Taille chapitre : 41000 mots.


La masure qui effleurait les étoiles


«

- On arrive quand ? Une heure ? Trente minutes ? Non, encore mieux, dix minutes ?

Face au silence de sa demande, il accéléra le pas et passa devant l'homme qui marchait avec quiétude dans l'ombre de la forêt.

Sans pour autant s'arrêter, sa chevelure dorée, ne dépassant pas le mètre quinze, se retourna vers les longs cheveux blancs afin de leur faire face. « On arrive quand, Jiji ? » répéta-t-il d'une voix fluette accompagnée de ses bras gesticulant au-dessus de sa tête.

Ayant d'ores et déjà dépassé la quarantaine, Jiraiya déposa son attention ainsi que son sourire sur la pile électrique qui trottinait à reculons devant lui. Contrairement à ce que son manque d'attention avait fait paraitre, il l'avait parfaitement entendu la première fois. Mais aussi celle l'ayant précédé, ainsi que les vingt dernières.

- Pourquoi es-tu si pressé ? Profite un peu du paysage, lui conseilla-t-il, écartant de nouveau la seule et unique question qui lui avait été posée.

Observant un court instant la flore luxuriante, humide, et abondante tout autour d'eux, Naruto continua sa tumultueuse marche arrière et leva ses bras au ciel à l'entente d'une telle absurdité.

- Mais Jiji, à part de minuscules insectes et des arbres tout aussi petits, il n'y a rien à voir ici ! maugréa-t-il en se mettant littéralement à faire de petits bons à reculons, surexcité. « Où sont les masures qui effleurent les étoiles, où sont les tours qui illuminent les vallées ? Je veux les voir ! Fini les livres ennuyeux et les photos sans couleur, fini les histoires de Gamaken et les contes de Obāchan, je vais enfin pouv… »

Au plus grand souhait de l'ancien Sannin qui écouta l'interminable monologue pour la centième fois et s'apprêtant à extérioriser sa lassitude, son jeune protégé n'eut pas le temps de terminer sa phrase. Avec une certaine forme de satisfaction imprégnée sur son visage, l'ermite contempla la chute du garçon sur l'une des nombreuses planches qui parsemaient le sentier.

Un rire moqueur et incontrôlable inonda inévitablement les environs et engendra la fuite précipitée de la faune qui les avait observés jusqu'alors en silence. Assis sur la terre ferme, l'air éberlué, Naruto toisa le bois qui l'avait pris au dépourvu, sous l'hilarité grandissante de son maître.

Son attention, se remettant de la surprise, se déposa sur les tas de planches prédécoupées et amalgamées des deux côtés de la route qu'ils empruntaient. Ce qui fit immédiatement disparaitre sa colère afin de faire renaître son expression excitée.

- Ça t'apprendra à regarder où tu marches, se moqua le quadragénaire en s'esclaffant à pleins poumons.

Levant un doigt devant ses paupières closes et sa raillerie qui s'en était presque allée, Jiraiya se prépara à inculquer la toute première leçon du voyage initiatique de Naruto.

- Comme le dit un vieil adage, regarde touj…

Il se stoppa net dans sa tirade tandis que l'écho d'une course effrénée lui titilla les tympans. Rouvrant les yeux, il observa, abasourdi, le t-shirt blanc s'éloignait de lui encore plus rapidement que l'indignation qui se répandit sur son visage.

- Oi, Naruto ! hurla-t-il à s'en casser la voix, outré. « Tu pourrais au moins avoir la décence de m'écouter quand je te parle ! … Reviens ici ! »

S'extirpant de la forêt sans prêter la moindre attention aux désespérés hurlements dans son dos, il courut encore sur une centaine de mètres avant de progressivement s'arrêter aux abords d'un pont fraîchement construit. L'astre solaire à son apogée se déposa délicatement sur ses pupilles azur imprégnés d'émerveillement et fit complètement disparaitre la colère qu'il avait ressentie en un instant.

Un émerveillement qui se transforma en curiosité avant de devenir fascination alors qu'il contempla la structure devant lui, extérieure et difforme à tout ce qu'il avait connu.

- Pour répondre à ta question, nous y sommes presque, déclara Jiraiya arrivé à ses côtés, arborant une mine enjouée, mais celle-ci était dirigée vers son euphorie.

Avançant d'un pas incertain sur le pont légèrement courbé au-dessus du scintillement de la rivière, Naruto se décida, non sans crainte, d'exercer tout son poids sur les planches en bois qui ne montrèrent pas le moindre signe de fébrilité. Sautant plusieurs fois sur place sous l'impassibilité de l'ossature qui encaissa le choc, il se retourna vers son maître et tous deux se regardèrent le sourire aux lèvres. Une pensée traversa l'esprit du quadragénaire et redoubla la gaieté présente sur son visage lorsqu'il se rendit compte de l'absurdité de la scène.

C'était bel et bien la première fois que le garçon marchait sur un pont.

Les quelques cours d'eau et rivières auxquelles ils avaient dû faire face durant les deux premiers jours de sa nouvelle vie avaient été franchis d'un simple bond, comme l'avait toujours fait l'enfant depuis sa naissance. Ne pas avoir à le faire était tout nouveau pour lui, il pouvait donc parfaitement comprendre les réticences qu'il avait eues concernant la fiabilité de la structure.

- C'est décidé Jiji, la prochaine fois que je retourne à la maison je construirai le même pour la rivière Heiwa, comme ça Ojiisan ne se plaindra plus de son mal de dos quand on doit la traverser, déclara Naruto en observant minutieusement les moindres détails de la structure afin de ne rien oublier.

Souriant à pleine dent et accompagnée d'un air à la fois fier et amusé que ses cheveux blancs encerclés, Jiraiya l'observa tourner autour des planches clouées entre elles, jusqu'à ce qu'un vieil homme, tirant une charrette remplie de marchandises et arborant un chapeau de paille en guise de couvre-chef, ne finisse par les devancer.

Les saluant aimablement sous les vibrations des roues de son carrosse, celui-ci continua son chemin et arrêta inévitablement la collecte d'informations de Naruto qui, joignant ses mains l'une à l'autre, se cambra vers l'avant à en toucher le sol, sous l'air frivole du marchand qui poursuivit sa traversée.

- Tu n'en fais pas un peu trop ? s'éleva la voix indécise de l'ancien Sannin, un sourcil rehaussé dans la direction de son jeune protégé.

Même pour le tout premier voyageur qu'ils avaient croisé, il n'avait pas extériorisé un tel respect, sa question se voulait donc légitime. Le mètre quinze devant lui releva son regard sur son expression surprise.

- Ce n'était pas un sage ? demanda-t-il en se grattant l'arrière du crâne, perdu. « Il semblait pourtant aussi vieux que Ōjiji-sama… » rajouta-t-il d'un ton certain en tournant son attention sur le dos du vieil homme qui disparaissait à l'horizon.

- La vieillesse ne fait pas de l'homme un sage, elle y contribue seulement, expliqua Jiraiya en ébouriffant les mèches dorées. « Puis, par ailleurs, il n'était pas aussi vieux que tu le penses. »

Repoussant la main qui le décoiffait avec amusement, amer de s'être fait avoir si facilement, Naruto laissa une mine boudeuse reprendre le dessus sur ses émotions.

L'ancien Sannin lui emboita le pas sous un soleil de plomb et un sourire amusé. Une brise fraiche fit virevolter les longs cheveux blancs qui savouraient l'apaisant sifflement engendré par le vent.

- On arrive quand ?

[…]

- Aïe ! Tu n'es pas obligé de frapper aussi fort !

Il se frotta l'arrière de la tête dans une grimace de douleur et, observant le morceau de bois se rabattre contre l'hoari rouge, il dévisagea Jiraiya qui n'extériorisait aucune once de regret.

- Si tu penses que j'y vais fort tu te trompes, s'éleva telle la dure vérité la voix de celui-ci, pointant une nouvelle fois le bois dans la direction de sa jeune expression réfractaire. « Le jour où ce sera de l'acier et non de l'écorce qui frappera ton crâne, tu ne seras plus là pour exprimer ton mécontentement, alors arrête de faire ta mijaurée et remets-toi debout. »

D'une mine renfrognée il se releva sur le terrain vague avant de dépoussière son pantalon et de reprendre sa position stoïque face à la menace du bâton. La colère qu'il ressentait n'était pas uniquement due à la douleur, après tout, il avait fini par y être habitué. Non, la haine qui faisait irruption à ses émotions provenait du fait que, quoi qu'il essaye de faire ou prévoir, il ne parvenait pas à esquiver ce foutu bois. Il pouvait aisément attraper dans sa ruée un serpent qui chargeait ses crocs vénéneux dans sa direction, mais il ne parvenait pas à ne serait-ce que percevoir les mouvements du bâton. Et ceci l'énervait tout particulièrement.

Le temps s'écoula sans qu'il parvienne à détacher son regard de l'arme improvisée, attendant qu'elle fasse la moindre tentative. Mais celle-ci, tel un prédateur qui contemplait sa proie, semblait attendre le moment adéquat pour se fracasser sur son crâne.

Les nuages qui filtraient l'astre solaire laissèrent passer une fraction de seconde un rayon éblouissant qui lui retira la vue. Un instant aveuglant qui se transforma en vive douleur tandis que l'écorce s'abattit avec force sur mon crâne, l'envoyant, une nouvelle fois, mordre la poussière dans un bruit sourd.

- Aïe !

Il entendit l'énième soupir du Sannin alors qu'il se frotta inlassablement la tête.

- Ne laisse jamais l'apparence d'une menace te menacer.

Arrêtant de frotter ses cheveux dorés, il dévisagea les iris noirs qui le surplombaient.

- Mais Jiji-sensei, c'est toi qui veux que j'esquive ce bois, alors comment je peux l'empêcher de me menacer ?! C'est stupide ! grommela-t-il en croisant ses bras afin de détourner son regard fermé et contrarié au dehors de la petite clairière qu'ils occupaient. « Je préfère l'exercice où je marche sur le lac, il fait moins mal. »

Pour la seconde fois en l'espace de quelques secondes, Jiraiya soupira d'un air désespéré. Avait-il été si têtu à son âge ? Il ne se souvenait plus…

- Ce n'est pas en prenant la fuite sur l'eau que tu survivras à tes problèmes, tu dois pouvoir y faire face, lui rappela l'ancien Sannin d'un timbre calme, s'étant habitué au tempérament borné qu'il se plaisait à manifester. « Ce que je voulais dire par là, c'est que tu dois rester concentrer sur le problème, pas la distraction. »

Relevant son mètre vingt en dépoussiérant une nouvelle fois son pantalon, il scruta le morceau de bois avant d'observer avec curiosité l'encre rouge sur le visage de son maître.

- Je comprends pas.

- C'est pourtant simple, indiqua celui-ci en élevant le bâton au-dessus de sa tête.

Aussitôt et s'attendant à ressentir une vive douleur sur son crâne, il déposa son regard sur le bois et se concentra machinalement sur les moindres fibres musculaires de ses jambes, se préparant à esquiver le coup qui allait suivre.

- Cette arme n'est pas une entité, elle n'est que l'extension de mon bras. Elle n'est là que pour te distraire, te faire sentir menacer et te faire penser que c'est elle que tu dois craindre. Pourtant, la véritable menace reste toujours la même.

