il ne t'a pas donné de nouvelles ? interrogea-t-il d'un air songeur alors qu'elle ne put retenir un rire crispé qui déforma sa grimace dégoûtée.
- Non, merci.
Un frisson lui parcourut l'échine à la simple pensée que cela pouvait se reproduire, démultipliant le dégoût sur son visage. Le dernier message qu'elle avait reçu de sa part n'était pas vraiment quelque chose auquel elle aimait penser. Cela remontait à six mois et pourtant elle en était encore traumatisée. Il se résumait à une armée entière d'insecte qui l'avait attendu patiemment sur ses draps alors qu'elle était rentrée exténuée du travail.
Si seulement elle les avait vus avant de se laisser tomber dessus, peut-être bien qu'elle aurait pu s'en remettre un jour.
Autrement dit, elle n'avait pas dormi durant plus d'une semaine dans sa chambre et avait appris à connaitre le canapé rigide et froid du salon qui, avec le temps, s'était trouvé être très confortable.
- Et Mirai, comment va-t-elle ? demanda-t-elle en essayant de chasser les horribles souvenirs qui se présentèrent à ses pensées. « J'imagine que tu es allé la voir à ton arrivée. »
Les sourcils de Shikamaru se froncèrent inlassablement, mais il ne s'en formalisa pas tout de suite, il se contenta dans un premier temps de répondre.
- Elle se porte très bien et elle grandit vite, c'est incroyable. À chaque fois que je reviens, j'ai du mal à la reconnaitre.
Puis lui posa la fameuse question. « Dis-moi, en dehors de l'hôpital et d'aujourd'hui, c'est quand la dernière fois que tu as véritablement parlé avec quelqu'un ? »
Sans le vouloir, elle le dévisagea avec une pointe d'animosité. Un timbre de voix acerbe se logea à l'embrasure de ses lèvres, mais se les mordant légèrement, elle se refusa à l'idée de l'exprimer. Elle connaissait suffisamment le Nara pour savoir qu'il n'était pas méchant, bien au contraire. Il ne faisait juste preuve d'aucune empathie sur commande.
Elle voulut lui répondre que c'était arrivé pas plus tard que ce matin, dans l'ascenseur, mais cela aussi elle le garda sous silence. Après tout, une conversation avec un enfant de cinq ans en était telle vraiment une ? En sachant la manière dont elle s'était terminée, elle pouvait affirmer que non.
À quand remonter la dernière fois qu'elle avait véritablement parlé avec quelqu'un en dehors de son travail ? Elle n'en avait pas la moindre idée. Longtemps… peut-être plus.
- Tu sais, elle me demande de tes nouvelles à chaque fois, lui avoua-t-il. « Tu devrais lui rendre visite, de temps en temps. Ça lui ferait plaisir. »
Incapable de surmonter son regard, elle l'abaissa sur la tasse et, se refermant dans ses pensées, touilla le vide présent à l'intérieur.
Il était certes pas méchant, mais il avait ce foutu don pour faire remonter des sujets dont elle ne voulait pas discuter.
- C'est… je n'ai pas le tem...
- Ça fait trois ans. Et elle ne t'en as jamais voulu, la coupa-t-il dans son mensonge, sachant pertinemment qu'il s'agissait là d'une énième excuse.
Ses pupilles émeraudes remontèrent le long du t-shirt gris afin de croiser les noires et omniscientes. « Mais je présume que je ne t'apprends rien, n'est-ce pas ? »
Fuyant son regard pour la seconde fois en l'espace de quelques secondes, elle se concentra sur les ongles de sa main gauche, toujours accrochée à la table, avec une fascination déconcertante. Faisant ainsi comprendre à Shikamaru qu'il n'aurait pas de réponse à sa question.
- Voici la note, en vous remerciant, déclara la serveuse revenue aux abords de la table.
Posant le morceau de papier devant le brun et s'armant de courage, celle-ci tourna à son encontre en parvenant, pour la première fois, à surmonter son regard. « Excusez-moi de vous demander cela, mais puis-je avoir un autographe, s'il vous plait ? C'est pour ma petite sœur, elle va bientôt être promue Chūnin et ne jure que par vous. Ce serait le plus beau des cadeaux. »
Oubliant la conversation qu'elle avait eue un instant plus tôt, elle laissa apparaitre un sourire cordial qui, aux yeux du Nara, la connaissant certainement plus qu'elle ne se connaissait elle-même, parut effroyablement faux.
- Pas besoin de vous excuser, ça me fait plaisir.
Mais aux vues du comportement de la jeune serveuse, sautant presque de joie à l'entente de ses mots, elle pouvait affirmer qu'il était bien le seul à pouvoir lire au travers de son hypocrisie. « Comment s'appelle-t-elle ? » demanda-t-elle en se saisissant du stylo et du petit papier.
- Meogi.
Elle écrivit le nom ainsi qu'une petite phrase concernant une promotion et rendit le papier et le stylo à la jeune serveuse qui s'en empara du bout de ses doigts et les rangea aussitôt dans la poche de son chemisier, comme s'il s'agissait d'un message de la plus haute importance pouvant ébranler le monde tout entier.
- Je vous remercie. Vous ne pouvez imaginer à quel point elle va être heureuse, la remercia-t-elle en s'inclinant.
Souriante jusqu'aux oreilles et non sans jeter un dernier coup d'œil dans sa direction, la jeune femme disparut rapidement derrière le comptoir de l'établissement où une multitude de clients attendaient encore d'être servis.
- Tu pourrais leur dire que tu n'as pas envie parfois, je suis sûr qu'ils comprendraient.
Elle rapporta son attention sur le poseur de questions emmerdantes toujours assis de l'autre côté de la table, et ne put se retenir de pouffer.
- Tu l'as aussi bien entendu que moi, non ? Ils ne jurent qu'envers ce qu'ils lisent à l'académie, crois-moi, j'ai déjà essayé et rien n'y fait, affirma-t-elle dans un soupir. « Ils sont endoctrinés par des histoires édulcorées et écrites par des personnes qui ne savent pas ce que ça fait de se retrouver sous une pluie d'acier. »
Ce fut au tour de Shikamaru de soupirer. Il avait été stupide.
Malgré son jeune âge, il était certain de deux choses en ce bas monde. La première était que le poisson aux algues était ce que cette péninsule avait créé de meilleur depuis son fondement. Il s'agissait là d'un fait indéniable et indiscutable et quiconque affirmait le contraire était soit fou, soit mort. La seconde était plus… compliquée et concernait un sujet et une personne en particulier.
