Taille chapitre : 15000 mots.
Les péchés du merisier
« Un, deux… six… ? Non. »
- Ne bouge pas !
La goutte de pluie perla de l'arête de son nez sur ses phalanges ensanglantées. Elle appuya plus fermement sur la plaie ouverte que recouvrait le gilet vert et déchiré, et les hurlements de l'homme sous la pression de ses doigts s'intensifièrent.
- NE BOUGE PAS JE T'AI DIT !
Allongé sur le dos et grimaçant, l'homme bloqua son souffle en frappant de ses poings le sol et essaya de se focaliser sur autre chose que la douleur qui lui déchirait l'abdomen.
- Pitié, je ne veux pas mourir, murmura-t-il en cognant l'arrière de son crâne contre la terre détrempée, encore, encore, encore et encore. Mais la douleur ne disparaissait pas, elle redoublait à chacune de ses inspirations.
Dans un ultime espoir au travers des feuillages, ses pupilles opaques sillonnèrent les cieux taciturnes et nuageux. « Pitié, seigneur, ayez pitié… »
La douleur était encore là.
Appuyée sur ses genoux et aux côtés de l'homme, elle observa avec effroi le liquide rouge clair qui se faufila au travers de ses doigts et qui réduisit à néant les plans qu'elle venait d'ériger.
- Si tu veux survivre c'est ma voix que tu dois écouter pas celle de ton dieu ! Alors arrête de retenir te respiration abruti !
Dans un souffle vacillant qui refléta la souffrance qu'il ressentait en cet instant, l'homme expira lourdement.
La souffrance se décupla sans prévenir et refit naitre les hurlements.
Ses phalanges qui compressaient toujours la plaie virèrent au violet tandis qu'une lueur absinthe s'échappa de ses mains et apaisa les débattements intempestifs de l'homme. Son regard émeraude se déplaça au-delà du gilet marron démembré à sa droite, et se focalisa sur les arbres centenaires et verdâtres situés de l'autre côté de l'entendue boisée.
- Kyarā !
L'écho de son timbre impatient se propagea péniblement dans la forêt ruisselante. Mais il parvint néanmoins à alerter le mouvement maladroit à une vingtaine de mètres de son être qui pataugeait dans la boue carminée.
Une petite fille à la chevelure argentée, dissimulée derrière le tronc d'un arbre qu'une légère brise faisait danser, délogea son regard bleu ciel du hêtre qui la surplombait et la dévisagea elle ainsi que le gilet marron désarticulé. Complètement tétanisée, la fillette ne parvint pas à supporter la scène et rabattit ses yeux effrayés ainsi que le sac immaculé qu'elle transportait derrière son unique sécurité.
La respiration de l'homme sous ses doigts parme se fit plus docile, moins récalcitrante, jusqu'à presque s'estomper.
- PUTAIN BOUGE TOI !
Son ton menaçant atteignit une nouvelle fois l'air paniqué de la petite fille qui sursauta. Elle redressa alors sa mine terrorisée vers la fine pluie qui arrosait ses cheveux argentés et se pinça fortement l'avant-bras afin d'essayer de se réveiller. D'oublier.
Un éclat lumineux qui passa au travers des branches et des feuilles en son nord, la ramena à la dure réalité. Elle comprit alors qu'elle avait bien plus à craindre de la voix à deux doigts de l'égorger si elle faisait perdurer son immobilité, que des déflagrations qui éblouissaient l'horizon. Elle déglutit péniblement et releva son corps éreinté.
La pénombre vira subitement à l'orange, contrairement à son teint, plus livide qu'il ne l'avait jamais été.
- BAISSE-TOI !
Elle écouta à la lettre l'ordre de l'autre côté de la forêt et se jeta sans ménagement dans la boue et les mauvaises herbes à ses pieds. L'instant d'après, l'atmosphère humide s'assécha brutalement et laissa passer une boule de feu crépitante qui fit pâlir les arbres centenaires. Frôlant sa chevelure argentée et boueuse plaquée à même le sol, la sphère incandescente s'écrasa sur un immense chêne quelques mètres plus loin.
La rencontre du bois humide et des flammes condensées embrasa la flore dans une détonation aveuglante et scia littéralement l'arbre en deux qui s'effondra et arracha de leurs racines ses congénères. L'écho de l'explosion se répercuta dans les environs et se mélangea aux déflagrations qui illuminaient l'horizon.
Assise dans la boue, elle observa le feu de forêt se faire éteindre par la bruine qui s'écoulait sans interruption.
Elle n'eut pas le temps de réfléchir à la situation que le craquement d'une branche morte dans son dos la fit une nouvelle fois sursauter. Pétrifiée pour la seconde en fois en l'espace d'une dizaine de secondes, elle parvint néanmoins à tourner ses iris bleu clair vers la nuisance sonore et ses poumons se vidèrent de leur oxygène dans un cri de terreur.
Sans parvenir à réfléchir, elle ferma ses paupières et s'agrippa de toutes ses forces au sac maculé. Son cœur, suivant le rythme effréné de la scène, rata un battement et le goût ferreux qui s'insinua dans sa gorge lui brûla la trachée. L'envie de vomir l'empêcha de se concentrer sur le temps écoulé.
Elle sursauta une troisième fois tandis que la lame aiguisée qu'elle avait vue se précipiter dans sa direction rencontra ses jambes dans un rebond innocent. Ce qui ne manqua pas de démultiplier son incompréhension.
Un râle, suivi d'un bruit étrange, ressemblant à peu de chose prêt à l'implosion d'un ballon, la força à rouvrir les yeux. La respiration saccadée et tremblant de tout son être, elle observa le corps sans tête ainsi que le gilet marron écarlate, broyé et enfoncé contre le tronc d'un des nombreux arbres carbonisés.
- Éco… ien il.. aut… ue tu part… prév… la… vision prin...
Les bourdonnements lui titillèrent les tympans, mais elle ne s'en préoccupa aucunement, préférant contempler avec fascination les morceaux de cervelle et les cheveux qui décoraient l'écorce charbonneuse du chêne.
- Tu m'écoutes ?!
Elle rapporta sa concentration sur la femme accroupie devant elle qui secoua ses épaules et son air blafard. Celui-ci se dirigea inexorablement à l'opposé de la scène morbide et elle régurgita les dernières rations qu'elle avait avalées.
Les cheveux boueux plaqués contre ses joues pivoines, elle essaya de se relever à l'aide des mains sur ses épaules, mais ses jambes tremblotantes renvoyèrent ses genoux dans la boue. Déposant ses mains moites sur son pantalon noir, chaud, jauni, elle rapporta son attention sur le regard émeraude toujours positionné à sa hauteur et serra sa mâchoire afin de réprimer son prochain vomissement.
- Pars prévenir la division principale de ce qui se passe ici, elle se trouve à Herupu, à l'ouest. Si tu pars tout de suite t'y seras dans deux heures, ne perds pas de temps en chemin.
Son expression paniquée refit surface et redoubla ses envies de vomir.
- N-non J-'arriv… j-j'arri…
Les phalanges ensanglantées de la femme quittèrent ses clavicules afin de se déposer sur son visage trempé, ne faisant qu'accroitre le carmin de ses joues.
- Calme-toi, respire doucement, tout va bien.
Inspirant profondément en imitant les cheveux rose bonbon, elle ferma ses paupières un court instant et se focalisa sur les paumes chaudes qui entouraient sa mine désemparée.
- Maintenant, écoute attentivement ce que je vais dire et garde-le à l'esprit quoi qu'il arrive, quoi qu'il se passe, d'accord ?
Expirant doucement, elle rouvrit ses yeux bleu ciel et acquiesça.
- Tu n'as pas le droit d'échouer. Ce n'est pas envisageable, tu te dois de réussir, quoi qu'il en coûte.
Elle voulut déplacer son expression fuyarde vers les feuilles fanées se situant loin du périple qui l'attendait, mais les deux mains sur ses joues l'empêchèrent d'amorcer sa lâcheté. Celles-ci se déplacèrent alors sous son menton et remontèrent son expression maintenant apeurée.
- Tu es beaucoup plus courageuse que je ne l'étais à ton âge et tu es plus intelligente, c'est pourquoi tu vas réussir. Tu vas réussir car tu ne vas t'arrêter sous aucun prétexte et tu ne joueras pas les héroïnes sur ton chemin. Tu ne porteras ton aide à personne. Tu iras tout droit sans t'arrêter. Tout ce que tu feras sera de remplir ta mission et de te rendre à Herupu afin de prévenir la division principale, c'est bien entendu ?
Elle inspira profondément et acquiesça pour la seconde fois, mais cette fois-ci de manière convaincu. Les paumes chaudes et écarlates quittèrent alors son visage et la laissèrent se relever sur ses jambes un peu plus dociles.
- Et v-vous, qu'allez-v-vous faire ?
Enlevant la chair sur sa main droite, les iris émeraudes se déposèrent sur l'homme allongé dans la boue, l'abdomen grand ouvert, la respiration aux arrêts, et le regard dirigé vers les cieux, vers son dieu. Elles observèrent ensuite le corps démembré et désarticulé à leurs côtés, baignant dans son propre sang, avant de scruter le cadavre acéphale à leur gauche, les bras ballants contre les troncs.
Elles observèrent finalement les fumées grisâtres qui s'échappaient du village à plusieurs kilomètres au nord de leur position.
- Je retourne à Doroppu.
« Un, deux… quatre ? Non, toujours pas. »
Elle se réceptionna le plus silencieusement possible sur la toiture de la maison.
Calmant son rythme cardiaque et réduisant au maximum l'aura qui se dégageait de ses mouvements enragés, elle se déplaça doucement sur les tôles glissantes et multicolores afin d'atteindre le sommet de la bâtisse. Ne laissant dépasser que le haut de son crâne rose bonbon, elle observa la rue un court instant avant de le rabattre lorsqu'un regard indiscret scruta aléatoirement son perchoir.
Trente-deux… peut-être trente-trois… ?
- Putain.
Soufflant un bon coup, elle se repositionna et, une nouvelle fois, ses yeux émeraude observèrent la rue en contrebas.
Trente-deux. Trente-deux gilets marrons.
Avait-elle une chance ?
Elle secoua son visage et contracta sa mâchoire. Cette question n'avait pas lieu d'être. Si elle devait sacrifier sa vie pour sauver la leur, alors il ne lui restait que quelques minutes à vivre.
Ramenant pour la troisième fois son champ de vision sur la rue, elle observa les treize gilets verts agenouillés au centre de celle-ci, les bras fermement attachés dans leur dos à l'aide de cordes.
Un gilet marron, dont le visage lui restait flou à de cette distance, fit quelques pas devant la ligne que représentait l'unité médicale prosternée. Il leva un bras et, l'instant d'après, une lame s'extirpa du fourreau de l'un des hommes postés derrière eux. La pointe de l'acier se plaça sur la nuque de la première personne de la rangée.
Roux à la mâchoire carrée, le bras droit brûlé et la jambe du même côté ensanglanté, l'homme, âgé d'une trentaine d'années, surmonta le regard qui s'arrêta devant lui.
- Dis-moi, où se cache le reste de ton unité ? Parle et tu auras la vie sauve.
Pour seule réponse, le trentenaire ferma ses yeux et éleva son visage vers les cieux. Ce qui fit naitre un sourire sur le visage du bourreau qui lui leva son bras. La lame aiguisée s'enfonça profondément dans la nuque de l'homme jusqu'à atteindre son cœur au travers de sa colonne vertébrale et de sa cage thoracique. Aucun son ne s'extirpa de sa bouche, pourtant grande ouverte et à la recherche d'oxygène.
