Taille chapitre : 27000 mots.
Deux océans
«
Perché sur l'immense branche d'un chêne, une jambe ballante dans le vide et l'autre rabattue sur le carnet qu'il maintenait entre ses mains, il déposa son stylo sur le papier vierge.
- Vous avez tenu parole, vous êtes revenu, s'exclama la jeune femme à chaudes larmes, les mains croisées sous son visage larmoyant, prêchant le visage agenouillé devant elle.
- Avez-vous douté que je revienne, Himiko-chan ? lui demanda, d'un timbre mielleux, le visage abaissé.
- Jamais. J'ai toujours cru en votre retour.
S'avançant vers lui, elle fit glisser ses phalanges en dessous de son menton, forçant son attention.
- Relève-toi, Keisuke-kun, et ne m'appelle plus de la sorte. On s'était fait une promesse, l'aurais-tu oublié ?
Accompagné d'un regard enfiévré Keisuke se releva et contempla l'ange habillé de son kimono blanc. Il lui céda alors un rictus qu'il n'avait pas extériorisé depuis plusieurs années.
Un sourire.
- Je ne l'ai pas oublié, ma reine.
- Je ne suis plus ta reine, désormais, je serai ta femme.
Détachant son attention du carnet en laissant un air pervers déformer ses traits jusqu'alors concentrés sur le papier, il plongea sa main à l'intérieur de sa fine veste verte et son hoari rouge et en extirpa des jumelles dernier cri.
Sans se faire attendre et en bavant légèrement, il déplaça l'objet sur son champ de vision et scruta, à plus d'une centaine de mètres de sa position illicite, la vapeur des célèbres sources chaudes de Nagoya, l'une des plus grandes villes du territoire du Feu, au sud de celui-ci.
- Oh oh oh ! En voilà de belles montagnes escarpées.
Continuant de jouer à l'alpiniste durant de longues minutes, il quitta finalement des yeux les paires de montagnes rebondissantes et disproportionnées afin de se replonger dans ses écrits.
D'un mouvement ferme, Keisuke glissa sa main sur l'échine de sa reine et plaqua avec force son énorme poitrine contre son torse saillant.
- À partir de ce jour, je serai tien et tu seras mienne, Himiko-chan.
Rougissant au possible et ayant du mal à respirer tant sa poitrine était compressée, la jeune reine ne put que détourner son expression honteuse et resserrer son entrejambe trempé.
- K-k-Keisuke-kun…
- J-j-Jiraiya-sama !
Complètement plongé dans son écrit érotique et s'apprêtant à entrer dans ce qui allait être l'apothéose de deux cents pages d'attente, la surprise d'entendre le hurlement son nom en contrebas ne put que lui écarquiller ses iris noir avant de lui faire perdre l'équilibre de son perchoir.
Alors que ses longs cheveux blancs virevoltaient au gré de sa chute d'une dizaine de mètres de hauteur, il balança sa main dans le vide devant lui, espérant, dans une tentative inespérée, y agripper son inspiration. « Himiko… chan ! »
Sa rencontre avec le sol souleva un nuage de poussière qui, laissant apparaitre son bras toujours tendu vers la cime du chêne, se dissipa aussi vite que ses idées disproportionnées.
- J-jiraiya-sama !
Détournant avec haine son regard vers le hurlement de son nom, il observa, les yeux grands ouverts, le batracien jaune de petite taille, debout et essoufflé, les deux pattes avant respectueusement collées dans sa direction.
- Désolé de vous int…
- Oi… Gamasuichi, l'interpella-t-il, toujours allongé dans la poussière. « Sais-tu seulement ce que tu viens de faire ? » s'éleva son ton furieux maintenant assis sur la terre ferme.
Pointant du doigt le mammifère, il laissa alors éclater sa colère.
- Tu viens de briser le rêve de millions d'hommes à travers la péninsule, sais-tu comment cela est difficile d'atteindre cette inspira…
- Excusez-moi, mais je n'ai pas le temps d'écouter votre charabia, le coupa à sa tour le dénommé Gamasuichi, continuant de reprendre son souffle.
Rabaissant son bras accusateur alors que la voix du batracien s'estompa, il empoigna fermement l'épais pantalon vert au niveau de ses genoux en tailleur et jeta un regard empli de haine à son jeune interlocuteur.
- Ça a intérêt à être important sinon je te…
- Je viens au sujet de l'accouchement.
D'une simple phrase, sortant de son gosier au beau milieu de l'immense forêt, le crapaud parvint à immédiatement calmer ses ardeurs, lui faisant oublier tout ce qu'il venait de se passer et lui arrachant même un sourire enjoué.
La joie qu'il ressentit lui en plissa les yeux, lui ôtant quelque peu la vue de son fidèle messager.
- Il fallait le dire plus tôt. C'est lui qui t'envoie ? demanda-t-il en laissant une mine curieuse rouvrir son regard. « C'est deux semaines avant la date annoncée… mais qu'importe. » ajouta-t-il en frappant d'une main fermée la paume de l'autre.
- Dis-moi qu'il a les yeux de sa mère. Je crains qu'il n'ait jamais de succès auprès des femmes s'il tire de son père.
Le sourire ornant son visage se dissipa peu à peu avant de complètement disparaitre tandis qu'il observa l'air attristé du crapaud. Les joues jaunes de celui-ci, se gonflant au gré de sa respiration saccadée, ne lui laissèrent guère de doute quant à la moindre de ses pensées, lui retirant toute gaieté.
Dans un dernier espoir d'avoir faux, il laissa le champ libre à une forme d'impassibilité qui se répandit sur son expression.
- Oi, Gamasuichi, pourquoi tu tires cette tête ?
[…]
Les guettas rouges claquèrent sur le bois quinquagénaire et s'arrêtèrent aux abords de l'immense muraille.
S'asseyant sur la bordure en laissant ses jambes tomber dans les quarante mètres de vide de la palissade, il observa le village endormi, endeuillé, respectant un couvre-feu et se remettant d'une lourde débâcle.
Son attention se perdit, à des kilomètres de sa position surélevée, dans la contemplation du quatrième visage sculpté dans la roche qui surplombait le village et le mur sur lequel il était perché.
- Que s'est-il passé, gamin ?
Un soupir s'échappa de son être sans réponse.
Si, deux mois auparavant, lorsqu'il était reparti sur les routes, on lui avait dit que ce serait la dernière fois qu'il partagerait un repas avec eux, la dernière fois qu'il observerait leurs airs amoureux, il n'y aurait pas cru. Il se serait même moqué de cette affabulation.
Pourtant, l'un des plus grands et valeureux shinobis qu'il lui avait été donné de rencontrer, de former, ainsi que sa femme, l'une des plus redoutables et aimantes kunoichis de cette péninsule, étaient morts. Ensemble, en même temps.
En une seule nuit.
Ce qui aurait dû être le plus beau jour de leur vie s'était transformé en leur dernier.
Cette morbide histoire aurait pu s'arrêter là. Une nuit tragique. Un sacrifice ultime permettant au village de prospérer et mettant un terme à l'offensive d'un prédateur mythique. Mais, comme tout bon scénario catastrophe, il fallait bien en ajouter une couche.
Ajouter une part d'incompréhension.
Relevant son expression maussade du village plongé dans un quasi noir complet, il la déposa sur le troisième visage d'une vingtaine de mètres de diamètre, lui aussi sculpté à même la montagne et qui surplombait un immense palais écarlate.
En l'espace d'une seule nuit, les deux figures emblématiques de la Feuille avaient perdu la vie.
Si les corps du quatrième du nom et de sa femme avaient été retrouvés non loin du champ de bataille les ayant opposés au démon, ceux du troisième du nom et de son unité étaient, en revanche et à ce jour, toujours portés disparus.
Et, en omettant l'utopique possibilité qu'ils soient encore en vie, il s'agissait là, seulement une année après la fin de la troisième Grande Guerre et la trêve arbitraire qui l'avait suivie, du pire scénario possible et imaginable.
Lorsqu'une situation telle que celle-ci se produisait, lorsque les évènements s'enchainaient sans raison, sans explications, il fallait toujours se poser la bonne question et, pour ce scénario précis, elle était aussi simple à concevoir que la prochaine décennie qui se profilait à l'horizon.
À qui la disparition des deux plus grands porteurs de la volonté du feu, des représentants de l'apprentissage des deux Senju, profitait-elle le plus ?
Pour la seconde fois, un soupir s'échappa de son être mais, cette fois-ci, il avait trouvé réponse à sa question.
Ajustant l'énorme rouleau rouge et blanc qu'il transportait dans son dos, il déposa l'intérieur de ses mains sur le rebord de la muraille et, l'instant d'après, se laissa tomber dans l'enceinte du village. La friction de sa chute avec l'air intensifia le vrombissement dans ses tympans avant qu'il ne finisse par se réceptionner sur le toit en béton d'un large bâtiment.
Réitérant son geste, il enjamba la balustrade de l'immeuble et se jeta une nouvelle fois dans le vide en contrebas afin de poser pied à terre. Ses guettas s'enfoncèrent légèrement dans le sol tandis qu'il débuta ce qu'il savait être sa dernière errance dans ce village qui l'avait vu naitre.
Il sillonna durant de longues minutes les rues vides ainsi que les débris accidentés ayant parcouru plusieurs centaines de mètres, avant de s'arrêter au beau milieu d'une allée délabrée, uniquement éclairée par la demi-lune dans le ciel étoilé.
Comment cette naissance avait-elle pu dégénérer à ce point ?
S'agenouillant dans un cratère possédant une forme étrange, s'apparentant au passage d'un gargantuesque animal, il déposa le bout de ses phalanges sur le sol tassé et, comparant la profondeur de l'empreinte à toutes celles qu'il venait de croiser, une seule conclusion se présenta à son esprit analytique.
Il ne s'était pas libéré naturellement. Il avait été invoqué, ici même.
Son attention vagabonda quelques instants sur les habitations environnantes, complètement éventrées, voire détruites, avant de s'arrêter sur les entailles datant de plusieurs jours et s'enfonçant, pour les plus grandes d'entre elles, à plus de cinq mètres de profondeur, à même le bois, béton, et sol.
Comment ? Qui aurait pu être capable d'une telle prouesse ? Qui aurait pu être au courant de l'accouchement ?
Se relevant, il jeta son dévolu sur la partie nord-ouest du village, très peu visible depuis sa perte d'altitude. L'un des rares endroits où de la lumière se reflétait sur la montagne Hokage, l'un des rares quartiers ne respectait pas le couvre-feu et l'autorité que représentaient les visages de pierre qui les surveillaient.
Laissant ses suppositions derrière lui, il reprit sa marche taciturne en observant cette fois-ci, au-delà des restes des habitations qui l'entouraient, les deux premiers visages dominant en tout point leurs successeurs.
Les deux Senju qui avaient entrainé toute cette histoire.
Ayant, avec entrain, parsemé des idéaux aux générations futures, aux hommes et femmes qu'ils avaient formés, jusqu'à l'atteindre à son plus jeune âge. Et qui, en retour de cet apprentissage qu'il avait reçu, avait passé le flambeau de leur volonté à la génération l'ayant succédé, pour, au final, arriver à ce résultat.
Inspirant profondément, il s'arrêta devant les immenses portes en bois du palais écarlates.
Des générations d'enfilades d'idéaux ancestraux pour les voir se faire bafouer en une seule nuit et laisser le village entre des mains et des pensées souillant ce qu'ils avaient bâti.
C'était triste à voir.
D'un simple bond, il se propulsa par-dessus le bois et les murs en béton afin de se réceptionner devant l'entrée du bâtiment.
Ouvrant la porte sans même dénier frapper, il pénétra à l'intérieur de l'édifice plongé dans la pénombre et, parcourant un hall d'entrée en passant devant un accueil vide de toute considération, il monta les marches de l'immense escalier en colimaçon sous le bruit de ses guettas clamant son arrivée.
Peut-être bien que ceci était la réponse à sa véritable question. Peut-être bien que cette manière de voir les choses, de vivre, reposant sur un système prêchant la supériorité économique et militaire n'était, en soit, pas la marche à suivre.
Ce système n'apporterait jamais la paix, même s'il parvenait à unifier tout le monde.
L'étrange symbiose de couleur que généra la faible lumière de l'astre lunaire passant au travers des nombreuses vitres et se répercutant sur les murs beiges de l'enceinte, teintèrent ses pensées d'une sensation incomplète. Un vide à l'intérieur même de ses réflexions.
Un sentiment de trahison.
Gravissant la dernière marche et accompagné d'une main ferme, il s'empara de la poignée de l'une des nombreuses portes du corridor et s'engouffra à l'intérieur de la pièce ovale. Son attention se perdit un instant sur le bureau faisant face à l'entrée, où, disposé à même le bois, un tas de papier attendait le retour de son Hokage.
Il déposa ses airs mélancoliques sur les fenêtres qui suivaient les courbes du mur et qui donnaient une vue splendide sur le village endeuillé.
Quoi qu'il puisse arriver, quoi qu'il puisse se passer, ce système, ces villages, profitant aux plus forts et méprisant les plus faibles, finissaient toujours par engendrer des pensées radicales, chaotiques, prêtes à écraser toutes les personnes se mettant au travers de leur chemin afin de faire prospérer leur idéal.
Afin d'imposer, à leur manière, une paix durable.
Mais, pour avoir un vainqueur, il fallait un vaincu. Engendrant un cycle sans fin.
La mélancolie sur son visage se volatilisa en un instant, se faisant remplacer par une expression impassible et froide, alors qu'il examina le dos de l'homme, debout à côté de l'une des deux armoires de la pièce, observant, au travers de la seule fenêtre ouverte, le paysage que celle-ci lui offrait.
- Je me demandais quand tu allais faire ton apparition.
Sous les échos étouffés de la tirade de l'homme et laissant le son atypique de ses guettas en bois déclarer le mouvement de ses jambes, il se déplaça jusqu'aux abords du bureau rectangulaire et attrapa le petit cadre qui décorait le mobilier.
Restant durant de longues secondes à ne rien faire d'autre que de contempler les deux visages souriants sur le cliché, il se décida finalement à extraire la photographie.
- J'espérai te trouver ici, répliqua-t-il en déposant le cadre là où il l'avait trouvé.
Faisant glisser là photo à l'intérieur de sa fine veste verte et son hoari rouge, il observa l'homme qui se retourna dans sa direction et qui, habillé d'un kimono noir et blanc, lui céda, en retour de la même expression qu'il arborait, un air mélangeant à la fois de mépris et de l'admiration.
- Et que me vaut l'attention de l'un des trois grands Sannins ?
Abaissant légèrement son visage recouvert de cicatrices, l'homme, faisant une tête de moins et avoisinant la soixantaine, laissa son regard marron clair transpercer le sien, noir de haine.
- Je ne sais pas ce que tu as en tête, avoua-t-il d'une voix calme, à l'opposer de ce qu'extérioriser l'expression ancrée sur son visage. « Mais sache que tu ne mettras jamais la main dessus. »
Comme il s'y était attendu, la menace qu'il fit planer au-dessus de la tête de son interlocuteur ne lui fit ni chaud ni froid, bien au contraire, elle ne fut que l'instigatrice du léger sourire qu'il laissa transparaitre.
- Tu sembles convaincu par ce que tu avances, remarqua celui-ci d'un ton tout aussi monotone. « Ton honneur n'a donc que si peu d'importance à tes yeux ? »
Se déplaçant lentement de l'autre côté du bureau et accompagné d'une autre question lui brûlant les lèvres, l'homme, sous les légers mouvements de ses cheveux noirs, rapporta son regard sur son mètre quatre-vingt-dix.
- Une vie de déserteur, est-ce vraiment ce que tu désires ?
Il sut, avant même de répondre, qu'il allait tomber dans son jeu. Un loisir n'ayant que pour unique but de l'écarter de son chemin, de ce village.
Pourtant et comme s'il n'avait attendu que cela, il ne fit rien transparaitre et, d'un timbre de voix agressif, s'adonna à ce ludisme.
- Modère tes propos, tu n'es pas en mesure de me menacer, qu'importe le nombre de chiens que tu caches sous ta tunique.
Un long silence suivit sa réponse, durant lequel l'homme face à lui, immobile, ses mains disposées dans son dos, l'observa sans ciller, sans extérioriser la moindre émotion.
À croire que cela faisait longtemps que personne ne lui avait parlé de cette façon.
Pour la première fois depuis le début de leur échange, le sexagénaire laissa apparaitre une forme d'agacement.
- Par respect envers Hiruzen, pour qui j'éprouve un profond respect malgré tout ce que tu peux croire, je vais me montrer magnanime face à ton insolence, lui annonça-il en marquant un temps d'arrêt avant de reprendre la parole. « Si tu disparais de cette péninsule et tu ne remets jamais les pieds ici, il vivra. »
Ce fut à son tour de sourire. Un sourire qui fit réapparaitre l'air inexpressif de l'autre côté du bureau.
Ce qu'il venait de lui proposer reflétait quelque chose qu'il lui savait humiliant, et ce malgré sa posture droite et fière : il le craignait plus que ce qu'il laissait prétendre.
Mais le sourire qui ornait son visage trentenaire reflétait surtout l'obsolescence du compromis venant de lui être proposé.
D'une part car jamais il ne respecterait sa parole, l'enjeu était bien trop important pour laisser l'enfant vivre. Et d'une autre car pour faire un arrangement, il fallait être en mesure d'exécuter ce que l'on proposait.
Or ce n'était pas le cas.
Une ombre, se faufilant au travers de la fenêtre ouverte à sa droite, s'arrêta à vive allure devant le bureau avant de s'agenouiller devant la tunique blanche.
- Il a disparu.
Comme s'il s'agissait là d'une question de fierté, d'égo, et malgré ce que venait de dire son subordonné, l'homme lui faisant face continua de le dévisager et, d'un léger signe de tête, le masque immaculé agenouillé devant le bureau se retira aussi vite qu'il était arrivé. Alors seulement, et comprenant qu'il n'était rien d'autre qu'une pâle copie, l'homme ouvrit la bouche afin de transmettre son message à l'original.
- Je te retire, en ce jour, le titre de Sannin et de ninja. Tu seras, à compter de cet instant, considéré comme un traitre et déserteur du village. Tu seras pourchassé et traqué jour comme nuit, sans relâche. Cet enfant, tout comme toi, sera ennemi du Feu et ne sera jamais à l'abri, ne connaitra jamais la quiétude, et ce, jusqu'au jour de sa mort. »
L'expression ancrée sous sa longue chevelure blanche resta de marbre malgré les mots employés.
Comme il l'avait compris avant même d'entrer dans son jeu, l'air impassible de l'autre côté du bureau avait tout prévu depuis le début. Il avait su qu'il viendrait lui arracher l'enfant et, de la même manière, il avait su que son geste le retirerait de son chemin tout tracer.
Lui laissant la voie libre pour atteindre son but.
Comprenant, face au silence qui se résonna dans la pièce ovale, que les pouvoirs qui incombaient l'homme avaient terminé leur monologue, il se permit de répondre.
- Par respect envers mon maitre qui t'a toujours gardé à ses côtés, je ne vais pas faire couler ton sang aujourd'hui, Shimura Danzō. Mais, au nom de Kushina et Minato, je vais te promettre quelque chose, jura-t-il au milieu du bureau de son défunt élève.
- Peut-être qu'en cet instant tu penses avoir remporté une victoire., mais sache que tu viens de commettre la plus grosse erreur de ta vie, celle qui te conduira à ta perte. Souviens-toi de son visage. Lorsque tu te penseras invulnérable, tout puissant, et au sommet de cette péninsule, il sera là pour te faire comprendre le sens du mot déchéance. Il sera celui qui transformera tes rêves en cauchemars. Plus qu'un pays, plus qu'une guerre, il sera celui que tu craindras par-dessus tout. Profite bien de la place que vont t'offrir la peur et le malheur de ce village aux abois, tant que tu le peux encore. Pas aujourd'hui, ni demain, mais un jour l'erreur que tu viens de commettre réapparaitra sur ton chemin et, crois-moi sur parole, ce jour-là tu regretteras le fait de ne pas avoir attenté à sa vie lorsque tu le pouvais encore.
Son imposante présence d'un mètre quatre-vingt-dix se volatilisa dans un nuage de fumée, laissant ses pensées rejoindre son créateur se trouvant d'ores et déjà à des kilomètres du village gangréné.
Seul et restant immobile au milieu du bureau, Danzō observa les deux sourires sur la photographie dissiper l'éphémère fumée et tomber dans plusieurs balbutiements aléatoires, avant de se déposer délicatement à ses pieds.