Si elle se trouvait dans une pièce, il ne fallait sous aucun prétexte évoquer de près ou de loin le sujet de la bataille de Ryoukokutan. Jamais. Sans quoi un brasier s'allumerait et personne ne serait en capacité de l'éteindre.
Ayant seulement effleuré le sujet, Shikamaru ouvrit la bouche afin d'essayer d'éteindre ce qu'il venait de malencontreusement allumer, mais, à sa grande surprise et d'une voix étrangement calme, elle le coupa dans son élan.
- Ils m'idolâtrent pour avoir supprimé des vies. Pour avoir assassiné et massacré des pères ainsi que des mères, des maris, des femmes, des amis, aussi innocents que l'étaient les nôtres. Ils sont m…
- Sakura.
Ayant abaissé son attention le temps de son monologue, elle releva son air troublé.
- L'admiration qu'ils éprouvent pour toi est uniquement due à toutes les personnes que tu as sauvées et tu le sais très bien.
Elle soupira pour la seconde fois. C'était bien ce qu'elle disait, édulcoré.
Ne voulant pas se disputer de si beau matin, elle jeta un rapide coup d'œil à l'horloge accrochée au mur avant de se lever du siège en cuir.
- Merci pour le café.
Sans même dénier le regarder, elle quitta la table et se dirigea vers l'entrée de l'établissement, aussi vite que l'on pouvait dire lâcheté. « Il serait temps que tu te pardonnes. »
Elle ne sut pas si ce fut la voix du Nara ou de ses pensées qu'elle entendit, mais le regard indiscret présent dans la file qui dévisagea longuement son visage ainsi que sa chevelure lui fit oublier le moindre de ses soucis. Un second se déposa aussitôt sur son incongrue présence, puis un autre, suivi d'un quatrième.
Faisant un dernier pas afin de s'extirper de la foule amalgamée à l'entrée du café, la pluie s'abattit soudainement sur son visage et la força à inspirer profondément afin de garder son calme.
Il ne manquait plus que cela. S'il y avait bien une chose qu'elle détestait plus que devoir réfléchir à ses problèmes, c'était bien la pluie.
Cette putain de pluie.
- Excusez-moi, mais vous êtes Sakura Haru…
Elle rabattit sa capuche avec force sur son visage et envoya un regard assassin à l'homme transportant un attaché-case qui recula littéralement de terreur. Des protestations s'élevèrent à la suite de la retraite apeurée de l'homme qui percuta plusieurs personnes, au moment même où elle se mêla aux parapluies et imperméables qui parsemaient la rue.
Un jour ou l'autre elle allait terminer sa journée au poste Uchiha pour avoir accidentellement fracturé une mâchoire ou deux, ça devenait inévitable.
Cette notoriété qui l'entourait, ou plutôt ce harcèlement, n'était dû qu'à une seule chose, et celle-ci la suivait depuis son premier souffle : sa couleur de cheveux. Elle était reconnaissable à des kilomètres à la ronde. Plus d'un million de citoyens vivant dans ce village et personne étaient capables d'avoir les cheveux roses.
À croire qu'il s'agissait là d'une punition divine.
Cette couleur qui la caractérisait tant et qui lui pourrissait la vie venait de la lignée de son père, plus précisément de son arrière-grand-mère, étant donné que la chevelure de celui-ci portait plus vers le violet que le rose.
Son arrière-grand-mère, portant le même nom que le sien, Sakura Haruno, avait vécu toute sa jeunesse dans le petit village de Kawazu, au sud du pays. Un lieu qu'elle n'avait jamais visité et qu'elle ne connaissait que de réputation pour son immense allée de cerisier, la route de Sakari.
Un chemin de plusieurs kilomètres de longueur où des milliers de cerisiers sauvages fleurissaient en mars, offrant un spectacle éblouissant.
Son père lui avait un jour raconté que son arrière-grand-mère, alors âgée de dix-neuf ans, avait fui un mariage arrangé. Elle avait entendu parler d'un village fraichement fondé aux idées novatrices, amené au premier plan par deux grands hommes, et avait décidé de s'y installer, soixante-dix ans plutôt.
Trente ans plus tard, Kizashi Haruno, son père, était né, et vingt ans plus tard, sa chevelure rose bonbon avait goûté à ses premiers rayons de soleil. Malgré qu'elle connaissait bien sa famille paternelle, elle ne les avait jamais connus, ou du moins elle ne s'en souvenait plus. Son arrière-grand-mère était morte à l'âge de soixante ans, dix ans avant sa naissance. D'après ce qu'elle savait, étant donné que le sujet était tabou, c'était qu'elle aurait mis fin à ses jours après que son arrière-grand-père soit mort au combat lors de la seconde Grande Guerre. Ne pouvant vivre sans lui, elle aurait pris la décision de le rejoindre.
Ses grands-parents eux étaient morts quelques mois après sa naissance, lors de l'attaque Kyūbi, la nuit du dix octobre. Ils avaient été parmi les premières victimes du démon millénaire qui avait fait sa première offensive non loin de leurs appartements, le pulvérisant sans ménagement. Elle se réconfortait en se disant qu'au moins, contrairement à des milliers de courageux homme et femme ayant combattu la bête, ils n'avaient pas souffert, qu'ils étaient morts dans leur sommeil, entrelacés.
Alors que la pluie arrêta de s'abattre sur sa capuche, son attention se déposa sur le groupe d'hommes et de femmes amalgamés dans la rue. Piquée dans sa curiosité, elle s'approcha de la foule et, parvenant à s'infiltrer à l'intérieur, observa l'affiche accrochée au poteau en bois. Le morceau de papier, de couleur verte et affichant un texte qu'elle ne parvint pas à lire, étant trop éloignée, fit naitre en elle un étrange sentiment.
S'en approchant elle bouscula un homme qui faisait deux fois son poids et déchira l'affiche de ses attaches afin de l'apporter face à ses yeux exorbités.
- Oi gamine, pour qui tu te prends ?! vociféra l'homme qu'elle venait tout juste de bousculer.
Plusieurs voix suivirent, lui demandant sous quel prétexte elle avait arraché la publicité.
« Si votre enfant est en capacité d'utiliser son chakra et qu'il a plus de quatre ans, amenez-le passer un examen à l'académie ninja nord. Qui sait, peut-être bien que ce sera lui la prochaine figure emblématique de la feuille. »
L'homme l'ayant menacé une seconde plus tôt et mesurant plus d'un mètre quatre-vingt-dix pour plus de cent kilos, entama un mouvement de bras dans sa direction afin d'attraper son épaule. Mais sa main, dans un réflexe qu'elle ne maitrisa pas, s'agrippa au poignet de celui-ci et, d'une simple pression, l'obligea à poser un genou à terre dans un hurlement de douleur.