Le katana se retira brutalement et laissa tomber le corps sans vie.
Elle se laissa légèrement glisser sur la tôle et agrippa de ses deux mains ses cheveux rose bonbon.
- Putain, putain, putain, putain...
Se recroquevillant sur elle-même, à son tour agenouillée, elle essaya de trouver un scénario qui résulterait de la survie de ce qui allait rester de l'unité. Mais les bruits de pas, marchant dans la boue vaseuse que générait la légère pluie, l'empêchèrent d'y réfléchir davantage.
Glissant cette fois-ci jusqu'au bas de la toiture en fer, elle se laissa tomber dans une ruelle plongée dans la pénombre. Elle passa ensuite devant une grande poubelle rectangulaire et bleue ainsi que des journaux ayant fait leur temps, et s'arrêta aux abords de l'immense avenue. Maintenant à une trentaine de mètre, elle parvint à mettre un nom sur les visages abaissés de l'autre côté de la rue.
Elle essaya de retenir l'appréhension qui accabla la totalité des muscles de ses jambes, prêtes à bondir, mais les tremblements furent plus forts qu'elle. Alors, elle inspira pour ce qui était peut-être sa dernière fois.
« Un. »
Le gilet marron s'arrêta devant sa seconde victime, au moment même où la pointe de la lame affûtée se positionna sur la nuque de celle-ci.
- En voilà une belle trouvaille, déclara-t-il en attrapant de ses mains sales les joues de la jeune femme. « Parle et peut-être bien qu'en plus d'avoir la vie sauve, tu auras le droit de partager mon lit cette nuit. »
Plusieurs rires s'élevèrent dans la rue, vide de bien-pensance.
Une dose phénoménale de chakra s'infiltra dans les moindres fibres musculaires de sa jambe d'appui qui s'extirpa de la ruelle.
« Deux. »
Agenouillée, les bras attachés dans son dos que ses cheveux blonds en queue de cheval venaient entrelacés, la jeune femme, le visage toujours aux prises de la main de l'homme, inspira profondément avant de lui cracher au visage, sous le recul maladif de celui-ci.
- Va te faire foutre pauvre merde.
Les rires alentour s'estompèrent.
L'homme, une expression mortifiée inscrite sur le visage et accompagné d'un grognement rageur, s'empressa d'attraper sa chevelure et de la trainer dans la boue face contre terre. Elle grimaça péniblement tandis que son visage percuta le sol détrempé et qu'elle sentit les boutons de son pantalon se faire dégrafer.
- Je vais t'apprendre ce qu'on fait aux petites salopes dans ton genre !
Elle ferma ses paupières et enferma pour la dernière fois ses iris océans.
« Trois… c'est ça ? … Onēchan ? »
Clignant des yeux, elle détacha sa réminiscence du mur blanc afin de rabattre son regard sur la petite fille devant elle. À moitié allongée sous les draps du lit immaculé et habillée d'un t-shirt ample et blanc, un oreiller tenait l'enfant suffisamment droite pour lui permettre de la dévisager.
Le regard châtain et innocent était obnubilé par le sien.
- J'ai réussi, Onēchan ?
Un sourire bienveillant se matérialisa sous ses cheveux rose bonbon.
- Oui, tu as réussi ma puce.
Tout en parlant, elle se pencha légèrement en avant afin d'effleurer du revers de sa main le visage de la fillette. Le rictus fier que celle-ci lui adressa, faisant suite à sa réussite, lui mit du baume au cœur. Ce fut pourquoi elle laissa quelques secondes supplémentaires à ce sourire qui se faisait de plus en plus rare. Mais dut finalement se contraindre à y mettre un terme.
- Il se fait tard, je vais devoir y aller.
Les pupilles dilatées de la petite fille descendirent tristement sur le livre grand ouvert. Déposé sur les draps, l'ouvrage laissait apercevoir ses chiffres en forme d'animaux.
- Déjà ? lui demanda-t-elle d'une voix triste.
- Hey, viens ici.
S'emparant du livre sur les jambes de l'enfant, elle le referma et le posa sur le chevet du lit. Puis, avec douceur, elle déposa ses mains sur le bandana qui recouvrait le petit crâne dégarni.
- Je reviens demain comme d'habitude, d'accord ?
- C'est promis ?
- Tu as ma parole.
Elle repositionna l'oreiller et fit attention de ne pas toucher la perfusion sur le bras de la petite fille. Elle l'allongea ensuite avant d'attraper le drap blanc et de la border.
- Maintenant il faut que tu dormes, c'est important.
Sous l'acquiescement qui s'étira sous les draps, elle quitta sa position assise et déplaça le livre animalier sur le mobilier afin d'attraper le calepin métallique qu'il dissimulait. Vérifiant une dernière fois le pied à perfusion ainsi que l'électrocardiogramme à côté du lit, elle attrapa le stylo dans la poche avant de sa blouse et marqua quelques mots sur la feuille que le calepin maintenait.
- Onēchan ?
Son attention occupée s'arrêta dans ses observations et considéra une nouvelle fois le regard châtain sur l'oreiller.
- Oui ?
- Bonne nuit.
Elle dévisagea un court instant l'ange allongé dans le lit avant de lui céder un sourire.
- Bonne nuit ma puce.
Restant une minute de plus afin d'attendre que l'esprit de l'enfant s'envole dans ses songes, elle vérifia le reste des machines qui décoraient la pièce puis quitta la chambre en silence. Elle referma doucement la porte dans son dos et déposa air à la fois apaisé et attristé sur la femme assise sur l'un des rares bancs du corridor qui faisait face à la chambre cent quatre-vingt-deux.
La trentaine, brune et le regard noir encre plongé dans le magazine qu'elle lisait, elle semblait l'attendre depuis un long moment.
- Qu'est-ce que tu fais encore ici à cette heure, Hana ?
Feintant de ne pas l'avoir vu avant qu'elle ne parle et arrêtant de lire l'ennuyeux papier, la femme jeta négligemment le livre sur la petite table accolée au bois sur lequel elle était assise.
- Je te retourne la question. Ton service est terminé depuis plus de cinq heures et aux dernières nouvelles l'équipe de nuit a pris le relai depuis trois heures, lui répondit-elle en l'observant de la tête aux pieds.
Elle fit ensuite descendre son regard sur les vêtements bleu clair qu'elle portait sous sa blouse blanche. « Alors, permets-moi d'encore de te retourner la question, Sakura. Tes deux dernières opérations remontent à cette après-midi et tu es toujours dans la même tenue, tu comptes battre un record d'opérations en vingt-quatre heures ? » ajouta-t-elle d'un air sévère.
Elle roula des yeux et soupira bruyamment et, rangeant son stylo dans la poche de sa blouse, elle se mit à arpenter le couloir illuminé.
- Tu étais bien moins chiante quand tu n'étais pas en charge.
L'ayant rattrapé dans son échappée et esquivant les brancards disposés devant les chambres, Hana haussa des épaules en laissant transparaitre une expression navrée.
- Tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même, ce n'est pas moi qui ai refusé le poste, rappela-t-elle au moment de descendre les escaliers qui amenaient à l'étage inférieur.
Un léger rire s'échappa d'entre ses lèvres amusées tandis que ses cheveux rose bonbon virevoltèrent à chacune des marches qu'elle entamait.
- Au moins, je peux passer mon temps libre à faire autre chose que remplir la paperasse.
Le pique qu'elle lança à l'encontre de la brune fit naitre une grimace enjouée sur le visage de celle-ci, comme s'il s'agissait là d'un petit jeu bien connu des deux femmes.
Passant devant deux portes battantes et grandes ouvertes, elles pénétrèrent à l'intérieur du treizième étage du bâtiment.
- Et à part payer les frais d'hospitalisations de tes patients et les border après qu'ils aient appris à compter, à quoi passes-tu ton temps libre au juste ?
Elle s'arrêta au milieu du corridor et laissa transparaitre une expression à la fois surprise et outrée alors que la brune, amusée, continua d'avancer pendant quelques foulées.
Se retournant finalement, celle-ci roula des yeux, reproduisant exactement le même geste quelle avait fait plus tôt. Elle leva alors à mi-hauteur ses mains sarcastiques.
- Je plaisante.
Ses pupilles émeraudes, tout aussi fatiguées que le souffle qui s'échappa de son être, descendirent sur le carrelage du couloir. Une phrase qu'elle avait entendue dans la matinée se rejoua alors entre deux de ses pensées harassées.
Personne ne semblait vouloir la laisser tranquille aujourd'hui.
Observant son expression abattue, Hana laissa apparaitre un sourire jovial.
- Tu veux venir boire un verre à la maison ? Midori est en mission pour le reste de la semaine et il me semble, à part si tu as encore décidé de faire du bénévolat, que demain c'est ton jour de repos, je me trompe ?
Sachant pertinemment que si elle répondait à cette dernière question, une flopée de reproches allait lui tomber dessus, elle se contenta d'observer l'horloge présente au-dessus des bureaux de l'étage. L'instant d'après elle déplaça son air étonné sur sa supérieure qui attendait une réponse devant l'ascenseur.
- À une heure du matin ?
Pour la seconde fois en l'espace de quelques minutes, la brune haussa des épaules.
- Quoi ? On a déjà fait pire non ? Puis il n'est jamais trop tard pour se bourrer la gueule.
Un sourire s'esquissa sous son air cette fois-ci amusé. Au moins, contrairement à une personne dont elle tairait le nom, Hana avait le don pour lui faire oublier ses soucis. Mais…
- Une autre fois peut-être. Pas ce soir, désolée.
Une forme de déception déforma les traits de la femme en charge du complexe.
- Parfois je me demande où est passée la Sakura dévergondée que j'ai connue, avoua-t-elle d'un air mélancolique. Appuyant sur le bouton de l'ascenseur, elle tendit un doigt menaçant dans sa direction « T'as intérêt à rentrer chez toi. Sinon je te jure que je te colle une semaine de repos forcé. »
Souriante jusqu'aux oreilles face à cette menace utopique, elle observa son amie entrée dans la cage métallique.
- Bien sûr, je termine de remplir le dossier et je m'y rends de ce pas, ne t'en fais pas.
Passant devant la petite pièce à huis clos d'où un sourire lui parvint, elle s'arrêta devant une porte vert clair quelques mètres plus loin. Examinant les lettres blanches sur la vitre opaque encastrée dans la porte, elle attrapa le trousseau de clés dans la poche droite de sa blouse et entra l'une d'entre elles à l'intérieur de la serrure.
- Au fait !
Sa voix, venant tout juste de se souvenir de quelque chose d'important, rencontra l'ascenseur fermé et le numéro onze illuminé au-dessus. Puis le dix. « Désolée pour le portail. »
Ouvrant la porte en maintenant le calepin contre sa poitrine, elle s'arrêta presque aussitôt dans son geste. Son humeur à la fois apaisée et enjouée que lui avait procurée sa récente conversation se volatilisa en un instant. Éclairée par les néons du couloir qui s'engouffraient au travers de la porte entrouverte, elle entra à l'intérieur de la pièce et referma la porte vitrée dans son dos. Sa marche austère passa quelques secondes plus tard au-dessus des lettres que la lumière du couloir projetait au travers de la vitre.
La pièce à moitié plongée dans la pénombre, elle déposa le calepin ainsi que ses clés sur le bureau avant de s'asseoir sur le siège en cuir présent devant.
Alors, et seulement à ce moment précis, elle dévisagea la personne assise sur la chaise de l'autre côté du pupitre.