Il rapporta son attention sur la mine impassible du quadragénaire venant de terminer sa dernière explication, ce qui n'eut d'autre effet que de l'embrouiller plus qu'il ne l'était déjà. Il ne comprenait absolument rien à ce charabia.

Alors qu'il allait rapporter son regard sur le bâton, ne voulant pas se faire prendre une nouvelle fois par surprise, il comprit. Une légère contraction, presque invisible et qui se manifesta dans les pupilles ébène de son maître, amorça la chute du bois dans sa direction.

Laissant ses réflexes agir pour lui, il fit un pas de côté et esquiva l'offensive qui siffla à quelques centimètres de son oreille droite, avant de heurter le sol dans un soulèvement de poussière qui exposa la violence du coup. Un coup qui lui aurait certainement fendu le crâne s'il ne l'avait pas esquivé.

Il dévisagea Jiraiya d'un air abasourdi, se demandant s'il avait réellement essayé d'attenter à sa vie. Le sourire que lui envoya celui-ci ne lui laissa guère de doute et fit apparaître sur son visage un teint livide ainsi qu'un sentiment apeuré.

La journée allait être longue.

- Bien, reprenons.

Très longue.

[…]

- Jiraiya-sensei…

Torse nu, les pieds pataugeant dans le petit ruisseau qui traversait le terrain vague qui servait d'entraînement, Naruto croqua dans la pomme verte qu'il maintenait dans le creux de ses mains. « pou'oi j'ois dev'nir plus ort ? »

Assis en tailleur à côté de son élève, Jiraiya écrivit quelques mots sur un carnet avant de l'observer sans avoir compris un traitre mot de ce qu'il avait essayé de raconter.

Face à l'expression que lui envoya l'ancien Sannin, Naruto mâcha ses vitamines et observa les rougeurs de ses avant-bras et les légères brûlèrent de ses doigts, ayant, en grande partie, encaissé les nouvelles techniques récalcitrantes de son entraînement.

- Pourquoi je dois devenir plus fort ?

Fermant son carnet à l'aide du petit ruban rouge qui entourait le cuir, Jiraiya se contenta de l'observer tandis qu'il ouvrit de nouveau la bouche.

- Si je n'en ai pas envie ?

Un profond silence suivit sa phrase. Peu surpris par ses propos, l'écrivain laissa apparaître une mine compréhensive sur son visage.

- Dans ce cas on arrête aussitôt, lui répondit-il. « C'est vraiment ce que tu souhaites ? »

Arrachant de ses dents un second morceau de pomme, Naruto éleva son attention perdue sur les montagnes à des dizaines de kilomètres de leur position et, après avoir avalé le fruit broyé, il soupira dans un haussement d'épaules.

- J'ai le droit ? demanda-t-il à voix basse, comme s'il craignait que sa question ne soit taboue. « Est-ce que ça ferait d'Ōjiji-sama un menteur ? Je ne veux pas faire de lui un menteur. »

Ses iris azur et dubitatifs se teintèrent de surprise alors qu'il les déplaça sur la main de Jiraiya venant de se poser sur son épaule.

- Ne t'en fais pas pour ça, ce vieil ermite serait le plus heureux des crapauds si tu parvenais à contredire l'une de ses paroles.

Le léger soupir soulagé qui s'extirpa de son jeune âge se fit étouffer par l'écoulement du ruisseau.

- C'est vrai ?

Tel un rituel qui lui déplaisait en tout point, la main de son maître quitta son épaule afin d'ébouriffer ses cheveux en bataille.

- Bien sûr.

Arrêtant de maltraiter la chevelure dorée, l'ancien Sannin attrapa la gourde déposée sur les galets afin de boire une gorgée du liquide qu'elle contenait.

- Alors je veux devenir cuisinier.

Une bruyante suffocation réveilla les faunes alentour tandis qu'il recracha tout ce qu'il venait de boire et frappa avec entrain son thorax.

Goûtant de nouveau à l'oxygène après une longue suffocation, le visage rouge pivoine, Jiraiya observa finalement le cuistot improvisé, espérant y voir une forme de moquerie, mais il n'en était rien. Le sourire présent sur son visage, enjoué à l'idée qu'il venait d'extérioriser, lui inculquait clairement le fait qu'il était plus que sérieux.

- Cuisinier ? lui demanda-t-il, sceptique. « Dois-je te rappeler que la dernière fois que tu as fait à manger on a été malade trois jours durant ? »

- Tsss. T'es comme Ojiisan, toujours à râler.

Bougonnant et jetant la pomme dans l'eau fraiche après de longues secondes où il essaya de réfléchir au génie de son idée, Naruto rapporta son attention sur l'hoari rouge.

- J'ai beau avoir six ans je ne suis pas bête tu sais, je le vois dans ton regard à chaque fois. J'apprends vite. Et, comme tu le répètes souvent, la compétence s'acquiert par l'apprentissage, alors j'apprendrai à cuisiner. Regarde, je ne savais pas marcher sur l'eau, le lendemain je courrais dessus. Je n'arrivais pas à esquiver tes coups, aujourd'hui tu parviens difficilement à me toucher. Hier je n'arrivais pas à faire du feu, tout à l'heure j'ai embrasé quatre fois le pilier en bois et…

- Cinq, le coupa-t-il avant de se rendre compte de son erreur et de le fusiller du regard.

L'effronté qui lui servait d'élève rapporta son attention satisfaite sur le paysage et balaya sa main devant son sourire arrogant.

- Arrête, arrête, pas besoin d'en rajouter.

L'expression abaissée et désespérée, ses mains posées sur ses genoux en tailleur, le quadragénaire se jura intérieurement d'échanger quelques mots avec deux vieux et petits batraciens en ce qui concernait l'éducation qu'avait reçue la vermine à sa droite durant les cinq premières années de sa vie.

Ladite vermine lui envoya un regard des plus sérieux.

- Je ne voulais pas en arriver là, mais je crois que je n'ai plus le choix…

Il fit glisser son pouce sur son poignet gauche où un petit point noir était tatoué, et libéra une épaisse fumée blanche. Plongeant sa main à l'intérieur, il y extirpa une petite gourde verdâtre et la positionna face à l'air blafard et stoïque du Sannin.

Levant son mètre vingt-cinq sur les galets et, comme si son vocabulaire s'était préparé durant longues heures devant un miroir de l'hôtel Yasukara au pays des Cascades dans la rue du Sagittaire à trois minutes d'un succulent restaurant de ramens dont il avait oublié le nom, Naruto brandit la gourde tel un trophée.

- Ceci est ma botte secrète. Ce nectar te fera comprendre l'étendue de mon talent et de mon sérieux. Tu ne pou…

- Comment as-tu fait cela ?

Tombant presque à la renverse alors que la voix de son maître le coupa dans son discours, Naruto laissa échapper un léger rire et, se grattant l'arête de son nez, rapporta son air satisfait sur Jiraiya

- Hehehehe, je savais bien que tu ferais cette tête, avoua-t-il en hochant rapidement sa tête de bas en haut, s'étant joué la scène à de nombreuses reprises dans son esprit. « Il s'agit là d'une de mes dernières trouvailles, une mixture de larves bleues et limaces rouges de la forêt bordant le lac Fuhen qui a fermenté durant plus d'un an. C'est un privilège que je te laisse y goûter. Tu devrais même te sentir honorer. »

Alors qu'il continuait d'afficher fièrement sa mixture dans les hauteurs de la plaine, Jiraiya tenta avec parcimonie de savoir s'il se foutait de sa gueule.

- D'ailleurs tu devrais aussi remercier d'avoir attendu pour le partager avec toi, après tout, des dizaines de crapauds tueraient pour avoir ne serait-ce qu'une seule gou…

- Qui t'a appris le Fūinjutsu ?

Debout, la posture fière et hautaine, Naruto cligna plusieurs fois des yeux avant de rabaisser son bras d'un air abattu et fit ce qu'il savait faire de mieux lorsque son maître utilisait des mots de la sorte : l'incompréhension.

- Fuitsu quoi ? Qu'est-ce que tu racontes encore ? demanda-t-il complètement démoralisé.

Tout son plan était tombé à l'eau. Il ne pourrait jamais devenir un chef étoilé.

L'écrivain observa son élève comme-ci il ne le reconnaissait pas. Avait-il vraiment appris l'art du scellement sans en connaître ne serait-ce que le nom ? Avide de connaître le fameux de l'histoire, il pointa la gourde que maintenant Naruto dans sa main et réitéra sa question.

- Où as-tu appris à sceller des objets ?

- Oh, ça.

Une fois de plus, il haussa des épaules de manière désinvolte, comme si le sujet de conversation ne l'intéressait nullement.

- J'ai lu un vieux livre dans la bibliothèque d'Ōjiji-sama.

- Un… livre… ?

Il voulait bien reconnaitre le génie présent dans l'ADN du garçon, mais de là à apprendre le Fūinjutsu seulement à l'aide d'un livre sans ne serait-ce que connaître le nom… était-ce que possible ?

- Et à quoi ressemblait ce livre ?

Ouvrant grand les yeux en laissant son attention azurée vagabonder sur l'horizon, Naruto essaya de prêter le moindre intérêt à la conversation.

- Vieux… sale… avec un tourbillon sur la première page.

- Tu te souviens de l'auteur de ce livre ?

- Uzu quelque chose… pourquoi tu me demandes ça ? demanda-t-il en se grattant l'arrière du crâne.

Pour seule réponse, l'ermite se contenta de lui sourire.

- Pour rien, ne t'en fais pas.

Comme il s'y était attendu, son jeune élève ne lui demanda pas plus, se satisfaisant du simple fait de pouvoir revenir à ce qui le passionnait réellement.

- Tu en veux ? lui demanda-t-il alors en tendant la gourde dans sa direction.

Des souvenirs qu'il s'était juré d'oublier refirent surface au moment même où l'odeur du récipient entra en contact avec son odorat devenu sensible, lui arrachant plusieurs haut-le-cœur. Il observa alors le petit objet comme-ci le diable en personne logeait à l'intérieur.

- Une autre fois, peut-être, s'empressa-t-il de répondre en s'éloignant le plus possible de cette mixture des plus dégoûtantes.

Haussant une nouvelle fois des épaules, Naruto but une gorgée du liquide sous son regard écœuré.

- T'es vraiment bizarre, Jiraiya-sensei.

L'avait-il récupéré trop tard ?

»


Le dos appuyé contre le tronc du conifère, il jeta machinalement les brindilles à l'intérieur du feu éclairant l'étendue boisée dans laquelle ils se tenaient. Les flammes crépitèrent et carbonisèrent le nouveau combustible et illumina à intensité variée la pénombre de la forêt et la nuit étoilée. Le hululement de plusieurs strigidés brisa le silence environnant, le laissant s'assurer, en élevant son attention, du sommeil emmitouflé dans la soie de l'autre côté du foyer ardent. L'avant-bras posé sur son genou recroquevillé, il observa la mine endormie durant de longues minutes, sans parvenir à détacher son regard de la profonde quiétude.

Pour la première fois depuis qu'il avait forcé leur rencontre, elle était plongée dans un apaisant sommeil. Un paisible rêve. Une vibration de l'énergie naturelle émanant de la soie fit naître un léger sourire sous sa chevelure dorée, presque orangée à cause des flammes. Il ne parvenait pas à deviner à ce quoi elle pouvait bien rêver, mais une chose était certaine, elle était rassurée par sa présence, lui permettant de dormir sans se soucier de ce qui l'entourait. Cette déduction n'eut d'autre effet que de lui arracher un soupir qui effaça son rictus enjoué. Il éleva sa mine renfermée sur la voûte céleste tandis qu'un visage familier aux cheveux blancs se matérialisa sur les étoiles scintillantes.