D'un regard plissé, il observa alors le visage aux cheveux dorés, entamant ainsi ce qui venait tout juste de lui être conseillé.
[…]
Une mouche se déposa sur l'écorce orange d'un arbre millénaire et entama plusieurs mouvements abrupts et aléatoires. Avant même qu'elle ne puisse reprendre son envol, une langue la happa à l'intérieur du gosier d'une créature qui portait le camouflage du bois.
Plusieurs gazouillements s'élevèrent dans l'air frais, en coordination parfaite avec le hurlement d'un nourrisson qui plongea la faune qui entourait le caméléon dans un silence complet.
Attirant inévitablement ses yeux craintifs et rotatifs, le reptile observa la minuscule fenêtre d'une petite maison implantée dans un champignon rouge et géant. Une chevelure blanche se mouva à l'intérieur et se dirigea vers un berceau rafistolé où les pleurs s'estompèrent peu à peu, permettant aux oiseaux de piailler de nouveau.
Les iris azur tendirent leurs minuscules bras en direction de l'homme qui, légèrement courbé afin de ne pas toucher le plafond, laissa la dérisoire force du nouveau-né s'agripper à son index.
- Je sais que c'est beaucoup demandé, mais prenez soin de lui, s'il vous plait.
Deux petits crapauds, debout au beau milieu de l'habitation, observèrent le petit être humain d'une mine attendrie pour l'un, et d'un air accusateur pour l'autre.
- As-tu seulement conscience de ce que tu viens de faire gaki ?! vociféra le crapaud mâle aux cheveux blancs, habillé d'un tissu gris foncé qui recouvrait la totalité de son corps excepté sa petite tête verte.
Un coup, orchestré par sa femme à sa droite, revêtue à l'identique et plus petite de quelques centimètres que ses cheveux violets venaient équilibrer, fit immédiatement taire les lamentations du vieux crapaud.
- Ne t'en fais pas, nous le chérirons comme notre propre enfant, lui promit-elle.
Un sourire attristé se matérialisa sur le visage du trentenaire.
- Merci.
Les deux batraciens s'avancèrent à leur tour vers le berceau et observèrent d'un peu plus près le nourrisson. La voix fluette de la vieille batracienne s'éleva alors.
- Quand viendras-tu le récupérer ?
Soupirant, il détourna son attention sur la seule fenêtre de l'habitation et observa la flore multicolore.
- Quand cette histoire se sera calmée, quand il pourra vivre en sécurité à mes côtés.
S'avançant vers le berceau, le crapaud mâle croisa le regard dans le berceau. Un regard qu'il avait vu ici même des années auparavant. Les hurlements du nouveau-né reprirent de plus belle et, fermant les yeux, celui-ci relâcha la main qu'il s'était efforcé d'emprisonner.
Un second coup, sur l'arrière du crâne du vieux crapaud, résonna dans la pièce.
- Aïe ! Pas besoin de me frapper aussi fort vieille peau !
- Tu ne vois pas que tu lui fais peur vieux crouton ?!
Souriant face à la scène, il s'inclina en direction des deux ermites, surpris par son geste.
- Je dois y aller à présent, je le laisse entre vos mains.
Les deux batraciens s'observèrent un instant, avant de rapporter leur attention sur l'enfant.
- Nous l'éduquerons comme il se doit, comme l'auraient voulu ses parents.
»
Essoufflée, elle plaça le kunai le long de son poignet afin de parer le katana qui frappa sans ménagement sa protection acérée. Les étincelles que généra le choc des deux armes soulevèrent plusieurs jets de fumée éphémère au contact de l'interminable bruine et ne firent que décupler la rage sur son visage.
Esquivant une salve de shurikens visant ses points vitaux, elle balança son pied vers son assaillant et percuta son torse de plein fouet, l'envoyant valdinguer contre les charpentes d'une étable qui se teintèrent d'un rouge cramoisi dans un bruit sourd.
Continuant son avancée dans les ruelles étroites, enfumées, ainsi que les bâtiments en flamme, son regard s'éleva vers la pluie ainsi que le petit point noir effleurant les nuages ombrageux et dont, malgré la distance qui les séparait, la présence faisait naitre en elle une sorte de suffocation.
Sautant de manière coordonnée sur les murs de la ruelle plongée dans la pénombre, elle se réceptionna sur la toiture de l'une des nombreuses maisons environnantes.
Son attention se perdit une fraction de seconde sur les milliers de gilets marrons, beige, et verts qui s'affrontaient sans merci et à perte de vue sous l'averse, avant de se mettre à observer une nouvelle fois, la mâchoire contractée, l'entité dans le ciel orageux.
Se précipitant jusqu'aux abords de la toiture sur laquelle elle se trouvait en esquivant du mieux qu'elle put les échanges de coups et les projectiles se démultipliant, elle arma son poing qui se mit soudainement à dégager une lueur bleutée ainsi qu'une légère fumée.
Accompagnée d'un hurlement rageur, elle se jeta alors et de toutes ses forces dans l'avenue peuplée de gilet marron.
À peine le gant noir entourant les phalanges de son poing droit entra en contact avec la terre détrempée au milieu des troupes ennemies, que le chakra condensé qu'il renfermait se répandit instantanément dans le moindre centimètre carré de la rue.
L'instant d'après, un séisme de faible magnitude gronda sa fureur et fissura le sol dans un soulèvement de poussière qui se fractura en plusieurs dizaines de tonnes de roches et de gravats.
Sous les hurlements de terreur se faisant entendre dans les rangs de Tsuchi, les blocs de roches retombèrent sans sommation dans le cratère, finissant d'enterrer vivants les quelques survivants.
S'extirpant de la poussière qu'avait soulevé son offensive, elle se réceptionna dans la ruelle adjacente avant, d'une nouvelle fois, observer le ciel, un air mauvais dessiné sur sa respiration saccadée.
Dans un réflexe qu'elle ne contrôla que très peu, elle se balança sur le tas de corps sans vie à sa droite et observa l'énorme boule de feu d'une dizaine de mètres de diamètre parcourir la ruelle avant de rejoindre l'allée qu'elle avoisinait.
Elle contempla, impuissante, le katon terminait sa trajectoire dans la ruée d'une unité verte et les fondations d'une habitation en bois qui ne résistèrent pas une seule seconde.
Se relevant aussi rapidement qu'elle le put tandis que l'habitation s'effondra sur bon nombre de ses camarades dans la rue, ses yeux s'écarquillèrent de stupeur et observèrent la lame fendre l'air en direction de son inadvertance.
Attrapant le bras de l'un des cadavres qui pataugeait dans le bain de sang où elle était allongée, elle n'eut, à sa grande surprise, pas besoin de prier pour que le cubitus de la femme au gilet vert résiste à la lame aiguisée.
Une ombre aux cheveux noirs fumeux encaissa la force dérisoire du katana sur la petite lame qu'il maintenait dans son poing, avant de la découper comme du beurre et de trancher avec aisance la trachée de l'adolescent qui se vida de son sang dans un étouffement affolé.
Faisant quelques pas déséquilibrés, le gilet marron s'effondra contre le mur de la ruelle dans une trainée écarlate.
- Tu n'aurais pas vu mes élèves dans les environs ? lui demanda son sauveur, la trentaine et une clope au bec.
Tout comme elle l'avait fait plusieurs fois durant les secondes venant de s'écouler, il éleva son attention vers la bruine qui recouvrait le ciel. « J'ai un mauvais pressentiment. »
Se relevant en boitant légèrement, elle constata, accompagnée d'une grimace qui déchira la tension sur son visage, le kunai planté dans sa cuisse. L'adrénaline retombant peu à peu, elle comprit qu'elle s'était jetée dessus lors de son esquive.
La douleur lancinante se décupla au moment même où elle retira, les dents serrées et d'un coup sec, la lame profondément enfoncée dans sa chair.
- Je n'en ai aucune idée, répondit-elle sous la clarté absinthe qui se répandit dans la ruelle et sur sa jambe.
Le mensonge qui s'extirpa de ses lèvres ne passa pas inaperçu aux yeux de l'homme dos à sa honte.
Il s'agissait là d'un demi-mensonge.
Elle savait seulement où se trouvait le corps de l'un d'entre eux.
- Je vo…
Il s'arrêta net dans sa phrase et, sous son air surpris, ainsi que ceux de toutes les personnes à des kilomètres à la ronde, il éleva avec crainte son attention sur les cieux.
La pluie venait de s'arrêter.
Sous l'étrange accalmie et d'un geste lent, elle arrêta de se soigner et éleva à son tour son regard vers ce qu'elle pensait être une hallucination.
Le kunai venant de la lacérer devait être empoisonné, il n'y avait pas d'autres explications.
Pour la première fois depuis trois jours, les rayons du soleil fissurèrent les nuages et drapèrent de leur douce chaleur la désolation qu'ils avaient disséminée sur le champ de bataille, sur Doroppu.
Pour la première fois depuis trois jours et durant les secondes qui venaient de s'écouler, personne ne mourut.
Les quinze milles shinobis qui restaient et qui étaient étalés sur des kilomètres à la ronde observaient le ciel, complètement démunis.
Alors que l'homme face à elle allait s'exprimer à nouveau, leurs tympans se mirent à sifflet, leurs nez à se boucher, et leurs mâchoires à se contracter, comme si ils avaient soudainement été projetés dans une atmosphère hautement pressurisée.
L'instant d'après, une étrange pesanteur s'abattit sur leurs épaules, les immobilisant partiellement.
Les gravats, la poussière, les murs érigés, les boules ardentes, les rafales lacérantes et les pareidolies aqueuses, gravitant dans les airs et visibles depuis leur cachette, s'effondrèrent et se précipitèrent sans explication vers la terre ferme, engendrant des milliers d'explosions successives et annihilant des centaines de vie.
- Qu… que-ce qu…
La force redoubla et l'obligea à poser un genou dans la mare de sang.
Elle observa, impuissante, la plupart des hommes et femmes présents sur les toitures trempées, traverser les tuiles et les tôles qui ne résistèrent pas un instant à leur tout nouveau poids.
Des dizaines de bâtiments se mirent à grincer, chavirer, avant de s'écrouler dans un soulèvement de poussière, sous l'incompréhension générale.
Elle rapporta ses iris émeraudes vers l'homme venant de lui porter son aide et fut surprise de le voir allongé face contre terre devant elle.
La pesanteur qu'elle ressentait était bien plus forte qu'elle ne l'avait imaginé.
Le silence invraisemblable qui se manifesta dans cet affrontement opposant des milliers de vies ajouta une couche d'opacité et de surnaturel à cette étrange force.
Celle-ci gagna encore en intensité, la plaquant à son tour au sol dans une grimace énervée.
- Dis-leur… que… je suis… désolé…
Les pupilles mornes et dilatées, elle observa la cigarette encore allumée sur le sol détrempé à côté du visage de l'homme, utilisant ses dernières forces pour le tourner vers l'unique chance qu'elle représentait.
Ce fut à ce moment précis, où tous pensaient que le pire était derrière eux, que cette étrange pesanteur allait s'en aller, qu'une voix divine s'éleva sur la fourmilière agitée qu'ils représentaient, et que le cataclysme débuta.
Un grondement, émanant des entrailles de la Terre, engendra, à plus d'un kilomètre de leurs positions, une impulsion gargantuesque, faisant plusieurs fois la taille du village et englobant la partie sud du champ de bataille.
L'impulsion souleva dans un vrombissement rocambolesque un mur d'une trentaine mètres de hauteur formé de décombres, corps, roches, arbres, habitations ainsi que tout ce qu'elle pouvait emporter sur son passage, et balaya absolument tout, ne laissant derrière elle qu'une terre vierge et tassée.
Les yeux écarquillés par le phénomène se dirigeant dans leur direction à la vitesse du son, alors que des milliers de cris et d'appels à l'aide se faisaient entendre tout autour d'eux, elle utilisa une quantité phénoménale de chakra pour parvenir à tendre son bras vers l'homme.
Il suffisait qu'elle le touche.
Un simple contact.
Le menton et le corps scotchés au sol grondant sa colère, il se contenta de lui sourire en retour.
Il savait.
Il savait qu'elle serait la seule à survivre.
Un hurlement bestial s'échappa d'entre ses dents serrées où de la bave, se mélangeant à ses larmes, dégoulina de ses lèvres.
Un mètre. Plus qu'un mètre.
Dans un effort incommensurable, elle s'avança de quelques centimètres dans sa direction, parvenant difficilement à ramper dans la boue et le sang.
- Merci.
Elle s'arrêta dans son geste, abasourdie et à bout de souffle, et observa d'un air livide, les lames chutant sur le visage de l'homme.
La fumée de la cigarette émit sa dernière émanation et s'éteignit sans un bruit.
Les murs des bâtiments see mirent à s'effriter sous le bourdonnement de ses tympans et les hurlements voisins qui agonisaient.
Étouffant le sien.
Le souffle pressurisé pulvérisa les structures en béton et absorba les déflagrations qui se répandirent telle une trainée de poudre à l'intérieur de la vague sonore et poussiéreuse.
Le séisme qui suivit lui fit perdre la plupart de ses sens.
Alors, seulement, le losange mauve sur son front se brisa sous le ruissèlement de ses larmes.
Le souffle les percuta sans ménagement. Il lui carbonisa la peau du visage, qui se reconstitua en un instant sous les stigmates mauves se répandant sur son corps, avant de faire disparaitre le sourire calciné de l'homme lui faisant face.
À son tour, elle se fit happer dans l'air brûlant et le béton virevoltant.
Le sursaut qui l'extirpa de son sommeil lui engendra un mal de crâne indescriptible et l'empêcha de faire le moindre mouvement durant de longues secondes.
Dissimulant ses iris émeraudes derrière ses paupières entourées de cernes et une grimace de douleur, elle déposa la paume de sa main sur son front transpirant et ses cheveux rose bonbon.
Elle se redressa péniblement sur son lit et ouvrit les yeux afin d'observer les rayons lumineux qui s'engouffraient par les volets entrouverts de sa chambre et qui terminaient leur course sur sa poitrine dénudée et humide, encore sous le choc de ce qu'elle venait de revivre.
Elle avait cette impression de se trouver dans un tambour de machine à laver envoyé à pleine vitesse, comme si elle se réveillait d'une cuite monumentale.
Soufflant un bon coup, elle déposa sa seconde main sur son visage afin de rabattre ses cheveux sur sa nuque et éleva son regard dans les hauteurs de la chambre, espérant calmer cet insupportable mal de crâne.
Pourtant, elle ne se souvenait pas avoir bu une seule goutte d'alcool durant les huit derniers mois.
Elle jeta un coup d'œil au soleil et, comprenant la raison de son mal-être, s'étira dans une grimace tiraillée par sa migraine. Elle retira ensuite l'épaisse couverture qui recouvrait le bas de son corps avant de déposer pied sur le parquet de la chambre.
Cela venait peut-être du fait qu'elle n'avait dormi que deux heures. Cinq si l'on comptait la veille.
Comme une routine qui s'était installée et dont elle ne pouvait échapper, elle attrapa la serviette sur le sol et traversa la pénombre de son salon. Ma seconde qui suivit elle s'empara de la télécommande sur le cuire du canapé.
Les images de la télévision sous silence dans son dos disparurent, plongeant un peu plus la pièce dans le noir.
À moitié endormie, elle continua son chemin et s'arrêta devant le comptoir de la cuisine. Elle se pencha alors sur la pointe de ses pieds et ouvrit le placard suspendu au-dessus de la cafetière. Extirpant une tasse ainsi qu'une petite boîte cylindrique, elle plaça la tasse sur la machine avant de placer la poudre de café à l'intérieur de celle-ci. Elle appuya ensuite sur l'un des nombreux boutons et se retourna sous le vrombissement de l'appareil qui se répandit dans l'appartement.
Les coudes dans son dos, elle s'appuya sur le marbre et observa la chaise devant elle dans un soupir.
Faiblement éclairée par la lumière extérieure qui s'infiltrait par les volets de la cuisine, celle-ci se trouvait être l'unique chaise décollée de la table en bois.
Elle la fixa avec fascination, comme si elle attendait qu'elle lui parle.
Les échos d'une voix suave se rejouèrent dans ses pensées. Lui remémorant ce qui, en dehors de sa stupidité, l'avait gardé éveiller une partie de la nuit.
Lui remémorant ce qui l'avait tant bouleversé.
- Bien avant sa disparition, en allant à l'encontre de ses engagements et de ses serments, Shisui a secrètement enquêté sur les disparitions ayant eu lieu durant la quatrième guerre.
D'une simple phrase atteignant son expression curieuse sur le canapé de son appartement, le peu de son qui restait de la télévision passa sous silence. Seuls les changements de lumière intempestifs du plateau télé continuèrent d'animer les deux pièces.
- Les disparitions, les morts. Durant une guerre, ce n'est pas quelque chose de surprenant. À force on s'y fait, on l'accepte de plus en plus facilement. Ça fait partie du quotidien.
Elle ne pouvait exprimer à quel point ses paroles étaient vraies.
La première fois qu'elle avait connu la mort en face à face, elle n'avait alors que huit ans et, malgré tout ce qu'elle avait vécu depuis, elle s'en souvenait comme si c'était hier.
Sa classe ainsi qu'une dizaine d'autres avaient été envoyés au village de Toyama, à l'est de Konoha, faisant frontière avec Kawa, le Pays des Rivières, afin d'y connaitre les prémices des champs de bataille. Afin de se préparer à devenir de la chair à canon.
Elle devait avouer que l'apprentissage fut mémorable.
Un parchemin explosif caché dans un chariot provenant de Kumo, non loin de sa position.
Rapide, net, efficace.
Il avait explosé au beau milieu d'un groupe d'aspirant ninja, ceux-ci ayant encaissé la déflagration avant de se retrouver éparpillés, lui permettant d'être à l'endroit où elle se trouvait en ce moment.
Ce jour-là, elle avait perdu l'ouïe de son oreille gauche durant plusieurs jours, ainsi que quatorze de ses camarades de classe.
Bizarrement, elle ne se souvenait que très peu de la seconde fois où elle avait vu la mort de près et il en était de même pour la plupart des suivantes, comme si ce n'était, au final, rien d'autre qu'un évènement ordinaire.
Comme si c'était le quotidien.
- Malgré cela, il était convaincu que ces disparitions n'étaient pas le fruit du conflit. Qu'elles étaient liées entre elles.
Dans un premier temps, elle ne sut pas vraiment où il voulait en venir, étant donné que ces histoires ne l'avaient pas touché directement, elle n'en avait donc gardé que très peu de traces. Mais, en l'espace de quelques émergences de souvenirs oubliés, de nombreux visages familiers lui revinrent en mémoire, faisant remonter bon nombre de réminiscences de son enfance ainsi que le chagrin des personnes qui lui avait été proches.
- Lorsqu'une unité disparaissait ou était retrouvée décédée, à l'intérieur de l'escouade se retrouvait à chaque fois un homme ou une femme appartenant à la même faction. Et à chaque fois, les familles de ces victimes en particulier se mettaient à faire profil bas. Comme si une menace planait au-dessus de leurs têtes.
Elle se souvenait encore lorsqu'elle était entrée à l'académie à ses six ans, deux ans après que la guerre soit déclarée. Les absences répétées et prolongées de ses camarades de classe, pleurant la mort des membres de leur famille. Ces mêmes enfants avec qui elle avait pris l'habitude de rigoler et de s'amuser et qui finissaient par ne plus sourire du tout.
Ces mêmes enfants ayant grandi, s'étant épanouis, et dont elle avait appris la nouvelle de leur mort seulement plusieurs mois après qu'ils aient perdu la vie.
- Comme ce fut le cas avec Shikaku Nara et de son unité de reconnaissance, quelque temps après le début de la guerre. Ainsi que celles de Chōza Akimichi et Inoichi Yamanaka. Tous portés disparus sans laisser aucune trace.
Son attention se désintéressa complètement des présentateurs muets et s'abaissa avec tristesse sur ses doigts, jouant maladroitement avec les boutons de la télécommande.
Cela aussi elle s'en souvenait. Du moins elle se souvenait du jour où Shikamaru lui en avait parlé.
Elle ne sut pas ce jour-là si se fut de la colère ou de la déception qu'éprouva le Nara en lui parlant de son père. Mais une chose était certaine, il n'avait jamais été question d'une quelconque conspiration dans ses propos.
Son père était mort à cause de la guerre.
Mais maintenant qu'elle entendait tout cela, en connaissant la faculté de réflexion du Nara, elle se le demandait.
Elle se demandait s'il était au courant, ou du moins s'il le soupçonnait.
Si lui aussi, tout comme la plupart des shinobis de ce village, jouait le jeu de l'ignorance.