Petite et devant être plus âgé que la fondation même du village, des cheveux gris entouraient de petites boucles d'oreilles multicolores qu'un visage vieilli et fatigué venait séparer.
- Bonsoir, formula la septuagénaire après un long silence.
Déplaçant son attention vers les ombres projetées au sol, la vielle femme la rapporta sur son expression impassible de l'autre côté du bureau. « Docteur Haruno. »
Après un second silence pesant où elle ne fit ne fit rien d'autre que d'essayer de lire au travers du sourire qui ornait le visage de la vieille dame, celle-ci ouvrit de nouveau la bouche.
- Excusez mon impolitesse, je suis Koharu Utatane, enchantée d'enfin faire personnellement votre connaissance.
Cette information n'aida en rien à changer son comportement rigide et accroché aux accoudoirs de sa chaise en cuir. Car, bien que qu'il s'agissait là de la première fois qu'elle rencontrait la septuagénaire en personne, elle ne pouvait nier le fait que la réputation de celle-ci s'était occupée de faire les présentations quelques années auparavant.
Koharu Utatane. Une des deux ombres de la Feuille, l'autre étant Homura Mitokado, un homme aussi vieux et influent qu'elle l'était. Membre intégrante du conseil de Konoha, composé des personnes les plus importantes du village, mais aussi membre du conseil restreint, qui se trouvait au-dessus de son homonyme et qui portait bien son nom. Car, si l'on omettait le Kage du village, le conseil restreint était aujourd'hui composé de cinq personnes. Les cinq personnes les plus influentes de la Feuille. Mais il ne le fut pas toujours ainsi.
Avant la montée au pouvoir de Danzō Shimura vingt ans plus tôt, le conseil restreint ne disposait alors à ce moment-là que de quatre sièges. Les quatre personnes les plus influentes de la Feuille. Les deux premiers, Koharu Utatane et Homura Mitokado, veillaient sur Konoha depuis que Hiruzen Sarutobi en personne les avait nommés, quarante ans plus tôt. Tandis que les deux autres sièges étaient occupés par le représentant de la faction Jōnins ainsi que celle de l'Anbu, poste qu'avait occupé Danzō Shimura avant sa nomination. Mais seize ans plus tôt, Fugaku Uchiha et Hiashi Hyūga, alors chef des clans portant le même nom, les avaient rejoints sous la demande de l'Hokage et l'avis favorable du conseil, les yeux rivés vers à la quatrième Grande Guerre qui allait éclater.
Alors oui, elle était en droit de se demander ce que venait faire l'une des personnes les plus influentes de la Feuille dans son bureau, à une heure du matin, à deux jours du prochain conseil.
- Votre nom est arrivé à mes oreilles aujourd'hui.
Les bras toujours posés sur les accoudoirs de son siège, elle joignit ses mains devant son expression se déformant tandis qu'elle ne put se retenir de pouffer.
Si elle faisait allusion à son ancien professeur, cette conversation allait couper court. Car si ses souvenirs étaient bons, bien que ces derniers temps ils montraient des failles, la femme assise devant elle avait voté en la faveur de la réforme qui concernait l'âge d'admission à l'académie.
Une personne en soit, détestable.
- Heureuse de l'apprendre, vous êtes venue me faire la leçon ?
Son timbre sec fit redoubler le sourire présent de l'autre côté du bureau. C'était comme si son comportement rebelle l'amusait au plus haut point.
- En quelque sorte, avoua-t-elle en penchant légèrement son visage sous le tintement de ses boucles d'oreilles. « Pour tout vous dire, il serait préférable pour vous de faire plus attention à vos actes. »
Ses cheveux rose bonbon laissèrent observer un air surpris. Elle ouvrit la bouche afin d'extérioriser l'implosion venant d'avoir eu lieu dans ses pensées, mais, après une seconde d'hésitation, elle la referma et examina finalement la vieille femme en fronçant des sourcils.
Ce comportement, ce timbre de voix, cette respiration si particulière, cette aura inexistante. Elle y avait déjà fait face à de nombreuses reprises, ici même. Pouvait-elle se tromper ?
Non, pas sur cela.
Ravalant son questionnement intérieur, elle décrocha finalement son avant-bras droit de l'accoudoir afin d'attraper le calepin et le stylo sur le bureau.
- Comme vous pouvez le voir, je suis occupée, alors avec tout le respect que je vous dois, je vous prierais d'abréger.
Il s'agissait là d'une phrase sincère, néanmoins atténuée, concernant son humeur passagère. Couper court à la cette conversation était vraiment ce qu'il y avait de mieux pour son avenir proche comme lointain. Attirer encore plus l'attention des têtes pensantes du village n'était pas une bonne idée en soi.
Encore une fois, les boucles d'oreilles tintèrent leur amusement.
- Plus le temps passe et plus tu lui ressembles, ça en est presque troublant. Une véritable enfonceuse de porte.
Les phalanges de sa main gauche, face à ce sujet où même un certain Nara n'oserait s'aventurer, déformèrent le cuir sur lequel elles étaient agrippées.
- Mais je comprends, votre temps est précieux et je ne voudrais pas le gâcher, commença Koharu en quittant sa position assise.
Debout devant le bureau, la membre du conseil restreint reprit une expression neutre.
- Au risque de me répéter, vous représentez le village, docteur Haruno. Vous êtes une figure importante de la quatrième guerre. Et un idéal à atteindre pour la génération actuelle ainsi que la future. Comportez-vous comme tel, pour le bien du village ainsi que le vôtre.
Son impatience disparut subitement et ses membres se détendirent sur le cuir et le calepin métallique. Il n'était plus question de contenir une quelconque forme de colère en elle ou de ravaler ses mots afin de ne pas s'attirer la foudre de son Hokage, non. C'était devenu bien plus que cela.
- Est-ce une menace ?
La femme se déplaça vers la seule porte du bureau et se retourna vers elle en souriant de plus belle.
- Une véritable copie conforme, il faut croire qu'elle a finalement réussi quelque chose.
Restant calme et assise malgré la dernière tirade de la respectée Koharu, comme si ses pensées étaient trop obnubilées par autre chose, elle écouta attentivement les moindres sons qui émanaient de la seule sortie de son bureau.
Elle en était sûre maintenant. Il ne faisait plus aucun doute.
La poignée de porte s'actionna et laissa pénétrer une lumière aveuglante dans la pièce, lui bloquant un court instant toute visibilité sur l'énigmatique Utatane.
Après mûre réflexion, elle aurait bien voulu que cette conversation perdure et qu'elle lui prenne un peu plus de son précieux temps, mais celle-ci semblait bien décidée à la laisser avec ses nombreuses questions. Des questions dont elle savait qu'elle ne pouvait pas avoir de réponse pour le moment.
Pourtant et malgré sa réticence à l'idée, l'une d'entre elles s'imposa à ses lèvres.
- Depuis combien de temps ?
La septuagénaire s'arrêta à l'embrasure de la porte et, d'un air pondéré, mais toujours aussi souriant, jeta un dernier coup d'œil à l'intérieur du bureau.
- Parfois la réponse se trouve à l'intérieur de quelque chose que l'on n'attend pas.
La porte se referma, replongeant la pièce dans la pénombre. Les bruits de pas s'estompèrent quelques secondes plus tard et, sous le tintement de l'ascenseur, ils se firent de nouveau entendre. Puis le silence.
Que venait-il de se passer au juste ? Et qu'avait-elle voulu dire par quelque chose que l'on n'attend pas ?
Telle fut les premières questions qui se présentèrent à ses réflexions.
Se décollant du cuir de son siège, elle se dirigea vers le double vitrage de son bureau. Grand ouvert au treizième étage, celui-ci donnait une vue incommensurable sur le village.
Elle observa dans un premier temps la demi-lune venant timidement éclairer le profond sommeil du village, avant de déposer son regard sur les cinq visages qui le surplombaient, veillant sur les ruines de la volonté du Feu. Cette même volonté qui avait été essorée et piétinée d'aussi loin que ses souvenirs remontés, et qui avaient fini par s'éteindre. Cette faction modérée qui avait vu disparaitre ses membres les plus importants durant la guerre et qui avait succombé à la dictature de Danzō Shimura.
Son attention se déposa sur la silhouette d'une femme aux pieds du bâtiment qui se dirigeait vers les quartiers vides de la Feuille.
Depuis combien de temps Koharu Utatane était-elle mourante ?
- Je l'aime bien.
Sursautant en faisant volteface, il lui fallut un quart de seconde pour placer un visage sur cette voix si familière, et une seconde supplémentaire pour qu'elle fasse un tour complet sur elle-même. De nouveau face à la fenêtre, le cœur battant la chamade et le visage dirigé vers le plafond, elle plaqua bruyamment son front contre la vitre et souffla sa crainte qui se matérialisa en forme de buée.
- Putain.
La femme en contrebas eut le temps de disparaitre avant qu'elle ne se décide à dévisager la personne assise sur la chaise de son bureau.
- Tu ne sais pas frapper bordel !?
Le doigt pointé vers la seule porte de la pièce, elle jeta un regard énervé vers la silhouette masculine dissimulé dans la pénombre de son siège. Ce n'était pas la peur qu'elle venait de ressentir qui la mettait dans cet état. Non, c'était son égo. On l'avait pris au dépourvu, chose rare. Elle ne l'avait absolument pas senti, comme s'il s'était juste téléporté derrière elle. Mais elle était surtout énervée parce que sa présence faisait remonter un énième de ses récents mensonges.
Peut-être bien qu'elle avait menti à son ancien professeur. Peut-être bien qu'il y avait une personne dans ce village qui pouvait l'empêcher de l'atteindre.
Peut-être bien… qu'on pouvait l'écouter sans qu'elle s'en aperçoive.
À moitié dissimulée dans la pénombre du dossier de la chaise en cuir, la silhouette s'avança légèrement vers la lumière qui se faufilait au travers de la vitre, et laissa entrapercevoir son regard de braise.
- Bonsoir, moi aussi je suis content de vous voir, docteur Haruno.
Un air mauvais dessiné sous ses cheveux rose bonbon, elle déplaça son doigt accusateur de la porte jusqu'aux pupilles la toisant.
- Range ces yeux si tu ne veux pas que je te les fasse ravaler.
À peine sa phrase fut prononcée, que les pupilles cramoisies s'éteignirent et reprirent leur couleur d'origines, devenant encore plus noires que l'obscurité dans laquelle elles étaient plongées.
- Je peux savoir depuis combien de temps tu écoutes au juste ?
Feintant de réfléchir, il se leva du siège et s'arrêta d'un air joueur devant elle. Les bras croisés contre sa poitrine et un sourcil surélevé, elle dévisagea alors son mètre quatre-vingt.
Les cheveux noirs hérissés, il portait une paire de chaussures noires entrelacées à des bandages blancs qui venaient serrer un pantalon gris foncé. Des gants noirs allongés par un tissu collant recouvraient ses avant-bras et s'arrêter au bas de ses épaules où un tatouage rouge sur le haut de son biceps gauche était dessiné. Son torse lui était recouvert d'un gilet gris en kevlar, sans manche, qui laissait apercevoir le t-shirt à col roulé présent en dessous, sans manche lui aussi, et qui s'arrêtait au haut de son cou.
Seuls les deux plaques en titane sur ses avant-bras et son masque manquaient à l'appel.
En sachant que la mission qu'ils avaient accomplie avec Shikamaru et dont ils étaient revenus tôt la veille n'était en rien liée avec les forces spéciales, elle comprit qu'il sortait tout juste d'une réunion de la section.