La dizaine de personnes qui observaient la scène s'écartèrent aussitôt de sa présence devenue suffocante.
Ce n'était pas le message complètement stupide et mensonger décorant l'affiche qui la mettait dans cet état, basculant entre l'indignation et l'envie de meurtre, non. C'était le fait qu'elle se trouvait au centre de celle-ci. Quelqu'un avait pris une ancienne photo d'elle, datant de la fin de la quatrième Grande Guerre, et l'avait incrusté au beau milieu de la propagande. Sans que personne ne lui en ait parlé ou ne serait-ce que demandé au préalable.
Pliant le papier mouillé, elle le rangea dans l'une des poches vides de sa veste et, l'humeur vacillante, relâcha le poignet de l'homme qui tomba à terre dans un grognement de douleur.
- C'est qu'une petite foulure, mets de la glace et des bandages, d'ici deux jours tu n'auras plus rien.
Son air impassible croisa le rictus amer de l'homme, un genou à terre, alors qu'elle éleva son regard irrité sur la rue bondée de monde. Ce fut à cet instant précis qu'elle comprit qu'ils étaient allés trop loin.
Placardée sur la totalité des poteaux, des murs, des toits, et même des câbles électriques qui traversaient les hauteurs de la rue, l'affiche verte et rose la narguait.
Instantanément, elle se tourna vers le nord du village alors qu'un nuage de fumée se manifesta à ses côtés. Apeurant le groupe de personne toujours amalgamé autour d'elle, la fumée se dissipa afin de laisser apparaitre une copie conforme de sa personne. Elle récupéra alors l'affiche dans la poche de sa veste et la tendit à son clone qui s'en empara avant de se volatiliser. Son attention se déposa ensuite sur la multitude de faciès choqué ayant assisté à la scène.
Comprenant qu'elle devait des explications, sans quoi elles allaient se répercuter plus tard, elle retira sa capuche d'un geste calme sous de nombreux yeux exorbités, et attendit.
Ce fut tout d'abord des chuchotements, à peine perceptibles, qui atteignirent son ouïe, puis de grands sourires. L'homme, qu'elle avait mis à terre, brun, à la barbe naissante et devant avoir la trentaine, se releva devant elle et, se tenant l'avant-bras, extériorisa une expression encore plus paniquée que lorsque son poignet avait craqué.
- E-excusez-moi, je ne vous avais p-pas reconnu, toutes mes excuses, je vous p-promets que ça ne se r-reproduira pas ! bégaya-t-il en s'inclinant, encore et encore, réclamant son pardon.
Tout ce qui la concernait était surréaliste, grotesque.
Aux vues des mains abimées de l'homme, celui-ci devait exerçait un métier artisanal et elle lui avait, certes sans le vouloir, presque brisé le poignet. Il ne pourrait donc pas nourrir sa probable famille durant deux jours au minimum. Pourtant, c'était lui qui s'excusait pour ce qu'il n'avait pas fait.
Ce monde ne tournait pas rond.
- Quel est votre nom, monsieur ?
L'homme, toujours incliné dans sa direction, se releva légèrement et resta quelques instants de marbre, le regard empli d'admiration, comme toutes les personnes présentes, ne s'attendant pas à ce qu'elle lui adresse la parole. La foule se démultiplia en un rien de temps, passant d'une dizaine à une quarantaine, alors que son nom se fit de plus en plus entendre.
- Je m'appelle Mugetsu madame, mais vous pouvez me tutoyer, un homme comme moi ne mérite pas temps de respect venant d'une personne de votre prestance.
Elle inspira profondément afin de retenir son calme.
Que ressentaient ces personnes lorsqu'elles se trouvaient en sa présence ? Une sensation de protection ? De quiétude ? Elle avait beau se poser la question depuis que tout ceci avait commencé, elle ne parvenait pas à mettre le doigt sur la réponse, et elle n'y parviendrait certainement jamais, tout cela la dépassait.
- Eh bien, Mugetsu, tends-moi ton bras, veux-tu ?
Hésitant un court instant à bouger son membre accidenté tant la douleur était forte, il décolla finalement son poignet de son thorax pour le déposer sur la paume de sa main. Ce qui n'eut d'autre effet que faire naitre sur le visage des civils, observant la scène, un sentiment de jalousie.
Il lui touchait la main… s'ils avaient su, eux aussi se seraient brisés le poignet.
Faisant remonter la veste noire ainsi que le pull de même couleur présent en dessous le plus délicatement possible, elle déposa son autre main sur son poignet et, sous l'incompréhension de la foule, une lumière verte illumina leurs iris stupéfaits, à l'exact moment où une grimace de douleur déchira les traits de dénommé Mugetsu.
Il sentit ses veines ainsi que ses tendons bouger à l'intérieur de son poignet avant que, sans prévenir, la souffrance ne s'apaise jusqu'à ne plus se faire ressentir.
Clignant plusieurs fois des paupières alors qu'elle lui libéra le bras, l'homme rapporta celui-ci devant son air abasourdi avant de faire plusieurs mouvements sans ressentir aucune peine. La foulure s'en était allée.
Quelques applaudissements se firent entendre, avant que la foule toute entière ne s'embrase et ne l'acclame.
Elle observa les hommes, femmes, adolescents et enfants qui l'entouraient, qui continuaient son ovation.
Elle ne comprenait plus rien.
Elle n'avait fait que réparer les erreurs qu'elle avait commises, et pourtant là voilà, au milieu d'une soixantaine de personnes, à se faire encenser.
Ne pouvait-il pas la détester… rien qu'une fois ?
- Merci infiniment, vous êtes bel et bien Kiseki no Kyaria, la faiseuse de miracle, ça ne fait aucun doute, remercia Mugetsu en observant son poignet comme s'il avait touché par la main de Kami.
- Mets quand même un bandage et fais attention à ne pas trop forcer dessus durant les prochains jours.
Acquiesçant face à sa demande, elle n'eut pas le temps de lui donner un conseil supplémentaire que plusieurs voix s'élevèrent immédiatement après que l'acclamation se soit estompée.
- Je peux avoir un autographe ?!
- Reculez ! Laissez-moi lui parler !
- J'étais là avant, elle doit me parler en premier !
D'un simple bond, elle s'extirpa de la foule devenue oppressante et termina son envolée sur le toit d'un des appartements qui surplombait la rue, à plus d'une trentaine de mètres de hauteur.