- Durant de longues années, Shisui a cherché à trouver les raisons de ces morts, ou plutôt à trouver des preuves. Car les raisons il les connaissait, il suffisait de se pencher sur le sujet pour s'en rendre compte. Ce que peu de personnes osaient. Dans les soixante-trois disparitions d'unités répertoriées se trouvaient des shinobis partageant les mêmes idéaux. Ceux allant à l'encontre de l'autorité de leur Hokage. Allant à l'encontre de Danzō.
Ce fut à ce moment précis que la bombe fut lâchée, et ce fut à ce moment précis qu'elle comprit la raison qui l'avait poussé à plonger sous silence l'appartement.
Quittant sa position avachie sur le canapé, elle se redressa légèrement afin de tourner son regard désabusé vers la cuisine.
- Il a commencé à fouiller quelques années avant que la guerre se termine, profitant de chaque moment de temps libre pour chercher des réponses. Mais il s'était rendu bien assez vite compte qu'aucune marge de progression n'était possible. Les saisons avaient d'ores et déjà nettoyé les derniers sites de disparitions et les familles étaient sous surveillance constante et rapprochée. Il aurait pu utiliser ses yeux pour obtenir des réponses, mais il savait qu'il ne pouvait pas se le permettre, qu'il ne pouvait pas laisser la moindre chance que l'on remonte à lui, à notre clan. Nos yeux ne sont pas infaillibles, reconnaitre les effets passés d'un interrogatoire appartenant à notre dōjutsu n'est pas chose aisée, mais ce n'est pas pour autant impossible.
Le clan Uchiha et leur dōjutsu. Un des deux clans ayant fondé Konoha. La famille ayant le plus œuvré sur le champ de bataille lors de la dernière guerre, possédant l'une des pupilles les plus dangereuses que cette péninsule pouvait renfermer.
Le sharingan.
Et l'homme dos à elle, assis sur la chaise de sa cuisine, en était l'un de ses plus grands utilisateurs.
Uchiha Itachi.
Trois coups secs sur la porte de son appartement en coordination parfaite avec l'arrêt du vrombissement dans son dos la sortirent de ses songes.
Se recouvrant le corps avec la serviette qu'elle maintenait toujours dans sa main gauche, elle se retourna et d'attrapa la tasse brûlante sur la cafetière avant de rapporter son expression étonnée sur l'entrée plongée dans la pénombre.
C'était triste à dire, mais en l'espace de huit mois qu'elle vivait ici, c'était la première fois que la porte en bois résonnait dans son appartement, elle en avait presque oublié le bruit caractéristique de quelqu'un cherchant à engager la conversation.
Outre le fait que très peu de personnes savaient qu'elle habitait ici, hormis peut-être ses parents bien trop occupés avec leur commerce pour se permettre de traverser le village, elle n'était juste pas du genre à attendre de la visite. Bien au contraire, elle évitait systématiquement d'inviter du monde chez elle, préférant garder cet endroit comme un havre de tranquillité, où elle pouvait oublier le moindre de ses problèmes.
Où elle pouvait respirer sans être dérangée.
Ces derniers temps, certaines personnes ne prenaient pas cette peine et s'invitaient toutes seules. Mais elle pouvait les comprendre, après tout, se faufiler dans son dos était beaucoup plus simple que d'attendre une invitation qui ne viendrait jamais.
Observant les ombres danser au travers de la lumière du corridor qui s'infiltrait au bas de la porte, elle déposa le contour de la tasse blanche sur l'embrasure de ses lèvres afin de boire une gorgée du café qu'elle abritait.
Qui cela pouvait-il être ? Elle ne les avait jamais sentis.
Savourant ce qu'elle considérait comme le liquide qui parvenait à la maintenir en vie, elle le déposa avec regret sur la table de sa cuisine avant de traverser celle-ci et de s'arrêter avec étonnement devant la porte de sa salle de bain.
L'entrée se fit littéralement marteler de coups.
Qu'importe qui cela pouvait être, il ne semblait pas du genre patient.
Dans un réflexe, elle voulut attraper le trousseau dans la poche de son manteau accroché au mur, mais, se souvenant que, comme à son habitude, elle n'avait pas fermé à clé, elle se ravisa et s'empara finalement de la poignée afin de la tirer.
Ses iris émeraudes se déposèrent dans un premier temps sur la main suspendue dans les hauteurs du couloir, s'apprêtant à une nouvelle fois violemment heurter le bois de chêne, avant de se déposer sur les six paires d'yeux fuligineux.
L'expression surprise qu'elle avait arborée durant sa traversée ne résista qu'une demi-seconde aux regards des six hommes prostrés devant elle et laissa place à un voile de méfiance qui s'abattit sur son visage.
Elle observa l'uniforme traditionnel vert et noir de la Feuille qu'ils portaient, avant de les dévisager un à un et d'en arriver à une seule conclusion : elle n'en connaissait aucun et, surtout, ils se ressemblaient tous plus ou moins.
Seuls certaines cicatrices sur leurs visages ainsi que l'endroit où leurs bandeaux étaient attachés les différencier. Sur le front pour quatre d'entre eux et sur la jambe et l'épaule droite pour les deux derniers.
Mais ce qu'elle remarqua par-dessus tout et, ce qui lui fit comprendre que si elle n'avait pas ouvert sa porte, elle aurait certainement volé en éclat, était le fait que leurs cheveux noirs, courts, lisses ou en épis, ne parvenaient pas à dissimuler l'expression condescendante qu'ils affichaient fièrement.
Cette posture sûre d'eux, les faisant se sentir au-dessus de tout le monde.
Elle sut, à l'instant précis où ils déposèrent à l'unisson leur regard sur son accoutrement, qu'ils ne s'étaient pas trompés d'appartement.
Une main déposée sur l'embrasure de son entrée et faisant mine de ne pas remarquer leur regard mal placé, elle déplaça son iris émeraude derrière l'imposante carrure de l'homme ayant malmené son entrée, où, cachées dans la fine ouverture de la porte de l'appartement voisin, les pupilles à la fois apeurées et désolées d'une jeune femme observaient la scène avec crainte.
Laissant un faux sourire prendre possession de ses traits, elle rapporta son attention sur les hommes amalgamés dans le corridor.
Elle la rapporta sur les membres de la police de Konoha. Les membres du clan Uchiha.
- Je peux vous aider ?
Après quelques secondes de silence, seul l'homme, se trouvant à moins d'un mètre d'elle, s'aventura sur la partie haute de son corps afin de s'arrêter sur son visage. Les cinq autres, laissant apparaitre un sourire narquois sous leurs pupilles noires et malsaines, continuèrent de reluquer sans gêne les formes de ses hanches.
- Haruno Sakura ? demanda d'une voix distincte celui semblant être à la tête de l'unité.
Stoïque face à cette question des plus rhétoriques, elle ne répondit pas directement, se demandant, dans un premier temps, où il voulait en venir.
Car, comme elle l'avait deviné précédemment et en omettant le fait que tout le monde dans ce village, sans exception, connaissait son visage ou au minimum sa couleur de cheveux, il était clair que les expressions faméliques qu'ils arboraient n'extériorisaient qu'une seule chose : ils savaient à quelle porte ils avaient frappé.
Alors pourquoi une-t-elle question.
La réponse lui vint aussi vite que l'attention de l'homme bifurquant sur la serviette qui recouvrait sa poitrine.
Un protocole.
Ils étaient là en mission.
Elle était leur mission.
- Oui, c'est bien moi.
Les hommes face à elle faisaient partie d'un service ayant pour but de faire régner l'ordre et la sécurité au sein du village, mais, étrangement et comme sa voisine venant de refermer sa porte le plus silencieusement possible, elle se sentait plus menacée que protégée par leurs présences.
Il n'était désormais un secret pour personne que depuis qu'ils avaient obtenu ce privilège par le second Hokage, Tobirama Senju, des décennies auparavant, le clan avait pris la grosse tête, se permettant d'outrepasser les règles afin de faire régner l'ordre d'une main de maitre.
Et, malheureusement pour elle en cet instant, un véritable maitre, ils avaient fini par en trouver un.
Invitant le chef du clan Uchiha, Fugaku, à siéger au conseil restreint, Danzō Shimura avait offert encore plus de liberté à leur pseudo police et avait mis la main sur le moindre de leurs faits et gestes. Leur permettant de faire toutes sortes d'infraction à la loi en son nom. Proliférant sa domination dans les rangs de ses opposants, de jour comme de nuit, que ce soit par la menace pure et dure, le viol, le passage à tabac ou carrément l'assassinat.
Parfois les quatre.
Il n'était pas rare d'entendre qu'une famille toute entière avait disparu du jour au lendemain sans que personne n'ait rien entendu, rien vu, ou du moins, sans que personne n'ose en parler. Les rumeurs prétextaient qu'ils étaient partis, qu'ils avaient déserté. Mais tous savaient qu'il n'en était rien. Ces rumeurs ne servaient qu'à assouvir leur bonne conscience, qu'à se rassurer afin de ne pas émoustiller leur confort.
Il n'y avait qu'une seule vérité, une vérité dqui dissimulait la dictature que tout le monde s'efforçait d'oublier : la police des Uchiha n'était devenue rien d'autre que de vulgaires chiens à la solde de Danzō. Et, elle devait l'avouer, tout comme la quasi-totalité des habitants de ce village qu'elle avait défendu, elle avait fermé les yeux sur ce qui s'était passé avant, durant et après la guerre.
Elle avait laissé les rumeurs proliférer.
La dure réalité était quelque chose de difficile à digérer, elle le savait.
Elle pouvait faire semblant de ne pas la voir, de l'empêcher d'atteindre son quotidien, son confort. Mais elle avait toujours su qu'un jour où l'autre elle finirait par frapper à sa porte et que, lorsque cela arriverait, il serait trop tard pour y remédier.
Le seul canidé semblant avoir la faculté de parler face à elle et faisant une tête de plus, attrapa un petit rouleau rouge dans la sacoche qu'il transportait et le tendit vers son expression impassible.
Relâchant l'embrasure de sa porte, elle attrapa le papier enroulé et observa, accompagnée de pensées craintives, le rabattement du bras de l'homme dans le couloir qui reprit sa posture hautaine.
Elle savait au plus profond d'elle ce que contenait le rouleau, ce qu'elle s'appétait à y lire, mais, malgré cela, elle espéra avoir tort.
Déroulant le message, elle ne put retenir la grimace qui se matérialisa sur ses traits au fur et à mesure que ses yeux survolèrent l'encre fraiche.
Ne prenant pas la peine de lire le document dans son entièreté, comprenant exactement de quoi il s'agissait, elle enroula le papier et emprisonna l'écriture de son Hokage. Puis, à contrecœur et accompagnée de sa mâchoire contractée, elle s'écarta de l'entrée en l'ouvrant complètement avant de tendre, à son tour, son bras vers l'intérieur de son appartement.
- Faites comme chez vous.
Un sourire toujours aussi narquois imprimé sur leur visage et la frôlant dans une file indienne, quatre d'entre eux pénétrèrent sur le parquet de son couloir avant d'inévitablement atteindre le carrelage immaculé de sa cuisine, laissant sur le pas de sa porte les deux derniers, dont l'homme à la tête de l'unité.
Celui-ci se retourna alors vers son compère, plus jeune.
- C'est ton tour aujourd'hui, déclara-t-il d'un timbre autoritaire en emboitant le pas des ses hommes qui l'attendaient.
Soupirant bruyamment le regret qui se matérialisa sur son visage, le jeune membre du clan déposa une dernière fois son regard pernicieux sur sa serviette avant de s'attarder sur les formes de son corps, puis, murmurant un juron inaudible, il se tourna finalement dans le couloir.
Tel un chien de garde qu'elle n'avait pas dressé, il se mit alors à observer l'ascenseur au bout de celui-ci, prêt à empêcher quiconque de franchir l'entrée qu'il gardait.
Elle sut, en refermant la porte et en s'emprisonnant dans son propre appartement, que la prochaine fois qu'elle en sortirait, rien ne serait plus comme avant.
Les coudes posés sur le comptoir, le menton appuyé sur la paume de ses mains lasses, il observa, depuis l'intérieur du petit bâtiment beige dans lequel il se trouvait, les immenses portes ouvertes.
Sous le bruit continu du courant d'air que produisait la sixième entrée sud, le vert amande des portes battantes se refléta dans ses iris ébène, laissant transparaitre un sentiment d'ennui profond.
Dans un soupir, il s'affala un peu plus contre le bois du comptoir.
Cela faisait des semaines que les cieux étaient ternis, et il avait cru que ceux-ci avaient été la cause de l'absence de tourisme.
Son regard fatigué bifurqua sur le ciel bleu et dégagé, sans aucun nuage à des kilomètres à la ronde.
Les portes sud de Konohagakure avaient rarement connu si peu de passage.
- Arrête de dormir et viens me donner un coup de main, feignant.
Accompagné d'un sourire, il observa, à une quinzaine de mètres de sa position immuable de l'autre côté de la sortie sud, le petit bâtiment beige, similaire au sien, où une trentaine de personnes faisaient la queue.
Du moins, il y avait plus d'affluence pour en sortir que pour y entrer.
Appuyant sur le bouton de son oreillette, il essaya de distinguer son compère au travers de la foule, en vain.
- Désolé, mais je te rappelle que je n'ai pas le droit de quitter mon poste.
Un long silence s'en suivit, avant que, sous la sortie du village d'une famille nombreuse, la voix dans son oreille ne se manifeste de nouveau.
- Je te retiens, enfoiré.
Les minutes se succédèrent sans que son sourire ne se dissipe et sans que, comme il se doutait, personne ne se présente à son comptoir, le laissant s'enfoncer un peu plus dans sa torpeur.
Alors que ses paupières se fermèrent à mesure que le vent gagna en intensité, faisant danser ses courts cheveux châtains, sa tête somnolente glissa sur ses doigts et le réveilla dans un sursaut, lui faisant presque perdre l'équilibre et le laissant dévisager le regard opalin à moins d'un mètre du sien.
Se redressant aussi vite qu'il le put à l'intérieur de son minuscule bureau, pris au dépourvu, il s'inclina légèrement devant la tunique blanche et le bandeau frontal maintenant les longs cheveux noirs.
- Bonjour, pouvez-vous me présenter votre matricule s'il vous plait ?
Le fixant du regard sans bouger, l'homme lui faisant face fit glisser l'unique sangle de son sac à dos noir et le ramena sur son torse afin attraper une petite carte métallique à l'intérieur et de la lui tendre.
Il s'empara du petit objet et, observant rapidement les cinq chiffres gravés sur la plaque, se tourna vers le clavier à sa gauche et tapa méticuleusement le matricule.
Il avait eu chaud, encore un peu plus et…
Pour la seconde fois en moins de quelques secondes, il se raidit en observant le nom inscrit sur le petit écran présent dans le coin de la pièce. Son air blafard bifurqua à une vitesse ahurissante sur l'entité à sa droite, avant de le laisser déglutir péniblement.
Comment ne les avaient-ils pas reconnus ?
Appuyant sur l'un de deux boutons présents sur un petit boitier gris à côté du clavier, une lumière verte s'alluma au-dessus de l'abri, attirant l'attention des deux hommes postés à une vingtaine de mètres de l'entrée du village.
Tapant quelques mots sur les touches du clavier, le dos raide, il s'inclina promptement devant l'homme et déposa sa carte sur le comptoir en bois avant de laisser un sourire crispé déformer son visage.
- Bon retour, Hyūga-san.
Récupérant ce qui lui appartenait, l'homme fit quelque chose d'inhabituel, quelque chose qu'il n'avait encore jamais vu depuis qu'il se trouvait à ce poste, soit plus de deux ans. Ce qui n'eut d'autre effet que lui glacer le sang.
Il resta planter devant lui, sans bouger, durant plus d'une dizaine de seconde, et ce, malgré qu'il lui ait clairement dit qu'il pouvait circuler.
La seule chose qui le rassura suffisamment pour atténuer sa panique fut le fait qu'il ne l'observait pas, il semblait comme obnubilé par quelque chose dans son dos.
Après un temps considérable à observer le blanc de ses yeux, il se décida à retourner ses sourcils froncés vers ce qui le fascinait tant et, sans comprendre vraiment pourquoi, il se mit à observer l'affiche sur le tableau en bois où une trentaine d'autres étaient agrafées.
Verte aux reflets roses, il dévisagea la jeune femme dessinée dessus en mettant immédiatement un nom sur ce visage connu de tous.
La seule explication que lui suscita la soudaine admiration envers l'affiche fut la beauté qu'elle dégageait, étant donné que ce fut ce qu'il ressentit en premier, mais, reprenant sa position initiale afin de s'assurer de sa déduction, il constata avec surprise le vide devant lui.
S'effondrant sur le comptoir, il laissa ses bras pendre en dehors de la cabane en béton et ne put retenir une mine angoissée. Pour la seconde fois, il ouvrit la bouche afin de libérer une éphémère buée craintive.
L'avait-il gêné dans sa contemplation… ? Il ne manquait plus qu'il se mette à dos les yeux blancs… les rouges étaient déjà largement suffisant…
Un couinement continu lui titilla l'ouïe et attira inévitablement la vigilance de son activité, mettant un terme à la moindre de ses pensées.
Relevant la tête aussi vite qu'il le put, il cligna plusieurs fois des yeux en examinant le dos courbé du vieil homme à une dizaine de mètres.
Celui-ci, les paupières presque fermées et ne prêtant aucune attention à l'endroit où il se trouvait dans une démarche dévoilant une immense quiétude, tira sa charrette au-delà des démarcations qui délimitaient l'entrée du village.
- O-Oi !
Attrapant maladroitement le trousseau de clés accroché à sa jambe, il mit plusieurs secondes pour ouvrir la petite porte à sa droite et, envoyant les clés à l'intérieur du gilet vert qui l'habillait, il se précipita en direction du vieillard qui continuait d'avancer.
- Arrêtez-vous !
À son grand soulagement, le vieux marchand se stoppa presque aussitôt et tourna lentement son attention en direction de ses gesticulations, ne comprenant nullement ce qu'il était en train de lui hurler.
Arrivé à son niveau, il leva immédiatement un bras en direction des deux gardes à une vingtaine de mètres, observant la scène, qui se détendirent.
- Vous souhaitez mettre fin à vos jours à agir de la sorte ?
Déposant ses mains contrariées contre son bassin en reprenant son souffle, le vieillard l'observa d'une mine dépassée.
- De quoi vous parlez jeune homme ?
- Encore un peu plus et ces deux hommes là-bas vous aurez sauté dessus, lui expliqua-t-il en faisant un signe de tête vers l'intérieur du village, là où étaient postés les deux gilets verts.
Tournant son visage en plissant les yeux, le vieux marchand se concentra sur le flou qui se présenta à ses pupilles vitreuses, encore plus perdu qu'il ne l'était déjà.
- Qui ça ? Je ne vois personne.
Comprenant qu'il n'en tirerait rien, il se contenta de hausser des épaules.
- Oubliez ce que je viens de dire. Donnez-moi plutôt le laissez-passer de l'avant-poste que vous avez franchi, quémanda-t-il en tendant une main dans sa direction.
Comme il l'avait fait depuis le début, le vieil homme mit plusieurs secondes à assimiler les informations qu'il demanda avant de finalement laisser échapper un hoqueter de compréhension.
- Ah, oui, vos camarades m'ont donné ceci.
Sous l'odeur des oranges qu'il transportait et toujours à l'intérieur du cadre en bois qui lui permettait de remorquer ses vivres, il sortit un morceau de papier de l'intérieur de sa poche et le déposa dans le creux de sa main tendue.
La refermant sur la petite feuille, il s'inclina légèrement face au vieil homme.
- Je vous remercie, ne bougez pas je reviens.
Entamant son retour vers le point de passage, il s'immobilisa complètement dans sa manœuvre en plein milieu de la sixième entrée sud grande ouverte. Son air surpris se déposa sur le dos de l'être encapuchonné qui attendait devant le petit bâtiment beige et, sans qu'il ne sache pourquoi, la simple vue du manteau noire lui arracha un frisson d'incompréhension.
S'étaient-ils tous passé le mot afin de lui faire ressentir ce que les croyants de cette péninsule aimaient appeler karma ?
Sans avoir besoin d'observer son compère dans son dos en s'imaginant le sourire qui devait animer son visage, il combla le chemin qui le séparait de son petit bureau et poussa la porte.
Mémorisant les numéros sur le papier, il entama ce pourquoi il avait rebroussé chemin, mais, piqué dans sa curiosité, il éleva malencontreusement son regard sur l'étrange personnage.