- Je ne sais pas trop… depuis combien de temps tu refuses un verre au juste ?
Tout en parlant, il s'était rapproché d'elle, jusqu'à se retrouver à une vingtaine de centimètres de son visage. D'un geste lent, il s'empara de l'une de ses mèches roses et la repositionna derrière son oreille.
- Tu t'es coupé les cheveux ?
D'un revers de main, elle balaya son bras et poussa son être amusé par la prévisibilité de son geste. Elle traversa ensuite la pièce et s'arrêta devant le placard encastré dans le mur adjacent la seule porte.
Ses cheveux n'étaient-ils pas suffisamment difficiles à porter pour que l'on arrête de lui en parler à chaque foutue conversation ?
- Il y a deux mois.
Une fois de plus, elle se répéta. Mais contrairement à la première fois où elle avait utilisé ces mots et où de simples insinuations avaient été portées, cette fois-ci sa voix fut plus revêche et elle ne dénia même pas la diriger dans la direction de son interlocuteur.
Ouvrant le placard, elle se débarrassa de sa blouse lui donnant soudainement chaud et attrapa un cintre présent à l'intérieur afin de ranger le textile blanc.
- Je t'ai manqué ?
Un rictus empli d'incrédulité déchira les traits de son visage.
D'un mouvement rapide, elle rabattit son humeur irritée sur le sourire arrogant assis au bord de son bureau, les jambes et les bras croisés sur son insolence.
L'égo de cette pièce n'avait jamais été aussi élevé.
- N'inverse pas les rôles, Uchiha.
Debout devant le rayon de lumière que la vitre opaque transmettait, elle agrippa le t-shirt bleu recouvrant le haut de son corps et le retira, dévoilant le rouge de son soutien-gorge.
Comprenant le petit manège qui allait se jouer sous ses yeux noir encre, l'air amusé qu'il extériorisait devint bien vite sérieux et, sans pour autant en rater une miette, il ne put se retenir de se gratter l'arête de son nez.
Jetant le t-shirt dans le panier à l'intérieur du placard, elle se pencha vers l'avant et enleva ses chaussures. Doucement, elle fit glisser son pantalon bleu clair par-dessus sa culotte en dentelle noire et, l'envoyant à son tour dans le panier d'un mouvement de jambe, se retrouva en sous-vêtements face à une paire d'yeux qui la reluquait. Son expression chaste et à moitié nue se déposa alors sur la silhouette masculine, les deux mains contractées contre les rebords du bureau et la mâchoire serrée, qui la dévisageait de manière périodique.
- Quoi ? Je t'ai manqué ?
Un rire se terminant en souffle frustré se mélangea à la soudaine chaleur qui entourait le pupitre.
Accompagné d'un air satisfait, elle agrippa le legging noir soigneusement plié sur l'étagère et s'en habilla à une vitesse proche du ralenti, voire aux arrêts alors qu'elle le fit grimper sur ses formes. Alors seulement, elle attrapa le t-shirt blanc, lui aussi rangé à côté de feuilles et dossiers, et le revêtit, non sans oublier de le bloquer maladroitement au niveau de sa poitrine. Faisant descendre le tissu blanc sur ses abdos légèrement apparents, elle se pencha de nouveau vers l'avant et enfila les chaussures qu'elle venait tout juste de quitter.
Une seconde expiration bruyante, s'apparentant à peu de chose près à un grognement, atteignit son ouïe qui se délecta. Se relevant, elle attrapa la veste beige pendue à l'intérieur du placard et referma celui-ci. Elle traversa ensuite la pièce d'une démarche innocente. Prenant soin de ne pas porter la moindre attention à la présence agrippée au bureau, elle s'empara du trousseau de clés en se penchant par-dessus l'être figé.
Alors qu'il se rapprocha de son cou, inspirant son parfum enivrant, elle rebroussa chemin et ouvrit la porte sous le tintement des clés dans sa main.
Les néons du corridor eurent à peine le temps de se déposer sur l'expression ébranlée au milieu de la pièce, qu'elle claqua l'entrée en lançant un dernier regard provocateur à l'intérieur.
Fermant la porte de son bureau à double tour, elle jeta le trousseau dans la poche de sa veste beige accrochée à son avant-bras et longea le couloir vide de vie. Arrivée devant l'ascenseur, elle s'empressa d'appuyer sur la flèche pointée vers le plafond blanc. Le chiffre présent au-dessus des portes métalliques s'éteignit, laissant le suivant prendre le relai. Les numéros se passèrent le flambeau de manière ordonnée en ne restant que quelques secondes allumés.
Une minute entière s'écoula avant que la clarté ne s'éternise sur l'étage du dessous, faisant naitre un sourire sur son visage abaissé.
Le tintement de l'ascenseur résonna dans le corridor. Les portes s'ouvrirent, effaçant définitivement l'intimité de son sourire. Elle s'engouffra dans la cage d'acier et, faisant un tour sur elle-même, appuya sur le bouton qui amenait au rez-de-chaussée. Ses iris émeraudes se déposèrent un instant sur le petit écran au-dessus des nombreux boutons numérotés.
Celui-ci, indiquant que l'ascenseur se trouvait au treizième étage, signalait, sous la forme d'un être humain orange et de moitié colorié, la charge qu'il transportait.
Le signal sonore se fit de nouveau entendre. Les portes se refermèrent sur sa seule issue, reflétant à ses pupilles dilatées les expressions innocentes et impatientes qu'elles abritaient.
Les paires d'yeux hystériques observèrent tel un compte à rebours le numéro de l'étage illuminé au-dessus des portes hermétiques.
Treizième.
À peine la faible sensation de pesanteur se fit ressentir que sa veste se décrocha de son avant-bras. Le coton beige n'eut pas le temps de toucher le sol que ses pieds s'en décolèrent et que son dos percuta violemment le métal dur et froid de l'ascenseur dans un bruit austère.
Douzième.
Dans le seul réflexe qui parvint à s'extirper de ses pensées accablées, elle plaqua avec férocité ses lèvres contre celles de son assaillant et entrelaça ses jambes à son bassin gris foncé, lui entravant ses moindres mouvements.
Onzième.
D'humeur indulgente, elle laissa les deux risibles forces se saisir de ses poignets et leur permit de les faire monter au-dessus de son air abdiqué. L'étau qui la maintenait contre la paroi en métal délivra ses lèvres et s'attaqua aussitôt à sa carotide dans un grognement sauvage, forçant son excitation dans les hauteurs de l'ascenseur émotionnel.
Dixième.
La force qui maintenait ses poignets les croisèrent au-dessus de son regard excité, libérant inévitablement une main baladeuse qui s'abandonna sur son entrejambe humide, lui arrachant un gémissement. L'instant d'après le bassin auquel ses jambes étaient emmêlées l'entraina de l'autre côté de l'ascenseur où sa colonne vertébrale percuta une nouvelle fois la paroi sous la résonnance de l'acier.
Neuvième.
Ses deux mains libres s'accrochèrent à la rambarde de la cloison métallique au moment même où ses mollets relâchèrent le bassin et se laissèrent transporter au-dessus du kevlar et des épaules dévêtues. Les doigts gantés s'immiscèrent entre le tissu qui recouvrait ses hanches et sa peau, et firent remonter ses dernières protections. Ils s'aventurèrent ensuite en dessous de son t-shirt blanc et encerclèrent ses fesses dénudées afin de les faire grimper sur la paroi déformée.
Huitième.
De nouveau, elle perdit la possession de ses lèvres et, sous l'étouffement de son énième gémissement, il entra en elle. Ses phalanges, cherchant un support à son idylle, s'adonnèrent contre la cloison glacée de l'ascenseur avant de se cramponner sans ménagement aux cheveux hérissés qui la surplombaient.
Septième.
Le va-et-vient incessant, mais surtout la simple idée que les portes pouvaient s'ouvrir à tout moment, intensifia le brasier en elle, lui retirant inévitablement le contrôle de ses lamentations et de ses actes. Une de ses mains empoigna brutalement la rambarde tandis que l'autre, tirant plus fermement sur la chevelure noire, mit brutalement fin au baiser. Un spasme traversa son corps et déforma les traits de son visage dans un geignement d'ivresse.
Sixième.
Les mouvements en son bas ventre atteignirent un rythme effréné et firent naitre un sentiment d'extase se répercutant sur ses membres inférieurs qui se contractèrent. La rambarde émit un grincement alors que sa tête percuta l'acier dans son dos sous les tremblements et la cambrure de son corps tout entier.
Cinquième.
L'orgasme lui retira la vue, l'ouïe et la raison dans un gloussement étouffé, mais néanmoins bruyant. Ses hanches vibrèrent sous le grognement du front collé au sien alors que, en manque d'oxygène, elle inspira profondément sous le soulèvement de sa poitrine haletante. La seconde qui suivit, son cœur tambourina ses tympans et fit circuler un cocktail d'hormones qui lui réchauffa les tempes.
Quatrième.
L'adrénaline s'en alla peu à peu et les sons alentour lui revinrent dans un sifflement continu. Elle décolla son front du sien et ses paupières se rouvrirent afin d'observer l'euphorie des iris noirs qui se délectaient de son visage rouge d'excitation.
Troisième.
S'aidant de la rambarde sous le retirement de l'étau qui la pressait contre la cloison, elle fit redescendre ses jambes et déposa ses pieds sur le lino. Attrapant les vêtements sur ses genoux elle leur fit reprendre le contour de ses formes et réajusta son t-shirt. Un murmure dans le creux de son oreille lui arracha un sourire amer qu'elle fit immédiatement disparaitre.
Deuxième.
Accompagnée d'une respiration saccadée et de mouvements rigides, elle s'abaissa et récupéra la veste beige attendant gentiment d'être ramassée. Se repositionnant face aux portes métalliques, elle observa le bonhomme orange sur le petit écran au-dessus des boutons numérotés, au quart colorié.
Premier.
Seule, les jambes croisées et serrées en dessous de son expression embarrassée, elle inspira calmement et, se remémorant le chuchotement relevant un énième de ses mensonges, elle se mordit la lèvre inférieure, soudainement prise de honte.
« Je savais bien que je t'avais manqué. »
Pour la seconde fois en moins de vingt-quatre heures, mais néanmoins pas pour les mêmes raisons, le signal sonore de l'ascenseur se fit entendre et les portes s'ouvrirent sur le rez-de-chaussée, laissant s'extirper son être chamboulé.
L'interprétable chaleur que générait son corps entra en contact de l'immense couloir jaune et frais réservé aux employés. Dans un frisson angoissé, elle s'extirpa de la pièce à huis clos et, d'une marche impotente, débuta sa tumultueuse traversée vers les toilettes de l'autre côté de l'imposant couloir. À mi-chemin vers son salut, elle entendit le bruit de l'ouverture des portes battantes dans son dos qui amenaient à la réception et pria intérieurement pour que, une fois dans sa vie, elle passe inaperçue.
- Sakura-san ? s'éleva une voix masculine venant d'apercevoir sa démarche pressée, mais surtout sa chevelure atypique. « Vous êtes de nuit cette semaine ? » ajouta la voix étonnée.
Se retournant sans pour autant s'arrêter d'avancer vers les toilettes, ou plutôt dans son cas, de reculer, elle laissa apparaitre une expression soulagée par l'identité de l'autre côté du couloir.
- Non, je viens juste de terminer et je rentrais justement, bon courage Pairu-san.