- Où est-elle passée ?
- Quelqu'un l'a vu ?
- Elle a disparu !
S'approchant de la rambarde qui entourait le toit, elle se hissa par-dessus et se laissa tomber dans une ruelle adjacente à celle qu'elle venait tout juste de fuir.
Peut-être bien qu'elle aurait dû se focaliser sur l'aspect psychologique des êtres humains plutôt que physiologique, elle aurait eu plus de réponses concernant leur comportement parfois incompréhensible.
S'assurant que personne ne l'attendait à la sortie de la ruelle, elle s'empressa de rebattre sa capuche et de se glisser entre les deux personnes qui sillonnaient l'allée et continua sa tumultueuse marche durant de longues minutes, se résumant par l'esquive de passants qui s'arrêtaient devant les échoppes ou qui discutaient du mauvais temps au milieu de son chemin.
Les bâtiments en bois peint et hétérogènes, se firent lentement remplacer par des bâtisses plus petites à l'architecture moderne. Les câbles électriques et les décorations loufoques disparurent complètement, laissant place à une vision épurée d'une rue en grande partie entourée de haies et d'arbres en tout genre. Les hommes et femmes, accompagnés la plupart du temps par leurs enfants, prenaient soin de fermer la porte de leur maison derrière eux avant de rejoindre le chemin de terre qui amenait au centre de la ville.
Tournant son visage, elle observa le panneau métallique qui lui indiqua le fait qu'elle venait de pénétrer dans le quartier ouest de la Feuille.
Marchant encore de longues minutes sur le sentier, les mains enfoncées dans ses poches et le bout de son nez rougi, elle s'arrêta finalement devant un portail en fer forgé. Celui-ci, s'élevant à plus de deux mètres de hauteur, était fixé à des piliers en béton, eux-mêmes reliés à un muret où d'immenses grilles en fer fixées dessus entouraient une maison ainsi qu'un luxuriant jardin, à une cinquantaine de mètres d'où elle se trouvait.
Alors qu'une autre présence que la sienne se fit rare, elle secoua légèrement le portail qui émit un bruit de ferraille maltraitée, et attendit.
Elle observa la paire d'yeux à la fois curieuse et menaçante apparaitre au loin, derrière la maison et la végétation qui décoraient le jardin. Avant même que le visage canin n'émette le moindre son, un grand et chaleureux sourire orna le sien.
S'accroupissant devant les barreaux elle les secoua une nouvelle fois, et fut l'instigatrice de la chevauchée du mastodonte blanc.
Sous une pluie d'aboiement et sautant par-dessus les haies de l'allée qui amenaient à la maison, il se rua sur le portail qui vibra sous la collision.
Collée aux barreaux en fer, les deux bras à l'intérieur de la propriété, elle caressa l'énorme chien debout sur ses pattes arrière et qui essaya de lui lécher le visage, sous ses nombreux rires.
- Moi aussi je suis contente de te voir.
Remuant la queue, il rapporta ses quatre pattes sur le gravier et abaissa légèrement son postérieur, se préparant à sauter par-dessus la protection en fer.
- Non ! Akamaru, non ! Tu sais très bien qu'Hana ne veut pas.
Un léger couinement se fit entendre tandis qu'il s'arrêta dans son geste. L'air joueur présent dans son regard se fit remplacer par une mine triste et, déplaçant son museau ainsi que ses fesses vers le sol, il couina une nouvelle fois son chagrin.
Elle soupira face à la comédie qui se jouait sous ses yeux et plongea sa main dans la poche de son pantalon.
- Regarde ce que je t'ai apporté.
Extirpant le gâteau sec, elle le tendit vers le chien au travers du portail qui, étrangement, se remit aussitôt sur ses pattes et se précipita une seconde fois vers elle. Avant qu'il ne lui croque la main, elle jeta le biscuit dans sa direction. Sans que cela la surprenne, celui-ci l'avala d'une traite.
- Tu ne sais toujours pas apprécier les bonnes choses, hein ?
Pour seule réponse, il aboya deux fois, ce qui ne manqua pas de redoubler le sourire dessiné sous sa chevelure rose bonbon. Elle ouvrit la bouche, mais s'arrêta net. Une immense colère, non… une immense haine percuta son humeur enjouée.
Les yeux grands ouverts sous le soudain grognement d'Akamaru cherchant la menace alentour, elle déforma les barreaux en fer aux prises de sa poigne et observa la cour de l'académie qui se matérialisa à ses souvenirs.
Sautant par-dessus le mur de trois mètres qui entourait la cour de l'immense bâtiment à sa droite, elle se réceptionna au beau milieu de celle-ci. Son regard se déposa sur la vingtaine d'enfants regroupés au nord de l'espace libre, où seuls quelques arbres et une balançoire osaient s'étendre. Elle observa ensuite l'homme dos à elle à la chevelure argentée.
Habillé de noir et d'un gilet vert, il était trop occupé à parler aux aspirants assis devant lui pour remarquer sa présence ne cherchant nullement à se dissimuler.
- Souvenez-vous, il ne faut jamais se laisser intimider, sans quoi on perd l'idée de gagner, un ninja doit toujours…
Plusieurs chuchotements entre les élèves jetant de nombreux regards dans sa direction obligèrent l'homme à s'arrêter dans sa phrase et, même d'ici, à plus d'une vingtaine de mètres, elle put entendre l'énervement qui entoura le timbre de sa voix.
- Daishi, Eima, je peux savoir ce qui si important pour que vous n'écoutiez pas mes précieux conseils ?! hurla-t-il en serrant son poing devant son air indigné.
Les deux élèves, pris en flagrant délit, pointèrent le centre de la cour, à l'exact endroit où son humeur délibérant encore de la manière dont elle allait procéder se trouvait.
La colère de l'homme se tourna dans sa direction et, lui jetant dans un premier temps un regard mauvais, il retourna finalement son attention vers ses élèves. Puis, quelques secondes plus tard, il la regarda à nouveau, comme s'il ne l'avait pas vu aux premiers abords.
- Ne bougez pas, je reviens tout de suite, indiqua-t-il, reculant vers ses phalanges de plus en plus impatientes.
- C'est elle ? chuchota un enfant à son amie la plus proche.
- Elle est tellement belle…
À chaque pas qu'il fit dans sa direction, réduisant l'espace qui les séparait, le sourire qui orna son visage se détériora, le laissant finalement déglutir alors qu'il s'arrêta devant son air irrité.
- Sakura, quelle charmante visite, que me vaut cet honneur ? Tu es venue visiter les nouvelles classes de l'annexe ?