Dissimulé derrière ses lunettes noires et sa capuche noire, les mains dans les poches de son manteau noir recouvrant son pantalon noir et son t-shirt noir, debout sur ses sandales noires, il semblait, tout comme l'avait été l'homme avant lui, obnubilé par le tableau dans son dos.
- Depuis combien de temps cette affiche est-elle ici ?
Surpris en ne s'attendant pas à l'entendre parler, il cligna plusieurs fois des paupières avant de déglutir péniblement et, s'assurant pour la seconde fois en moins d'une minute que le sujet de discussion était bel et bien les pupilles émeraude, il rabattit son attention sur la capuche.
- Deux jours… ? répondit-il avec hésitation en essayant d'apercevoir son regard au travers de ses lunettes opaques, sans succès.
L'énigmatique shinobi de la Feuille devant lui leva sa main en dessous de son visage inexpressif et, observant avec fascination ses mouvements, un insecte ailé, faisant la taille de l'un de ses ongles, s'extirpa de l'intérieur de son manteau avant de prendre son envol dans l'enceinte du village.
Une fois de plus, il cligna des yeux, mais cette fois-ci son regard était dirigé vers la bestiole volante qui s'éloignait un peu plus à chacune de ses inspirations déboussolées.
Était-ce… légal ?
Dans un bruit qu'il caractérisa d'impatient, il rapporta son attention sur l'homme face à lui qui déposa son matricule sur le comptoir en bois, lui inculquant clairement le fait qu'il n'avait pas de temps à perdre.
Arrêtant tout ce qu'il était en train de faire, il déposa sa main sur la carte métallique et la fit glisser jusqu'à son énième sourire forcé de la journée.
Faisant ce qu'il savait faire de mieux, il entra le matricule et s'assura de la conformité de son retour. Lisant dans un premier temps son nom sur le moniteur, il observa la raison de son départ d'une mine surprise.
Elle était en tout point similaire à celle des yeux opalins l'ayant précédé.
Une mission diplomatique à Suna.
Il était rare de revenir séparé d'une mission de cette durée, même d'une minute. C'était-il passé quelque chose sur le chemin retour ?
S'inclinant légèrement face aux verres opaques de l'autre côté du comptoir, il redéposa le matricule sur le bois sans extérioriser le moindre mot.
Cela ne le regardait aucunement.
- Bon retour, Aburame-san.
La lumière verte au-dessus du bâtiment s'alluma, laissant les deux gardes reprendre leur seule et unique activité : observer le sentier ainsi que la forêt qui l'entourait.
Sous l'inquiétude reprit le dessus sur son expression alors que la capuche noire disparut dans une des nombreuses allées de la Feuille, il se remit à observer le petit écran.
Après plusieurs secondes à ne rien faire d'autre, ses sourcils se froncèrent inlassablement.
Ce prénom… il lui disait quelque chose…
Se remémorant ce qu'il avait lu dans de nombreux ouvrages, il essaya de se souvenir de l'histoire de la fesseuse de miracle. Et ce fut à ce moment-là que tout lui revint.
Observant de nouveau l'affiche dans son dos en admirant le magnifique portrait, il parvint à mettre un doigt sur ce qui le tracassait.
Il avait été le coéqui…
- Oi, Konohamaru, t'aurais pas oublié un vieillard ? On dirait qu'il va s'évanouir à rester au soleil.
Rapportant avec panique son air désolé vers le vieil homme à deux doigts de l'insolation et en oubliant ce à quoi il était en train de penser, il se précipita en dehors de son poste de travail.
- Désolé ! Me revoilà !
Il fallait croire que le karma avait fait son travail.
Tout signe d'ennui s'en était allé.
[…]
Posant un genou à terre, il abaissa son visage une seconde en signe de respect, avant de le relever sur les quatre visages assis derrière le bureau en demi-cercle.
Le premier, la cinquantaine et à gauche de sa déférence, était habillé d'un kimono blanc qu'un fin et léger hoari vert venait recouvrir. Son visage carré et impassible laissait apercevoir les quelques mèches grises dissimulées derrière une longue et épaisse chevelure noire que de rigides pupilles opalines faisaient ressortir. Celles-ci, attendant qu'il daigne s'exprimer, l'observaient sans ciller.
La femme et l'homme au centre du bureau, vêtus de blanc et de gris, exprimaient eux, derrière leurs yeux plissés, une sorte d'attente à ce qu'il avait à rapporter. Derniers vétérans de la Première Guerre et approchant les quatre-vingts ans, l'un comme l'autre extériorisait cette aura assurée et calme face laquelle on ne pouvait qu'éprouver une certaine forme de respect.
Les yeux clos, les bras croisés en dessous de son visage fermé que des cheveux bruns entouraient, le quatrième et dernier, avoisinant lui aussi la cinquantaine, était habillé de l'uniforme traditionnel de la Feuille qui, mettant en évidence l'éventail blanc et rouge cousu sur son épaule gauche, contrasté parfaitement avec ce que portaient ses compères.
Et ce fut lui, alors qu'il releva son être agenouillé au milieu de la pièce, qui brisa le silence qu'avait engendré son entrée.
- Où se trouve ton équipier ?
Ses iris noirs cachés derrière ses lunettes opaques se déposèrent aussitôt sur Uchiha Fugaku.
- Il avait quelque chose d'important à régler.
L'atmosphère de la pièce devint bien vite lourde.
Ouvrant ses pupilles tout aussi noires que ses verres, le représentant du clan Uchiha tourna son visage vers l'homme à sa droite.
- Tu entends cela ? demanda-t-il, les bras toujours croisés sous son expression impassible. « Est-ce dont là le respect que prône le clan Hyūga ? »
Celui à la tête du clan portant le même nom tourna son regard inexpressif vers les affabulations à sa gauche et, sans avoir aucune envie de revigorer la joute verbale et puérile à laquelle l'Uchiha aimait s'adonner, il ramena son attention sur sa personne au centre de la pièce alors qu'il reprit la parole.
- Sous votre respect, ma seule présence est plus que suffisante. C'est pourquoi il s'est permis de ne pas se présenter.
Ayant abaissé son visage lors de sa tirade, il le releva une nouvelle fois afin d'accuser l'air hagard de l'Uchiha qui n'eut pas le temps de s'exprimer.
La voix de la seule femme présente dans le bureau l'en empêcha.
- Nous vous écoutons, faites-nous donc votre rapport.
Rapportant son attention au centre du bureau, il observa Utatane Koharu avant d'acquiescer et de débuter ce qu'elle avait demandé, sous l'attention de toutes les personnes présentes.
- Nous avons rejoint le point de rencontre avec Suna trois jours après notre départ, comme il était convenu, et ils nous ont immédiatement conduits à la raison de notre mission, comme il était convenu, expliqua-t-il en plaçant ses mains dans son dos. « Il est certain que ces meurtres ont été orchestrés par l'ancienne kunoichi du Sable, Makaori Pakura, comme l'avait indiqué le quatrième Kazekage. »
Marquant un temps d'arrêt en scrutant les quatre paires d'yeux attentifs et en sachant ce qu'il allait dire, il reprit aussitôt.
- Nous avons réussi à retracer son chemin jusqu'à Kawa, où nous avons perdu sa trace dans les rivières et marécages au nord du pays.
Le long silence qui suivit sa voix laissa place à de profonds questionnements qui se conclurent tous pas le même nom.
Pakura.
L'héroïne de la troisième Grande Guerre du village caché par les sables. Celle ayant massacré des centaines de ninjas du pays de l'Eau, était en vie. Elle avait survécu à la tentative d'assassinat de Kiri en guise de commun accord avec Suna et semblait avide de vengeance envers son pays.
Il n'était jamais bon de laisser vagabonder un électron libre d'une puissance comparable à celle de Pakura. Une seule personne de son envergure pouvait aisément devenir l'instigatrice d'une guerre péninsulaire si jamais elle se trouvait au bon endroit, au bon moment. Et il était clair que ces derniers mois, le temps n'était pas en faveur à la quiétude.
Un autre nom de rang S venait de se rajouter au bingobook des chasseurs de primes et il en allait sans dire que celui-ci serait difficile à mettre la main dessus.
- Tu es donc venu nous rapporter votre échec ? demanda le regard opalin, mettant un terme aux réflexions des têtes pensantes de la Feuille.
- C'est exact, affirma-t-il sans la moindre hésitation, parlant en son nom et en celui de son équipier.
La franchise de sa réponse aurait pu être vue comme provocatrice, mais il n'en était rien. Toutes les personnes derrière le bureau connaissaient le caractère de l'homme au centre de la pièce, et tous savaient que ce n'était là que du respect de sa part.
Aburame Shino n'était pas du genre à se trouver des excuses.
- Et qu'en est-il du reste de la mission ? quémanda d'un timbre curieux et pour la première fois le vieil homme à côté de l'Utatane.
Arrêtant de fixer Hyūga Hiashi, il se mit à observer Mitakodo Homura, semblant bien plus intéressé par ce qu'il restait à entendre.
- Vos doutes étaient fondés. Le deuxième fils du Kazekage maitri…
Il s'arrêta net et accusa trois expressions étonnées ainsi qu'une quatrième, provenant de Koharu, qui elle ne sembla aucunement surprise par son changement d'aptitude.
Un minuscule insecte ailé, passant par la fenêtre entrouverte du bureau, se déposa sur son index dans les hauteurs de la pièce avant de rentrer à l'intérieur de son manteau.
Il ne lui fallut qu'une fraction de seconde pour s'abaisser devant les membres du conseil restreint.
- Pardonnez-moi, je vous ferai part de mon rapport à l'écrit, s'excusa-t-il en relevant son visage et en se retournant vers la porte sans même attendre leur accord.
- Où penses-tu aller comme cela ? demanda l'Uchiha dans son dos d'une voix calme mais néanmoins autoritaire.
S'arrêtant dans son geste, une main posée sur la poignée de porte, il déposa son manque de respect sur les iris noir avant de le rabattre vers le bois et, sans prendre le temps de répondre, ouvrit la porte afin de rejoindre le couloir.
Les quatre membres du conseil restreint de la Feuille observèrent la fermeture de la porte sans qu'aucun n'extériorise quoi que ce soit, avant, qu'inévitablement, l'un d'entre eux ne se décide à briser le silence.
- Je me demande bien ce qu'on lui a rapporté pour qu'il s'en aille si prématurément.
Tous, à l'unisson, tournèrent la tête vers l'Utatane venant de s'exprimer.
- Vous devriez pourtant le savoir, vous qui d'habitude êtes au courant de tout ce qu'il se trame dans ce village, firent remarquer les yeux opalins à sa droite.
D'un sourire dessiné sur son visage, elle observa l'Hyūga.
- Vous me flattez très cher.
Un pouffement ironique suivi d'un raclement de chaise se fit entendre de l'autre côté du bureau, laissant l'Uchiha se déplaçait vers la seule sortie de la pièce.
- Et vous, Fugaku-san, vous n'êtes au courant de rien ? demanda Koharu sous la grande attention des deux hommes à ses côtés, comprenant que sa question n'était en rien anodine.
S'arrêtant au beau milieu de la pièce, le chef de la police de Konoha laissa planer un long silence, avant d'une nouvelle fois laissait échapper un souffle narquois.
- Envoyez le rapport dans mes bureaux.
Il quitta la pièce, orchestrant inévitablement les premiers mouvements de Hiashi.
- Ce fut… enrichissant, déclara celui-ci en se levant de sa chaise sans un bruit.
Imitant l'Uchiha ayant laissé la porte grande ouverte, il laissa les deux septuagénaires seuls.
Homura laissa alors échapper un long et fatigué soupir.
- Tu me le dirais si tu étais au courant de quelque chose, n'est-ce pas ? demanda-t-il quelques instants après que la porte n'ait été fermée.
Tournant ses yeux plissés vers son plus vieil ami, Koharu laissa un énième sourire déformer les traits de son air omniscient.
- Bien sûr.
[…]
Les tuiles et autres matériaux sur lesquels ses appuis gavés de chakra entrèrent en contact implosèrent sans la moindre résistance. Chacun de ses élans empreints d'animosité l'envoya un peu plus loin que ses prédécesseurs. Lui faisant sauter par-dessus une ruelle pleine de monde pour le premier, le second l'envoya littéralement trois pâtés de maisons plus loin.
En seulement vingt secondes, il traversa la moitié du village, et dix secondes plus tard il se réceptionna sur le toit d'un bâtiment de deux étages, aux pieds d'une dizaine d'immeubles alignés le long d'une allée huppée.
Se jetant dans le vide, un nuage d'insecte substitua son corps et amorça son ascension dans les airs.
Suivi par une ombre, l'essaim passa à une vitesse ahurissante au-dessus d'une arche en fer forgé avant de se précipiter dans les hauteurs du quartier en évitant les branches des nombreux châtaigniers. La nuée longea la façade d'un immeuble et pénétra sur la terrasse vide de toute décoration du cinquième étage.
Restant stationnaire comme si il scrutait l'intérieur de l'appartement, le nuage d'insectes s'agglutina finalement sur l'ombre au centre du balcon afin de prendre la forme d'un pied, puis d'un second. Un instant plus tard, son corps tout entier se matérialisa sur le carrelage orange du cinquième étage.
D'un geste rapide, il retira sa capuche et fit un pas sur le verre brisé du double vitrage donnant sur le salon. Son expression impassible se déposa sur le pied de chaise profondément enfoncé dans le faux plafond avant d'inévitablement observer ladite chaise à côté du canapé éventré d'où provenaient les plumes éparpillées sur le carrelage immaculé.
Continuant son avancée sous le bruit du verre qui s'effrita sous ses talons, il jeta un coup d'œil à sa droite afin d'observer la chambre ouverte où un lit, ainsi qu'une armoire renversée dessus, semblait avoir subi le même sort que la télévision arrachée de ses fixations et pendue par son câble.
Il s'enfonça un peu plus dans la pénombre et atteignit la cuisine. Son attention fut immédiatement attirée par les gouttes de sang aux pieds de l'une des nombreuses chaises. Et il n'eut besoin que d'observer la position qu'avait les mobiliers pour comprendre une partie de ce qu'il s'était passé.
L'angle qu'avait pris la chaise reposant dans le salon au moment de heurter le plafond ne lui laissa aucun doute sur le fait qu'à un moment où un autre, elle s'était retrouvée face à celle qui surplombait le sang, avant de se voir brutalement séparer.
Il passa à côté de la culotte en dentelle rouge et de la table coupée en deux qui épousaient le sol recouvert de vaisselles brisées et s'avança dans le couloir ainsi que vers le son continu ne semblant pas avoir remarqué son arrivée.
Marchant dessus les morceaux ensanglantés d'un miroir projeté depuis la salle de bain, il laissa son regard suivre les traces écarlates qui, passant dans un premier temps sur une serviette blanche maculée de sang sur le carrelage, l'amenèrent jusqu'à l'origine du bruit environnant.
La moindre de ses réflexions s'arrêta net.
Pour la première fois depuis des mois en scrutant les pieds recouverts de sang, l'impassibilité de son visage se volatilisa.
Il observa la jeune femme dans la cabine de douche, debout, nue, frottant sans relâche et jusqu'au sang l'intérieur de sa cuisse droite.
Amortissant la chute de l'eau glacée qui s'écoulait sur les éclats de verre brisés et écarlates sur lesquels elle se tenait, ses cheveux rose bonbon se mouvaient au gré de ses gestes répétés.
Un sentiment de haine s'empara aussitôt du moindre de ses traits.
Celui à la tête de l'unité l'invita d'un mouvement de main à s'asseoir sur la seule chaise décollée de la table.
Passant entre le groupe d'hommes dans sa cuisine qui n'attendaient qu'un mot pour commencer, elle déposa son corps recouvert d'une simple serviette sur la chaise et balança le petit parchemin rouge qui roula sur la table jusqu'à la tasse de café.
Jetant un dernier coup d'œil à son appartement, elle soupira discrètement. Elle avait mis du temps à mettre en place cette décoration des plus insipides. Quel dommage.
- Allez-y.
À peine l'Uchiha face à elle prononça ces mots, que les uniformes verts et noirs s'éparpillèrent dans les pièces de son appartement, n'en oubliant aucune.
L'un se dirigea vers la salle de bain, tandis que deux autres s'occupèrent du salon et de sa chambre. Le dernier, passant derrière elle, commença à fouiller dans les nombreux meubles et tiroirs de la cuisine.
Le vacarme débuta par une assiette qui se brisa à l'intérieur de l'évier dans son dos et se propagea par l'affaissement de l'armoire dans sa chambre avant d'atteindre le miroir dans sa salle de bain.
Observant du coin de l'œil l'homme dans son salon prenant un malin plaisir à éventrer le cuir de son canapé, elle croisa ses jambes avant de faire de même avec ses bras en dessous de sa poitrine.
L'homme tira une seconde chaise accolée à la table et la plaça à moins d'un mètre devant elle. Puis, s'asseyant dessus, il l'observa sans se soucier de ce qui se passait autour d'eux. Il s'empara ensuite de la tasse et ingurgita la totalité du café avant de le redéposer sur le bois.
- Vous nous excuserez du désordre occasionné, déclara-t-il en lui cédant un léger sourire.
Un sourire qu'elle parvint à reproduire avec encore plus d'ironie.
Sa télé heurta sans ménagement le sol de son salon et redoubla le sarcasme sous ses cheveux rose bonbon.
- Ce n'est rien, je comptais refaire la déco.
L'homme à la tête de l'unité attrapa un petit carnet dans l'une des nombreuses poches de son gilet vert avant d'y replonger ses phalanges et d'y attraper un stylo.
- Je vais vous poser une série de questions, tâchez d'y répondre sincèrement.
Elle attendit la fin de sa phrase, la fin de sa menace, mais celle-ci ne pointa pas le bout de son nez.
Se rendant à l'évidence que l'homme assis face à elle pensait avoir tous les droits de la menacer, et ce, grâce à l'éventail sur son épaule et au morceau de papier sur la table d'à côté, elle ne dit rien et laissa passer l'utopique menace.
- Où étiez-vous hier matin aux alentours de huit heures quarante ?
Elle réfléchit un court instant sous le fracassant rebond de la céramique dans la salle de bain, et se remémora la journée de la veille, avant de répondre le plus sincèrement possible.
- Je me rendais à l'hôpital, j'y suis arrivée à neuf heures huit. Il n'y a qu'à lire le registre de l'accueil, tout y est écrit.
Écrivant rapidement quelque chose sur son calepin, l'homme ouvrit de nouveau la bouche alors que la table basse en verre de son salon se brisa en mille morceaux sur le carrelage.
- Vous niez donc le fait d'avoir agressé Mizuki Matsuo dans la cour sud de l'académie à huit heures quarante-deux ce même jour ?
Un second rictus amusé se matérialisa sous ses iris émeraude. Elle commençait à comprendre où tout cela allait la mener. Comment cela allait finir.
Rétractant son sourire sous l'air impassible de son interlocuteur, elle déposa son bras gauche sur la table, laissant le droit sur son bas-ventre, et répondit, une seconde fois, le plus sincèrement possible.
- Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. Un de mes clones a bel et bien poussé Mizuki Matsuo dans la cour sud de l'académie à huit heures quarante-deux. Je ne nie absolument rien.
L'ouverture de son réfrigérateur l'interpella un court instant, avant que la voix de l'Uchiha ne la ramène à son impromptu parloir.
- Vous avez utilisé le terme pousser. Or, il est clairement stipulé dans le rapport que monsieur Matsuo a été retrouvé avec plusieurs côtes fracturées, dont une ayant perforé son poumon gauche. Peut-être que les souvenirs de votre clone ne sont pas exactement ce qu'il s'est passé ?
Ses yeux s'écarquillèrent d'incrédulité.
De quoi parlait-il au juste ? Tout ce qu'il racontait n'avait aucun sens. Aucun.
Les réminiscences des clones ne pouvaient être falsifiées et cela il le savait si, bien entendu, il avait passé ne serait-ce que deux mois à l'académie. Ce dont elle doutait.
Ils étaient liés au chakra de l'utilisateur à la création de la technique. Il n'y avait aucun moyen de les corrompre. Et puis, même si c'était le cas, même si c'était possible, jamais elle n'aurait fait cela. Elle l'avait simplement poussé au sol. Il n'y avait aucune chance, quelle que soit la force qu'elle ait pu mettre, que ce rapport soit vrai. Tout ceci n'était qu'un ramassis de conneries.