- Il faut croire que je n'ai pas su faire mentir le vieil ermite, sensei, confessa-t-il dans un murmure couvert par le crépitement de la braise. « Il faut croire que tout ce qu'il avait prédit est finalement arrivé. »

Le somniloque sous la soie attira un instant son regard, avant qu'il ne le rabatte sur les flammes. Le paisible rêve n'était plus.

Quittant sa position assise sous le soudain silence de la faune, il s'aventura à côté du foyer ardent et fixa l'aveuglante chaleur durant une longue inspiration, puis, orchestrant un mouvement, les flammes s'étouffèrent dans un bruit sec et ne laissèrent derrière elles que du charbon flamboyant.

S'il s'écoutait la petite voix dans sa tête, et non la raison, il serait déjà retourné à Yariba et aurait décapité tous ces hommes l'ayant ne serait-ce qu'effleurés. Mais il ne pouvait se résoudre à la laisser.

Il contourna le tas de cendre dans la pénombre des conifères et déposa un genou à terre devant la soie enroulée. Avec délicatesse, il la souleva sans la réveiller.

Même s'il parvenait à atteindre son but, il n'en ressortirait pas vivant, pas cette fois. Et il avait suffisamment côtoyé les émotions qu'elle extériorisait ce dernier mois pour savoir que s'il l'abandonnait, en outrepassant les dangers qui allaient s'abattre sur elle, il y avait alors très peu de chance qu'elle survive plus d'un jour à ses propres pensées.

C'était triste à réaliser, mais elle était brisée, démunie, et complètement perdue dans un monde devenu inconnu. Il était celui qui parvenait à la relier à la réalité. C'était, à peu de choses près, la seule protection qu'elle s'était bâtie depuis qu'il l'avait libéré de ses chaînes.

Les prises au niveau des jambes et du dos qu'il portait se firent soudainement exigeantes et, se plaquant avec force contre son torse en s'immobilisant, elle lui offrit un souffle tiède et périodique en guise de remerciements.

Il détacha son regard de la chevelure blonde collée contre sa veste grise et admira une énième fois la voûte céleste. Silencieuse, tout comme lui.

Je reviendrai.

Je t'attendrai.

Pour la troisième fois de sa courte vie, il avait fait une promesse.

Je te protégerai.

Il espérait cette fois-ci pouvoir la tenir.

Quittant la bulle de chaleur qui se fit distiller par la légère brise fraiche, le bruit de ses pas sur les feuilles et aiguilles de pin fanées camouflèrent quelque peu son avancée dans l'entendue boisée, laissant la faune redevenir maître des lieux.

Les chemins sinueux et terreux tapissés de rosée se succédèrent durant plus d'une heure, lui permettant, dans un silence exemplaire, de traverser l'épaisse forêt qui grimpait à plus de cinq cents mètres sur le mont Kanshouchitai, faisant frontière avec Oto no Kuni, le pays du Son.

Ce ne fut que lorsque la flore, devenue de moins en moins abondante, lui offrit la possibilité d'admirer le paysage, qu'il se permit de s'arrêter afin de déposer son attention sur l'horizon.

Il contempla les trois montagnes éclairées par la demi-lune à plusieurs centaines de kilomètres de sa position surélevée. Celles qui représentaient la fierté de la Nation du Fer.

Les Trois Loups.

La seconde fois de sa vie qu'il pouvait les admirer.

Recouvertes de neige et prenant la forme de trois gueules ouvertes aux crocs acérés, elles dominaient le panorama par leur splendeur.

La légende de leur formation racontait qu'elles étaient le fruit de la confrontation ayant opposé le démon chat à deux queues, Nibi no Bakeneko, et le démon singe à quatre queues, Yonbi no Saru, six siècles avant son ère. Les deux démons se seraient affrontés durant plusieurs mois sans relâche, terraformant les vastes plaines qui appartenaient autrefois au pays de la Terre, en n'offrant aucun vainqueur et en ne laissant derrière eux qu'un paysage apocalyptique.

Il n'était pas du genre à croire en ce genre de légende, la plupart du temps exagérée et qui s'apparentaient souvent à des contes pour enfants, mais en contemplant la magnificence et la paréidolie de ces trois montagnes, il ne pouvait qu'admettre qu'elles n'avaient pas pu se former naturellement.

Soufflant son admiration dans une éparse fumée blanche, il reprit son ascension sous la brise fraiche.

Une fois de plus, les minutes se succédèrent sans que la pente d'une trentaine de degrés estompe sa longévité, avant que, après une autre heure de marche, il ne finisse par atteindre le sommet.

D'un plat déconcertant, celui-ci s'étalait sur plus de deux mille mètres carrés et était parsemé d'arbres feuillus formant une légère et saugrenue forêt, de par le fait que l'automne terminé et l'hiver arrivé, la moitié de la végétation se trouvait à même la terre desséchée. Le paysage linéaire qu'offrait le plateau se voulait lui plus que surréaliste. Comme s'il avait été coupé en deux avec précision des siècles avant son ère.

Ne s'attardant pas plus que quelques secondes sur les reliefs familiers, il jeta son dévolu sur le petit sentier recouvert de feuilles fanées et, sous les épais nuages qui recouvrirent le ciel, il s'enfonça dans la forêt dépouillée.

Après une minute supplémentaire où la respiration dans ses bras se coordonna avec le bruit de ses pas, il resserra machinalement son étreinte sur la soie avant de pénétrer à l'intérieur de la clairière morne et parsemée de mauvaises herbes qui effacèrent définitivement l'arc-en-ciel de ses souvenirs.

Au centre de la trouée, dissimulée derrière plusieurs plantations abandonnées, se trouvait une maison en bois d'épicéa, s'apparentant à une immense masure, que le temps semblait avoir mise à rude épreuve, tant la végétation s'était répandue de part et d'autre de la façade et de la toiture.

Il traversa sans mal la vingtaine de mètres qui le séparaient de la structure et monta les trois marches en bois qui, craquant leur surprise face à ses nouveaux cent-dix kilos, lui permirent de s'aventurer sous le porche. Arrivé devant la porte d'entrée et s'abaissant doucement afin de ne pas la réveiller, il tourna la poignée et poussa le bois du pied. Celui-ci s'ouvrit dans un grincement, laissant libre passage à son mètre quatre-vingt encombré.

Contrairement à l'extérieur, l'intérieur plongé dans la pénombre lui rappela instantanément son adolescence. Fait du même bois marron clair, l'odeur humide de l'épicéa lui remémora le moindre clou qu'il avait planté, le moindre coup de marteau qu'il avait donné, des jours durant, sans s'arrêter.

Si l'extérieur laissait à penser à une cabane abandonnée, l'intérieur se voulait entretenu et d'une propreté exemplaire.

Composée de trois pièces, un salon, une cuisine, et une chambre prenant la forme d'un T, l'agencement des mobiliers mit sa mémoire à rude épreuve, comme si la décoration avait été remaniée plusieurs fois. Mais ce ne fut pas ce qui l'interpella le plus.

Que ce soit le fauteuil et les étagères du salon où des centaines de livres étaient disposées, la panière à fruit et le réchaud sur la table rectangulaire de la cuisine, où même les draps du lit ainsi que l'armoire dans le coin de la chambre à coucher, tout semblait impeccable.

Aucune trace de poussière n'était visible.

Le léger mouvement sur ses prises l'empêcha d'y songer davantage.

Traversant à la fois le salon et la cuisine qui ne disposait d'aucune séparation, il déposa un genou sur le matelas de la chambre avant de la poser à son tour sur le lit. Délicatement, il retira la cape en soie qui la réchauffait tout en tirant les draps sur lesquels elle était allongée, et recouvrit son corps parsemé de bandage.

Dans un énième somniloque elle tourna sa tête sur la taie d'oreiller et expira lourdement.

Un sentiment d'inconfort et d'insécurité se fit ressentir dans l'atmosphère refroidie de la pièce, ce qui n'eut d'autre effet que de faire naître un rictus amusé sur son visage qui surplombait le matelas.

Même endormie elle était capricieuse.

Voilà trois jours qu'ils avaient contemplé l'océan Uchinomi, plus communément appelé Mer Intérieure, reliant la péninsule et les vastes terres sauvages du nord, et cela faisait trois jours qu'elle parvenait à marcher. Pourtant, elle insistait pour qu'il la porte, prétextant des douleurs musculaires au bout de seulement une centaine de mètres.

Il savait qu'elle lui mentait, qu'elle pourrait marcher beaucoup plus, mais ne disait rien, et ce, malgré le fait que cela le dérangeait plus qu'il ne l'extériorisait.

Ce n'était pas ses quarante kilos qui le chiffonnaient, il ne la sentait presque pas. Ce qui le dérangeait était les muscles atrophiés qu'elle trimbalait. Il craignait que cela devienne irréversible si elle continuait de ne pas les utiliser. Elle pouvait déjà s'estimer heureuse de pouvoir tenir sur ses jambes après trois ans sans s'exercer, il allait donc bien falloir qu'elle se force à marcher.

À l'inverse, ce qui le rassurait suffisamment pour ne pas la sermonner, était le fait qu'elle avait un appétit hors normes et mangeait parfois pour deux. S'il devait comparer la première fois qu'il l'avait portée à maintenant, soit un mois, elle avait presque pris cinq kilos et semblait continuer sur sa lancée.

Le corps était bien fait.

Ayant dû s'économiser durant des années en s'attaquant à ses propres muscles afin alimenter ses organes pour survivre, il stockait maintenant absolument tout ce qu'elle ingérait par peur qu'une seconde crise ne se présente. Il était par conséquent beaucoup plus facile pour elle de prendre du poids, même si celui-ci se trouvait être du mauvais gras.

Et il s'agissait là de la seule bonne nouvelle concernant la situation qu'elle traversait.

Il observa quelques instants sa mine endormie avant de quitter sa position assise sur le lit et de se retourner vers l'armoire.

Celle-ci, faite main, grinça comme l'avait fait l'entrée tandis qu'il l'ouvrit et lui permit d'observer les vêtements efféminés qu'elle abritait. Bleu, gris, blanc et noir, les t-shirts et sobres pantalons suspendus lui firent comprendre que sa première impression n'était en rien faussée.

Accrochant la cape en soie sur l'un des nombreux cintres présents à l'intérieur, il referma le meuble en silence avant de rebrousser chemin vers la porte d'entrée. Forçant légèrement sur la poignée afin de la soulever pour ne pas la faire une nouvelle fois grincer, il la referma à son tour sans un bruit.

Alors seulement et sous la lueur de la demi-lune qui s'engouffrait à l'intérieur de la masure au travers des nombreuses vitres, ses sourcils se froncèrent tandis qu'il déposa son regard sur les étagères du salon. Mais il n'eut le temps que d'entrapercevoir les titres d'une dizaine d'ouvrages qu'elles renfermaient, que les mouvements sous la couverture de la chambre se firent erratiques, lui faisant comprendre que le bruit de sa traversée avait suffi à la réveiller.