Une chose était sûre, si du jour au lendemain cet établissement fermé ses portes et qu'il ne pouvait pas enseigner dans l'académie Sud ou Est, l'homme face à elle ne pourrait pas se reconvertir en acteur.
- Bonjour Mizuki-sensei, non, je suis venue voir Iruka, vous savez où il se trouve ?
Sa voix, contrairement à ce que montrer son visage, était plutôt calme et n'extériorisait aucune colère, ce qui fit immédiatement chuter la crainte dans les iris de l'homme.
- Oh, il n'est pas là désolé, ça fait un mois qu'il aide à l'enseignement de l'académie Sud, il ne t'a rien dit ? demanda-t-il en se retournant afin de jeter un rapide coup d'œil et de s'assurer de l'immobilité de ses élèves.
Ceux-ci étaient beaucoup trop obnubilés par sa présence dans la cour de l'académie pour faire quoi que ce soit d'autre que d'écouter ce qu'elle avait à dire.
- Non, il ne m'a rien dit, mentit-elle en se souvenant maintenant d'une conversation qu'elle avait eue avec lui, un mois plus tôt.
L'académie du Sud, manquant cruellement de personnes qualifiées et venant d'être construite après que le conseil ait levé des fonds, avait demandé à de nombreux enseignants retraités de l'aide durant l'année à venir.
Étant donné que depuis la fin de la guerre, son ancien professeur était en charge de celle du Nord, la toute première académie de Konoha, et n'enseignait plus, il avait répondu présent pour les aider à s'établir.
- Vu qu'il n'est pas là, peut-être que vous pouvez me dire à qui je dois m'adresser pour discuter de ceci ?
Tout en parlant, elle déplia l'affiche verte et rose, à moitié froissée, et la déplaça devant l'expression tendue de l'enseignant. À peine le regard de celui-ci se déposa sur le morceau de papier, qu'un air ravi déforma ses traits.
- Tu peux directement en parler avec moi, c'est moi qui suis chargé de gérer ce genre de futilité durant l'absence d'Iruka.
Elle resta de marbre, perplexe.
Se foutait-il ouvertement de sa gueule ou n'avait-il pas compris la raison de sa présence ?
- Donc, si je comprends bien, c'est vous qui avez conçu ces affiches ? demanda-t-elle afin de s'assurer qu'elle ne se trompait pas.
- Conçu, conçu, c'est un bien grand mot. Mais oui, j'ai été chargé de vérifier si elles respectaient bien le règlement avant qu'elles ne soient affichées, répondit-il en observant de plus près la propagande qu'elle tendait dans sa direction. « Elles sont superbes n'est-ce pas ? »
Ses sourcils se froncèrent inlassablement. Malgré les deux années qu'elle avait passées à l'écouter derrière son pupitre lors de ses premières années à l'académie, elle avait fini par oublier.
Cet homme dépassait de loin toutes formes de stupidité auxquelles elle avait pu faire face.
- Pouvez-vous m'éclairer sur un dernier point, j'ai tendance à oublier beaucoup de choses ces derniers temps et je ne veux pas faire d'amalgames, avoua-t-elle en laissant apparaitre un sourire camouflant l'éruption qui menaçait ses émotions.
- Oui bien sûr, en quoi puis-je t'aider dis-moi, je te dois bien ça après tout, tu as été la meilleure de nos élèves, et de loin.
Observant un dernier instant la duplicité de l'homme lui faisant face, elle inspira profondément.
- Est-ce que vous m'avez demandé mon accord avant de mettre mon visage sur tous les murs et poteaux de ce putain de village ? demanda-t-elle d'une voix à la fois tendue et calme.
Le teint de Mizuki devint subitement livide, mais contrairement à ce qu'elle pensa en voyant son comportement, ce ne fut pas uniquement l'insulte à la fin de sa phrase qui le rendit ainsi. Ce fut surtout à cause des milliers de copies encore présentes au sous-sol de l'académie, n'attendant que d'être affichées.
- Tu n'aimes pas c'est ça ? C'est trop… vert ? J'avais pourtant dit à Tsume que le vert n'allait pas avec le rose, cet abruti ne m'a pas écouté. Il va falloir toutes les refaire maintenant.
Elle recroquevilla son visage vers l'intérieur de son cou et se demanda, en examinant minutieusement les moindres traits de l'homme, s'il était sérieux.
Elle allait vraiment finir par croire qu'il se foutait réellement de sa gueule.
- Je me moque que ce soit bleu vert ou rouge et je ne veux surtout pas qu'une autre version soit imprimée. Ce qui me dérange c'est le message écrit dessus, je ne veux pas être mêlée avec, vous pouvez le comprendre ça, non ? demanda-t-elle en restant néanmoins calme, espérant ainsi se faire comprendre et ne pas avoir à se répéter, mais l'expression qu'il extériorisa lui indiqua le contraire. « Quatre ans. Vous recrutez des enfants de quatre ans bordel. »
Ce fut au tour de son ancien professeur de froncer des sourcils, mais les siens étaient plus perdus qu'offusquer.
- En quoi cela est-il un problème ? On ne fait qu'appliquer la nouvelle réforme votée par le conseil, déclara-t-il en enfonçant ses mains dans les poches de son pantalon. « N'étais-tu pas dans la salle lorsqu'elle a été votée ? J'ai pourtant entendu dire que tu l'avais récemment rejoint. »
Elle ferma ses paupières et expira la colère qui se logea à l'embrasure de ses lèvres. Il fallait qu'elle se souvienne qu'il avait été son professeur durant deux ans. Oui, il fallait qu'elle garde cela en tête et qu'elle ne cède pas à la voix hurlant contre ses tympans.
- Regarde jusqu'où tu es arrivée en ne partant de rien. Les prouesses que tu as accomplies quand tu avais seulement dix-sept ans.
Une haine qu'elle eut du mal à contenir se répandit dans les moindres fibres musculaires de son bras droit, resserrant inévitablement ses phalanges et froissant un peu plus l'affiche.
- Et tout cela, car tu as su apprendre le plus tôt possible, certes à cause de la guerre, mais l'important n'est pas là. L'académie a besoin de ton image, tu es devenue l'une des figures de la Feuille. Pense au village pour lequel tu as combattu et imagine. Imagine ce que la future génération sera capable de faire à dix, douze ou même quinze ans. Si ne serait-ce qu'un pour cent d'entre eux reproduisent le chemin que tu as suivi. Ils pourront étendre la superficie du Feu dans les moindres recoins de la péninsule… n'est-ce pas ce que tu souhaites ? Toi, l'héroïne de la bataille de Ryouko… »
Plusieurs hoqueter à la fois terrifier et surpris s'élevèrent chez le groupe d'aspirants. Le bruit d'un corps heurtant lourdement le sol dur et froid de la cour se fit entendre.