- Je ne vois pas de quoi vous voulez parler. Comme je l'ai dit, je l'ai seulement poussé au sol. Il a dû s'en sortir avec une ecchymose aux fesses, tout au plus, répondit-elle en examinant l'indifférence dans le regard de l'homme. « Par ailleurs, si cette histoire était avérée, il aurait été envoyé à l'hôpital le plus proche, soit celui où je travaille. Et je n'ai pas entendu parler d'un quelconque Mizuki Matsuo. Peut-être que votre rapport n'est rien d'autre qu'une vulgaire fumisterie ? »
Un blanc monumental suivit sa question des plus provocantes, atteignant inévitablement les mouvements prospecteurs à l'intérieur de son appartement.
Après plusieurs secondes de silence et pouffant légèrement face à sa réplique, l'homme, à l'aide ses coudes, s'appuya sur ses jambes et se pencha dans sa direction sous la reprise du fracas d'un meuble dans la salle de bain.
- Je dois dire que tu as du répondant, avoua-t-il en souriant sous le son de son premier tutoiement. « Mais laisse-moi t'expliquer ce que l'on est en train de faire ici. »
Il pointa aussitôt de son index le plafond blanc.
- Un, je pose les questions.
Son majeur rejoignit les hauteurs de la pièce.
- Deux, tu réponds aux questions.
Faisant disparaitre son sourire, il fit réapparaitre son air impassible et éleva son auriculaire, arrivant aux termes de son explication.
- Trois, si ce n'est pas pour répondre à une question que je te pose, tu fermes ta gueule.
Ses mèches rose bonbon chatouillèrent quelque peu sa mâchoire contractée et son poing gauche se referma avec fermeté au-dessus de la table. Une irrépressible envie de meurtre se fit ressentir dans l'appartement, sous le ricanement de la quasi-totalité des personnes présentes.
- Bien, où en étions-nous déjà ?
Il se mit à relire son carnet de manière nonchalante sous ses iris émeraude à deux doigts d'imploser.
- Que faisais-tu à une heure du matin, aujourd'hui même ?
La respiration aux arrêts par peur de laisser échapper ce qu'elle ressentait, elle ne répondit pas, laissant planer le vacarme. Ce ne fut que lorsque les stores électriques qui donnaient sur sa terrasse vide s'ouvrirent, laissant pénétrer la lumière du soleil, qu'elle parvint à canaliser ses émotions.
- J'étais dans mon bureau, je terminais de remplir des papiers.
L'homme tapota plusieurs fois de la pointe de son stylo sur le papier du carnet et se mit à relire ce qu'il y avait écrit dessus. Une forme de déception se fit entendre dans son soupir.
Elle le vit avant même qu'il n'y pense.
Les muscles de son avant-bras droit se raidissant, les doigts se collant entre eux, le mouvement abrupt, linéaire, du revers de sa main jusqu'alors pendu dans le vide entre ses jambes recouvertes d'un pantalon noir.
Elle aurait pu l'esquiver une dizaine de fois avant qu'il ne se rende compte de son échec, écraser la tête de l'enfoiré dans son dos avant d'exploser le tibia de celui qui ouvrait les doubles vantaux de sa terrasse. Mais elle ne bougea pas d'un millimètre. Faire ne serait-ce que le quart de ce qu'elle avait eu le temps de penser avant que sa joue ne soit heurtée était synonyme de condamnation à mort, pour elle comme pour ses proches.
Le maitre-chien dans le palais rouge ne le pardonnerait pas. Pas cette fois.
La gifle claqua son avertissement dans l'appartement, lui retirant brutalement la vue de son agresseur et lui tournant son champ de vision vers l'Uchiha accolé au réfrigérateur, qui se délectait d'un air satisfait de la salade qu'elle n'avait pas mangée.
- Il me semble t'avoir demandé de me dire la vérité.
Attrapant le carnet de sa main droite alors qu'elle rapporta son regard sur celui de l'homme comme si de rien n'était, il fit pendre le revers de sa main gauche entre ses jambes, parée à un autre de ses mensonges.
- Tu as écrit dans le registre de l'accueil que tu as terminé ton service à dix-huit heures. Tu aurais donc menti ?
Les jambes toujours croisées et avalant le sang qui s'extirpait de l'intérieur de sa joue meurtrie, elle se contenta de le fixer sans ciller, sans rien exprimer.
- Mais qu'est-ce que vous faites ? Pourquoi saccagez-vous l'appartement de cette pauvre jeune fille ?
Ses pupilles émeraude se déplacèrent sur la baie vitrée avant de s'écarquiller pour la seconde fois, mais cette fois-ci de frayeur. Elle observa le vieil homme à une quinzaine de mètres sur sa terrasse dans le bâtiment voisin, donnant une vue imprenable sur son appartement, et croisa inévitablement son expression désabusée.
- Tout va bien, mademoiselle ? Vous voulez que j'appelle de l'aide ?
Elle observa avec de la peine le vieil homme, spectateur d'une scène dépassant la compréhension de ses quatre-vingt-dix ans, alors que la voix de l'un des membres de la police de la Feuille résonna dans son appartement.
- Rentre chez toi vieillard si tu ne veux pas avoir de problèmes.
Laissant apparaitre un sourire sous sa chevelure rose bonbon, elle l'envoya au vieil homme au travers de la vitre.
- Ne vous en faites pas, tout va b…
La seconde, par contre, elle ne l'avait pas vu venir.
Elle fut bien plus violente que la précédente et lui fit perdre, un court instant, le fil de la réalité.
L'écho de la gifle résonna dans le corridor de l'étage, résultant du retour précipité du vieil homme à l'intérieur de son habitation.
- Il me semble pourtant t'avoir demandé d'ouvrir la bouche uniquement pour répondre à mes questions.
Un filet de sang s'échappa du coin gauche de ses lèvres qui se courbèrent quelques instants plus tard dans un énième sourire des plus amusés, lui arrachant même un léger rire qui fit naitre une expression à la fois étonnée et énervée sur le visage de l'homme.
- Tu aimes ça on dirait.
Armant sa main pour la troisième fois, il la balança de toutes ses forces en direction de son visage qui la réceptionna avec dureté, lui inculquant la notion de réalité.
Voilà ce qu'était devenu Konohagakure no Satō.
Voilà ce qu'était devenu ce village pour lequel elle avait voué sa vie, prêté allégeance, et pour lequel la plupart de ses amis étaient morts. Ce village pourri de l'intérieur par un seul homme, laissant proliférer les pires raclures et leurs vices tant qu'elles se trouvaient de son côté.
- Que faisais-tu, à une heure du matin, aujourd'hui même ? répéta-t-il d'une voix bien plus autoritaire.
N'ayant pas quitté la position qu'elle avait adoptée depuis le début de son entrevue, elle rapporta l'émeraude de ses yeux vers l'homme, et essuya, de la paume de sa main droite, le sang sur ses lèvres.
- Je…
Elle inspira profondément et rabaissa son bras de la table à sa jambe, puis cracha au sol le sang qui s'était accumulé entre ses dents.
- Faisais du shopping.
Cette fois-ci, sans qu'elle parvienne à contrôler ses mouvements, elle réceptionna la main dans un bruit sourd.
Elle voulut s'arrêter tant qu'elle le pouvait encore, mais elle n'arrivait plus à plier ses échines, à se plier à leur exigence sans rien dire. En revanche, elle parvint avec aisance à plier le poignet, ce qui arracha un rictus de douleur à son interrogateur.
Son instinct de survie avait pris le dessus et venait de sceller son avenir.
Décroisant ses jambes, elle éleva à son tour sa main au-dessus de ses joues meurtries, tandis que l'Uchiha à sa gauche, ayant jusqu'alors savouré la scène et sa salade, se décolla précipitamment du réfrigérateur et relâcha le saladier afin de se jeter sur sa position.
Le membre des forces de police de Konoha n'eut nul besoin d'agripper le poing qui se forma au-dessus de ses cheveux rose bonbon et s'arrêta même dans sa course lorsqu'elle le fit redescendre doucement.
Ce fut à la suite de l'explosion du saladier en verre sur le carrelage qu'elle observa le sourire sur le visage de celui l'ayant giflé à trois reprises.
Malgré la pression qu'elle exerçait sur son poignet, elle comprit, lorsque qu'il éleva sa seule main libre en direction de son acolyte afin de le stopper, qu'elle avait fait une erreur bien plus grave que de se rebeller. Que d'accepter de mettre sa vie en danger.
- Dis-moi, quel est le nom de la petite cancéreuse déjà ? lui demanda-t-il en laissant son sourire narcissique s'étirer. « Tu sais, celle qui se trouve au quatorzième étage. »
Son poing toujours suspendu dans les airs continua sa descente tandis que ses pupilles s'asséchèrent au moment même où elle relâcha le poignet de l'Uchiha. Un visage familier au crâne dégarni se présenta à son regard vidé de tout instinct et lui ôta même toute envie de rébellion.
- Ah oui, je me souviens maintenant, Miko c'est ça ? Combien de temps il lui reste tu penses ?
Elle… elle ne comprenait pas… elle ne comprenait plus…
Comment ?
La main obscène de l'homme se déposa sur l'intérieur de sa cuisse, aux abords de sa serviette aux tâches cramoisies, sans qu'elle fasse le moindre mouvement, comme pétrifiée.
Quel cheminement une vie pouvait-elle faire endurer à une conscience pour en arriver à engendrer des êtres aussi perfides, aussi sadiques ?
Le pire était certainement le fait qu'elle avait dû en sauver des centaines de ces cerveaux immondes. Elle était donc indirectement liée à la dictature s'étant abattue sur le village, elle était indirectement liée à ce qui était en train de lui arriver.
- Tu vois que tu peux être obéissante quand tu le veux.
L'horrible sentiment de faiblesse qu'elle ressentit la fit encore plus haïr ces enflures, libres de faire ce qu'ils désiraient, sans qu'aucune conséquence ne leur tombe dessus.
Cette étrange sensation qui lui déchirait les entrailles, qui lui hurlait de faire quelque chose, de les réduire en charpie, était le pire sentiment d'impuissance qu'elle avait ressenti depuis longtemps.
Elle pouvait les exterminer avant même qu'il ne puisse s'en rendre compte, c'était un fait. Ils n'étaient que de vulgaires merdes qu'elle n'aurait aucun mal à piétiner. Mais elle savait que même si elle satisfaisait ses envies meurtrières, qu'elle écoutait la petite voix dans sa tête lui hurlant de leur arracher la tête, elle condamnait sa famille toute entière ainsi que toutes les personnes qui lui étaient chères.
Il s'agissait là de la pire sensation qui soit, bien pire que n'importe quelle douleur physique, que n'importe quel supplice.
- Maintenant, réponds à mes questions si tu ne veux pas faire durer la suite, veux-tu ?
Tapotant légèrement la peau de sa cuisse droite, il retira sa main sans que cela lui fasse ressentir le moindre soulagement.
Le regard vitreux, elle se laissa aller contre le bois sous l'apaisement de ses poumons.
- Que faisais-tu à une heure du matin ?
Elle déposa son expression morne sur le membre du clan Uchiha assis devant elle, prête à devenir aussi docile et transparente que possible, mais, à son grand désarroi en entrouvrant la bouche, les mots restèrent bloquer dans sa gorge.
Elle n'y arrivait pas.
Elle n'arrivait pas à l'accepter.
Une innocente petite fille était menacée, mais malgré cela, elle n'arrivait pas à accepter l'idée de se soumettre.
C'était plus fort qu'elle.
Alors elle referma un court instant ses lèvres afin de se demander ce qui ne tournait pas rond dans son cerveau. Pourquoi se demandait-elle si les quelques mois restants d'une gamine de quatre ans valaient autant que les siens, ceux de ses parents, de ses proches, ou ceux d'une femme de quatre-vingts ans.
Elle continua d'observer les iris noir encre de l'homme qui dévisageait son silence ainsi que les va-et-vient incessants tout autour d'elle.
Que savaient-ils au juste ?
Il était clair qu'ils posaient des questions précises dont elle seule connaissait les réponses. Mais jusqu'où leurs recherches les avaient-elles menées ? Ils avaient fouillé le registre de l'hôpital et étaient certainement au courant de la rencontre qu'elle avait eue avec l'Utatane.
Mais dans ce cas, pourquoi vouloir savoir, n'étaient-ils pas de son côté ?
Elle ne connaissait pas la réponse à sa dernière question, mais une chose était sûre, les hommes qui saccageaient son appartement ne savaient rien, seulement que la septuagénaire était venue dans l'hôpital à une heure du matin tandis qu'elle était présente. S'ils avaient entendu la moindre de ses paroles, s'ils s'étaient introduits dans son bureau sans qu'elle ne les ressente, il lui aurait dit.
Cela ne pouvait donc dire qu'une seule chose. Une des têtes pensantes du village avait décidé de ne plus suivre les ordres de son Hokage.
- Je discutais avec Utatane Koharu qui m'attendait dans mon bureau.
Et qu'elle allait devoir s'engager dans un chemin encore plus risqué que d'élever sa main sur l'autorité qu'ils représentaient.
- De quoi avez-vous parlé ?
Écrivant quelques mots sur son carnet, l'homme lui fit signe de poursuivre d'un signe de la main.
Elle allait devoir faire confiance à cette femme dont elle ne savait pas grand-chose hormis peut-être un point.
- De sa tumeur pulmonaire métastatique.
Le membre des forces de police surmonta durant de longues secondes son air impassible et ses pommettes rosées, avant, d'une nouvelle fois, écrire sur son carnet.
- Et ensuite ?
Elle continua de surmonter le regard revenant sur elle.
- Elle est partie.
Tout aussi immobile que pouvait lui permettre son mensonge, elle attendit qu'il termine d'écrire, attendant patiemment le verdict de son bourreau.
Quoi qu'il s'apprêtait dire, quoi qu'il s'apprêtait à faire, elle savait comment cela allait se finir. Elle savait à quoi se résumerait la prochaine heure. À quoi ressemblerait le prochain Genjutsu qui forcerait ses mouvements. Elle avait suffisamment reçu leurs supposées victimes à l'hôpital pour connaitre leur façon de faire. Surtout lorsqu'il s'agissait de femmes. Mais elle savait aussi une chose.
Ils n'avaient pas tout vu ce soir-là.
- Ensuite un homme m'a rendu visite.
Sa voix, bien plus posée qu'elle ne l'avait fait entendre depuis le début de cet interrogatoire forcé, fit immédiatement remonter l'attention de l'ordure l'ayant frappé, quittant définitivement des yeux son carnet.
Élevant rapidement l'un de ses pieds dénudés qu'elle s'empressa de déposer entre les cuisses du bourreau et sur le bois de la chaise, près de l'endroit où se trouvait la totalité de des neurones de l'homme, elle lui ôta l'idée d'heurter sa mâchoire s'étant ouverte sans qu'il ne lui ait posé de questions.
- Et il m'a baisé dans l'ascenseur m'amenant au rez-de-chaussée.
Pour la seconde fois depuis qu'il avait commencé, le vacarme de son appartement se mit soudainement sous silence, comme si l'hypocrite fouille ayant ruiné la totalité de son mobilier et ses affaires avait entendu quelque chose de plus amusant à faire.
Un de leur passe-temps favori.
L'enfoiré face à elle, rangeant le carnet et le stylo devenus dérisoires dans la poche de son gilet vert, attrapa alors son mollet de ses mains sales.
- Je vois que l'image de la sainte nitouche que tu essayes de montrer n'est en rien fondée, déclara-t-il en remontant ses doigts le long de sa jambe afin d'une nouvelle fois atteindre l'intérieure de sa cuisse. « Tu n'es en fait qu'une vulgaire petite chienne. »
Elle ne put retenir un léger sourire tant ce qu'il venait de dire était ironique. Après tout, elle ne savait pas qui était le plus proche du canidé entre son comportement auquel elle s'exerçait et qui la répugnait, et ces hommes, orchestrant les moindres ordres de l'homme dans son palais.
- Tu ne veux pas savoir de qui il s'agit ? Peut-être que cela serait bénéfique à ton rapport.
Les mouvements flous autour d'elle s'agglutinèrent dans la cuisine, laissant la salle de bain ainsi que sa chambre et sa terrasse dans un désordre sans nom.
- Qui donc ?
Les deux mains se déposant sur ses épaules firent légèrement sursauter ses pensées concentrées sur le fait de ne pas craquer.
Pas encore.
- Celui qui a devancé ce que tu as en tête, évidemment.
Elle jeta son regard sur l'homme dans son dos qui commença à relever ses cheveux avant de fermement les remonter et les agripper au niveau de l'arrière de son crâne. Dans un réflexe qu'elle savait révélateur, sa mâchoire se contracta afin de lui permettre de ne pas céder. À son plus grand bonheur, les regards avides dans sa cuisine étaient plus occupés à observer les formes de son bassin que celles de son visage.
Elle déplaça son attention sur l'homme accolé à la table venant de quitter sa chambre et qui, le sourire aux lèvres en reniflant un de ses sous-vêtements, semblait déjà s'imaginer les nombreuses scènes qui allaient suivre sur le matelas éventré de sa chambre.
Alors que le silence se faisait pesant, elle jeta un coup d'œil aux deux hommes postés derrière celui ayant mené son interrogatoire qui, de son côté, continuait de se répandre un peu plus sur sa cuisse en direction de son entrejambe.
- Dis toujours.
D'une voix désintéressée et obnubilée par la douceur de sa peau, il lui accorda ce qu'elle espérait être le seul moyen de s'extirper de cette situation sans avoir à leur arracher la tête et avoir la mort de tous ses proches sur la conscience, avant que, bien entendu, on ne la lui arrache aussi.
Sous l'assourdissant tambourinement sur ses tempes, elle se rendit à l'évidence que les prochaines secondes qui allaient suivre s'achèveraient soit dans le respect d'un nom, soit dans un bain de sang. Tout dépendrait de leur appréhension. Tout dépendrait de s'ils étaient au courant. Au courant de sa mission.
- Uchiha Sasuke. Il est rentré hier de mission, vous ne l'avez pas croisé ?
Les phalanges caressant l'intérieur de sa cuisse, à seulement quelques centimètres de leur but, s'arrêtèrent dans leur prospection avant de brutalement rebrousser chemin. La main qui maintenait sa chevelure se retira à sa tour, tandis que sa culotte en dentelle rouge tomba au sol et que tous les sourires de la pièce s'effacèrent en un instant.
- Tu crois vraiment qu'on va gober ce que tu racontes ?
Elle ne prêta aucune attention à la silhouette floue dans le dos de l'homme qu'elle s'efforçait de dévisager, celle-ci ne l'intéressait nullement. Il n'y avait qu'une personne qu'elle devait convaincre et, à la vue du regard qu'il lui envoya et étant donné qu'il ne la gifla pas, elle comprit que ce qu'elle venait de dire n'était pas entré dans l'oreille d'un sourd.
Un rictus contrarié se matérialisa sur les traits de l'homme à la tête de l'unité.
- On se tire.
La chaise face à elle racla sa surprise, laissant retomber sa jambe sur le carrelage maculé de la cuisine, alors qu'elle continua de surmonter le visage de l'homme qui s'élevait dans les hauteurs de celle-ci.
Plusieurs chuchotements dont elle ne distingua pas la signification se firent entendre, ce qui fit perdurer la contraction de sa mâchoire.
Le bruit de pas dans le couloir de son appartement, marchant sur du verre brisé, lui permirent de la relâcher quelque peu, mais ne laissèrent aucun repos à ses iris émeraude déposés sur les noirs encre n'ayant pas bougé d'un millimètre.
La porte de son appartement s'ouvrit, engendrant un courant d'air avec celle de sa terrasse entrouverte qui claqua son mécontentement dans un bruit austère et fit virevolter un court instant ses cheveux rose bonbon.
- On se reverra, sois-en sûre.
La menace fit écho dans son appartement désagrégé alors qu'il arrêta finalement de la dévisager. Malgré que leur échappée se fit entendre dans son couloir puis dans le corridor, elle resta bloquée sur l'exact endroit où le regard noir s'était tenu et continua de fixer le mur blanc sans ciller.
Ce ne fut que lorsqu'elle ne les entendit plus et que les portes de l'ascenseur se refermèrent, que ses poumons se remirent à exercer leur seul et unique travail. Sa poitrine se souleva à plusieurs reprises de manière frénétique, et son regard se balança dans les débris de son appartement, essayant de remettre en marche ses réflexions.
Ses pensées impuissantes.
Le léger mouvement de la porte entrouverte de l'autre côté du couloir l'interpella un instant, mais pas assez pour l'obliger à déplacer son attention dans sa direction.
Des pas légers, reflétant le fait qu'ils étaient nus, se déposèrent une seconde plus tard sur le parquet qui faisait face à la salle de bain, avant de s'arrêter avec hésitation devant les morceaux de miroir brisés dans le couloir.
- Vous… vous allez bien ?