Sous un sentiment d'incompréhension qui se répandit dans la cabane, il l'observa prendre une position assise sur le lit afin de s'appuyer sur l'ossature de celui-ci. Tout en se frottant les yeux, elle l'observa en retour durant de longues secondes avant de scruter le décor alentour.

Son expression à moitié endormie se déposa doucement sur les énormes rondins qui parcouraient de long en large le plafond et, les lorgnant de ses iris océans, elle examina ensuite les trois pièces, qui firent instantanément disparaitre la fatigue et laissèrent place à la hantise.

- Tu n'as rien à craindre, tu es en sécurité ici.

Elle rabattit son regard écarquillé sur le sien, comme si, le temps d'une expiration, elle avait oublié sa présence, son omniscience.

- Quel est cet endroit ?

Sa voix fluette, s'apparentant presque à un murmure, se répandit dans la masure. Un sourire se dessina sous sa chevelure dorée alors qu'il s'avança vers le lit.

Il en avait presque oublié sa voix, tant elle restait plongée dans ses pensées.

- Tu devrais te reposer, je t'expliquerai demain matin.

S'asseyant pour la seconde fois sur le matelas, il accusa des bras croisés et un visage réfractaire à l'idée, ce qui n'eut d'autre effet que de lui esquisser un second sourire qui s'acheva même d'un léger rire.

Il n'y avait pas à dire, elle reprenait des forces, et même du caractère.

Parfaitement immobile sur le lit, elle déposa son regard sur la blancheur de ses dents avec stupéfaction. En plus d'un mois, c'était la première fois qu'elle l'entendait rire et, étrangement, cela la fascinait plus qu'elle ne le faisait ressentir.

L'air obnubilé sur la mâchoire carrée faisant une tête de plus que sa position sur la taie d'oreiller, elle sursauta discrètement lorsque, assis à côté de ses jambes sous la couette, il ouvrit la bouche, faisant disparaitre son air amusé.

- C'est un abri que j'ai construit il y a de cela plusieurs années.

À la suite de ses paroles et le plus discrètement possible, il observa du coin de l'œil le ciel nocturne par la fenêtre de la chambre, avant de rapporter son attention sur la chevelure blonde.

Un second sentiment apeuré se fit aussitôt ressentir sous les draps. Celui-ci n'était nullement lié à ce qu'il venait d'expliquer, mais plutôt au geste qu'il venait de faire.

Depuis quand était-elle devenue si perspicace ?

- Tu… dois aller quelque part ? demanda-t-elle alors que sa crainte redoubla face au silence de sa question, humidifiant inéluctablement ses pupilles. « C'est pour cela que tu voulais que je me rendorme ? »

Il entrouvrit ses lèvres afin de lui répondre, mais bloqua finalement le timbre de sa voix dans sa gorge lorsque, sans réfléchir, elle commença à retirer la couette qui recouvraient ses jambes dévêtues.

- Je viens avec toi.

L'attrapant par le poignet, il stoppa la vaine tentative.

Elle le dévisagea, mais cette fois-ci d'une mine suppliante.

- Je n'en ai pas pour longtemps, dors quelques heures, je serai de retour avant ton réveil.

De la peur, de l'incompréhension, et un sentiment d'angoisse se manifestèrent dans une tornade d'émotions. La relâchant, il n'eut pas le temps de faire le moindre mouvement qu'elle s'agrippa à son tour à sa main gauche et l'empêcha ainsi de se lever, de fuir ses responsabilités.

La tête abaissée, les yeux humides, et penchée dans sa direction, elle extériorisa la peur de se retrouver seule dans une inspiration saccadée.

- Reste… s'il te plait.

Il ne dit rien, ne fit rien, et se contenta de l'observer. Pour la première fois depuis longtemps, les émotions qu'elle dégagea ne firent pas que de lui faire oublier les siennes, il s'imprégna littéralement des vibrations de l'énergie naturelle.

Pour la première fois depuis longtemps, il ressentit de la peur.

Trop obnubilé par ce qu'elle lui faisait endurer, il ne sut pas combien de temps il s'écoula, sans qu'il fasse le moindre mouvement et sans qu'il parvienne à extrapoler ses pensées, mais il était certain d'une chose.

Une seule seconde de plus aurait suffi.

Si elle n'avait pas doucement relâché la réticence de sa main à l'idée de rester, se transformant presque en hésitation, il aurait certainement cédé et serait resté à ses côtés. Mais, rabattant ses phalanges contre son ventre, elle abaissa encore plus son visage, honteuse de son geste.

La honte n'était pas ce qui l'empêchait de croiser son regard. Ce qui la forçait à abaisser son air désolé était l'angoisse qu'elle extériorisait.

Elle était angoissée à l'idée de l'avoir énervé.

Après tout, c'était bel et bien la première fois qu'elle lui demandait ouvertement un service. Et cette demande n'était en rien anodine, elle reflétait même énormément de choses. Des choses qu'il savait malheureusement déjà : elle se sentait en sécurité uniquement lorsqu'il se trouvait à proximité, mais, à contrario, il était un homme et après tout ce qu'elle avait subi, elle ne savait pas comment se comporter en sa présence.

- Désolée.

Ou plutôt, elle ne savait plus comment se comporter tout court.

- Tu n'as rien fait de mal, ce n'est rien.

À la suite de ses paroles, il observa la moindre de ses gesticulations tandis qu'elle rabattit ses mèches rebelles et renifla sa gêne. Laissant ses iris océans croiser l'azur des siens, elle fit redescendre ses mains afin d'agripper le drap qui la recouvrait de moitié, lui offrant ainsi l'accroche et le courage dont elle avait besoin.

- Tu… pourrais laisser… un clone ?

La question perdit en bravoure à mesure que les mots s'enchaînèrent, jusqu'à presque devenir un chuchotement inaudible.

- Non.

Sa courte réponse lui fit instantanément perdre le contact avec les deux océans qui replongèrent sur la couverture beige, ne sachant pas réellement quoi regarder d'autre.

- Je ne peux pas me permettre de laisser perdurer la mémoire d'un clone aussi longtemps, pas cette fois.

Sa vague explication hélas n'aida en rien à calmer la tristesse et la crainte qu'elle extériorisa dans la cabane, bien au contraire, elle ne fit que les abreuver, mais il n'avait dit là que la vérité.

Si jamais plusieurs heures de réminiscences d'un clone lui parvenaient dans un moment où il ne s'y attendait pas et où sa concentration devait être à son paroxysme, cela pourrait lui coûter cher. Il avait suffisamment joué avec la chance pour savoir qu'il ne voulait plus laisser le hasard dicter sa vie, sans quoi il allait la perdre. Ce qu'il avait traversé lui avait fait comprendre qu'elle ne tenait qu'à un fil et qu'une petite erreur, aussi infime soit-elle, pourrait la lui enlever.

La sienne comme celle allongée dans le lit.

L'histoire avait arrêté de compter les hommes qui s'autoproclamaient immortels et qui, aujourd'hui, gisaient six pieds sous terre. Il avait beau se savoir fort et se rendre à l'évidence que presque toutes les personnes qu'il avait affrontées n'étaient plus là pour en parler, il ne se considérait pas intouchable, et encore moins intuable. Un seul faux pas et ce serait son dernier.

Ce qu'il s'était passé à Ichidome était différent. Il avait laissé un clone à l'hôtel uniquement parce qu'il ne s'était pas attendu à ce qu'une simple rencontre se termine en affrontement. Il avait juste oublié l'égo surdimensionné de certains êtres humains, surtout celui des hommes. Mais par-dessus tout, il avait oublié la stupidité de Sakutarō.

Cette fois-ci l'enjeu se voulait tout autre. Ce qu'il apprêtait à faire n'allait pas se résumer à une simple discussion au bord d'une soupe chaude, sauf si celle-ci se voulait tiède et écarlate.

- D'accord.

Il n'eut pas besoin d'examiner son expression abaissée et fermée pour savoir qu'elle essayait de lui cacher ses pensées, mais elle ne semblait toujours pas comprendre comment il parvenait à les déchiffrer. Car l'énième sentiment apeuré qui se dégagea d'elle à la suite de son timbre de voix pourtant neutre, ne lui laissa aucun doute compte quant au fait que ses émotions allaient la submerger à peine serait-il parti.

- Tu te souviens comment insuffler de ton chakra ?

Comme un ultime espoir, elle rapporta d'un geste vif ses pupilles humides dans les hauteurs de la pièce afin de le dévisager et, acquiesçant maladroitement en silence, elle laissa transparaitre une mine plus curieuse qu'étonnée par l'impromptue question.

À la suite de sa confirmation, il détourna son regard sur le mur à sa droite et, faisant doucement avancer son bras de manière énigmatique en direction du bois, les yeux océans s'écarquillèrent de stupeur.

Des milliers de pictogrammes noirs et siamois se matérialisèrent dans le vide avant de dessiner en un instant une toile d'un mètre de diamètre et d'avaler son avant-bras.

Une seconde plus tard, il ramena son membre vers lui, les phalanges fermement accrochaient à un objet à trois dents, et laissa les pictogrammes se résorber sans un bruit.

Examinant l'objet comme s'il ne l'avait pas vu depuis presque longtemps, il le tendit vers ses émotions bouleversées sur le lit qui s'en emparèrent après quelques secondes d'hésitation.

- Il est lié à moi. C'est une balise. Si tu l'actives en y insufflant de ton chakra, je le sentirais où que tu sois et j'apparaîtrais à tes côtés.

Elle fronça des sourcils, l'air perdu, avant de déposer la paume de sa main sur le manche du kunai sophistiqué. À son étonnement, elle injecta de son chakra à l'intérieur et celui-ci se fit instantanément absorber, comme si elle n'en avait pas insufflé.

- Exactement comme ça.

Elle releva son attention et croisa le sourire sous les iris azur.

Elle venait de lui envoyer de son chakra.

Son teint pâle devint rapidement pivoine alors qu'un sentiment de stupidité s'empara de la moindre de ses pensées. Machinalement elle rabaissa avec gène son regard sur le kunai.

- Désolée.

Un léger soupir la força à relever subitement son visage et de le dévisager un court instant.

- Arrête de t'excuser pour un rien, je ne te ferais aucun mal, quoi que tu fasses, quoi que tu dises, d'accord ?

Abaissant son visage, elle recroquevilla ses jambes contre son torse afin de les encercler de ses avant-bras et de s'enfermer ainsi dans sa bulle de confort, de sécurité.

Il s'agissait là d'une habitude à laquelle elle avait dû se plier lors de sa première année de captivité. S'excuser pour un rien était devenu son quotidien avant qu'elle ne finisse par de plus s'exprimer du tout. Il était donc difficile pour elle de perdre cet ancien réflexe, ce dernier espoir de ne pas voir un bleu de plus apparaître sur son corps.

- Dés…

Fermant subitement la bouche en se pinçant les lèvres à l'aide de ses dents, elle acquiesça finalement sans pour autant le regarder dans les yeux, sachant pertinemment le regard empli de pitié qui devait l'animer. « D'accord. »

Les courbes du matelas se remirent d'aplomb alors qu'elle releva de nouveau son regard sur la veste grise assombrie par la pénombre. Sous un dernier craquement du plancher, il s'arrêta au milieu de la masure.