Le dénommé Pairu, brun à lunettes et la quarantaine, fit remonter les dossiers qu'il maintenait contre son corps et appuya sur le bouton de l'ascenseur. Celle-ci s'ouvrit aussitôt, mais, bien trop obnubilé par sa démarche plus qu'inhabituelle, il n'y prêta guère attention aux cabosses sur l'acier de la cage.
- Merci, mais vous êtes sûre que vous allez bien ? demanda-t-il en hésitant à entrer à l'intérieur de l'ascenseur.
Continuant de reculer, elle envoya sa main dans son dos et attrapa avec aisance la poignée de la porte.
- Oui, oui, ne vous en faites pas c'est juste des problèmes de filles, vous le savez mieux que personne.
L'homme, réajustant les dossiers aux prises de ses mains où le mot gynécologie était marqué en entête, lui envoya un air à la fois désolé et compréhensif.
- Oh, je vois, dans ce cas c'est moi qui vous souhaite bon courage, déclara-t-il en la saluant.
La fermeture des portes de l'ascenseur n'eut pas le temps de s'achever que celle des toilettes résonna dans le couloir inoccupé.
Poussant la porte bleue et battante de l'un des nombreux w.c., elle s'empressa d'essuyer, à l'aide du papier toilette, ce qu'elle avait tant bien que mal essayé de maintenir en elle.
Alors, et comme à son habitude, la culpabilité de ce qu'elle venait de faire la rongea de l'intérieur. Ce sentiment de trahison qui la caractérisait tant.
S'extirpant des toilettes sous le revirement de la porte dans son dos et la chasse d'eau, en s'assurant que cette fois-ci, il n'était pas présent dans la pièce, elle observa son reflet fatigué dans le miroir mural des toilettes.
Qu'est-ce qui ne tournait pas rond avec ce jour en particulier ? Non… ce n'était pas la bonne question à se poser.
Tout s'enchaînait si vite qu'elle en avait du mal à suivre ses propres décisions. Le temps d'un instant, elle discutait dans un bar-restaurant et signait un autographe, et la minute qui suivait elle frappait son ancien professeur à l'autre bout du village. Le temps d'un instant, elle discutait avec l'une des personnes les plus influentes du village qui la menaçait ouvertement, et la minute d'après elle se faisait sauter dans un ascenseur.
Scrutant minutieusement le reflet de son visage, elle observa la larme qui s'écoula le long de sa joue avant de s'écraser sur le carrelage immaculé à ses pieds.
Qu'est-ce qui ne tournait pas rond avec elle en particulier ?
Elle se distançait de toute vie saine et sociable, elle s'isolait et s'enfonçait délibérément dans ses pensées chaotiques.
Était-ce une forme de punition qu'elle souhaitait s'infliger pour ce qu'elle avait fait ?
Ouvrant le robinet d'un des nombreux lavabos, elle s'aspergea le visage d'eau froide et observa une seconde fois son air dépité dans le miroir. Un sentiment de pitié accabla alors son humeur noire.
Pourquoi n'arrivait-elle pas à contrôler ses pulsions ? Elle allait bientôt avoir vingt et un ans et pourtant, c'était comme si elle était restée bloquer à ses dix-sept, comme si elle ne parvenait pas à l'oublier.
Serrant son poing à s'en enfoncer les ongles dans la peau, elle le décolla du lavabo et le braqua en direction de son pittoresque reflet. Une goutte de sang perla de la paume de sa main droite. Mais après deux inspirations déterminées maintenant son avant-bras dans les hauteurs des toilettes, elle s'arrêta finalement dans son geste et fit rebrousser chemin à sa manœuvre puérile.
Passer ses nerfs dans les toilettes d'un hôpital qui ne résisterait pas une seule seconde n'était pas vraiment une chose à laquelle elle avait envie de s'adonner. Tout ce dont elle désirait à cet instant précis était de dormir.
Elle était fatiguée.
Elle était juste fatiguée.
Elle éleva quelque peu son visage afin de contenir ses larmes de colère et ouvrit finalement la porte des toilettes réservées aux employés du bâtiment.
Traversant une seconde fois l'immense couloir, elle s'arrêta devant les portes jaunes et battantes où, au travers des deux petites vitres dont celles-ci disposaient, elle observa la réception de la partie ouest de l'hôpital ainsi que la salle d'attente. S'assurant de bien plaquer ses cheveux en arrière, elle enfila sa veste beige et fit remonter la fermeture éclair avant de rabattre sa capuche sur son visage. Alors seulement, elle ouvrit les portes, laissant les sons que celles-ci renfermaient atteindre son ouïe camouflée derrière le coton.
Le plus discrètement possible, elle passa devant les bancs et chaises où une dizaine de personnes attendaient leur tour, et s'arrêta devant un comptoir blanc où un jeune homme, moins âgé qu'elle ne l'était, lui céda un sourire à son arrivée
- Madame, calmez-vous s'il vous plait.
S'emparant du stylo accroché à une chaîne en fer et déposé sur une feuille presque remplie, elle parcourut le papier à la recherche de son nom. Une fois trouvé, elle jeta un coup d'œil à l'horloge au-dessus de la réception qui indiquait une heure trente et, rapportant son regard sur la feuille, elle y écrivit un énième mensonge.
Le jeune réceptionniste, récupérant le papier, ne put s'empêcher de sourire à la vue de celui-ci.
- Il ne me semble pas qu'il soit dix-huit heures, tu sais ?
- Me calmer ?! Comment est-ce que je peux me calmer ?!
Souriant légèrement au brun derrière le bureau, elle détourna son attention vers la salle d'attente où une femme, accompagnée de sa fille qu'elle malmenait de sa main, elle-même accompagnée d'un ourson en peluche, hurlait littéralement sur une urgentiste prenant son mal en patience.
- Tu es blessée ?
- J'exige de la voir immédiatement ! Il faut qu'elle soigne ma fille de toute urgence !
Arrêtant d'examiner la petite fille à une vingtaine de mètres en se rendant à l'évidence qu'il n'y avait rien d'alarmant, elle rapporta son attention sur le jeune homme qui l'observait de son regard turquoise.
Un sourcil rose bonbon s'éleva sur son visage.
- Pardon Kahoku, tu disais ?
- Madame, ce n'est qu'une légère grippe, on lui a déjà donné les soins nécessaires, votre fille n'est pas en danger.
Son interlocuteur attrapa un bout de sa capuche penchée sur le comptoir et fit apparaitre à son air perplexe la partie droite de son cou.
- Tu as une marque juste là, tu t'es donnée un coup ?
- Vous n'avez donc pas entendu parler de la maladie qui sévit aux Cascades ?! Il pourrait ne pas s'agir d'une…
Étrangement, le fil de la conversation entre la mère hystérique et l'urgentiste lui échappa subitement, comme si ses pensées furent d'un seul coup submergées par la gêne. Sans vraiment y réfléchir, elle camoufla aussitôt à l'aide de sa capuche ce qu'elle soupçonnait être la raison du long baiser sur sa carotide.
-Q… quoi ? Oh ça ? C-ce n'est rien ne t'en fais pas.
La rapidité avec laquelle elle prononça ses derniers mots ainsi que la couleur pivoine qui se propagea de l'empreinte sur son cou jusqu'à englober tout son visage mit la puce à l'oreille du dénommé Kahoku. Le jeune homme, toujours debout de l'autre côté de la réception, laissa apparaitre un sourire amusé par la tournure que prenait la conversation.
- Oh, je vois, je vois, déclara-t-il en souriant de plus belle sous l'expression de plus en plus embarrassée qu'elle extériorisait. « Est-ce que, par hasard, cela aurait un lien avec ce mystérieux prince charmant dont tu refuses toujours de parler ? »
Son air gêné se volatilisa aussitôt.
Le sourire de son interlocuteur se fana à la même allure.
Elle connaissait le jeune homme depuis plus d'un an maintenant. Celui-ci ayant remplacé l'ancien garde parti à la retraite.
Kahoku Sasane était très gentil et aimable, bien que de temps en temps envahissant. Ce que, soit dit en passant, beaucoup de personnes adoraient reproduire ces temps-ci. Elle s'était surprise à le voir s'inviter tout seul à sa table de la cafétéria seulement trois jours après son arrivée. Sa réputation, qui d'habitude intimidé la plupart de ses collègues de travail, ne lui avait à lui fait ni chaud ni froid. Il avait engagé la conversation comme si de rien n'était et elle s'était liée d'amitié à la première seconde où elle lui avait adressé la parole. Ce qui, au fil du temps et des mots échangés, avait fait en sorte qu'elle l'avait laissé entrer dans ses pensées. Lui révélant ainsi des facettes de sa personnalité et de sa vie que peu de personnes savaient à son sujet.
Dont certains… épineux.
- Excu…
- Bon courage.
Tapotant légèrement le comptoir de la réception à l'aide de ses ongles, elle lui envoya un léger sourire et se dirigea vers les portes qui amenait à l'extérieur de l'édifice. Le jeune homme observa avec regret les portes automatisées s'ouvrir de l'autre côté du hall d'entrée.
- Madame, même si je le voulais ce n'est pas possible, elle a terminé son service depuis plusieurs…
Les portes de l'hôpital se refermèrent dans son dos, la laissant extirper un souffle chaud et bruyant qui se matérialisa sous la forme d'une éparse fumée.
Elle comprenait peu à peu pourquoi elle s'enfonçait dans sa solitude. Parfois, l'oublie de certains souvenirs était le mieux pour atteindre la tranquillité d'esprit.
Élevant son regard sur les cieux étoilés, plusieurs pensées chaotiques s'amalgamèrent dans son esprit, allant d'une simple réflexion à de profonds questionnements. Mais une interrogation se fit plus insistante, comme s'il s'agissait là de la seule question dans la réponse lui était la plus vitale.
Cela faisait trois ans maintenant… était-il en vie, quelque part ?
- Bonne nuit Sakura-sama, reposez-vous bien.
- Oui bon repos Sakura-sama.
Son regard émeraude se détacha de son perchoir luminescent et se déposa sur les plexiglass et les bancs qui faisaient l'angle à sa gauche où une demi-douzaine d'aides-soignantes, ayant pris l'habitude de la voir sortir à cette heure-ci, prenaient leur pause ensemble.
Un sourire se dessina sous son air soucieux et rose bonbon.
- Merci les filles, bon courage à vous aussi.
Descendant les marches sous les regards admiratifs et les remerciements du groupe de jeunes femmes, elle envoya ses mains dans les poches de sa veste et débuta le long et inverse chemin qui l'attendait. Une fois de plus, les bâtiments multicolores emplis de vie se succédèrent les uns après les autres, la laissant pénétrer dans la jungle urbaine quasi déserte.
Seuls des ivrognes ou des groupes de jeunes, parfois les deux, osaient vagabonder dans les rues du village endormi et…
- Se promenait toute seule la nuit comme ça, c'est dangereux, tu sais.
Son regard se déposa sur l'homme venant de se réceptionner à sa droite alors qu'un sourire ainsi qu'un souffla hilare emmena de sa propre personne.
Bien que ce qui s'était passé l'avait énervé quand les hormones s'en étaient allées, elle ne lui en voulait aucunement. Après tout, c'était elle qui l'avait provoquée avant d'écarter les jambes, n'est-ce pas ?
Ce n'était pas l'acte en lui-même qui l'avait dérangé, bien au contraire, c'était plutôt qu'au plus profond d'elle, elle avait cette horrible sensation qu'à chaque fois qu'elle s'adonnait à ce genre d'actes, elle se trahissait elle-même. Elle trahissait ce qu'elle avait jadis ressenti. Cette chose qu'elle ne ressentirait plus.