Elle ne répondit pas à la voix efféminée qui se manifesta dans le coin de son champ de vision. Celle qui, à raison, avait fermé le plus silencieusement possible sa porte sur la scène s'étant jouée dans le corridor.
Une autre silhouette, bien plus petite, se présenta à l'embrasure du bois de chêne.
- Maman ?
- Qu'est-ce que tu fais ici ?! Rentre à la maison tout de suite !
Les chuchotements colériques orchestrèrent la fuite précipitée de la petite ombre alors que le cliquetis d'une poignée de porte se fit entendre.
- Je… Je vais chercher de l'aide ne bougez pas.
Sa main, jusqu'alors déposée sur la table de la cuisine, se releva soudainement vers la femme ne devant pas avoir plus d'une trentaine d'années, l'arrêtant dans son mouvement.
Ses cheveux rose bonbon se mouvèrent alors légèrement de gauche à droite, permettant à son regard de continuer à fixer le mur blanc de sa cuisine.
- Non. Merci. Ça va aller.
La femme, habillée d'un pyjama gris clair, rabattit ses longs cheveux bruns derrière ses oreilles, croyant qu'ils avaient obstrué ce qu'elle venait d'entendre. Elle déposa ses yeux châtains sur le filet de sang qui s'échappait de ses lèvres ouvertes, ainsi que sur les taches écarlates sur sa serviette blanche.
- Vous êtes sûre ?
Ramenant sa main sur la table et laissant un sourire rehausser ses joues meurtries, elle déplaça finalement son attention sur le visage de la femme, aux abords des débris sur le carrelage de sa salle de bain et de son couloir.
- Fermez la porte derrière vous, s'il vous plait.
Ne pouvant empêcher un air étonné de déformer ses traits, la femme inclina malgré tout sa tête vers son être assis, laissant retomber avec soulagement ses cheveux sur ce qu'elle avait entendu, sur ce qu'elle avait vu.
La porte de son appartement se referma une dernière fois en coordination avec ses paupières, permettant à la trentenaire de retourner dans son appartement, dans son confort.
Sa main droite, déposée sur son bas ventre et aux prises du tissu qui recouvrait son corps, s'agrippa encore plus fermement à la serviette jusqu'à atteindre un teint rouge vif et tremblant. Ses paupières se rouvrirent, libérant la haine viscérale ancrée dans ses iris qui descendirent sur ses cuisses sales, souillées, alors qu'un sentiment de dégout s'insinua au fond de sa gorge. Sa main gauche, revenue sur la table de la cuisine, s'agrippa fermement aux bords poncés et vernis du bois, jusqu'au sang.
Le mobilier émit un grincement et commença à s'affaisser de part en part sur plusieurs centimètres avant de se briser en deux dans un bruit rauque qui résonna dans le corridor de l'étage, faisant naitre des courses effrénées et indiscrètes ainsi que le claquement des portes voisines à son appartement.
Ce fut sous le son de la tasse de café qui se brisa sur le sol, que son bras gauche retomba le long de la chaise sur laquelle elle était assise et qu'elle observa celle qui se trouvait juste devant, au beau milieu de sa cuisine.
Elle se leva lentement en décontractant ses poings et déposa délicatement ses phalanges blanchies sur le dossier en bois. Un souffle saccadé relaxa ses émotions un instant. L'instant d'après, la chaise valdingua dans les hauteurs de son salon et percuta le faux plafond en y perdant trois de ses pieds, avant de s'écraser contre la baie vitrée de sa terrasse qui vola en éclat.
Elle observa les morceaux de verre se répandre dans son salon, rejoignant ceux de la table basse, ou du moins, ce qu'il en restait.
Son air fatigué se pencha vers l'arrière, permettant à ses poumons de prendre une grande inspiration, puis, courbant doucement ses lèvres, elle relaxa une seconde fois ses émotions dans un souffle long et apaisant. Elle fit ensuite descendre son attention dans le couloir à sa gauche, et le sillonna sans même y songer. Sous les fragments de miroir brisé qui craquèrent sous ses pieds nus, elle traversa la salle de bain dans une trainée écarlate.
Dégrafant le nœud de la serviette tachée de sang au niveau de sa poitrine, elle enjamba la céramique de du lavabo à même le sol et laissa tomber le tissu sur les morceaux de verre opaque avant de passer au travers de l'encadrement de la douche. Marchant sur les cristaux rougeoyants qui décoraient le marbre à ses pieds, elle accola son front contre le mur en dessous du pommeau de douche et se laissa aller contre le carrelage lorsque l'eau glacée entra en contact avec ses cheveux et son dos courbé.
Plusieurs minutes s'écoulèrent sans qu'elle ne fasse le moindre mouvement, sans qu'elle ne parvienne à s'extirper de ses pensées rébarbatives, avant de finalement déposer la paume de sa main sur l'intérieur de sa cuisse droite et de se mettre à frotter, encore, encore, encore, de plus en plus en vite, de plus en plus fort.
Elle ne sut pas combien de temps elle resta là, combien de temps elle exerça ce mouvement ne lui procurant aucune fatigue. Une minute peut-être ? Dix minutes ?... Cent ?
Mais une chose était certaine : son attention, bien trop occupée à observer le sang se faire happer par le ruissèlement de l'eau sur sa cuisse irritée, ne remarqua pas la silhouette au manteau noir dans l'embrassure de son couloir.
Celle-ci s'aventura à l'intérieur de la salle de bain et s'arrêta devant la cabine de douche tandis qu'elle continua de frotter inlassablement sa jambe mutilée.
Un bourdonnement inaudible l'atteignit et elle ne chercha nullement à le déchiffrer.
Ce ne fut que lorsqu'une poigne autoritaire agrippa son avant-bras et stoppa son mouvement, qu'elle tourna subitement sa haine dans sa direction. Son regard émeraude examina le sien, noir, dissimulé derrière des lunettes opaques, avant d'observer sa mâchoire carrée et contractée ainsi que l'animosité qu'elle dégageait.
Les cheveux ébènes s'abaissèrent une fraction de seconde sur sa jambe avant de se rabattre sur sa mine fatiguée.
- Décris-les-moi.
Le timbre sec de la voix engendra un silence pesant qu'elle s'efforça de faire perdurer afin de ne pas céder. De ne pas répondre. Plissant légèrement ses paupières et laissant un sourire déformer ses traits, elle se rouvrit à ses pensées afin de mettre un nom sur l'homme debout dans sa salle de bain.
- Tu es rentré.
La force sur son poignet se resserra à la suite de sa tirade dérisoire.
- Est-ce qu'ils t'ont touché ?
Cette fois-ci, et à sa grande surprise, sa question fut douce et dénuée de la moindre colère, comme s'il attendait sa réponse pour déclencher ses prochaines émotions, ses prochaines actions.
Elle lui renvoya une nouvelle fois le même sourire, la même façade. Cette apparence trompeuse lui qui lui offrait une issue à ce qu'elle s'efforçait d'oublier.
- Comment étaient les paysages du Vent ?
Observant avec scepticisme et durant de longues secondes son expression joyeuse, il soupira finalement en comprenant qu'elle ne lui donnerait pas ce qu'il recherchait et relâcha l'emprise sur son bras.
Les marques rouges sur sa peau n'eurent pas le temps de disparaitre qu'il s'abaissa afin d'attraper la serviette à même le sol. La secouant négligemment, il laissa tomber les morceaux de verre brisé qu'elle abritait avant de stopper l'écoulement de l'eau et de recouvrir le haut de son corps dénudé avec l'épais tissu blanc.
- Désertique.
Posant un pied à l'intérieur de la douche sous le craquement de ce qu'il restait de la vitre, il fit glisser ses bras en dessous de ses genoux et de son dos avant de la soulever sans la moindre difficulté. Plusieurs petits morceaux de verre écarlates se décrochèrent de ses pieds nus tandis qu'il la transporta en dehors de la pièce. Elle n'eut pas le temps de protester qu'il la déposa sur le comptoir de sa cuisine.
Assise sur le marbre en dessous des meubles suspendus à moitié vide et les assiettes cassées, elle l'observa rebrousser chemin en direction de la salle de bain.
Ploc.
Resserrant un peu plus ses aisselles sur l'épais tissu qui recouvrait son corps afin de le maintenir en place, un frisson la prit de court alors qu'elle croisa ses mains sur ses jambes et abaissa son regard sur les gouttes écarlates ruisselant de ses pieds sur le carrelage.
Ploc.
- Tu n'étais pas supposé rester là-bas deux mois ?
Ploc.
Les bruits de pas sur le verre de la salle de bain s'estompèrent et, s'attendant à ce qu'il lui donne une réponse, il se contenta de fouiller dans les débris.
Ploc.
Après un long moment de calme se résumant par l'apparition deux petites flaques cramoisies en dessous de son perchoir, il réapparut dans le couloir armé de compresses et d'eau distillée.
Ploc.
Attrapant le dossier de la chaise qu'elle avait utilisée quelques minutes, heures ? Plus tôt, il le plaça face à elle afin de s'asseoir dessus et, soupirant une seconde fois tandis qu'elle le dévisagea, il s'empara de son pied droit pendu dans le vide.
Ploc.
- Si je réponds à ta question, tu réponds aux miennes ? demanda-t-il en quittant des yeux les profondes coupures sur la plante de son pied.
Elle surmonta ses lunettes opaques durant quelques secondes avant de finalement détourner son regard sur le canapé éventré de son salon.
Ploc.
- Pourquoi sont-ils venus ici ?
Ploc.
Ses paupières se refermèrent inévitablement alors qu'elle ne put retenir un soupir fatigué. Tout semblait se répéter.
Encore, encore, et encore.
Ploc.
Fermant le léger écoulement du robinet de l'évier, elle se retourna vers l'homme assis dans sa cuisine, la main droite toujours aux prises du masque blanc sur la table.
Trois ans. Cela faisant presque trois ans que la guerre était terminée. Des années qu'il aurait pu lui en parler. Alors pourquoi ?
- Pourquoi es-tu venu ici ? Pourquoi aujourd'hui ?
Face au silence qui suivit sa question, elle la réitéra, mais cette fois-ci d'un timbre plus revêche.
- Pourquoi tu me racontes tout cela à moi ?
Surmontant son regard émeraude vacillant au gré des changements de lumière intempestive du téléviseur dans le salon, Itachi rapporta sa main sur sa jambe.
- Si tu me laisses terminer, je répondrais à tes questions.
Croisant ses bras sur la serviette au niveau de sa poitrine, elle s'appuya contre le comptoir dans son dos et attendit. Attendit qu'il reprenne là où il s'était arrêté.
- Comme je le disais, Shisui s'est retrouvé dans l'incapacité de faire le moindre progrès, il a alors fait ce qu'il n'avait encore jamais fait. Il a cherché de l'aide. Il a cherché une personne qui pouvait l'aider sans se faire repérer, une en qui il pouvait avoir entièrement confiance, une liée à cette histoire. Et il l'a trouvé. Elle était l'une des dernières représentantes de sa famille et son père avait été l'un des premiers à disparaitre.
Sa mine à la fois contrariée et fatiguée s'effaça subitement face à la description que venait de lui faire l'Uchiha. Une expression incrédule s'aventura aux abords de ses lèvres, mais elle disparut aussitôt. Remplacée par un sentiment de malaise. De désarroi.
Malgré le fait qu'elle ne connaissait qu'une infime partie des habitants du village, elle parvint, en une fraction de seconde, à mettre un nom sur cette description.
Un nom qui lui broya son humeur.
Elle avait beau réfléchir à toutes les fois où elle aurait pu voir un quelconque indice, un quelconque sous-entendu, rien ne lui vint en mémoire.
Comment ne l'avait-elle jamais su ?
- Ino ?
Le timbre de sa voix refléta une sorte d'incompréhension qui mélangeait du scepticisme ainsi qu'un soupçon d'espoir.
L'espoir d'avoir faux.
Il ne lui répondit pas et son silence lui fit comprendre qu'elle avait vu juste. Qu'elle avait été aveugle tout du long.
N'avait-elle vraiment jamais connu la Yamanaka ?
- En seulement quelques mois, elle avait réussi à amasser plus de preuves qu'il n'en avait récupéré durant plusieurs années. Des réponses allant au-delà de ce qu'il avait espéré. Car bien que ça soit évident, il avait vu juste, Danzō était lié à ces disparitions, mais ce n'était pas tout. Elles étaient aussi en lien direct avec le Kage du pays du Son. Elles étaient ce qui unissait Konoha et Oto. Danzō offrait les techniques secrètes ainsi que les corps des membres des clans du village à Oto et ceux-ci, connaissant leurs positions exactes, se chargeaient de les éliminer. Il faisait disparaitre ses ennemis et renforcer sa place à la tête de Konoha tout en tissant une alliance avec le pays du Son et du Vent, alors allié. Ironiquement, l'assassinat de centaines de shinobis de la Feuille est ce qui a entrainé la victoire du Feu lors de la quatrième Grande Guerre. La mort de ces hommes et femmes est ce qui a engendré l'Alliance.
Son corps se rigidifia sur le marbre dans son dos. Dans un réflexe qu'elle ne maitrisa pas, elle observa successivement le couloir ainsi que les stores de la baie vitrée du salon, s'attendant à voir rappliquer une unité entière avide de connaitre à couleur de son sang. Mais, comme lui indiquait l'expression sereine d'Itachi assis devant elle, personne ne semblait entendre ce qu'il racontait, hormis elle.
- Lorsqu'ils avaient appris cette information, la guerre n'était toujours pas terminée et, si jamais ce qu'il avait appris se répandait dans les rangs de l'Alliance, cela aurait pu avoir des répercussions catastrophiques, allant jusqu'à la défaite de Konoha. Alors ils se turent et firent profile bas durant plusieurs mois. Attendant la fin de la guerre.
Pendue à ses lèvres, elle l'observa prendre un temps de repos afin d'inspirer.
Une seconde qui lui parut une éternité.
- Shisui n'a pas su m'expliquer comment, mais il supposait que certains comportements étranges venant des personnes dont les souvenirs avaient été effacés avaient inévitablement attiré l'attention de la racine. Ce qui les amena directement à soupçonner Ino, l'une des dernières utilisatrices des techniques de sa famille, quelques semaines avant la bataille de Doroppu.
Ses pupilles se dilatèrent tandis que la silhouette de l'Uchiha lui faisant face se troubla.
Doroppu. Ce village qui la hantait nuit et jour. Ce lieu ayant pris la vie de la plupart de ses amis.
Elle s'était battue, avait fait la guerre, avait tué, au nom d'un idéal, d'un village. Et aujourd'hui, on venait lui dire que tout ceci se basait sur la trahison. Car si elle comprenait bien ce qu'il était en train de lui dire, où il se rendait avec ses paroles, alors il ne pouvait arriver qu'à une seule conclusion.
Une conclusion qui fit naitre une intense chaleur au bas de son échine. Une haine incommensurable.
- Il est fort probable que l'unité qui vous a attaqué ce jour-là ne faisait pas partie de l'Entente, mais certainement de la racine ou d'Oto, peut-être les deux.
Un blanc monumental suivit de près l'information que lui révéla l'Uchiha. Mais elle se résigna à l'idée d'y penser. Car si jamais elle venait à y songer ne serait-ce qu'un instant, tout ce qu'elle avait sacrifié serait alors vain.
Pourtant et malgré qu'il s'agissait là de la dernière chose qu'elle souhaitait, d'indénombrables souvenirs se mêlèrent à ses pensées.
Cette bruine interminable, ces gilets verts, marrons, au milieu de la rue. Les mots qu'ils avaient prononcés contre le Feu et le village alors qu'elle les massacrait les uns après les autres.
Était-il possible que le temps ait altéré ses souvenirs ?
Pourquoi la racine, cette branche méconnue de la plupart shinobis de la feuille, aurait-el…
Danzō Shimura.
Son Hokage.
Elle en avait presque oublié l'implication de ce fils de chien.
Cette section enfouie dans les tréfonds de la Feuille, elle lui appartenait.
Comme son nom laissait soupçonner, elle était une organisation autogérée, infectieuse, vivant dans l'ombre du village à l'abri des regards, qui se nourrissait des pires méfaits que celui-ci ne pouvait proclamer. Elle se chargeait, entre autres, de faire le sale boulot.
Elle était une forme essentielle à la survie du village, mais surtout de la dictature qu'avait mise en place son Hokage.
Cet enfoiré.
Se retournant, elle ouvrit le meuble suspendu au-dessus du comptoir et, y attrapant un verre, elle s'empressa de le remplir dans l'évier afin d'en boire plusieurs gorgées.
Jetant l'eau qu'il restait à l'intérieur, elle le remplit à nouveau et, se retournant en faisant quelques pas vers l'Uchiha, elle le déposa sur la table à côté de son masque.
- Après l'assassinat d'Ino et la fin de la guerre, Shisui s'est retrouvé une nouvelle fois seul, sans aucun allié et avec une information pouvant entrainer une guerre civile au sein même de Konoha. Mais il savait qu'en plus d'avoir que de très faibles chances de réussite, la rébellion que créerait son information serait rapidement annihilée. Danzō était ressorti de la guerre en héros du village, de la nation. Il était devenu intouchable, encore plus qu'il ne l'était déjà. Le mieux que pouvaient faire les secrets du Shimura était de déclencher une nouvelle guerre. Engendrant alors encore plus de morts innocentes, si ce n'était plus. Et ce n'était pas ce qu'il recherchait.
Elle ne connaissait que très peu Shisui, ne l'ayant rencontré qu'à de rares occasions. Mais elle savait que le cœur de celui-ci était animé, tout comme celui de l'homme face à elle, d'une seule et unique chose.
La paix et la prospérité des villageois de Konoha, ainsi que du Feu.
- Durant leur collecte d'information ayant duré plus d'un an, Ino avait découvert une information peut-être encore plus importante. Une information qui avait changé ses plans et qui amenait à une date bien précise. Celle du dix octobre. La nuit de l'attaque de Kyūbi sur le village.
Ses sourcils rose bonbon se froncèrent tandis qu'elle dévisagea l'Uchiha, qui l'observait en retour d'un air toujours aussi calme.
En quoi, tout ce qui venait de lui raconter, avait-il un quelconque lien avec cette morbide nuit ? Celle ayant coûté la vie de centaines de valeureux ninjas ainsi que des milliers de civiles, dont ses grands-parents.
- À cette époque, tout le village était au courant de la grossesse de Kushina Uzumaki, alors femme du quatrième Hokage. Et tous pensèrent avec raison que son enfant mourut avec elle lors de son sacrifice qui mit un terme à l'attaque. En revanche, ce que peu de personnes savaient, c'était que Kushina Uzumaki était à ce moment-là le Jinchūriki du démon renard. Et que cette nuit du dix octobre fut la nuit de son accouchement.
S'accroupissant contre le meuble en dessous du comptoir et ne pouvant retenir un sourire nerveux, elle se laissa tomber contre le carrelage glacé
- Le quatrième Hokage a eu un fils. Un enfant méconnu de tous. Un nouveau-né dans lequel le démon renard a été scellé.
Tout ceci commençait à faire beaucoup, beaucoup trop d'informations. À croire qu'elle commençait tout juste à comprendre l'histoire du village dans lequel elle était née, celui qu'elle défendait depuis son premier battement de cœur et pour lequel, malgré les têtes à son sommet, elle avait mis sa vie en danger un nombre de fois tellement surréaliste qu'elle avait arrêté de compter.
Tous ses repères s'effaçaient peu à peu.
Elle en perdait l'équilibre.
- Trois jours après l'attaque du démon renard et quelques heures avant la montée au pouvoir de Danzō, un des bunkers souterrains situés en dessous du mont a explosé, causant la mort d'une unité entière de l'Anbu. Le bunker dans lequel se trouvait l'enfant du quatrième et de sa femme.
Sa première réflexion qui arriva à se frayer un chemin dans le filtre qu'avaient bâti ses pensées fut de faire le lien entre l'intronisation contestée de Danzō et la disparition de l'enfant du quatrième du nom.
La seconde fut plus facile à concevoir, mais ne trouva néanmoins aucune réponse.
Qui aurait pu vaincre une unité entière des forces spéciales et s'en sortir indemne ?
- Ne t'es-tu jamais demandé pourquoi Jiraiya, l'un des trois Sannin légendaires de Konoha ayant œuvré à la grandeur du Feu, ayant voué sa vie à sa patrie, avait, du jour au lendemain, était déclaré comme déserteur et traitre au village ?
Elle laissa aller sa tête contre les tiroirs dans son dos tandis que cette fois-ci ce fut un rire nerveux qu'elle ne put contenir.