- Si tu as faim, il y a des fruits sur la table et je vois aussi de la viande séchée accrochée au-dessus du comptoir, n'hésite pas à te servir. Si mes souvenirs sont bons, il doit y avoir des bougies dans les tiroirs de la cuisine si tu veux t'éclairer et, si jamais tu t'ennuies, il y a des livres sur les étagères du salon.

Se retournant dans sa direction, il pointa du doigt la porte dans son dos.

- Si quelqu'un vient ici, ne prends pas peur, c'est une amie, explique-lui simplement que tu es avec Naruto, elle comprendra.

Elle l'observa, abasourdie.

Non pas car elle allait pouvoir combler le vide de son estomac, non, ce n'était pas pour cela. Et ce n'était pas non plus car elle allait pouvoir lire quelque chose pour la première fois depuis trois ans, non.

On aurait pu croire que c'était parce que quelqu'un pouvait entrer à tout moment alors qu'elle allait se retrouver seule qui faisait naître cette expression hébétée sur ses traits, mais, une fois de plus, ce n'était pas cela non plus. À vrai dire, elle s'en foutait royalement en cet instant. Tout ce qui l'importait était le son qu'elle venait d'entendre.

Naruto.

Un mois qu'elle avait ouvert les yeux dans la chambre d'hôtel, un mois qu'il l'avait extirpé de son enfer, et elle n'avait jamais cherché à savoir comment il s'appelait.

Naruto.

Peut-être c'était parce qu'elle ne pensait pas que cela allait durer, que ce n'était que temporaire avant que l'illusion ne s'arrête. Mais même après qu'elle se soit persuadée du contraire, qu'il l'avait véritablement sauvée, elle ne s'était juste pas posé la question.

Naruto.

Inspirant profondément en décollant son corps de la taie d'oreiller, ses prochains mots se présentèrent à l'embrasure de ses lèvres enjouées, mais elle dut se résoudre à les ravaler lorsqu'un second sourire se matérialisa sous les cheveux dorés au centre de la masure, la surprenant une nouvelle fois.

- Je serais de retour le plus vite possible.

Perdue entre le fait de vouloir s'exprimer et le nom se jouant dans ses pensées, elle acquiesça simplement, laissant son rictus jovial disparaitre.

Naruto.

Un flash parfaitement silencieux illumina l'obscurité de la cabane et de ses iris, l'éblouissant brutalement alors qu'elle ferma avec force ses paupières.

Le trait luminescent dans son champ de vision obscurci se résorba doucement, jusqu'à disparaitre à son tour, ce qui ne l'empêcha pas de garder les yeux clos, essayant ainsi d'échapper à ce qu'elle redoutait. Essayant de se persuader qu'il était toujours là, devant elle, et qu'elle n'avait rien à craindre.

Le silence de la masure lui indiqua le contraire.

Elle relâcha le kunai sur le drap et déposa d'un geste brusque la paume de ses mains sur ses oreilles, offrant le privilège au bourdonnement continu qui animait ses tympans de mettre un terme à son imagination.

Une seconde passa, puis deux, puis trois… même après qu'elle se soit décidée à arrêter de compter lorsque les trois chiffres furent atteints, et même après que la douleur des articulations de ses bras lui hurle de s'arrêter, elle fit perdurer son immobilité.

La moitié de ses sens désorientés, elle se concentra alors sur la seule chose parvenant à lui faire penser à autre chose. La seule chose lui faisant ressentir autre chose que la douleur, que la peur.

Naruto.

Après une minute entière supplémentaire à se répéter le même mot, elle prit finalement son courage à deux mains et libéra ses oreilles. Le doux apaisant bourdonnement s'estompa et, une expiration plus tard, elle ouvrit ses paupières qui, ne lui accordant dans un premier temps qu'un noir profond, la laissèrent de nouveau se plonger dans la pénombre du bois d'épicéa.

Son rythme cardiaque s'affola.

Il n'était plus là.

Attrapant fermement le kunai à trois dents de sa main droite, elle le plaqua contre l'épais pull noir recouvrant son ventre, permettant ainsi de voir diminuer les élans contre sa cage thoracique et de lui offrir suffisamment de courage pour ne pas céder à la panique.

Pour ne pas laisser son chakra s'aventurer sur le papier entourant le manche.

La légère brise, qu'elle supposait être fraiche, au ressenti de la température intérieure de la cabane, fit légèrement craquer le bois et lui redonna soudainement envie de recouvrir ses tympans, mais, inspirant profondément, elle parvint à calmer ce réflexe.

Assise sur le matelas, à moitié recouverte par le drap, elle retira délicatement le tissu afin de laisser tomber ses jambes dévêtues dans le vide qu'offrait l'ossature du lit. Une pointe d'adrénaline se distilla dans les muscles de ses jambes tandis qu'elle posa un pied sur le bois, puis le second. La fraîcheur de celui-ci lui arracha un frisson et lui rappela inexorablement que, cette fois-ci, il n'était pas là pour la réchauffer.

Se levant péniblement tout en s'appuyant sur le matelas à l'aide de sa main droite, le pull noir dont elle était habillée retomba le long de ses bandages jusqu'à ses genoux, à contrario de son regard qui s'éleva une nouvelle fois dans les hauteurs de la masure. La lumière de la lune qui passait au travers de la fenêtre éclaira son avancée au centre des trois pièces. Aussitôt alors qu'elle fit un tour sur elle-même, son attention se déposa dans la cuisine, plus précisément vers l'arc-en-ciel de couleur dans le panier à fruit présent sur la table.

Le gargouillement de son ventre résonna dans la pièce en même temps que son dégluti tandis qu'elle combla la distance avec le panier afin de s'emparer du premier fruit à sa portée. Ne prenant pas le temps d'essuyer la pomme verte, elle croqua avec force dedans. Un gémissement prit le dessus sur ses émotions.

Malgré le fait qu'elle ne se souvenait pas de la dernière fois qu'elle en avait mangé une, elle pouvait aisément affirmer que c'était la meilleure qui lui avait été donnée de goûter.

Accompagnée par ses mastications, elle fit vagabonder son regard sur le porche au travers de la vitre de la cuisine tout en continuant sa lente avancée dans celle-ci. Le kunai toujours collé à son ventre, elle s'arrêta devant les meubles, tiroirs, et autres compartiments et, d'une mine empreinte de curiosité, elle se mit à les ouvrir les uns après les autres.

Les couverts et ustensiles de cuisine défilèrent devant son air prospecteur avant que, au détour du tiroir sous la viande suspendue et séchée, un sourire ne finisse par déformer ses traits. D'un mouvement impatient, elle arracha un second quartier de pomme d'un coup de dents et, non sans les laisser à portée de main, déposa le kunai et le fruit sur le bois du comptoir.

Attrapant la petite boîte en carton à l'intérieur du tiroir, elle l'ouvrit partiellement afin d'en attraper le contenu : une allumette. D'un geste brusque et un bruit sec, elle racla le bout rougeâtre contre le grattoir marron du carton. La cuisine s'illumina subitement avant de voir sa lumière se tamiser, éclairant son expression concentrée que ses cheveux blonds entouraient. Comprenant que la moitié du chemin venait d'être accompli, elle s'empara de la chandelle présente à l'intérieur du tiroir et, prenant soin de ne pas se brûler, alluma la bougie.

Elle souffla alors sur l'allumette et rangea la boîte là où elle l'avait trouvé avant d'attraper fièrement le socle de sa réussite.

La première action toute seule qu'elle entreprenait et celle-ci se voulait être un franc succès, que pouvait-elle ressentir à part de la fierté ?

Avec sourire, elle attrapa le kunai de sa seule main libre en délaissant la pomme et s'aventura une nouvelle fois sur le plancher de la masure. Celui-ci, craquant légèrement à chacun de ses pas, lui permit de rejoindre le salon, ou plutôt la bibliothèque, tant les livres étaient abondants.

La vingtaine d'étagères en quinconces sur les trois murs que possédait la pièce ouverte croulaient littéralement sous le papier. Si elle devait devenir le nombre exact, elle pencherait pour deux cent trente-deux… ou peut-être bien trois cent cinquante-huit livres.

Un fauteuil ainsi qu'un chevet accolé, appartenant certainement à la chambre, se trouvaient au centre du salon. Parfaitement agencés face à la fenêtre, ils semblaient être le seul moyen de survivre à tant de lecture.

Dans le coin droit de son champ de vision, une incongrue couleur attira sa curiosité.

Blanc et ne devant mesurer qu'une dizaine de centimètres, un papier, collé à une des nombreuses planches du mur qui se trouvait entre les étagères et la porte, fit naître en elle un sentiment de vacuité.

Tout comme les pictogrammes dessinés sur le manche du kunai, elle avait cette étrange impression d'avoir déjà vu ce genre de signes, de sceaux, peint à l'encre noire, mais où, elle ne pouvait le dire. Comme si, une fois de plus, elle ne parvenait pas à atteindre ce souvenir.

Mais si, comme lui indiquait sa mémoire, elle n'en avait jamais vu, pourquoi savait-elle comment l'utiliser ?

Elle déposa son index sur le papier afin d'y insuffler une quantité conséquente de chakra, ce qui lui offrit un léger tournis, tandis que celui-ci se mit à dégager un air chaud, la laissant profiter durant quelques instants de son apaisante chaleur.

Voyant la flamme de la bougie virevolter de manière identique à ses mèches rebelles qui faisaient face au souffle du sceau, elle se décala du chauffage improvisé afin de passer devant le tapis rond et rouge ou le fauteuil résidait. Elle examina pour la seconde fois l'étrange bibliothèque en élevant la chandelle dans les hauteurs de la pièce. Quelque chose l'interpella immédiatement et, à mesure que son regard se balada sur les titres et les quelques couvertures visibles, ses sourcils se rehaussèrent jusqu'à faire apparaître une expression stupéfaite.

Tous les livres, sans exception, convergeaient vers un point commun. Un concept qu'elle connaissait sans qu'elle ne sache pourquoi. Un nom qui fit naître en elle un sentiment d'inconfort.

Déposant sa source de lumière sur le chevet en bois, ses formes quelque peu atrophiées épousèrent le fauteuil tandis qu'elle rabattit ses jambes contre son buste afin de les encercler de ses avant-bras. Elle scruta alors et plus minutieusement l'arc-en-ciel de couleur, de papier et de cuir sur les étagères, sans parvenir à obtenir la moindre réponse. Encore une fois, un profond vide se présentait à ses pensées.

À chaque fois qu'elle pensait connaître quelque chose, elle faisait face à ce un trou béant, à la fois inexplicable et infranchissable.

Elle se souvenait de son nom, de son prénom, son âge, du visage de sa mère et de son ancienne maison. Elle se souvenait de certaines paroles, phrases, qu'on lui avait dites, confessées, elle savait comment parler, lire, marcher, boire et manger, comment les objets fonctionnaient, et elle savait comment se défendre, comment utiliser son chakra pour survivre. Elle avait su, tout du long de sa captivité, que ce qu'elle vivait, endurait, n'était pas normale, qu'elle devait trouver un moyen de s'échapper, d'y mettre un terme. Et ce, malgré le fait qu'elle n'avait aucun moyen de comparaison avec sa vie passée, effacée.

C'était comme si tout ce dont elle était capable de se souvenir avait méticuleusement été choisi. Comme si elle n'avait gardé que l'utile, le plus important, et avait délaissé le reste, afin que la douleur des trois années ne puisse pas la faire parler, sans pour autant perdre espoir. Qu'elle reste humaine, qu'elle ne devienne pas un objet. Et c'était ce même espoir qui avait fait naître en elle les pires sentiments. Qui, à plusieurs tentatives écarlates, avait attenté à sa vie, ses poignets, sa langue.