Elle observa l'affiche verte et rose sur le thorax de Mizuki, allongé à même le sol et accompagné d'un rictus de douleur en se tenant l'abdomen.
- Écoute-moi attentivement, je ne me répèterai pas. Je te laisse jusqu'à demain matin pour retirer toutes les affiches et je te conseille de t'y mettre maintenant. Si jamais j'en vois ne serait-ce qu'une seule, même si elle est déchirée, illisible et que je marche dessus, crois-moi que tous les ninjas de ce village ne seront pas suffisants pour m'empêcher de t'atteindre.
Tournant les talons en jetant un dernier coup d'œil à l'air terrifié au sol et aux visages emplis d'incompréhension de l'autre côté de la cour, elle ferma ses paupières pour ne plus les rouvrir.
Les aboiements incessants la ramenèrent à la réalité. Clignant des yeux durant plusieurs secondes et d'un air troublé, elle jeta un regard sur le chemin dans son dos qui amenait à la rue qu'elle venait tout juste de traverser.
- Ce… n'est rien. Ne t'en fais pas, dit-elle en rabattant ses pupilles émeraudes sur Akamaru qui couina d'un air inquiet.
En y réfléchissant bien, elle allait peut-être envoyer un de ses clones à la prochaine réunion du conseil. Ils semblaient plus… convaincants.
Le mastodonte devant elle, devant mesurer un mètre quarante s'il levait légèrement le museau, aboya de nouveau avant de tirer sa langue baveuse. Positionnant ses pattes avant sur les barreaux du portail, il s'éleva à plus de deux mètres alors qu'un sourire se dessina sur son visage.
- Non, désolée, je n'en ai apporté qu'un, c'était le dernier du paquet, il faudra attendre demain mon vieil ami.
Elle ne put retenir un rire tant la déception que manifesta Akamaru fut drôle à observer. Redescendant sur ses pattes arrière, il fit mine de s'en aller, le regard et la queue dirigeaient vers le gravier à ses pieds.
- Très bien, pour me faire pardonner demain je t'emmène promener au terrain d'entrainement quarante-trois, ça te va ? C'est toujours ton préféré, je me trompe ?
À peine entendit-il le mot promener que sa queue se redressa immédiatement sur son postérieur et qu'il se mit à faire de léger bond sur place, d'ores et déjà excité à la journée qui se profilait.
Un mouvement de l'air, amenant dans son sillage la fraicheur et les arômes de la végétation environnante, fit redescendre à une vitesse ahurissante la joie d'Akamaru, qui, reniflant le vent frais, s'arrêta dans ses cabrioles. Un grognement bien plus profond et agressif que le précédent s'extirpa de ses crocs dirigés vers la rue.
- Hana est là où elle est déjà partie ?
On aurait pu croire que le chien, âgé d'une vingtaine d'années, était bipolaire, tant la vitesse avec laquelle il reprit un état normal fut brève, mais il n'en était rien.
Pour seule réponse émanant de l'autre côté des barreaux, un aboiement des plus calmes se fit de nouveau entendre.
Hana n'était jamais là après sept heures.
Elle l'avait senti dès lors qu'il avait posé son pied sur la tuile de l'autre côté de la rue, à trois pâtés de maisons. Si elle se fiait aux mouvements d'Akamaru devant elle, se déplaçant d'une manière qu'elle ne connaissait que trop bien, il s'agissait d'un homme, dissimuler en dessous de l'arbre à onze heures.
Elle était suivie. Déjà.
Après son comportement dans la cour de l'académie, il n'y avait rien de moins étonnant, mais tout ceci était beaucoup trop rapide. Quelqu'un de parano aurait presque pu penser qu'elle se trouvait sur une courte liste de personne qui pouvait causer problème à la hiérarchie en vigueur.
- Je vois, je vais aller la rejoindre dans ce cas, et toi, ne fais pas de bêtises, hein. Tu sais qu'elle a besoin de repos, ne lui donne pas plus de travail qu'elle en a déjà.
Encore une fois, un couinement atteignit son ouïe sous son énième rire.
S'apprêtant à partir, elle retira sa main toujours agrippée au portail et remarqua la déformation du métal qu'avait causé son sursaut d'humeur.
Il était certain qu'elle aussi allait se faire gronder.
Longeant les grilles en fer en étant suivie par l'animal depuis le jardin, elle replongea ses mains dans ses poches et essaya, tant bien que mal, d'oublier cette foutue affiche, en vain.
S'extirpant du sentier, elle éleva son regard vers les cieux et laissa naviguer ses iris émeraude sur la fresque que lui proposaient les nuages grisâtres. Son attention chuta finalement sur la montagne qui surplombait le village en son nord, et scruta avec parcimonie les cinq visages taillés dans la roche, mesurant pour un seul d'entre eux plus de vingt mètres.
Les cinq Kage de Konoha. Des noms gravés dans les mémoires et ne lui évoquant qu'une seule chose.
Une histoire qui se répétait sans fin.
Hashirama Senju, le premier, le Shodaime. L'invincible et le généreux. Le dieu des shinobis. Il fonda Konoha cinquante ans avant sa naissance, en tant que représentant du clan Senju et aux côtés de Madara Uchiha, représentant du clan portant le même nom. Durant les années qui suivirent, il parvint à maitriser les neuf démons à queues, faisant monter les tensions que cultiver le pays du Feu avec ses voisins. Avide d'accalmies, il organisa le tout premier conseil de Kages de l'histoire, à la suite duquel il offrit huit des neufs Bijūs aux quatre villages majeurs de la péninsule, en signe de paix.
Sa naïveté fut la cause de la première Grande Guerre shinobi. Résultant d'un peu plus de six cent mille morts, civils pour la plupart.
Tobirama Senju, le deuxième, le Nidaime. L'intelligent et le réfléchi. Le génie de la feuille. Il fut nommé par le Daimyo du Feu, trente-quatre ans avant sa naissance, à la suite du décès de son frère, Hashirama Senju, mort lors d'une embuscade aux frontières de la Terre et de l'Herbe. Il ne fut au pouvoir que durant une seule année, mais cela lui suffit pour marquer à jamais de son empreinte le village. Il érigea la police de Konoha et nomma les Uchiha pour la diriger, fonda l'ANBU et bâtit dans la foulée l'académie ninja, refaçonnant à jamais l'apprentissage du chakra. Il instaura le conseil de Konoha, toujours en vigueur aujourd'hui, s'assurant ainsi qu'aucun autre Hokage ne puisse prendre de décisions irrationnelles. Il inventa des milliers de techniques, qui, à ce jour et même pour les shinobis les plus doués, restaient difficiles à maitriser, voire impossibles à déchiffrer.