- Dois-je te rappeler que tu n'es pas le centre de l'univers, Uchiha ?
Le membre d'un des deux clans majeurs de la Feuille, empruntant la même allée qu'elle s'efforçait de traverser, laissa transparaitre, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon gris, un air amusé.
- En voilà des paroles culotées venant de la personne à qui je l'ai retirée.
Piquée au vif, elle poussa d'un revers de main l'arrogance à sa droite, qui se laissa faire, tout sourire, alors qu'elle ne put retenir le sien de redoubler.
- T'es vraiment irrécupérable.
Les rires s'estompèrent peu à peu et le silence, uniquement dérangé par le bruit de leur pas, se réinstalla. Une pensée à laquelle ses hormones l'avaient empêché de réfléchir jusqu'à lors s'immisça à ses lèvres curieuses.
- Alors ?
Passant devant de nombreuses habitations modernes, ternes, et se ressemblant à peu de chose près, sa question fit écho dans l'un des nombreux quartiers huppés de la feuille.
- Alors… quoi ?
Tournant son attention vers la question rhétorique, elle haussa ses épaules, sachant pertinemment qu'il avait compris où elle voulait en venir.
- Shikamaru n'a rien voulu me dire, tu as trouvé quelque chose ?
Un long silence, qui dura une dizaine de foulées, donna les prémices de la réponse qu'elle attendait.
- Je n'ai rien trouvé, pas la moindre piste. Il faut croire qu'il s'est juste volatilisé, avoua-t-il en retirant ses mains de ses poches afin de les placer derrière son cou.
- Tu penses qu'il lui est arrivé quelque chose ?
Sa voix résonna une nouvelle fois dans le quartier, ne se préoccupant aucunement que quelqu'un puisse les entendre.
- Je n'en sais rien. Tout ce que je pense c'est qu'il n'y avait qu'un seul moyen pour qu'il ait pu disparaitre sans faire de vague. Qu'il l'ait voulu, répondit-il en observant les étoiles scintillantes. « Mais pourquoi a-t-il fait ça et pourquoi maintenant, je l'ignore. »
- Vous étiez proche pourtant, il ne t'a rien dit ?
Tout en parlant, elle s'était une nouvelle fois tournée vers l'Uchiha qui, le regard perdu dans l'obscurité, semblait déjà avoir réfléchi à la question.
- Non. Il était devenu distant ces derniers mois, rien d'anormal en soi.
Continuant de marcher durant de longues minutes en silence, elle le brisa finalement.
- Et comment est la situation au sein de ton clan ?
Un soupir se fit entendre.
- C'est encore pire que lorsque je suis parti. Père accuse l'Herbe de sa disparition et le conseil ne fait rien pour calmer ses ardeurs. À croire qu'ils veulent que ça s'envenime.
Le visage impassible, elle tourna de nouveau son attention sur le membre des forces spéciales et, avec un sentiment d'effroi en passant sous une arche en fer forgé, elle ouvrit la bouche.
- Ça ne te rappelle rien ?
- Tu veux parler de ce qui s'est passé il y a seize ans ? Si, bien sûr, l'histoire semble se répéter comme toujours.
L'enlèvement de l'héritière Hyūga lors de la nuit de la signature du traité de paix avait entrainé la quatrième Grande Guerre. Mais contrairement à cette sordide histoire, où Hiashi Hyūga, alors chef du clan, avait tout fait pour éviter la guerre, en vain, Fugaku Uchiha semblait lui ne vouloir que cela. Le plus puissant membre que le clan Uchiha ait porté depuis des générations avait disparu aux frontières de Kusa no Kuni, le pays de l'Herbe, et rien ne semblait pouvoir arrêter la fureur du chef de clan.
Passant par-dessous le bras du brun qui lui ouvrit les portes battantes du bâtiment, elle dégrafa la fermeture éclair de sa veste.
- Et ton frère, il en pense quoi de cette histoire ? Ils étaient proches eux aussi non ?
Sa question résonna dans le hall climatisé du bâtiment enfermant son appartement.
- Je n'en ai pas la moindre idée.
Elle appuya le bouton afin de faire descendre l'ascenseur, et profita de ce soudain arrêt pour le dévisager, le regard ancré dans le sien.
- Comment ça tu n'en as pas la moindre idée ? Vous n'en avez pas parlé ?
Les portes s'ouvrirent, laissant entrer son air étonné, qui fut suivi de près par celui de l'Uchiha la succédant, impassible. Il ne répondit pas tout de suite, restant étrangement silencieux. Et ce fut à ce moment qu'elle comprit dans son regard qu'il ne voulait pas en parler. Puis, alors que les portes se refermèrent sous son expression toujours imperturbable, elle observa ses dents blanches sur les reflets de la cage métallique.
- Je pars dans quelques heures au pays de l'Eau.
Sans qu'elle ne puisse contrôler son soudain changement d'humeur, ses sourcils se froncèrent et, tournant son visage vers lui, elle laissa s'extirper le ton acerbe logé au fond de sa gorge.
- Tu viens tout juste de rentrer, pourquoi tu n'as pas refusé ?
Elle comprenait maintenant la raison de son accoutrement et de la réunion de la section.
Un sourire se dessina sur le visage de l'Uchiha à la suite de son timbre de voix.
- Il faut croire que je t'ai manqué plus que tu ne me laisses l'imaginer.
Aussitôt, alors que ses paroles se résonnèrent dans l'ascenseur, elle croisa ses bras contre sa poitrine et tourna son attention vers le métal réfléchissant sur sa droite, où, même en essayant de l'éviter du regard, le sourire lui revint en pleine figure.
Elle voulut revenir sur ses propos et ravaler ses mots, comment elle le faisait toujours, mais au lieu de cela elle se contenta de ravaler sa fierté.
- Je ne comprends pas, la rébellion de l'Eau a été repoussée il y a plus de huit mois de cela maintenant, et ce grâce à l'intervention de Konoha, alors que vas-tu y faire au juste ? Et…
La fin de sa demande fut plus difficile à prononcer que le début. Elle n'était pas très douée pour laisser ressortir ses émotions, surtout s'il s'agissait d'éprouver de l'inquiétude.
- Pour combien de temps pars-tu ?
Elle avait appris avec le temps et les pertes que trop s'attacher à une personne en particulier pouvait briser quelqu'un de l'intérieur, psychologiquement comme physiquement, et ce, même si la personne parvenait à vous persuader du contraire.
Si quelqu'un comptant beaucoup à vos yeux venait à disparaitre où se trouvait en danger, alors cela entrainerait un changement complet de votre personnalité, vous ferez perdre la raison, et vous mettrez en danger. Que vous le vouliez ou non.
C'était quelque chose qu'elle s'était promis de ne jamais ressentir de nouveau. Mais il fallait croire qu'en ce moment rien de tourner rond chez elle.
Le sourire satisfait à sa gauche se résorba afin de reprendre son sérieux.
- Le commandant de l'Unité nous dira la mission une fois arrivés sur place, je n'en sais pas plus. Pour ce qui est de la durée, elle est indéterminée.
Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent, les laissant poser pied sur le tapis aux pictogrammes rouge uniquement éclairé par la lumière à l'intérieur de la cabine.
- Donc, tu pars accomplir une mission à l'aveugle sans savoir le temps que ça prendra ?
Il garda le silence, ce qui ne fit que décupler la colère bouillonnant en elle.
- De plus tu n'as pas répondu à ma question, pourquoi as-tu accepté ? Dois-je te rappeler qu'après avoir accompli une mission de deux mois tu as le droit à plusieurs semaines de repos ?
Cette fois-ci sa voix s'éleva quelque peu dans les aigües, se foutant royalement de réveiller l'étage tout entier. Mais cette inquiétude qu'elle extériorisa à l'égard de l'Uchiha ne fit que ramener sur son visage l'impassibilité qui le caractérisait tant.
- Il faut que je m'assure de quelque chose.
Le silence se réinstalla dans le couloir du cinquième étage. Le signal sonore de la fermeture des portes de l'ascenseur le brisa un court instant, plongeant inévitablement le corridor dans la pénombre. Ce qui lui dissimula quelque peu les iris noir et sereins à moins d'un mètre des siens, émeraude et contrariés.
Le temps passa sans qu'aucun des deux ne fasse le moindre mouvement ou n'extériorise le moindre mot, puis, finalement et faiblement éclairée par les vitraux de l'autre côté du couloir, elle se décida à briser le silence.
- Tu comptes me dire de quoi il s'agit ou il faut que je te le demande ?
Une forme de déception naquit en elle alors qu'un rictus, lui faisant comprendre le mensonge qui allait suivre, se matérialisa sur le visage qui lui faisait face.
- Ce n'est pas important.
Il ne semblait même pas s'en cacher.
D'un pas frustré, elle passa à côté du membre des forces spéciales en prenant bien soin de focaliser son attention sur la porte de son appartement de l'autre côté du couloir. Chose qui lui fut difficile.
- Merci de m'avoir raccompagné.
Qu'importe ce qu'était cette chose pas importante, il était clair qu'il ne voulait pas la lui dire. Le retarder dans sa mission était donc la dernière chose qu'elle voulait faire. Cette fois-ci et malheureusement, elle n'avait pas pu retenir son comportement puéril.
Un soupir se fit entendre dans son dos, ce qui ne l'empêcha pas de poursuivre son échappatoire. Arrivée devant la porte, elle s'empara des clés dans la poche de sa veste et les inséra dans la serrure.
- Prends soin de toi, Sakura.
Le murmure de l'autre côté du couloir atteignit son ouïe n'ayant attendu que cela. Sa bouche s'entrouvrit et son regard se déplaça avec entrain dans la pénombre du corridor, vide.
Il était parti comme il lui était apparu. Sans qu'elle le souhaite.
Secouant son visage, peu étonnée, mais néanmoins blessée par son comportement - qu'elle avait provoqué - elle attrapa la poignée de la porte et l'entrouvrit afin de s'engouffrer à l'intérieur de son appartement. Retirant ses chaussures ainsi que sa veste qu'elle accrocha aux porte-manteaux sur le mur, elle referma la porte dans son dos.
La vision plongée dans l'obscurité, elle traversa les quelques mètres qui la séparait de la salle de bain et ouvrit la porte avant d'appuyer sur le seul interrupteur dont la pièce disposait. L'ampoule au plafond l'aveugla quelques secondes alors qu'elle se rapprocha du miroir accroché au-dessus du lavabo et qu'elle scruta les cernes sous ses iris émeraude.
Un soupir s'échappa de son être fatigué.
Juste une petite douche et elle pourrait enfin s'évanouir sur son canapé.
Ouvrant le placard en dessous du lavabo elle attrapa une petite boite bleue et ingurgita l'un des nombreux cachets que celle-ci renfermait. Redéposant le paquet là où elle l'avait trouvé, elle retira ses vêtements et se dirigea vers la baignoire afin de prendre une douche des plus méritées. Le silence se volatilisa au moment même où l'eau chaude percuta son visage et la fonte à ses pieds. Son corps sembla s'engourdir et le temps s'arrêter alors que, le front déposé sur l'épaisse vitre de la baignoire, ses pensées se dissipèrent.
Plusieurs souvenirs qu'elle aurait aimé ne jamais revoir se présentèrent à ses paupières closes. Le jet d'eau chaude sur son visage se retira peu à peu jusqu'à se faire remplacer par une pluie fine, glacée. S'en suivirent les larmes et la soudaine disparition de la lueur verte sur ses mains.