Ironiquement, ce qui avait maintenu sa conscience, son humanité, en vie, était ce qui l'avait le plus rapprocher de la mort.

Elle relâcha doucement ses jambes, et observa ses doigts, ses bandages, ses cicatrices, comme obnubilée.

Était-il possible d'effacer méticuleusement une mémoire afin de ne garder que ce que l'on désirait ?

Se redressant sur le fauteuil en déposant la pointe de ses pieds sur le coton du tapis, elle observa de nouveau les parures multicolores, sans conviction. Elle donnerait tout ce qu'elle possédait pour avoir ce don. Il y avait tant de choses qu'elle souhaitait oublier en cet instant, effacer de sa mémoire tous ces moments, ces visages, qui ne lui rappelaient que douleur et dégoût. Ce qu'on lui avait fait subir et ce qu'on…

L'océan de ses yeux s'écarquilla une nouvelle fois tandis que sa réflexion s'arrêta sur le livre présent sur l'étagère à sa gauche.

Dans un premier temps, elle crut avoir mal lu et, si reprenant à deux reprises, elle comprit qu'il n'en était rien. Elle ne délirait pas. Prise de curiosité et manquant de tomber, elle se leva et parcourut les deux mètres qui la séparaient du livre blanc. La première de couverture de celui-ci lui fit comprendre les questions qui lui avait été posées lors de ses premiers mois attachés, bâillonnés, face auxquelles elle n'avait eu aucune réponse et qui ne lui avait octroyé que plus de souffrance. Elle comprenait enfin pourquoi ce mot, cette Feuille, présente sur la quasi-totalité des titres lui semblait si familière, mais pourtant étrangère.

Konoha, mémoire d'après-guerre, de Yamanaka Isamu.

L'expression quelque peu bouleversée par ce qu'elle avait sous les yeux, elle rebroussa chemin d'un pas arrière afin de reprendre place sur le fauteuil, l'autobiographie aux prises de sa main gauche.

Elle déposa le kunai sur le chevet à côté de la bougie et tourna le livre afin d'observer la photo en couleur de l'auteur. Blond, les yeux bleus, souriant, il ne lui laissa aucun doute quant à leur affiliation.

Était-ce un ancêtre ? Un parent ?

Observant plus en détail la dorure, elle mit le doigt sur la réponse.

999.

Ce livre avait été publié depuis plus de vingt et un ans. Soit un an avant sa naissance à… Konoha ? Il s'agissait donc d'un parent, du moins, si l'on n'approfondissait pas le sujet, c'était la seule réponse logique. Car les chances pour qu'elle tombe sur un livre écrit par un membre de sa famille dans une cabane abandonnée au beau milieu de ce qui semblait être une forêt, était si infime, si ridiculement impossible, qu'elle ne put en conclure qu'une seule chose. Yamanaka n'était pas un nom de famille, mais un nom de clan.

Elle faisait partie du clan Yamanaka.

Quittant des yeux le visage trentenaire sur la dorure, elle ouvrit l'autobiographie et, instantanément, son air troublé se stoppa sur la première page.

Je dédie ce livre à mon défunt fils, Inari Yamanaka, mort pour sa patrie, son village, ainsi qu'à Minato Uzumaki, sans qui je n'aurais pas été là pour l'écrire.

Ce ne fut pas la phrase en soi qui l'interpella, non. Ce fut le rond fait main au feutre rouge entourant le nom Minato Uzumaki, ainsi que la note allant avec. « Front Sud, Cascades, décembre 997 »

Si sa première envie avait été de lire l'ouvrage, maintenant et après avoir vu cette couleur, une seule et unique obsession l'animait : rechercher les autres notes.

Feuilletant quelques pages, elle s'arrêta une nouvelle fois lorsque le rond refit son apparition au premier chapitre qui concernait l'enfance de l'auteur. Mettant en évidence la même personne, cette fois-ci le contexte avait changé. « Académie de Konohagakure, Feu, juillet 984. »

Les notes continuèrent ainsi, elles entouraient toujours le même nom de la même couleur et, s'additionnant et se ressemblant, elles donnaient toujours le lieu ainsi que le mois et l'année où la scène s'était déroulée, comme pour créer un repère chronologique. 996, 992, 987, 995…

Ce ne fut qu'après une vingtaine de minutes à survoler le livre et à lire l'encre rouge, qu'aux dix dernières pages de celui-ci, en comptant plus de deux cents, une autre couleur fit son apparition. Bleue, elle entourait un autre nom associé à la fin de la troisième Grande Guerre.

Danzō Shimura. « Amegakure, Pluie, Septembre 999. »

Un autre nom qui lui était inconnu.

Arrivée à la dernière page, elle referma le livre et fit quelque chose devenue une habitude, quelque chose lui étant logique en cet instant : elle afficha un air d'incompréhension et, comme si elle n'avait lu que la partie visible de l'iceberg, elle releva son regard sur les centaines de livres que renfermait la masure.

Était-ce réellement possible que… ?

Déposant l'autobiographie sur le chevet à côté de la chandelle et du kunai, elle ouvrit délicatement le tiroir du petit meuble. Un souffle empli d'incrédulité s'échappa de son être.

Rouge, bleu, vert, jaune, orange, violet, marron…

Déposés sur un calendrier datant de cinq années et dont les jours avaient arrêté d'être rayés, tous les feutres possibles et imaginables se présentèrent à elle. Elle rapporta aussitôt son attention sur les étagères prêtes à s'effondrer et comprit. Il y avait plus que deux noms. Plus que deux chronologies. Plus que deux vies.

Comme prise d'une irrépressible envie de comprendre le fameux de l'histoire, elle quitta une seconde fois sa position assise afin de se diriger vers les étagères à sa gauche et d'en lire les titres, les uns après les autres. En attrapant un qui suscita une nouvelle fois sa curiosité par sa fatigue, elle présenta la parure ancienne et verte à son regard investigateur.

La fondation du village caché par les Feuilles, de Sarutobi Sasuke.

955.

Elle réitéra le même geste que précédemment et reprit sa place initiale. Comme elle l'avait fait avec le livre l'ayant précédé, elle se mit alors à la recherche des notes et de leur contexte.

Sans qu'elle voie le temps défilé, les livres se succédèrent, ainsi que les positions sur le fauteuil accompagnées par les heures. Ayant changé de bougie à deux reprises et ne se rendant même pas compte de la pluie qui commençait à s'abattre sur la cabane, un bâillement la prit de court tandis qu'elle tourna une énième page. Elle ferma ses paupières et étira ses courbatures avant de faire machinalement redescendre son regard sur le livre.

Sa fatigue s'en alla en un instant.

Entourée par une vingtaine de petites piles éparpillées de partout sur le plancher, le livre toujours aux prises de ses mains faisant face à son expression choquée, son souffle s'arrêta brutalement.

Qu'est-ce que…

Reprenant à vive allure la position qu'elle avait occupée durant les quatre dernières heures et positionnant les deux pages grandes ouvertes sous sa seule source de lumière, elle reprit instinctivement une bouffée d'air, mais ne changea pas pour autant son air désemparé.

C'était lui. Elle n'avait aucun doute là-dessus, son portrait craché. Seulement ses cheveux étaient plus longs, mais ce visage, son visage, elle ne pouvait pas se tromper.

C'était lui.

Elle observa d'un peu plus près la photographie sur la page de droite et examina le ventre gonflé de la femme qu'il entourait de son bras ainsi que leur sourire respectif et similaire.

Tout ceci n'avait aucun sens. Ce livre datait de plus de seize ans, juste avant que la quatrième Grande Guerre n'éclate. Alors comment, comment pouvait-il encore avoir la même apparence ?

N'ayant jusqu'alors pas aperçu le cercle rouge en bas de la page, elle ne put qu'extérioriser de l'étonnement en lisant la note qui entourait le petit texte en dessous de l'image.

Le quatrième Hokage, Minato Uzumaki et sa femme, Kushina Uzumaki. « Konohagakure, Feu, Octobre 1000. »

Elle observa le Namikaze, ayant changé de nom à la suite de son mariage avec sa femme, Kushina, comme l'expliquait le livre, et le dévisagea encore plus longuement. Elle observa son visage, puis celui de la femme, puis le ventre gonflé de celle-ci, puis son visage, puis celui de la femme, puis…

Continuant ainsi durant plusieurs secondes, elle referma finalement le livre afin de relire le titre, celui qu'elle n'avait pas compris au premier abord.

L'éclair jaune de Konoha, sa vie, son sacre, son sacrifice, de Yōko Hirano.

1004.

Le Kiiroi Senkō. L'éclair jaune. Cette technique était… celle qu'il utilisait pour se déplacer ? Il était… le fils… du quatrième Kage de Konoha ?

Elle ne comprenait pas.

L'avait-il sauvé pour la ramener à Konoha ? Il n'avait pourtant jamais mentionné ce village qu'elle commençait à peine à connaître. Espérant trouver une réponse à sa question elle continua de survoler le récit et s'arrêta finalement sur l'une des dernières pages du livre.

Minato Uzumaki et sa femme, Kushina Uzumaki, ont sacrifié leur vie afin de stopper l'offensive du démon renard, alors déchaîné, et ont emporté avec eux leur enfant, toujours dans le ventre de sa mère. À titre posthume, une pierre tombale anonyme a été érigée au cimetière de Konoha, aux côtés de ses parents et de toutes les victimes. Il n'est pas rare que des fleurs soient déposées au-dessus du cercueil vide, remerciant cette âme n'ayant pas eu le temps de connaître ce pour quoi elle avait été sacrifiée.

Ses sourcils se froncèrent inlassablement.

Il n'était pas mort. Il était même plus qu'en bonne santé. Alors, pourquoi colporter de tels mensonges ?

Le cercle rouge qui encerclait le nom du Quatrième attira un instant son attention, mais ce fut le vert, qui, quelques paragraphes plus loin et donnant le même lieu et la même date, attira son regard.

Deux semaines après que la photographie ait été prise et une semaine après le drame, sans qu'encore aujourd'hui l'affaire soit révélée, Jiraiya, le maître du Yondaime et l'un des trois grands Sannins de la Feuille, fut déclaré déserteur du village et coupable de haute trahison par le conseil restreint.

Cette histoire avait-elle un lien quelconque av…

Un craquement, presque imperceptible et émanant du porche, attira la vigilance de ses réflexes qui la firent se retourner si brusquement qu'elle perdit son équilibre sur le fauteuil. Relâchant le livre, elle rencontra dans une grimace douloureuse le sol qui resonna dans un bruit sourd. Le rebond du livre sur le plancher ne fut que plus retentissant.

Dans un grincement continu, la porte de la cabane s'ouvrit. Lentement, une silhouette encapuchonnée et recouverte d'un k-way vert foncé s'aventura d'un pas léger sur le plancher. Le temps sembla ralentir, jusqu'à même se suspendre et, le temps d'un clignement d'yeux, elle crut être de nouveau tombée dans une illusion.