Elle venait d'avoir la réponse de l'une des questions que toute la péninsule se posait.
Le grand Jiraiya no Sennin, l'ancien disciple d'Hiruzen Sarutobi, avait trahi son nindō pour sauver le fils de son élève, le Yondaime. Il l'avait extirpé des griffes du Shimura, qui, bien évidemment, n'aurait jamais laissé en vie un enfant portant un tel nom. Il avait sacrifié son honneur pour que l'enfant ne soit pas tué.
- Durant les trois années qui séparent la fin de la guerre et sa disparition, Shisui a cherché cet enfant, ou plutôt ce jeune homme, mais à chaque fois qu'il parvenait à avoir suffisamment d'information sur sa position et ses derniers actes, il disparaissait mystérieusement, sans laisser aucune trace.
Pour la première fois depuis qu'il était apparu dans sa cuisine, elle observa une autre expression que l'impassibilité sur le visage de l'Uchiha. Celui-ci, laissant ses sourcils se surélever, soupira légèrement.
- Il m'a raconté cette histoire quelques jours avant de disparaitre au pays de l'Herbe. Toujours à la recherche de cet homme. Il m'avait alors dit qu'il se rendait au pays de la Terre, que quelque chose allait se produire.
Ses iris émeraudes s'écarquillèrent de surprise.
Voilà donc les prémices de ce qui expliquait la disparition de Shisui Uchiha aux frontières de Kusa et Tsuchi au beau milieu d'une mission se voulant être des plus banales.
- Il y a plus de trois semaines de cela maintenant, j'ai entendu des rumeurs d'une personne qui avait réussi à entrer dans le complexe pénitencier de Yariba au pays de la Terre et à en sortir avec un prisonnier.
Yariba… elle avait entendu ce nom quelque part, mais où ?
Réfléchissant un court instant alors qu'il attrapa le verre d'eau qu'elle avait posé plus tôt, elle se remémora la conversation qu'elle avait eue avec Shikamaru la veille ainsi que du journal que celui-ci avait rapporté du pays des Herbes.
Elle était pourtant sûre d'avoir lu quelque chose sur l'effondrement d'une montagne, pas d'une attaque. Tsuchi aurait donc menti pour ne pas dévoiler à la péninsule l'humiliation de ce qu'il s'était passé ?
Sûrement la seule pensée rationnelle qu'elle avait eue depuis plusieurs minutes.
Déposant le verre là où il l'avait trouvé, il rapporta son attention sur la sienne, assise à même le sol.
- J'ai d'abord pensé au fait que ce soit Shisui, mais bien qu'il soit l'un des plus effrayants shinobis qu'il m'ait été donné de rencontrer, il n'aurait jamais pu réussir à en sortir vivant. À vrai dire, personne n'aurait pu en sortir sans y laisser la vie. Hormis peut-être une personne, mais elle est morte depuis plus de vingt ans. Je me suis alors rendu aux frontières d'Iwa pour en savoir plus, pour savoir si cette histoire était avérée. Plusieurs de mes corbeaux se sont répandus dans le pays et, après plusieurs jours de recherche, je l'ai vue, non loin d'une ville au nord de Tsuchi, assise aux pieds d'un arbre, seule, attendant que quelqu'un vienne la chercher.
L'arrière de son crâne se décolla des tiroirs en bois.
Avant même qu'elle ne puisse réfléchir davantage, la réponse lui fut donnée à la première syllabe que prononça l'Uchiha.
- Ino.
Assis sur le tabouret en cuir blanc, elle attrapa l'élastique sur la commode où un miroir, accroché au-dessus du mobilier en bois, lui renvoya son regard océan.
Dans un soupir, elle abaissa son visage afin de ne plus avoir à observer le reflet ne lui apportant que de la miséricorde et attacha ses cheveux blonds en queue de cheval. Puis, du coin de l'œil, en prenant son de rabattre les mèches rebelles qui tombaient sur son front, elle observa le reflet du bandeau déposer sur la table de nuit dans son dos.
Celui-ci, noir, tout comme le t-shirt et le pantalon qu'elle portait, était recouvert d'une fine pellicule de poussière que les rayons du soleil, s'aventurant au travers des fenêtres de la chambre, s'amusaient à réchauffer.
Une aveuglante lumière, abrupte et éphémère, balaya la décoration poussiéreuse, l'empêchant de contempler davantage la relique de sa vie passée.
Étrangement et sans qu'elle-même ne sache pourquoi, elle ne se formalisa pas sur cet étrange phénomène lumineux et se mit une nouvelle fois à dévisager, cette fois-ci avec mépris, le visage que la glace lui reflétait.
Une expression lâche qui ne lui procurait que de la honte. La honte de son silence, de n'avoir rien dit, rien fait.
Quittant sa position assise en n'arrivant plus à surmonter le regard qui la dévisageait, elle s'arrêta à l'embrasure de la chambre alors qu'un second halo de lumière se dispersa dans la pièce, l'éclairant de nouveau.
La porte, aux prises des réticences de sa main, mit une dernière fois ses souvenirs à l'épreuve en la laissant observer le décor adolescent qu'elle emprisonnait, avant de se rapprocher de son visage endeuillé qui laissa transparaitre une forme d'apaisement.
Restant un instant immobile alors que le cliquetis de la poignée résonna dans le couloir, elle descendit finalement les escaliers en colimaçon et attrapa la paire de chaussures au pied de celui-ci en s'asseyant sur la dernière marche.
- Déjà ?
Elle termina d'enfiler ses chaussures ouvertes sur l'extrémité de ses pieds et éleva son attention sur l'expression à la fois surprise et attristée venant de s'arrêter à côté de la baie vitrée face à la cuisine. « Je viens juste de terminer de faire à manger, tu ne veux pas y goûter avant de t'en aller ? »
Alors qu'elle allait répondre, qu'elle allait dire à la femme ainsi qu'au tablier farineux qu'elle transportait que rien ne pourrait plus l'enjouer, un rayon de lumière balaya le couloir au travers de la baie vitrée et termina son aveuglante traversée dans ses iris, les refermant inévitablement et lui faisant oublier ce qu'elle s'apprêtait à exprimer.
Lui remémorant ce qu'il s'était réellement passé.
Décollant son être éhonté de la marche d'escalier, elle traversa le séjour et attrapa la sacoche accrochée au mur adjacent l'entrée avant d'ouvrir celle-ci, laissant pénétrer la chaleur d'été.
- Attends !
Remmenant sa jambe à l'intérieur du foyer qui la hantait, elle déposa ses iris océans sur la voix consternée venant de traverser le couloir.
- Quand je te parle, tu pourrais au moins avoir la décence de me répondre jeune fille.
Silencieuse en extérieur, mais brisée à l'intérieur, elle ne dit rien et se contenta de surmonter le regard marron clair, bien plus craintif qu'aurait dû être le sien, à quelques mètres de son expression détachée.
- Tu comptais vraiment partir sans rien dire ?
Marquant un temps d'arrêt face à l'expression réfractaire, la femme qui l'exprimait laissa échapper un souffle saccadé et, sous un jet de lumière éblouissant et ne faisant que passer, ne parvint pas à dissimuler la tristesse qui se matérialisa sur ses traits.
- Elle m'a dit que vous serez dans la même unité, mais elle ne m'a rien dit sur votre destination. J'imagine que c'est pour ne pas m'inquiéter. Mais j'ai besoin de savoir. Vous vous rendez au front ?
Le silence qui suivit ne laissa guère de chance à une quelconque réponse et abandonna derrière lui l'air perdu, inquiet de la femme.
Une main toujours agrippée à la poignée de la porte de sa réminiscence, elle quitta des yeux la femme aux yeux marron clair afin de les déposer sur l'adolescente devant elle et crut, le temps d'une inspiration, que le miroir était descendu.
Blonde, le regard océan, soigneusement coiffée et ne devant pas avoir plus de dix-sept ans, elle n'eut pas le temps de la dévisager plus d'un instant que, la frôlant, sa copie rajeunie se précipita dans la foule parcourant la rue parsemée de feuilles fanées.
Elle ramena son attention sur la mine attristée au milieu de son ancien foyer et observa, silencieuse, la larme logée à l'embrassure des lèvres courbée du visage efféminé.
S'essuyant ses joues d'un revers de main, la femme laissa son regard châtain s'aventurait aux abords de la baie vitrée afin de la chercher dans la rue, en vain.
- Pourquoi n'es-tu pas restée ce jour-là ? demanda-t-elle d'une voix brisée sans quitter des yeux l'allée bondée.
À son tour et comme l'avait fait la jeune fille qu'elle haïssait pour son comportement, elle ne répondit pas, préférant, en cet instant de lucidité qui allait l'éveiller, immortaliser les traits de la femme.
- Désolée, maman.
La lumière balaya la pièce, lui fermant inévitablement les paupières et réchauffant quelque peu son corps qui ne put retenir un frisson. Un air froid, humide, hivernale, s'insinua à l'intérieur de ses poumons tandis qu'un vent glacial pénétra ses protections en soie et acheva la chute de la larme sur sa joue qui lui effaça son chez-soi.
Ouvrant ses yeux somnolents, elle observa l'énorme bloc de roche qui lui obstruait la vue, avant que celui-ci, s'éloignant inévitablement du chemin qu'elle semblait emprunter, ne laisse passer les rayons du soleil qui lui brûlèrent une énième fois la rétine.
Refermant ses paupières face à la lumière aveuglante de l'astre, elle plaqua la soie qui la recouvrait contre ses narines, ne laissant dépasser que le haut de son visage.
La silhouette de sa mère se matérialisa dans les rainures orangées de ses paupières fermées alors que cette fois-ci, ce qu'elle venait tout juste de rêver resta ancré à ses pensées.
Mais ces mêmes pensées furent obligées de se résoudre à arrêter d'observer le visage familier lorsque la lumière, de nouveau dissimulée derrière la végétation du sentier qu'elle traversait, cessa de balayer son champ de vision et plongea celui-ci dans le noir complet.
Elle ouvrit les yeux, profitant de cet instant d'accalmie pour observer la réalité, celle qu'elle essayait d'éviter.
Formant une arche à une dizaine de mètres au-dessus de sa tête, le feuillage de la forêt qui l'encerclait filtrait la présence de l'astre dans le ciel, ne laissant passer qu'à de rares occasions les rayons qui terminaient leur trajectoire sur la légère brume environnante, humidifiant les plantes qui parsemaient le sol.
Elle inspira profondément et captura dans ses poumons l'odeur de l'hiver à ses balbutiements.
Ce n'était pas la première fois qu'elle se réveillait dans une forêt similaire, à vrai dire, elle n'avait quasiment rien vu d'autre que des arbres conifères.
Durant les dix jours qui avaient suivi l'explosion de l'hôtel, elle n'avait rien fait d'autre que de traverser des forêts et des sentiers bordant des montagnes escarpées. Mais, malgré tous les chemins qu'elle avait pu emprunter, elle n'avait pas croisé un seul être vivant, comme si il les évitait.
Déplaçant sa curiosité, son admiration, elle dévisagea la personne à l'origine des bruits de pas étouffés par l'humus de la forêt.
Si la teinte de ses cheveux à elle, quand ils n'étaient pas pouilleux et recouverts de poussière, tendait vers le blond, à la limite du blanc, les siens, court et en bataille, se trouvaient être d'une dorure déconcertante. Sa barbe tout aussi dorée et d'une dizaine de jours, contrastée parfaitement avec ses yeux azur fixant l'horizon ainsi que le teint clair de sa peau s'étant adapté au climat froid et sec du nord de la péninsule.
Alors qu'elle continua durant de longues secondes à être obnubilée par la mâchoire carrée qui la surplombait et qui se mouvait au gré des pas marchant pour deux, les prises au niveau de son dos et de ses genoux se resserrèrent légèrement, mettant définitivement un terme à ses pensées en lui rappelant avec effroi la faculté qu'avait la personne qui la portait.
Comme elle le redoutait, il descendit son attention et croisa inévitablement ses iris océans n'ayant pas arrêté de le dévisager, tandis qu'elle remercia intérieurement la cape qui entourait son corps et qui camouflait une partie de son visage, avant de se rendre compte que, cela aussi, il l'avait certainement entendu.
Il la dévisagea à son d'un air soucieux.
- Tu as froid ?
Ses sourcils blonds s'élevèrent au-dessus de la soie.
Une énième question à ajouter à la liste.
Tu as faim ? Non.
Tu as soif ? Non.
Tu es fatiguée ? Non.
Tu as froid ?
- Non.
Voilà à quoi se résumaient les mensonges de ces dix derniers jours.
Il la nourrissait, abreuvait, et transportait depuis son premier réveil en sa présence, soit un peu plus de trois semaines, et ne demandait absolument rien en retour.
Il s'agissait là d'une position qui la rendait plus que mal à l'aise et vulnérable : elle était devenue complètement dépendante de sa présence.
Il suffisait qu'il disparaisse de son champ de vision plus d'un instant pour qu'elle soit prise de panique et qu'elle se mette à le rechercher de manière frénétique.
Il était ce qui la rattachait à ce monde dont elle avait oublié l'existence jusqu'à peu. Sans lui, elle était perdue, déboussolée, et elle ne survivrait certainement pas plus de quelques heures.
Quelques minutes.
Alors elle essayait de ne pas se faire remarquer, dans ses bras, certes, mais elle essayait. Bien qu'elle s'était faite à l'idée qu'il ne s'agissait pas d'une illusion, qu'elle se trouvait bel et bien dans le monde réel et qu'il l'avait sorti de son enfer, qu'il l'avait sauvé, elle s'était aussi rendue à l'évidence qu'elle ne le connaissait, au final, pas du tout.
Elle avait suffisamment côtoyé les hommes ces trois dernières années pour connaitre leur tempérament bipolaire et leur sursaut d'humeur heurtant la plupart du temps son visage si elle ne se pliait pas à leurs exigences.
Qu'est-ce qui lui prouvait qu'il était différent ?
Tout.
Absolument tout.
Malgré cela, malgré le fait que le comportement et la délicatesse qu'il offrait à son égard lui prouvaient qu'il n'était pas malhonnête, qu'il n'était pas comme le reste, elle ne réclamait rien, ne disait rien, n'espérait rien.
Elle avait appris à ne rien espérer en retour.
Mais, comme un traitre bavard que l'on ne pouvait faire taire, son corps le quémandait à sa place. Un gargouillement, un bâillement, un frisson, et il s'attelait à combler ses besoins.
Les avant-bras sous la soie la maintenant contre son torse gagnèrent en chaleur, relaxant ses pensées et lui faisant ainsi comprendre que, une fois de plus, il n'avait pas cru en son mensonge.
Fermant ses paupières éreintées en se laissant bercer par le bruit de ses pas et la chaleur de son chakra, elle se laissa aller contre la veste grise et le tambourinement du rythme cardiaque, l'éloignant, à chaque battement, un peu plus de la réalité.
Lorsqu'elle reprit conscience, la première chose qu'elle remarqua fut que le vent frais et sporadique de son dernier réveil s'en était allé, remplacé par un souffle glacé et continue, tout comme l'intense chaleur de son corps.
De fines gouttelettes d'eau lui chatouillèrent ses joues et s'immiscèrent entre ses lèvres fines et entrouvertes. Se déposant sur ses dents blanches qu'elle s'empressa de lécher, elles lui dévoilèrent le salé qu'elles abritaient.
Refermant sa bouche asséchée sur sa langue pâteuse en déglutissant péniblement, elle ouvrit son regard sur la chaleur qui lui réchauffait les pommettes et observa, du coin de l'œil, l'astre solaire à son apogée dans le ciel bleu et sans nuages.
Son attention se perdit quelques instants sur le décor environnant, lui révélant avec surprise qu'aucune forêt n'était présente à des kilomètres à la ronde. Au lieu de cela se présentait à elle un horizon plat, sans relief, où seuls des rochers et des plantes éparpillés sur un plateau terne et froid osaient s'aventurer vers les cieux.
Combien de temps avait-elle dormi au juste ?
Sa question intérieure ne trouva aucune réponse, ou plutôt, en arrêta la moindre recherche. Car le son qui atteignit son ouïe lui occulta toutes facultés de réflexion.
Un son qu'elle n'aurait jamais pensé réentendre.
Forçant sur ce qui restait de ses muscles abdominaux, elle quitta sa position allongée et détacha sa chevelure de la veste grise qui lui servait servi d'oreiller.
Son regard s'écarquilla au moment même où elle le déplaça sur son flanc gauche et que ses phalanges s'agrippèrent machinalement à la couverture en soie.
Elle contempla les cheveux dorés, dos à elle et à la carrure athlétique que son t-shirt noir révélait, assis et silencieux, les jambes ballantes dans le vide océanique.
Une larme de joie perla le long de sa joue meurtrie continuant d'effacer les vices qu'elle avait subis et se mélangea à l'énième salve de fines gouttelettes salées qui s'écrasa sur ses traits abasourdis.
Il avait respecté sa parole.
Retirant l'épais tissu sur ses jambes parsemées de bandage, elle s'aida de ses mains et ses genoux pour se trainer sur les cailloux et s'arrêta à ses côtés entre deux énormes rochers humidifiés.
Il tourna son visage dans sa direction afin d'offrir un sourire à son expression émerveillée.
Assise à plus de trente mètres de hauteur, elle contempla, du haut de la falaise sur laquelle ils se trouvaient, les vagues de l'océan qui se braisaient contre les coraux et récifs en contrebas de son dérisoire vertige.
Pour la première fois, un sourire sincère se dessina sur son visage alors qu'elle inspira l'odeur rafraichissante de l'eau marine.
Il avait respecté sa parole. Son premier dialogue.
- À toi de choisir.
Assise à même le sol sous les arbres conifères et observant la main tendue dans sa direction, elle bloqua aussitôt sa respiration.
Il lui laissait le choix de sa prochaine destination. Elle… elle ne pouvait y croire.
Pourtant, le sourire qui ornait son visage ainsi que le ton de sa voix s'efforçaient de lui indiquer qu'il disait la vérité.
Déglutissant, elle s'imagina toutes les possibilités, puis, éliminant les utopiques et les absurdes, sa réponse lui vint naturellement sans qu'elle ait besoin de réfléchir plus longtemps.
- L'océan. Je veux… revoir l'océan.
Le sourire lui faisant face redoubla tandis qu'elle déposa sa main sur la sienne et lui offrit une partie de sa confiance.
- Dans ce cas nous irons voir l'océan, je t'en fais la promesse.
Il avait respecté sa parole.
Déplaçant son sourire dans sa direction, elle examina avec gaieté l'azur de son regard qui lui renvoyait sa joie. Une nouvelle fois, il tendit une main en direction de sa confiance qu'elle s'empressa d'attraper, cette fois-ci, sans la moindre hésitation.
Toujours habillée d'un simple pull noir bien trop grand, elle prit place à ses côtés et laissa tomber ses jambes dénudées dans le vide, lui faisant ressentir un frisson inexpliqué, oublié.
Rapportant la main enfermée dans les siennes sur le dessus de ses cuisses, elle ferma ses paupières entourées de cernes et, raidissant son dos face à la brise marine qui fit virevolter ses cheveux blonds, elle fit le vide en elle.
Elle vida son esprit, ses inquiétudes, ses tourments, ne lui laissant qu'une étrange impression.
Un sentiment qu'elle avait déjà ressenti dans une vie passée, enterrée, mise de côté. Un état d'esprit dans lequel elle avait cru, dans laquelle elle ne croyait plus et qu'elle avait scellé.
Des pupilles cramoisies lui ayant changé sa vie.
- Parfois la vie est pleine de surprise. Une seule rencontre peut changer ton existence, ton quotidien. En un instant quelque chose se produit, une chose à laquelle tu ne t'attendais pas, que tu n'attendais plus et qui arrive de manière inattendue. Tu prends alors une direction que tu n'avais pas prévue et tu te retrouves à un endroit que tu n'aurais jamais pu imaginer. Un futur que tu n'aurais jamais pu espérer.
Elle rouvrit son regard et le jeta dans l'écume de l'océan sous ses pieds.
Était-elle prête à replonger ?
Une énième vague percuta les roches en dessous de leur perchoir dans un bruit austère, aspergeant le profond silence dans lequel ils étaient immergés.
De ses phalanges récalcitrantes à l'idée, elle serra plus fermement la main qu'elle emprisonnait contre sa poitrine, l'obligeant à tourner ses iris azur sur son teint chancelant, son expression apeurée.
L'océan de ses yeux se referma, enfermant en elle ses larmes voulant extérioriser sa pensée.
Voulant exprimer la question qui la tourmentait.