Son attention accroupie, ensanglantée, se déposa sur le corps efféminé, inerte, à la chevelure blonde allongée face contre terre. Les yeux humides et grands ouverts, sa mâchoire se contracta. Ses poings, reprirent leur couleur d'origine et s'agrippèrent de toute leur force à son pantalon. Un hurlement se présenta à l'embrasure de ses lèvres, mais, ne laissant échapper qu'un souffle bruyant et sec, il lui resta en travers de la gorge.
S'aidant de la paume de ses mains vacillantes pour se relever de la boue dans laquelle elle pataugeait, elle en profita pour récupérer le kunai à ses pieds. Son regard examina aussitôt et de manière détachée la cinquantaine de corps allongés dans la boue qui parsemait l'avenue.
Une suffocation ainsi qu'une respiration haletante attirèrent son attention. Son visage impassible se tourna vers le gilet marron à une dizaine de mètres, qui rampait dans la boue.
Enjambant les gilets verts, sans vie, elle s'arrêta devant l'homme, continuant de lutter pour sa survie et, d'un mouvement las de sa jambe droite, le retourna sur son dos, le forçant ainsi à l'observer. L'homme jeta alors un air terrifié vers les nombreuses tâches d'hémoglobine qui recouvraient son visage adolescent.
- P-p-pitié, j-je ne voulais p-pas, o-on m'a f-forcé, j-j…
Les supplications s'estompèrent brutalement alors qu'elle se laissa tomber à califourchon sur son torse à moitié calciné et qu'elle plaça le kunai sur sa trachée.
Relevant ses iris émeraudes vers les cieux, elle inspira profondément.
- J-j'ai une famille, p-pitié…
Ses paroles ramenèrent sa vision troublée d'un voile humide et salé vers la terre ferme afin d'observer la chevelure blonde allongée au milieu de la rue, la respiration aux arrêts.
« Une famille… »
Sans même regarder les pupilles suppliantes et remplies de larmes qu'elle surplombait, son bras droit se balança de manière brutale et horizontale vers l'autre côté de la rue, amenant dans son sillage une trainée écarlate qui se mélangea à la boue et aux cadavres. Sa main gauche, épuisée, se positionna sur la bouche de l'homme, réduisant au silence ses étouffements. La tête abaissée, ses cheveux rose bonbon trempés et ruisselants, elle laissa la bruine couvrir son indifférence alors que les débattements sous son poids s'estompèrent peu à peu.
- Je… vais me faire… un plaisir…
Sans bouger son visage, ses iris se déplacèrent vers l'autre voix suffocante à quelques mètres sur sa gauche. S'aidant du torse de sa victime qu'elle chevauchait toujours, elle se releva et déplaça son corps flageolant vers la nuisance sonore.
- À observer… ton village… brûler…
S'arrêtant devant celle-ci, elle observa l'homme à la tête du groupe qui les avait attaqués par surprise. Celui ayant donné l'ordre d'ôter la vie de ses camarades, ses amis.
Celui l'ayant trainé dans la boue.
Une haine incommensurable se répandit aussitôt à l'intérieur de ses phalanges qui compressèrent un peu plus le kunai tremblotant dans sa main droite.
Reniflant son chagrin, elle essuya les larmes qui s'écoulèrent sur ses joues écarlates d'un revers de manche trempée. Elle attarda ensuite son attention sur les nombreuses plaies ouvertes et le gilet déchiré de l'homme, alors que les étouffements de celui-ci redoublèrent, laissant un filet de sang s'échapper d'entre ses dents serrées et rougeâtres.
Le regard vitreux et ne parvenant même pas à savoir où elle se trouvait, il ouvrit la bouche en manquant de s'étouffer.
- T'attends… quoi ? Que je te… donne ma… permission… salope ?
Levant son pied au-dessus de ce qui restait de la combativité dérisoire de l'homme, elle le déposa délicatement sur la plaie béante en son bas ventre avant de mettre une partie de son poids dessus. Un hurlement de douleur se répandit dans le village désert, réveillant les débattements à ses pieds.
D'un mouvement presque invisible à l'œil nu, elle balança le kunai qu'elle maintenait toujours entre ses phalanges compressées vers la poigne qui tenta d'agripper sa cheville.
L'acier aiguisé perfora sans mal la chair et les nerfs de la main de l'homme avant de se planter dans un bruit sourd dans son abdomen, lui arrachant un énième grognement agonisant.
Fermant les paupières un court instant, elle se délecta du son, parvenant le temps d'une inspiration à effacer de ses souvenirs les hurlements encore tièdes de ses amis face contre terre.
Elle avait échoué. Elle n'avait pas réussi à les sauver.
Son regard se déplaça sur les gilets verts afin de les observer et de mémoriser leur visage, de se souvenir de son échec, avant de dévisager une dernière fois la chevelure blonde de l'autre côté de la rue.
Elle ne l'avait pas sauvé.
Secouant vigoureusement sa tête, elle tourna le robinet fixé à même le carrelage bleu marine et laissa l'eau froide prendre rapidement le dessus sur son sauna improvisé.
Les pensées givrées et stoppant finalement l'écoulement de l'eau après une longue minute sans bouger, elle ouvrit la vitre de la baignoire afin de quitter la fonte glacée à ses pieds.
S'il y avait bien une chose qu'elle détestait par-dessus tous ces derniers temps, c'était de prendre une douche trop longue, trop chaude.
Mais pourtant et malgré le fait qu'elle se l'interdisait, elle ne parvenait pas à échapper à ce caprice.
Attrapant l'une des serviettes blanches à l'intérieur du meuble sous le lavabo, elle se sécha les cheveux et le corps avant d'enrouler le tissu autour de sa poitrine.
Au plus elle restait sous l'eau brûlante, à la fois réconfortante et apaisante, au plus ses réflexions, aussi absurdes que douloureuses, lui faisaient remonter des souvenirs qu'elle voulait oublier. Qu'elle souhaitait changer. Et il lui était impossible d'y échapper.
À croire qu'elle aimait se faire souffrir.
Quittant la vapeur ambiante en prenant soin d'éteindre la lumière de la salle de bain dans son dos, elle arpenta le couloir plongé dans la pénombre de son appartement. Laissant le bout de ses doigts effleuraient le placo qui amenait à la pièce dont elle s'éloignait, elle marcha ensuite sans un bruit au travers des filaments de lumière de la lune qui passaient au travers des volets entrouverts de la cuisine.
Sa main droite s'arrêta aux abords de l'ouverture du mur alors que le son caractéristique d'un interrupteur se fit entendre.
La cuisine s'illumina et fit aussitôt disparaitre la lumière extérieure en éclairant quelque peu le salon grand ouvert et la porte de sa chambre. Traversant le carrelage glacé le temps d'ébouriffer ses cheveux humides, elle ouvrit le réfrigérateur afin de se pencher à l'intérieur et d'attraper le saladier contenant le repas qu'elle avait mangé la veille.
Ainsi que le jour ayant précédé celui-ci… et sûrement le reste de la semaine passée.
Souriant légèrement à cette pensée qui ne la dérangeait nullement, étant donné qu'elle faisait cela le plus clair de son temps, elle referma le frigo et fit glisser le saladier sur le comptoir en marbre qui faisait l'angle de la pièce. Accompagnant sa salade et ses tomates qui s'arrêtèrent juste en dessous de l'un des nombreux meubles suspendus, elle se hissa sur la pointe de ses pieds afin d'en ouvrir le contenu.
Mais alors que ses doigts tièdes se déposèrent doucement sur l'une des assiettes froides que renfermait le meuble, une étrange sensation d'incertitude l'immobilisa dans son geste.
Son expression anxieuse se déposa alors sur le marbre vide et impeccablement nettoyer, faisant inévitablement naitre un rictus troublé en dessous de ses sourcils froncés.
Sa mémoire lui jouait-elle encore des tours ?
Ramenant ses talons contre le carrelage glacé de la cuisine, elle referma le placard et déposa l'assiette sur le comptoir dans un silence parfait, révélant ainsi le doute qu'elle ressentait. Son regard parcourut l'intégralité de la cuisine et s'arrêta sur la cafetière de l'autre côté du comptoir, ce qui, après de longues secondes d'immobilité, apaisa finalement son air troublé.
Pourtant, il était clair qu'elle s'en souvenait parfaitement.
Rapportant son attention sur son assiette, elle ouvrit le tiroir en dessous du comptoir et extirpa une fourchette avant de refermer le compartiment sous le tintement des nombreux couverts.
Elle aurait pu oublier le fait qu'elle n'avait pas jeté le paquet de biscuit d'Akamaru. Après tout, elle le faisait souvent. Mais jamais elle n'aurait pu oublier son café. Ce même café qu'elle n'avait pas bu et qui avait indirectement engendré la seconde discussion de son étrange journée.
Du coin de l'œil, elle observa de nouveau la cafetière dans son dos.
Sans qu'elle ne sache pourquoi et tout comme le paquet de gâteaux qu'elle n'avait pas jeté en partant la veille, la tasse de café avait disparu de la cafetière.
Braquant plus par réflexe qu'autre chose son regard sur l'assortiment de couteaux présents à côté de l'évier elle… pouffa finalement de rire avant de secouer son visage.
Décidément, elle regardait beaucoup trop de films édulcorés, elle oubliait presque le fait qu'elle n'était pas l'une de ces protagonistes à moitié décérébrées.
Un second sourire ainsi que léger gloussement déchirèrent les traits du son visage amusé de la situation.
Du moins et pour l'instant, elle ne l'était pas entièrement.
De tous les appartements de ce tout nouveau quartier huppé pouvant être sujet aux cambriolages, il avait fallu que ce soit le sien.
Un troisième sourire consécutif se forma sous ses yeux plissaient.
Était-ce devenu à la mode de faire le ménage avant de poignarder froidement quelqu'un dans son dos ?
Elle devait avouer que son comportement était en grande partie la cause de ses problèmes récents, cela elle ne pouvait le nier, mais elle devait aussi avouer qu'aujourd'hui sa chance frôlait le néant. Tout semblait s'enchaîner sur elle sans réelle logique.
Passant sa langue sur ses lèvres humides n'attendant que de dévorer les légumes présents sous ses narines s'en délectant, un souffle las s'échappa d'entre celles-ci.
Avait-elle une infime chance d'éviter le chapitre final de cet éveil n'en finissant pas ?
- J'ai, une fois de plus, oublié de fermer la porte à clé, tu as une chance de t'en sortir si tu cours assez vite, saisie-là.
Piquant à l'aide de sa fourchette une tranche de tomate qu'elle apporta à sa bouche, elle laissa planer ses paroles quelques secondes en mâchant la texture juteuse sans, qu'étonnamment, aucune course effrénée ne se fasse entendre. Ce qui ne manqua pas d'élever pour la seconde fois ses sourcils étonnés.
Maintenant qu'elle y réfléchissait, elle ne ressentait absolument personne dans l'appartement. Et aux vues de sa dernière conversation avec l'Uchiha, il était clair qu'il ne se trouvait pas chez elle.
Alors… avait-elle vu faux ? Était-elle finalement devenue aussi stupide que ces fictions dont elle se moquait ? Avait-elle vraiment préparé un café ?
D'un mouvement flegmatique, elle piqua de nouveau dans le saladier afin de se servir son repas dans un silence presque parfait. Seuls ses coups de fourchette et les gouttes d'eau tombant de sa chevelure humide sur le carrelage immaculé dérangèrent un court instant ses pensées.
Isolement, désintérêt, anxiété, faux souvenirs, comportement étrange…
Faire un diagnostic de soi-même était l'une des pires idées en soi, mais peut-être bien qu'elle était là, la réponse à toutes ses réflexions, la réponse à son comportement qu'elle ne parvenait pas à contrôler et parfois même à comprendre.