De ses iris océans écarquillés et déshydratés, elle observa l'apparence féminine, une main sur la poignée et l'autre accrochée à un sac plastique où divers légumes résidaient, sans parvenir à générer la moindre pensée. Ce ne fut que lorsque la brise fraiche extérieure fit danser la flamme de la chandelle sur le chevet que le temps reprit son cours. Les gouttes d'eau qui ruisselaient le long du tissu imperméable atteignirent inévitablement l'épicéa aux pieds de la silhouette tandis que celle-ci analysa la situation.

Jetant un coup d'œil au lit défait, à la pomme entamée sur le comptoir, ainsi qu'aux tas de livres amalgamés un peu partout dans le salon, la capuche en nylon se rabaissa finalement. Le regard qui s'en détacha lui glaça le sang. Non, il la terrorisa et la tétanisa sur place. Elle ne put retenir un sursaut lorsque, croyant apercevoir un fantôme, une voix douce et posée se manifesta.

- Qui es-tu ?

Assise sur le tapis en coton, la bouche grande ouverte, elle ne parvint pas à répondre. La porte se referma alors comme elle s'était ouverte : dans un grincement hostile.

- J-j-j… N-Na…

À son grand désarroi, ses explications restèrent bloquer dans sa gorge, étriquée par la peur que lui faisait ressentir l'expression immaculée debout devant l'entrée. Une seconde supplémentaire s'écoula. Elle voulut hurler à l'encontre de sa lâcheté, mais même cela resta bloquer en elle.

Son attention bifurqua entre les iris moribonds et l'arme sur le chevet, à seulement deux mètres d'elle, ce qui fut suffisant pour attirer l'attention de l'entité. La raison de son incongrue présence dans une masure perdue au milieu d'une forêt devint soudainement dérisoire.

Complètement paralysée, un goût ferreux se logea dans sa trachée tandis que le plancher craqua une nouvelle fois sous l'avancée de la silhouette vers le chevet. Alors que celle-ci se rapprocha de la flamme, l'éclairant avec parcimonie, la crainte de faire face à un être surnaturel s'estompa progressivement, jusqu'à complètement disparaitre.

Elle dévisagea la jeune femme à la longue et magnifique chevelure obsidienne et au regard opalin.


En coordination avec le souffle périodique sur le gravier qui se mélangeait à la brise fraiche et nocturne, il boutonna les manches de son chemisier blanc et enfila la veste de costard noire qui vint compléter le pantalon en laine et les chaussures en cuir qu'il portait, tout aussi sombres.

Sous le vrombissement des imposants condensateurs éparpillés sur le toit où il était perché, il s'avança vers le rebord de celui-ci, à plus de quatre cent vingt mètres de hauteur, et laissa son attention azurée se perdre sur les immenses avenues et ruelles entremêlées de Natoma, formant le labyrinthe urbain de l'une des plus grandes villes du pays du Feu. La ville ayant connu le plus grand essor technologique, mais surtout la plus forte croissance économique durant les trois dernières années. Celle qui avait le plus profité de la misère qui s'était abattue sur la péninsule à la fin de la quatrième Grande Guerre et qui regroupait les plus fortunés de Hi au kilomètres carré, accueillant à bras ouverts le véritable dirigeant de cette société.

Terminant d'attacher les boutons de sa veste fraîchement acquise, il fit descendre son menton sur la faible lumière orangée en contrebas où, agglutinaient autour d'un bidon enflammé dans l'une des nombreuses ruelles qu'il parvenait à discerner, trois silhouettes luttées contre le froid.

L'argent.

Il releva son visage et observa les centaines de gratte-ciels qui effleuraient les nuages à des kilomètres à la ronde, avant de faire légèrement pivoter son attention sur les immenses panneaux publicitaires qui illuminaient le ciel nocturne et les vallées embrumées, se propageant tel une maladie sur les chaînes de montagnes Kugiri, l'unique frontière naturelle entre le Fer et le Feu.

Il déposa un pied sur le rebord du toit tandis que la brise fraiche redoubla en intensité et fit virevolter ses cheveux dorés. D'une mine éreintée, il observa les énormes lettres blanches qui éclairaient de leur splendeur le quatre-vingt-dix-neuvième et centièmes étages de l'immeuble que son perchoir surplombé.

Commençant par un gigantesque B, celles-ci formaient un mot lui étant, quelques semaines auparavant, complètement inconnu, mais qui aujourd'hui lui remémorait les paroles de l'être le plus imprévisible qu'il lui avait été donné de rencontrer.

Au nord du Feu, à la frontière avec le pays du Fer, il est propriétaire de l'établissement Buranketto en plein centre de la ville de Natoma.

Établissement…

Il ne lui avait fallu que quelques minutes après avoir posé pied dans cette ville pour trouver réponse à ses questions. Alors, comment… comment ne lui avait-il pas donné plus d'informations, lui, qui avait fait de ce mot son domaine de prédilection.

Tout comme il avait oublié de lui préciser que le prisonnier de Yariba était une femme, il avait aussi oublié de lui préciser, lors de sa brève escapade à Ichidome, que le notaire-propriétaire de Buranketto n'était nul autre que Ryochi Okada.

À croire qu'il voulait réellement sa mort à omettre les détails les plus importants de la sorte.

Okada Ryochi… avait bel et bien exercé le métier de notaire, mais seulement durant sa jeunesse. Il avait par la suite monté sa propre entreprise à ses trente ans qui, aidée par la fin de la troisième Grande Guerre, avait connu, tout comme cette ville, la plus grande ascension de ces dernières décennies. L'homme possédait à ce jour et à ses cinquante ans, la quatrième fortune de la péninsule.

Il n'avait donc pas été difficile de trouver des informations à son sujet, étant donné que n'importe quel journal jonchant les rues de cette ville portait son nom.

Si le multimilliardaire continuait sur sa lancée, il serait d'ici les deux prochaines années l'homme le plus riche de l'histoire.

Voilà ce que l'on pouvait trouver sur toutes les premières pages. Voilà ce qui faisait rêver.

Une lumière rouge et clignotante qui se déplaça à vive allure, à plus d'un kilomètre de son perchoir, clama son arrivée dans la plus grande gare de Natoma, laissant le train à grande vitesse se vider de ses passagers sur le quai.

Il était propriétaire de plusieurs centaines d'établissements implantés de partout dans le monde et actionnaire majoritaire d'Okada Company, possédant la plus grande société d'import-export de la péninsule et affiliée à plus d'une dizaine de conglomérats de la Foudre et de la Terre.

Et c'était ce dernier détail qui lui faisait comprendre que cet homme, en plus d'être intelligent et certainement sociopathe, avait les bras longs. Car, malgré les tensions diplomatiques entre Hi et Tsuchi ces derniers mois, celui-ci ne semblait aucunement inquiet pour sa sécurité et se permettait de visiter le Feu, sans craindre de se brûler.

Quittant des yeux le minuscule point enflammé en contrebas où les silhouettes continuaient de se réchauffer, il fit volteface et abaissa son attention sur l'instinctive respiration allongée sur le gravier.

Les reflets des dernières émanations embrasées du cigare présent au sol se reflétèrent sur la luxueuse montre accrochée au poignet de l'homme en grande partie dénudé tandis qu'il attrapa la cravate qui entourait la trachée violacée.

Le tissu aux prises de ses phalanges engourdies et rosées, il fit remonter le col de son chemisier et noua à son cou le polyester noir avant d'enjamber l'homme inconscient.

Après quelques mètres sous le bruit de ses pas étouffés par le gravier, il s'arrêta machinalement devant les immenses vitraux rectangulaires et observa la riche fourmilière au centième étage de la plus haute tour de Natoma.

De la nation du Feu.

De la péninsule.

De la planète.

Les fortunés en costard cravate, un verre de champagne dans une main et l'autre sur leur bimbo à paillette, fêtant leur réussite au-dessus des démunis aux couvertures partagées dans la ruelle d'à côté, les doigts recroquevillés à l'intérieur de leurs gants troués, essayant de se réchauffer autour de leur bidon enflammé.

Ces têtes pensantes, ayant recouvert le monde d'ombres, et demandant à ceux qui l'habitaient, le subissaient, de rester proche de leur lumière. De rester proche de leur ambition, leur jugement, sans quoi ils ne seraient rien.

Un pouffement ironique s'échappa d'entre ses lèvres gelées tandis qu'il rabattit son col sur les nombreux faux sourires qu'il distinguait au travers du verre et de l'aveuglante lumière.

Ils ne pouvaient littéralement pas faire plus cliché. Il doutait même que les films que certains d'entre eux produisaient puissent plus caricaturer le spectacle auquel ils s'adonnaient.

Il tourna de nouveau les talons et il traversa le toit en direction de l'une des nombreuses sorties de secours. Arrivé devant l'épaisse porte verte, en sachant pertinemment que, s'il la forçait, une alarme retentirait, il se contenta de poser la paume de sa main sur l'acier humide. Des pictogrammes noirs se répandirent aussitôt sur la peinture verdâtre avant de disparaitre sans laisser aucune trace, comme s'ils avaient été absorbés dans le couloir qu'elle renfermait. L'instant d'après, un flash insonore illumina le toit.

Il n'eut pas le temps de cligner des yeux que son champ de vision perdit la couleur absinthe qui l'animait afin de se voir plonger dans la pénombre. Après une seconde sans faire le moindre mouvement et durant laquelle sa vision habituée s'adapta à ce changement abrupt de luminosité, il observa le gris terne du béton qui l'entourait et jeta un rapide coup d'œil à l'acier vert dans son dos, où l'encre noire entama sa disparition dans un silence parfait.

Ce léger mouvement de tête déclencha le détecteur de mouvement qui illumina à son tour l'escalier de secours amenant au toit, et qui amorça sa courte descente des marches bétonnées.

S'arrêtant devant une seconde porte, cette fois-ci rouge vif où les mots « porte coupe-feu » étaient inscrits en blanc sur la peinture, il réitéra son geste et déposa sa main droite sur les vibrations de celle-ci. Les pictogrammes disparus, il illumina une seconde fois l'escalier de secours qui se replongea dans la pénombre après qu'il se soit volatilisé.

Les pas effrénés furent trop occupés pour remarquer sa soudaine apparition.

Ce fut tout d'abord les bruits de couverts qui l'atteignirent, s'en suivit les paroles fusantes des toques blanches dans la cuisine improvisée, avant qu'il ne doive s'écarter du chemin d'un serveur et de son plateau submergé de coupes de champagne, qui se dirigèrent vers les portes battantes de l'autre côté de la pièce.

- Il faut que ce soit près dans trente minutes ! Pas une seconde de plus !

- Il me faut d'autres amuse-bouche pour les nouveaux arrivés !

- Du champagne ! Où sont les bouteilles ?! Il me faut aussi du vin !

Et ce ne fut que lorsque l'air chaud et climatisé réchauffa ses phalanges engourdies et son visage glacé, que la voix passant par là l'interpella.

- Que faites-vous ici, monsieur ?

Terminant d'agrafer son chemisier blanc au niveau et des poignets, il arrêta de se focaliser sur les vociférations qui animaient la pièce et dévisagea la jeune serveuse devant lui.

Brune aux yeux marrons, vingt-cinq ans - peut-être trente - et mesurant une tête de moins, elle l'observa de haut en bas en retour, mais plus… méticuleusement. Ce qui le rassura immédiatement : ce n'était pas de la suspicion qui la poussait à le regarder sur toutes les coutures, seulement un sentiment indiscret, proscrit.