Son sacrifice, lors d'un coup d'État conduit par de puissants ennemis de Kumo, faisant suite à la signature d'un traité de paix entre le Feu et la Foudre, fut ce qui entraina la fin de la première Grande Guerre.
Hiruzen Sarutobi, le troisième, le Sandaime. Le diplomate et l'indulgent. Le professeur. Il fut nommé par son sensei et Hokage, Tobirama Senju avant sa mort. Il parvint à maintenir une paix précaire durant plus de vingt ans. Mais dû se résoudre à y mettre un terme lorsque Iwa, faisant face à la toute-puissance de Konoha, proliférant grâce au système du Nidaime et aux inégalités économiques qu'avait engendré le dernier conflit, tentèrent d'annexer le pays de la Pluie, Ame no Kuni, alors allié du Feu. Une tentative se résultant par un échec et une retraite quasi instantanée de la Roche, se faisant repousser avant même d'arriver aux frontières de la nation mineure. Quatorze ans avant sa naissance, la seconde Grande Guerre shinobi fut déclarée. Un conflit qui dura six ans et qui mit à feu et à sang Ame, servant de champ de bataille. Elle causa la mort à plus de huit cent mille personnes, civils pour la plupart.
Quatre ans avant sa naissance, le pays des Cascades, suite à une accalmie de deux ans et la soudaine disparition du Kazekage, le Kage de Suna, lança une offensive sur le pays du Vent. Ils surprirent tout le monde en dévoilant une force de frappe exemplaire et chirurgicale qui résultat d'une réussite totale. Sous le nez et la barbe de bon nombre de pays, Taki s'empara du démon à sept queues, Nanabi. Alors que les yeux de la péninsule toute entière étaient tournés vers les Cascades, Kumo, comprenant que la guerre ne pouvait être évitée, profita de l'occasion pour attaquer Uzushio, rasant ainsi le village caché des Remous, au pays des Tourbillons, alors allié de Konoha. Hiruzen officialisa la troisième Grande Guerre shinobi en déclarant la guerre au pays de la Foudre, amenant avec eux alliés et ennemis sur le champ de bataille. Pour la première fois depuis le début de l'ère shinobi, les cinq grandes nations s'opposèrent dans une danse mortelle durant plus de trois ans, n'offrant que mort et désolation.
Sa diplomatie amena à la troisième Grande Guerre shinobi. Plus de trois millions de personnes perdirent la vie, civils pour la plupart.
Minato Namikaze, le quatrième, le Yondaime. Le héros et l'insaisissable. L'éclair jaune de Konoha. Il fut nommé par Hiruzen Sarutobi, qui démissionna de ses fonctions suite à sa décision très critiquée ne demandant aucune réparation à la fin de la troisième Grande Guerre, et ce, malgré la victoire du pays du Feu. Une guerre à laquelle Minato mit fin à lui tout seul alors que Konoha se trouvait en mauvaise posture. Dans un face-à-face l'opposant à plus de cinquante shinobi d'Iwa, il détruisit un point stratégique au pays de l'Herbe, empêchant ainsi le ravitaillement du village caché par les Roches et forçant l'armistice du dernier pays encore en guerre. Il mourut dix mois plus tard, lors de l'attaque de Kyūbi no Yoko, le démon renard à neuf queues, qui lança une offensive nocturne sur Konoha et tua douze mille hommes, femmes et enfants, en moins de deux minutes. Il sacrifia sa vie afin de stopper le démon millénaire et sauver le village.
Son héroïsme fut l'une des raisons qui engendra la quatrième Grande Guerre shinobi.
Arrivée devant un immense bâtiment fait de verre et de béton, elle s'arrêta un court instant. Pour la seconde fois en moins de dix minutes, elle éleva son regard sur le cinquième visage qui veillait au calme du village.
Danzō Shimura, le cinquième, le Godaime. L'impartiale.
Il fut nommé Hokage intérimaire par le Daimyo à la suite de la crise ayant frappé Konoha vingt ans plus tôt. Celle qui entraina la mort du quatrième du nom et du troisième. Sa soudaine montée au pouvoir défoula les passions. Certains considéraient ses idéaux comme indéniables à la future grandeur du village, tandis que d'autres, extériorisant des opinions totalement opposées à sa politique, demandèrent sa destitution le lendemain même de son intronisation. Apportant des noms tels que Tsunade et Jiraiya, deux des trois Sannins légendaires de la Seconde Guerre. Mais, la première restait introuvable, tandis que le deuxième, pour des raisons encore inconnues aujourd'hui, fut déclaré traitre du village et Nukenins de rang S, seulement une semaine après l'attaque du démon millénaire.
Le vote du conseil qui suivit ayant pour but la destitution de Danzō dura plus d'une semaine. Un vote étriqué au cours duquel les sympathisants de l'Hokage par intérim, ainsi que les opposants à ses croyances plus que discutables, se couvrirent d'injures et ne parvinrent pas à trouver un terrain d'entente. Ainsi, le dernier jour, alors que tout portait à croire qu'un autre Hokage serait désigné, le clan Uchiha et Hyūga, les deux clans majeurs de Konoha, votèrent en la faveur de Danzō Shimura et firent pencher la balance. Ce n'était donc pas étonnant, vingt ans plus tard, de voir les deux clans les plus puissants et influents de la Feuille, propulsés au premier plan des lignes directrices du village, ayant même gagné une place au conseil restreint.
La disparation des deux Hokage ne fut pas directement l'élément déclencheur de la quatrième Grande Guerre, comme l'avait été celle du Kazekage ayant entrainé la troisième. Et cela avait été essentiellement dû à la réactivité de Hi no Kuni à élire un successeur, bien que les atrocités de la précédente guerre, s'étant achevées un an plus tôt, avaient joué un rôle majeur.
Mais, tel un cycle que suivait la péninsule depuis l'émergence des pays élémentaires, la paix ne dura pas éternellement.
Elle n'avait que quatre ans lorsqu'elle éclata. Et malgré son jeune âge, elle se souvenait encore de la panique sur le visage de ses parents alors que l'information se répandait dans les rues du village, se remettant de la fête ayant eu lieu.
Les émissaires de Kumo, venus signer le traité de paix entre la nation de la Foudre et du Feu, avaient kidnappé l'héritière du clan Hyūga.