Après tout ce qu'elle avait traversé, tout ce qui l'avait façonné, avait-elle l'envie, le droit, d'accorder de nouveau sa pleine confiance à un idéal, à une personne ?
À un homme ?
Le lien physique les reliant, qu'elle retenait de toutes ses forces entre ses mains et ses battements de cœur, s'accrocha à son tour ses doigts, ses craintes.
- Ils ne te feront plus aucun mal.
- Une seule rencontre, une seule personne, peut changer ta vie à jamais, Yamanaka Ino.
- Je t'en fais la promesse.
«
Un léger souffle emmitoufla l'atmosphère chargée en humidité de l'immense salle.
Du haut de ses trente centimètres, la jeune batracienne éleva son regard et, arrêtant de balayer le sol impeccable, observa l'incommensurable crapaud de l'autre côté de la pièce qui dormait paisiblement.
Celui-ci, vieux, fatigué et mesurant dans les dix mètres, arboré par-dessus sa peau marron clair un chapeau noir en guise de couvre-chef. Comme seule autre distinction et sous la forme d'un pictogramme, le mot huile était inscrit sur une immense perle qui formait un collier fait de bois et de ficelles autour de son cou.
Un ronflement inonda la pièce, étirant la jeune et jaune peau de la batracienne qui laissa apparaitre un sourire face à ce spectacle des plus habituels.
Encore un peu plus, et elle allait finir par croire qu'il s'était transformé en chat, tant son cycle de sommeil se voulait épars.
Se remettant à nettoyer la pièce en soufflant sa quiétude à la suite de cette pensée, elle n'oublia aucun recoin. Les étagères et livres qui faisaient les contours de la salle furent les premiers à subir son passage, les piliers en béton qui supportait l'immense toiture faite d'un bois bordeaux furent les suivants. Elle s'attela ensuite à dépoussiérer les énormes rouleaux atteignant parfois les sept mètres et, se hâtant dans sa tâche, elle s'attaqua aux deux petites places assises qui entourait le siège où se reposait le vénérable crapaud.
Alors qu'elle s'apprêtait à asperger le sol d'eau afin de terminer ce qu'elle avait commencé, le seau lui échappa des mains et, tel un instant qui se déroula au ralenti et où les souvenirs d'une vie défilaient sous des yeux ébahis, il tinta son rebond dans la pièce, mettant définitivement un terme au ronflement dans un hoqueter surpris, qui la paralysa sur place.
Une serpillère aux prises de ses doigts récalcitrants et après plusieurs secondes d'hésitation, elle tourna sa crainte vers les immenses rouleaux afin de dévisager les deux yeux plissés et globuleux, venant tout juste de se réveiller.
Laissant ses songes se suspendre dans le vide de la pièce durant de longues secondes, l'immense crapaud les déposa finalement et avec fascination sur sa petite personne à une dizaine de mètres de son soudain éveil.
Sans se faire attendre, elle s'écrasa littéralement au sol et relâcha le balai qui rebondit à son tour sur le sol détrempé.
- Excusez-moi d'avoir interrompu l'un de vos rêves, vénérable grand sage, ce n'était pas mon intention, je...
Un léger rire se fit entendre, coupant court à ses excuses ainsi qu'à son appréhension.
- Ce n'est pas grave… ce sont des choses… qui arrivent.
Relevant sa petite tête étonnée vers la voix essoufflée, elle constata avec un grand soulagement qu'il avait refermé ses paupières et, croyant qu'il s'était rendormi aussi vite qu'il s'était réveillé, comme lui seul avait le secret, elle se releva dans un silence parfait et empoigna le seau afin de réparer ce qu'elle avait causé.
Ce fut à ce moment précis que la voix lasse s'éleva à nouveau
- Pourrais-tu… me rendre un service… mon enfant ?
Se retournant pour la troisième fois vers le crapaud, elle observa une fraction de seconde son expression fermée avant d'acquiescer sans hésiter.
- Bien sûr.
Un grand sourire déforma les traits de l'ainé.
- Pourrais-tu… m'amener le petit Minato ?
La question fit écho dans la pièce et, déglutissant péniblement face à la demande, elle inclina légèrement son visage dubitatif afin de le dévisager.
- Vous vouliez dire Naruto, grand sage ?
- C'est… ce que je viens de dire… oui.
Laissant échapper un soupir qu'elle bloqua aussitôt à l'aide de sa patte en se rendant compte de l'irrespect dont elle venait de faire preuve, la petite batracienne hocha la tête en signe de compréhension.
- Je… je vais prévenir maitre Shima et Fukasaku dans ce cas, ils doivent savoir où il se trouve.
S'apprêtant à partir en déposant la serpillère à l'intérieur du seau sans que la moindre contestation ne se fasse entendre, lui faisant comprendre qu'elle pouvait procéder, elle se tourna une dernière fois vers le vénérable crapaud.
- Que dois-je leur dire ? Pourquoi le demandez-vous ?
Sa demande fut empreinte d'un long silence et, croyant qu'il s'était réellement endormi, elle ne put retenir un léger sursaut lorsqu'il ouvrit son regard omniscient afin de répondre à sa question.
- Il m'est apparu… dans mon rêve.
[…]
À même le plancher, un livre recouvrant son visage et accompagné de sa jambe passant au travers de la seule fenêtre de la cabane en bois, une impromptue secousse de la bâtisse l'extirpa de son rêve.
Étirant son être somnolent et relevant sa tête sous la chute du livre posé dessus qui se referma, le jeune garçon, ne devant pas avoir plus de cinq ans, ébouriffa sa chevelure dorée et ouvrit son regard azur sur le paysage.
Dans un bâillement qui se voulait répétitif, il contempla l'horizon au travers de la fenêtre, tandis que son attention se perdit sans grande conviction sur les gigantesques plantes vertes, jaunes, et oranges, qui défiaient les champignons atteignant des hauteurs vertigineuses, que des cascades et cours d'eau translucides venaient abreuver.
Un second tremblement, faisant craquer la cabane, le força à s'asseoir sur le plancher. Son regard à moitié endormi se perdit alors sur des points aléatoires de l'intérieur de son abri de fortune, avant de s'arrêter sur la plus grande des ouvertures à sa droite.
- Oi… articula-t-il difficilement avant de se faire interrompre par un énième de ses bâillements.
Une troisième secousse se fit ressentir, bien plus forte, et lui permit de s'extirper de sa torpeur en faisant le lien avec son soudain réveil.
Rampant à l'aide de ses jambes engourdies jusqu'à l'entrée grande ouverte de la cabane, il observa en contrebas de son perchoir et de ses bras ballotant dans le vide le mammifère qui maltraitait l'arbre sur lequel reposait la masure.
- Oi… répéta-t-il d'une voix enrouée, sans parvenir à se faire entendre.
Armant son poing, l'animal frappa d'un coup sec le tronc, engendrant le fameux tremblement.
Alors qu'il allait réitérer son geste, ses jeunes poumons inspirèrent profondément, se préparant à lui demander, de la manière la plus courtoise qu'il connaissait, de s'arrêter.
- Tu vas t'arrêter bordel ?!
À peine le premier mot de son hurlement s'extirpa de sa bouche, que le crapaud de deux mètres de haut éleva un air mauvais dans sa direction.
Se frottant les yeux sous l'air menaçant de batracien, il ne put retenir un autre bâillement.
- Pourquoi… tu me réveilles… de si beau matin ?
Sa voix somnolente atteignit le visage vert aux de pieds l'arbre qui vira instantanément au rouge.
- De si beau matin ?! C'est trois heures de l'après-midi petit effronté ! À quelle heure t'es-tu couché encore ?! As-tu seulement dormi une heure ?! vociféra l'animal en donnant un énième coup de patte à l'arbre qui lui communiqua sous la forme d'un cinquième tremblement la violence du choc. « Comment oses-tu partir sans les prévenir ? Tu sais depuis combien de temps ils te cherchent ?! Dépêche-toi de descendre si tu ne veux pas que je coupe cet arbre en deux ! » le menaça-t-il en déposant sa patte droite sur le manche de l'immense arme dans son dos.
Se bouchant les oreilles à l'aide de ses mains, il soupira à nouveau, mais cette fois-ci de lassitude.
- C'est bon, c'est bon, je descends, pas la peine de crier.
Avant d'avoir à réentendre les coassements incessants, il se laissa tomber sur la feuille faisant dix fois sa taille à quelques mètres de sa cabane et, réitérant son geste une dizaine de fois, il se réceptionna aux côtés du batracien faisant dix fois son poids.
Dans un grand sourire innocent et levant une main en guise de salutation, il extériorisa un léger rire à l'imposant crapaud. Celui-ci, vert aux taches noires qui prsemaient son corps, portait un kimono violet ainsi qu'un tantō d'un mètre cinquante de longueur qu'il transportait dans son dos.
Le doré du manche de l'arme se refléta dans l'azur de son regard, avant qu'il ne se décide à surmonter celui de l'animal, moins ravi qu'il ne l'était.
- Bonjour Gamashare, tu vas bien ?
Un sentiment mi-énervé, mi-outré, se matérialisa sur le visage du batracien, mais, se souvenant de la raison de sa présence, il souffla afin de l'apaiser.
- Tu as de la chance, gamin, aujourd'hui je n'ai pas le temps de t'apprendre le sens du mot discipline, tu as plus important à faire.
Son sourire se dissipa dans un froncement de sourcils.
- Plus important ? Qu'est-ce qui est plus important que tes entrainements ? demanda-t-il d'un ton sarcastique, se moquant allégrement de ce que le crapaud aimait appeler, « le cycle d'apprentissage de tout bon guerrier. »
En l'espace de six mois, soit le temps qu'il avait passé sous les entrainements et les châtiments du dénommé Gamashare, allant de la chasse aux reptiles dans les montagnes escarpées, à l'aiguisage des armes émoussées, jamais celui-ci ne l'avait épargné lorsqu'il s'était montré désobéissant. Autrement dit, c'était la première fois que l'un de ses affronts passé, il se demandait donc réellement ce qu'il se tramait.
Le poing serré au-dessus de son visage comme si la pire insulte venait de lui être adressée, Gamashare parvint à ne pas céder face à son insolence et, soufflant une seconde fois son humeur passagère, il reprit son calme afin de l'observer.
- Tu as été demandé par le vénérable grand sage ce matin, il attend ta venue.
Pointant de son index le bout de son nez, il jeta un coup d'œil derrière lui avant de rapporter son air médusé sur celui du crapaud.
- Moi ? demanda-t-il sans vraiment y croire et essayant de cacher la crainte disséminée sur son visage. « Pourquoi ? »
Était-il possible qu'il l'ait vu cette nuit ? Il s'était pourtant montré des plus silencieux…
- Contente-toi de t'y rendre veux-tu ? Cela fait déjà trois heures que l'on te cherche et quatre qu'il t'attend, alors ne traine pas en chemin, Shichinin.
Un énième sourire se dessina sur son visage à la suite de ce surnom.
Celui-ci étant une abréviation voulant littéralement dire « petit humain insolent », il se voulait des plus hilarants.
- Tu ne viens pas avec moi ?
Son regard azur se déposa sur les marques noires du crapaud qui, d'un geste lent, retira l'arme attachée à son dos avant de se laisser aller contre le tronc qu'il avait malmené.
- Non, je vais plutôt faire une bonne sieste, lui répondit-il en déposant l'arme à proximité de ses réflexes. « Maintenant déguerpis, tu me gâches la vue. »
Dans une grimace contrariée, il jeta un regard vers le lac Fuhen dans son dos, entouré par la chaîne de montagne Myôboku, avant de le rabattre sur le batracien, qui, la tête calée contre l'arbre et les yeux fermés, semblait déjà l'ignorer.
Soufflant entre ses dents serrées, il éleva d'un mouvement hautain son visage vers le ciel nuageux et, d'une marche sûre de lui, commença son ascension vers le palais.
- Vieux crapaud débile.
Un œil s'ouvrit subitement dans son dos tandis que, ressentant des mouvements abrupts et austères, sa démarche lente se transforma en une course effrénée luttant pour sa survie.
- Répète ce que tu viens de dire sale gosse ?!
[…]
- Je continue de penser que c'est une mauvaise idée, avoua une nouvelle fois un petit crapaud ne mesurant qu'une vingtaine de centimètres, assis sur une chaise en pierre sur le flanc droit du vénérable grand sage.
- Je t'ai déjà dit d'arrêter de revenir sur le sujet ! vociféra un autre crapaud d'une voix efféminée sur le flanc gauche du grand Gama.
Croisant ses pattes vertes en dessous son air dubitatif, celui ayant entamé la conversation détourna son visage à l'opposer de sa femme.
- Quand bien même, tu ne m'enlèveras pas de l'esprit que tout ceci est une très mauvaise idée.
Le regard froid de la vieille batracienne se déposa aussitôt sur son mari.
- Arrête d'essayer d'argumenter, vieux crouton, Jiraiya lui-même savait que ce jour arriverait tôt ou tard.
- De quoi est-ce que tu viens de me traiter, vieille peau ?! hurla-t-il en pointant du doigt l'autre côté de la pièce.
Un souffle à la fois agacé et fatigué s'interposa entre les deux ermites.
- Ça suffit… Fukasaku, Shima, je ne veux pas… de scène de ménage ici, articula calmement mais difficilement le patriarche, prenant de longues bouffées d'air entre chaque parole. « Il est là. » rajouta-t-il avant que la porte de l'immense salle ne s'ouvre dans un grincement, laissant passer un jeune enfant.
Du haut de son mètre dix, la chevelure dorée traversa la salle sans prêter attention au décor environnant, comme si elle connaissait parfaitement le lieu et, s'arrêtant devant les trois crapauds, elle s'inclina, comme on lui avait inculqué, devant le plus grand d'entre eux.
- Enfin tu te montres petit effronté, s'éleva la voix de Fukasaku qui le fusilla du regard. « Tu penses cela intelligent de faire attendre le vénérable grand sage ? »
Se grattant l'arrière du crâne où une bosse était présente et sous le ton consterné du vieux crapaud, il laissa un sourire répondre avant son excuse.
- Désolé, Ojiisan, je me suis endormi.
Alors que le crapaud allait extérioriser toute son indignation, la voix de sa femme s'éleva dans les airs, empêchant son sermon.
- Ce n'est pas grave, l'important c'est que tu sois là.
Le sourire sur son visage redoubla face à la bienveillance de la vieille batracienne, qui lui sourit en retour.
Se souvenant de la raison de son entrée dans le palais, il rapporta son attention sur le plus grand des trois crapauds qui, les yeux fermés et accompagné d'une grimace amusée, semblait écouter la scène avec intérêt.
- Ōjiji-sama, vous m'avez demandé ?
À peine le surnom se propagea dans la salle, que le regard de Fukasaku, ayant repris son calme, s'écarquilla de stupeur.
- Qu'est-ce que tu viens de dire ?!
Un léger rire inonda le palais, mettant immédiatement un terme à l'expression outré de Fukasaku qui observa le vénérable grand sage avec surprise.
- Oui… je suis content de ta venue… Minato… répondit le grand Gama, tout sourire.
- Naruto, il s'appelle Naruto, c'est vous qui l'avez convié, vous pourriez au moins vous en souvenir, vieux fou, s'énerva Shima en se renfrognant sur elle-même.
Une fois de plus et sans se faire attendre, le visage de Fukasaku laissa apparaitre un air abasourdi par tout ce manque d'humilité.
- Je te prierai d'accorder un peu plus de respect lorsque tu t'adresses au vénérable grand sage, M'ma ! C'est comme cela que tu montres l'exemple ?!
Un long silence suivit le ton colérique du petit crapaud, durant lequel les deux ermites partageant la même maison se dévisagèrent sans interruption, sous l'air amusé du jeune garçon et du grand sage, ayant l'habitude d'assister à ce genre de scène.
- Comme je le disais donc… tu es apparu cette nuit…
Devenant soudainement livide tandis que le vieux crapaud reprit son souffle, il observa du coin de l'œil les étagères remplies de livre sa gauche où, sur la deuxième rangée de la troisième bibliothèque, un livre manquait. Le souvenir de ce qu'il avait emprunté cette nuit revint à lui tel un vol qu'il avait commis, avant de lui remémorer le livre sur le plancher de la cabane.
Alors qu'il allait s'expliquer avant que l'imposant crapaud n'ait le temps de l'accuser, celui-ci le devança.
- Dans mon rêve.
L'adrénaline venant de naitre en lui se volatilisa en un rien de temps et se fit remplacer par un sentiment d'incompréhension.
Un… rêve ?
Pourquoi l'avait-il demandé pour si peu ? Il rêvait souvent de limaces, ce n'était pas pour autant qu'il les convoquait pour leur en parler.
- Comprends-tu ce que cela signifie ? lui demanda Shima à la suite de son expression.
Hochant la tête de gauche à droite en signe de négation, il tourna son visage vers Fukasaku lorsque celui-ci prit la parole.
- Le vénérable grand sage a eu une vision. Une prophétie te concernant.
Ses yeux s'écarquillèrent de stupeur.
- Veux-tu entendre… ce que j'ai à dire… ? lui demanda le grand Gama sous la disparition de son sourire.
Pourquoi lui laissait-il le choix ? Qu'avait-il vu pour que cela puisse le faire regretter d'écouter ?
Observant successivement les deux ermites qu'il considérait comme des figures paternelles et maternelles, ceux-ci ne lui renvoyèrent qu'une expression neutre, ne lui offrant aucune réponse à ses questions intérieures.
Ce choix, il devait le prendre seul.
D'une petite voix empreinte de doute, il s'extirpa du silence dans lequel il s'était plongé.
- Je… je veux l'entendre.
Les deux énormes paupières du grand Gama s'ouvrirent afin de l'observer.
- Très bien.
Sous trois regards pendus à ses lèvres, il débuta ce qui allait être son plus grand regret.
- Aujourd'hui comme demain, tu surpasseras toutes tes espérances. Tu deviendras tout ce que tu as toujours rêvé… et voyageras aux quatre coins du monde connu... sans une once de regret. Tu t'épanouiras à ses côtés… et apprendras tout ce qu'il sait. Tel est ce qui m'est apparu.
La bouche ouverte, il observa le grand crapaud, sans trouver les mots. Allait-il vraiment partir de cet endroit ? Allait-il vraiment parcourir ce vaste monde et découvrir tout ce qu'il n'avait pu que lire ?
Où, quand, comment ? Aux côtés de qui ?
Les milliers de questions germant dans son esprit déformèrent les traits de son visage, laissant apparaitre un énorme sourire. Il observa alors Fukasaku à sa gauche qui, ne pouvant s'empêcher d'esquisser un sourire similaire en s'efforçant de rester impassible, détourna sèchement son regard lorsqu'il le croisa. Il observa ensuite Shima, une mine à la fois heureuse et attristée dessinée sur son visage, qui laissa redoubler son air enjoué lorsqu'il lui envoya le sien.
Mais, avant qu'il ne puisse exprimer sa joie, et surprenant les deux ermites de part et d'autre de sa position assise, le grand sage continua sur sa lancée.
- Tu croiseras le chemin d'un être immortel qui effacera le moindre de tes rêves pour ne laisser en toi que de la vacuité.
Un blanc monumental se propagea dans l'immense salle tandis que les deux ermites déplacèrent leurs yeux écarquillés en direction du patriarche ne semblant pas vouloir s'arrêter.
- Tu deviendras alors tout ce que tu avais toujours détesté. Tu erreras aux quatre coins du monde connu et arpentera des terres inexplorées… sans jamais regarder où tu mets les pieds. Tu ressentiras des souffrances injustes… que tu chériras jusqu'au jour de ta mort… afin d'offrir la liberté à ton passé. Tel est ce que j'ai vu.
Cette fois-ci aucune question n'interrompit le silence de ses pensées et, tout comme les deux petits crapauds, il dévisagea, éberlué, le vénérable grand sage.
- Tu renaîtras aux pieds d'un cerisier… qui apaisera le moindre de tes remords et comblera le vide de tes pensées… te faisant ressentir des sentiments inexpliqués que tu chériras pour l'éternité. Tu redeviendras alors… le temps d'un été… ce que tu avais oublié.
Il… il ne comprenait rien.
Il aurait pu mettre cette excuse sur le fait qu'il n'avait que cinq ans, mais l'expression qu'affichaient Fukasaku et Shima, âgés de plusieurs siècles, n'était guère différente de la sienne.
Eux, tout comme lui, ne comprenaient pas grand-chose à ce que racontait le vieil ermite.
- Lorsque les fleurs seront fanées… lorsque les années seront passées et l'hiver arrivée… tu contempleras deux océans et… ce jour-là… tu te dresseras face aux hommes… avant de te confronter aux dieux. Telle est ma prophétie.
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