La schizophrénie, à l'aspect plus ou moins marquant, était une maladie du cerveau répandue chez bon nombre de shinobis. Une psychose qui avait vu ses cas se démultiplier et même s'aggraver à la fin de la quatrième Grande Guerre.
Déposant le saladier en ayant terminé de se servir, elle s'empara de l'assiette pleine et se retourna finalement vers la grande ouverture de son salon, l'esprit vagabond.
Peut-être bien qu'elle n'était pas aussi forte qu'elle aimait le prétendre. Peut-être bien que ce qu'elle avait laissé derrière elle l'avait atteint plus qu'elle ne voulait le…
Tout le cheminement de ses réflexions se brisa en l'espace d'un clignement d'yeux et lui fit oublier la moindre de ses pensées… puis son sursaut se manifesta.
Elle sursauta très peu, certes, mais elle sursauta néanmoins, faisant malgré elle tomber la fourchette déposée sur son assiette qui tinta sa crainte dans plusieurs rebonds sur le carrelage.
Debout, à moins d'un mètre d'elle sous la lumière des ampoules incrustées de la cuisine, les bras le long de son corps et parfaitement stoïque, le masque blanc, légèrement penché sur le côté, semblait la dévisager.
Elle déposa machinalement la paume de sa main sur l'orchestre que produisait sa cage thoracique et tâcha de ne pas lâcher l'assiette flageolante dans sa main gauche. Elle jeta ensuite un regard mauvais au visage blafard au centre de la pièce.
Un air satisfait se mélangea à ses dents serrées et ses yeux écarquillés continuant de fusiller la personne à la carrure masculine à moins de deux mètres d'elle.
Un sourire déformé qui la rassura quelque peu.
Elle n'était pas folle. Ou du moins, elle ne l'était pas autant que l'expression de son visage semblait décrire en cet instant.
Avec parcimonie, son sourire se détériorera à chaque seconde qui l'éloigna de son coup de frayeur, avant de finalement se faire entièrement remplacer par une expression mêlant l'incompréhension et l'envie de meurtre.
- Il n'y a pas de porte dans votre putain de quartier !?
Le début de sa question fut calme, mais la fin pointa vers l'hystérie, exposant la colère qu'elle essayait d'étouffer.
Il s'agissait là de la seconde fois en l'espace de deux heures.
En excluant cette nuit des plus… exténuantes, elle ne se souvenait pas de la dernière fois qu'elle avait été prise au dépourvu.
Les yeux plissés, elle dévisagea son interlocuteur muet.
- Vous vous êtes passé le mot ? Celui qui stipule que vous pouvez vous glisser derrière moi comme bon vous semble ?
Soufflant un bon coup afin de faire reprendre un rythme normal à son cœur et sa respiration, elle déposa son assiette sur le comptoir et accola son bassin contre le marbre avant de remonter de sa seule main libre la serviette contre sa poitrine.
Le silence qui suivit à la suite de sa phrase ambiguë ne fit que décupler la gêne sur ses joues… ainsi que raffermir les phalanges de son poing droit, ressentant étrangement un manque de contact osseux.
- Comment se porte mon petit frère ?
Avalant sa salive de travers et manquant de s'étouffer, elle examina la tenue des forces spéciales à moins d'un mètre d'elle.
Une énième question qui resterait sans réponse.
- Qu'est-ce que tu viens foutre dans mon appartement à 2h du matin au juste ?
La peur qu'elle avait ressentie avait achevé ce qui restait de sa bonne humeur, rendant sa voix plus revêche qu'elle ne l'avait voulu. Mais elle ne s'en excusa nullement, que ce soit dans son regard toujours aussi fusillant ou sa posture agacée.
Tout ce qu'elle désirait à ce moment précis était de s'endormir sur son canapé devant un énième film édulcoré, et d'oublier ne serait-ce qu'une demi-seconde la journée qu'elle venait de traverser, rien d'autre.
Ne pouvait-on pas la laisser tranquille, juste une seule putain de fois ?
Toujours debout au centre de la pièce, l'homme pointa du bout de ses doigts gantés l'une des nombreuses chaises en bois accolées à l'unique table de la cuisine.
Elle l'observa d'un mauvais œil avant d'acquiescer à sa demande silencieuse. Son expiration fatiguée fut accompagnée par le raclement de la chaise sur le carrelage.
Extériorisant un souffle tout aussi fatigué que le sien, il prit place sur le bois qui craqua sous son poids et retira son masque afin de laisser apparaitre l'exacte expression calme et maitre de soi-même qu'elle s'était imaginée depuis le début.
Celle qui faisait ressortir les traits fins de son visage imberbe et de ses pommettes creusées. Qui imprégnait sa posture et son aura extériorisant à la fois une quiétude et un détachement des plus exemplaire. Cette même expression qu'elle avait eu l'occasion d'observer durant plus de six heures dans une salle blanche et qui, malheureusement pour elle dans cet instant de fatigue, n'arrivait plus à le duper.
- Quand est-ce qu'elles sont réapparues ?
Sa question brisa le silence qui suivit la dépose du masque sur la table et n'eut que pour seule réponse le relèvement d'un sourcil interrogateur sur le visage de l'homme accoudé à celle-ci.
Face à l'incompréhension qu'elle savait simulée, elle réitéra sa question.
- Les douleurs, depuis combien de temps sont-elles revenues ?
Surpris sans pour autant l'extérioriser, il laissa apparaitre un léger sourire.
- Neuf jours.
Ses yeux émeraude s'écarquillèrent sous la surprise.
Croisant les bras sous sa poitrine, encore plus énervée qu'elle ne l'était déjà, elle toisa les iris noir encre, espérant y voir une forme de moquerie. Mais il n'en était rien, il lui disait la pure vérité.
Était-ce la mort qu'il recherchait ?
- Pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour venir me voir ?
Le sourire sur le visage de l'homme se rétracta afin de la dévisager. Il l'observa d'un air détaché, comme si cette conversation, concernant son état de santé, n'avait guère d'importance à ses yeux.
- Je reviens tout juste d'Iwa.
Elle voulut le dévisager à son tour afin de lui faire comprendre qu'elle n'était pas d'humeur à plaisanter. Mais le flegme qu'il lui renvoya lui rappela que la plaisanterie n'était pas dans ses habitudes.
Ce qui ne fit qu'agrémenter l'éruption à venir de ses émotions.
Déposant ses mains sur l'extrémité du comptoir dans son dos, et se surprenant elle-même, elle parvint à ne pas retranscrire ce qu'elle ressentit dans le timbre de sa voix.
- Tu n'écoutais pas lorsque je t'ai dit de prendre au minimum six mois de repos ?
Le coude droit déposé sur la table en bois où sa main encerclait toujours le masque blanc, il la fixa sans ciller.
- J'écoutais.
Alors que le marbre se fissura légèrement sous la pression de sa main gauche, elle retira, dans un commun accord avec son balai et son portemonnaie, ses phalanges du comptoir et s'abaissa fin de récupérer la fourchette à même le sol.
Se retournant tout en se levant, elle jeta négligemment ce qui restait de son repas dans le saladier – soit tout – et ouvrit le robinet de l'évier sur sa droite.
Nettoyant frénétiquement sa fourchette et son assiette, elle inspira profondément.
- Je te conseille le docteur Tanaka. Elle travaille à Teiboku au sud de la ville de Shusuka, c'est une excellente cardiologue.
Finissant d'essorer son assiette en refermant le robinet, elle attrapa le saladier et se dirigea vers le réfrigérateur.
- Vu les moyens dont tu disposes, je suis sûre qu'elle aura la patience de soigner quelqu'un d'aussi stupide.
La chose qui l'énerva un peu plus fut le fait qu'il ne lui répondit pas. Au lieu de cela, il se contenta d'observer ses déplacements, comme s'il attendait que son calme revienne, que le peu d'adrénaline qu'avaient généré ses paroles se dissipe, comme s'il savait exactement comment se comporter en sa présence. Puis, alors qu'elle se déplaça dans son dos afin de rejoindre le salon, lui signifiant très clairement le fait qu'il connaissait la sortie, il se décida à ouvrir une nouvelle fois la bouche sous un silence pesant.
- Je m'excuse de ne pas avoir respecté tes mots.
Fixant son reflet à moitié dénudé sur la baie vitrée du salon, elle se laissa tomber sur le cuir rigide du canapé qui crissa sous son poids.
Un instant plus tard, la lumière de la télévision illumina ses iris et se refléta sur la vitre de la cuisine tandis qu'un flot de paroles incessant d'une émission télévisée se répandit dans l'appartement.
- Je suis venu ici pour te parler, pas pour me faire soigner, mais si tu le souhaites, je peux te laisser tranquille.
Malgré le fait que sa voix fut moins forte que celle de la télévision, elle l'avait parfaitement entendu, pourtant, elle ne répondit pas, se morfondant un peu plus dans le sofa. Dos à elle sur la chaise de la cuisine, il amorça alors un mouvement afin de se diriger vers le couloir sur sa droite, mais il se stoppa dans son geste lorsque le son de la télévision se fit de moins en moins bruyant, jusqu'à presque ne plus se faire entendre.
Se mettant à observer sur le reflet de la vitre la serviette blanche allongée sur le canapé, continuant d'appuyer sur la télécommande, il rabattit son dos sur le dossier de la chaise.
- Je me suis assuré de mettre sous silence ton appartement, j'espère que tu ne m'en veux pas. Ce que je vais te révéler va te mettre en danger, toi, tes proches, et tous ceux que tu connais. Si tu ne veux pas te mettre dans cette position, je peux le comprendre.
Continuant d'appuyer sur l'un des nombreux boutons de la télécommande, elle scruta sans la moindre attention les images luminescentes qui défilaient de l'autre côté de la pièce.
Était-ce là le bouquet garni de cette nuit insolite ? Le moment où les murs allaient tomber et qu'une dizaine de caméras allaient se braquer sur un public extasié, applaudissant le court métrage auquel ils venaient d'assister ?
Se frottant les cernes sur son visage livide, elle détourna son regard vers l'homme assis dans sa cuisine, dos à son être décontenancé.
Toute forme de fatigue quitta instantanément ses pensées.
Il avait déposé des sceaux à l'intérieur même de son appartement et elle ne les avait pas ressentis en les traversant.
Quel fossé y'avait-il entre elle et cette fratrie ?
Elle pensa à ses parents, dormant paisiblement à l'autre bout du village à l'heure qu'il était, à sa famille proche, ses oncles, tantes, cousins et cousines, ainsi qu'à Shikamaru, devant certainement élaborer une énième stratégie de go en veillant au sommeil de sa filleule. À Shino, son équipier, son ami de toujours, devant collecter elle ne savait quel insecte dans les oasis et étendues désertiques du Vent. Elle pensa ensuite à Hana et son mari ainsi qu'au mastodonte blanc vagabondant dans le jardin des ceux-ci.
Puis elle pensa au petit frère de l'homme assis dans sa cuisine.
Ce qui la fit légèrement sourire. Car entre toutes les personnes qui lui étaient venues à l'esprit en cet instant de doute, il était certainement celui ayant le moins besoin de sa protection, on pouvait même dire que le contraire était plus probable.
Elle ne répondit pas, laissant le silence le faire à sa place. Ce qui fit comprendre au frère ainé qu'il pouvait poursuivre.
- Tu as dû entendre parler des rumeurs concernant la disparition d'un membre de mon clan.
« Shisui. »