L'enfant ne fut jamais retrouvé.
La guerre qui suivit dura treize ans et les plus grands acteurs furent Konoha, Iwa et Kumo. Elle ne fut pas la plus meurtrière ni la plus longue, mais les deux dernières batailles qui l'animèrent furent d'elle la plus mémorable.
La première, opposant Kumo et Konoha, se déroula dans l'immense forêt au nord du pays du gel, au nord-ouest du Feu et aux frontières avec la Foudre, surnommée aujourd'hui Yamakaji, tant l'incendie qu'avait engendré la confrontation fut gigantesque.
Konoha, déployant plus de quatre mille shinobis, avec un clan Uchiha dominant les champs de bataille et accompagné des ninjas de Shimogakure, éternel ennemi de la Foudre, parvint à repousser Kumo qui tenta d'annexer la nation limitrophe, infligeant une cuisante humiliation à la nation élémentaire qui dut battre en retraite.
La seconde, surnommé la bataille de Ryoukokutan, opposa Konoha, Suna, et Oto à Iwa, à l'est du Feu, aux frontières du pays de l'Herbe et de la Pluie.
Personne, encore aujourd'hui, ne connaissait les raisons qui avaient poussé les villages cachés des Feuilles, du Sable, et du Son, autrefois les Rizières, à s'unir. Mais l'alliance de Danzō, Rasa, et l'Otokage, dont l'identité restait toujours un mystère, résultat du plus grand face à face de mémoire d'homme.
Cinq mille hommes et femmes de Konoha, ainsi que cinq milles de Suna et Oto, firent face aux dix milles shinobis d'Iwa. L'opposition dura plusieurs jours, durant lesquels les forces alliées de Konoha prirent l'avantage sur celle de la Terre.
Du moins, c'était ce l'on pouvait lire dans les livres à l'académie. Car la vérité était tout autre. Ils s'étaient fait submerger à la frontière sud de Tsuchi, jusqu'à même devoir battre retraire au pays de la Pluie. Et elle ne pouvait pas être plus sûre d'elle concernant le sujet, étant donné qu'elle y avait participé.
L'unité d'assistance médicale et ravitaillement, dont elle faisait partie, s'était rendue à Doroppu, un petit village au nord-ouest de Ame, afin de rejoindre la division principale à Herupu, un autre village se trouvant lui à la frontière de la Terre. Mais alors qu'ils s'apprêtaient à les rejoindre, ils avaient été pris pour cible par une unité ennemie qui avait contourné le front. Cette rencontre avait entrainé une réaction en chaine qui avait amené la division principale, et donc le front, directement sur eux.
La première chose qui lui venait en mémoire à chaque fois qu'elle pensait à ce village, était cette étrange pluie qui donnait le nom à son pays. Une pluie fine, presque invisible si on n'y prêtait pas suffisamment attention, et qui ne s'arrêtait presque jamais. Celle qui était à l'origine de sa désormais phobie.
Elle avait duré les trois jours et les trois nuits de la bataille, surveillant chacun de leur geste. Et ce fut elle qui, après soixante-douze heures de combat intensif, mit fin à l'affrontement. S'arrêtant soudainement, elle fit régner un silence palpable. Les huit mille hommes et femmes encore debout, alliés comme ennemis, s'étaient observés, sans rien faire, et avaient écouté l'étrange accalmie. Les cieux grisâtres s'étaient alors fissurés, laissant passer les rayons solaires qui avaient éclairé la désolation et la mort qu'ils avaient semées.
Tout ce dont elle se souvenait avant d'avoir sombré était cette forte pesanteur qui s'était abattue sur ses épaules et qui l'avait cloué au sol, elle, ainsi que tous les shinobis présents. Le sol s'était ouvert sous leurs pieds et leur avait rendu l'injustice qu'ils avaient commise.
Une impulsion de plusieurs kilomètres de diamètre, ayant pour épicentre le champ de bataille qu'était devenu Doroppu, annihila les forces en place et tua, en quelques secondes, plus de deux mille hommes, femmes et enfants, shinobis pour la plupart.
Machinalement, elle effleura le losange délébile et mauve dessiné sur son front et ferma les yeux en se remémorant ce tragique instant. Sur les deux mille deux cents personnes qui s'étaient retrouvées au centre de l'épicentre, elle fut l'unique survivante. Un véritable miracle, si, encore une fois, on se fiait aux récits.
On l'avait forcé à reprendre connaissance à l'étage de l'un des rares bâtiments ayant survécu à ses propriétaires. Et, une chose était sûre, elle se souviendrait jusqu'à son dernier souffle des premiers mots que le général de la division principale lui avait adressés. « Ne soigne pas l'ennemi ni les civils, sauve uniquement nos hommes. »
La faiseuse de miracle.
Sur les quatre mille shinobis de l'Alliance touchés et ne se trouvant pas à moins d'un kilomètre de l'épicentre, les rares rescapés de son unité ainsi que ses prouesses, sauvèrent plus de trois mille personnes. Ce jour-là, la force alliée perdit deux mille âmes, contre quatre mille du côté de l'entente, presque toutes décédées des suites de leurs blessures. La Pluie ne divulgua pas les pertes à Doroppu, ni ce qui avait causé le cataclysme, mais, avant que la guerre n'éclate, la population du village était d'un peu plus d'un millier de personnes. Aujourd'hui, elle n'existait plus.
Suite à la démonstration de puissance qui s'était abattue, un armistice fut déclaré par la péninsule toute entière. La quatrième Grande Guerre était arrivée à son terme, ne laissant que des yeux pour pleurer.
Elle grimpa les cinq marches qui la séparait de l'entrée de l'immense bâtiment cubique, où plusieurs annexes plus petites et de mêmes formes étaient reliées, et jeta un dernier coup d'œil au village dressé sous son air égaré. À l'heure où elle se tenait devant le plus grand hôpital de Konohagakure no Satō, bien en deçà de ses capacités, elle se rendit à l'évidence que celui-ci ne le serait plus pour longtemps.
Le village recrutait maintenant sa chair à canon à l'âge de quatre ans et son plus haut dirigeant, toujours allié au Sable et au Son, venait de rencontrer le Mizukage ayant, miraculeusement, mit un terme à sa rébellion. Elle ne savait pas ce que l'avenir réservait à la Feuille, mais il y avait une chose dont elle était certaine.
La cinquième Grande Guerre shinobi frappait à ses portes, et ceux qui détenaient les clés les avaient laissées grandes ouvertes.
Une histoire qui se répétait sans fin.