- Excusez-moi, je cherchais les toilettes et je me suis perdu, seriez-vous m'indiquer le chemin ?

À la suite de son timbre bien plus suave que sa voix en avant l'habitude, la jeune serveuse fit remonter son regard entouré de rouge pivoine sur son sourire aimable et, sans même remettre en doute sa parole, elle lui indiqua la marche à suivre d'un bras gauche hésitant.

- B-Bien sûr, suivez-moi, je vous prie.

Un sentiment de honte s'extirpa de la veste en tailleur blanche alors qu'il suivit le rythme effréné de son échappée.

Sur son chemin, elle attrapa un plateau d'apéritif valant certainement des dizaines de milliers de Ryos par simple bouchée avant de continuer sa traversée. Arrivée devant les portes battantes elle se retourna vers lui afin de lui céder un rictus similaire au sien et poussa l'une des portes de son dos, lui ouvrant ainsi le passage.

- Après vous.

Passant devant elle, il ressentit pour la seconde fois son attention indiscrète, accompagnée par une émotion enfiévrée, dégringolait sur son dos, ce qui n'eut d'autre effet que de lui arracher un énième rictus amusé.

Que pouvait-il dire face à ce comportement des plus normal, des plus primaire, hommes comme femmes. La séduction, l'excitation, l'envie de l'autre étaient certainement ce qu'extériorisaient le plus fréquemment les êtres vivants. À croire même qu'ils passaient leur temps à ne penser qu'à cela, à ne vouloir que cela, à vivre pour cela.

Un second sourire, mais cette fois-ci mélancolique se matérialisa sur son visage. Il avait connu le plus pervers et le fanatique d'entre eux, rien ne l'étonnait plus vraiment désormais.

L'esprit trop occupé par l'excitation grandissante des pupilles marrons relâchant la porte, il ne remarqua que très peu le changement de décor, passant de sobre et élémentaire à chic et exubérant.

S'avançant jusqu'aux rambardes en marbre blanc donnant sur l'immense salle, qui s'apparentait presque à un hall d'entrée tant elle se voulait ouverte, il observa les deux immenses piliers blancs de part et d'autre de sa position surélevée, avant d'admirer les deux escaliers recouverts de moitié par un tapis rouge en soie qui descendaient en courbe vers le carrelage à damier. Faisant un peu plus descendre sa curiosité, il examina la dizaine d'ascenseurs de part et d'autre de la pièce qui s'ouvraient sans répit et qui laissaient entrer les derniers arrivés ainsi que les courageux employés venant se mêler à la foule éhontée.

Relevant son visage vers le plafond blanc situé à une vingtaine de mètres de hauteur, il scruta l'incommensurable chandelier en verre ainsi que le perchoir qu'il avait occupé quelques minutes plus tôt au travers des vitraux.

Le centième étage devait certainement faire les dimensions des trois qui le précédaient.

Alors qu'il parvint à distinguer la voûte céleste au travers de l'aveuglante lumière que produisait la centaine d'ampoules du chandelier, la voix l'interpella pour la seconde fois dans son dos.

- Par ici, je vous prie.

Il fit aussitôt redescendre son attention sur les pions éparpillés sur l'échiquier en contrebas avant de se retourner vers la jeune serveuse et de lui emboîter le pas.

À mesure qu'il esquiva le personnel de l'hôtel en s'aventurant sur les dalles en marbre de l'escalier, le brouhaha de la centaine d'hommes et de femmes, qui discutaient parfois debout, parfois assis, autour des tables nappées de blanc, s'intensifia. Mais il ne fut pas suffisamment assourdissant pour recouvrir la mélodie du piano et des instruments à cordes sur l'estrade à l'autre bout de la pièce, faisant face aux cuisines surélevées qu'il venait juste de quitter.

Doux et mélodieux, la voix au centre de l'orchestre fredonnait et chantait une balade lui étant inconnue, mais son visage quant à lui, ne l'était pas.

Il observa les cheveux noirs et la robe bleue, quelque peu intrigué, à une quarantaine de mètres de sa tumultueuse descente sur l'escalier courbé.

S'arrêtant en bas de ceux-ci, il fit glisser son regard sur la dizaine de costume monocolore et robe extravagante tout autour de lui avant de le stopper sur le sourire au-dessus du plateau d'apéritif à sa droite, pointant du doigt une des nombreuses portes de l'immense salle.

- Continuez jusqu'au bout du couloir et tournez à gauche, vous trouverez ce que vous cherchez.

- Je vous remercie.

Aussitôt prononça-t-il ses remerciements que les joues rouge pivoine s'inclinèrent devant lui avant de, non sans un dernier zieuté, entamaient leur fuite anticipée.

Accompagné par plusieurs regards indiscrets, il ouvrit la porte du corridor qui se referma sur le vacarme de l'immense salle, l'atténuant inévitablement. Il parcourut ensuite le carrelage blanc du couloir décoré de peintures et autres cadres valant certainement plus que ses propres organes, et tourna au niveau des immenses baies vitrées qui donnaient une vue panoramique sur la ville. Alors et écoutant ce que lui avait fait la serveuse, il tourna à gauche et s'aventura sous la grande arche ouverte des toilettes pour hommes qui faisait face à ceux des femmes. Longeant le mur séparateur blanc, il s'arrêta devant les lavabos au centre de la pièce et, ne resserrant aucune présence dans celle-ci, il observa son reflet sans le miroir et réajusta sa cravate.

Ce n'était pas la première fois qu'il portait ce genre de textile, mais à chaque fois qu'il le faisait, il ne pouvait s'empêcher de se sentir mal à l'aise. Il n'aimait pas ce genre de costumes restreignant beaucoup trop ses mouvements et il ne parlait même pas des orchestres qu'il avait aux pieds, trop étroits et qui engendraient plus de décibels à chacun de ses pas qu'un poids de dix kilos que l'on jetterait au sol.

La discrétion était vraiment le dernier souci des personnes aisées, il fallait le reconnaitre. Elle était même parfois ce qu'ils rejetaient le plus, et cela aussi c'était compréhensible. Rares étaient les personnalités n'aimant pas se trouver sous les projecteurs, n'aimant pas attirer l'attention. Mais il ne pouvait les blâmer. Car, même si cela n'avait parfois pas les mêmes significations, les mêmes raisons, il comprenait ce qui poussait les consciences à vouloir se faire entendre.

Arrêtant de contempler le reflet noir, il s'abaissa devant la céramique blanche. Un sifflement se fit entendre au niveau de sa main droite avant qu'un éphémère nuage de fumée ne se dilue dans l'atmosphère climatisée de la pièce. Il apposa alors en dessous du lavabo le morceau de papier rectangulaire venant de se matérialiser entre ses doigts.

Lui aussi durant sa jeunesse avait mis la discrétion de côté, avançant au jour le jour et sans regarder où il mettait les pieds ni ce que demain lui réservait.

S'il y avait bien une chose dont il était certain, c'était qu'il n'était pas différent des autres. Il avait seulement eu la chance d'être…

Ses réflexions se stoppèrent brutalement. Non, ce n'était pas seulement cela.

Il venait littéralement de perdre son libre arbitre. Il ne parvenait plus à contrôler ses mouvements, ni même à récupérer sa concentration, complètement obnubilée par le son venant de faire vibrer ses tympans.

Malgré le résonnement de la musique lui parvenant toujours, le second claquement aux talons hauts sur le carrelage du corridor l'atteignit de nouveau. Mais ce ne fut pas l'écho caractéristique de la démarche féline qui attira son entière concentration et monopolisa la totalité de ses pensées, ce fut le profond désarroi qui s'en dégageait.

Le premier sentiment sans artifice qu'il ressentait dans la tour de fer.

Il traversa les toilettes jusqu'à contourner le mur devant l'entrée, sous les pas s'éloignant un peu plus à chacun des siens, et passa de nouveau en dessous de l'arche qui ne lui laissa qu'entrapercevoir la porte de la grande salle se refermer sur le bordeaux de la robe et des escarpins.

La monotonie aux talons hauts se mélangea à la foule hypocrite et aux verres trinquant et lui échappa inévitablement. Immobile le temps d'une inspiration, il parvint à reprendre le contrôle de ses pensées et se surprit à se pincer l'arête de son nez, troublé.

Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas ressenti une telle fascination envers une vibration, envers l'émotion d'une personne. Cela ne lui était arrivé qu'une seule fois et, pour être franc, il ne pensait pas que cela se reproduirait un jour.

Plongeant sa seule main libre dans la poche de son pantalon, un air impassible reprit possession de ses traits à l'instant où la porte se rouvrit. Un homme d'une trentaine d'années qui mastiquait le reste de la nourriture entre ses dents traversa le corridor et, accompagné d'un appareil photo dernier cri accroché à son cou, leva son verre dans sa direction.

- Je ne vous conseille pas le vin, il est immonde, s'éleva son timbre sans équivoque en passant à côté des cadres et de son être tout aussi immobile. « Je m'en vais d'ailleurs de ce pas le vomir. »

Malgré sa voix sarcastique, il l'entendit bel et bien régurgiter le liquide écarlate dans l'un des nombreux w.c. quelques secondes plus tard et, plus amusé qu'étonné par cet étrange et fugace personnage, il se contenta de sourire avant de se diriger vers la nuisance sonore du centième étage.

Ce lieu se voulait… surprenant.

Il tira sur la poignée de porte et la douce mélodie reprit sa teneur initiale et le laissa de nouveau pénétré dans le brouhaha de la mascarade à visage découvert.

Orchestrant presque une dance sur le carrelage à damier afin d'esquiver les petits regroupements fortunés à la posture fière et hautaine, où seul le personnel de l'hôtel leur rappelait, en leur amenant de temps à autre boissons et nourritures, qu'en dehors de leur petite personne le monde continuait de tourner, il s'adossa à la rambarde en marbre de l'escalier courbé.

Il n'eut pas le temps d'inspirer qu'il se fît interpeller par un plateau argenté.

- Désirez-vous du champagne ?

Dans un sourire il attrapa la dernière coupe pleine sur le plateau, sous la surprise du serveur, peu habitué à recevoir un rictus de la sorte.

- Merci.

Alors que l'homme s'esquiva sur les marches de l'escalier à sa droite, une question rhétorique s'imposa à ses pensées face à la réaction qu'avait suscité son comportement : devait-il se montrer froid et imbu de lui-même afin de passer inaperçu ?

Buvant une gorgée du liquide pétillant et doré, il se mit, pour la troisième fois de la soirée, à dévisager les airs faussement amusés.

Ceux-ci, au nombre dépassant les deux cents et éparpillés sur les mille cinq cents mètres carrés du centième étage, étaient regroupés par amas de collaborateurs venus représentés leur société ainsi que le pourcentage d'actions qu'ils avaient amassé. Pris d'une légère curiosité, il but une seconde gorgée et ne put s'empêcher de les écouter, d'épier leur comportement ainsi que leurs réflexions.

Ses sens vagabonds se déposèrent tout naturellement sur les deux saugrenues vibrations d'une jeune femme qui, ne devant pas avoir plus de vingt ans, était habillée d'une robe verte à paillettes et d'un pull en soie déposé sur ses épaules mettant en évidence ses sept mois de gestation. Discutant du nom de son futur enfant aux côtés d'une femme plus âgée qui lui offrait ses dispersées félicitations, celle-ci rapporta quelques secondes plus tard son expression embarrassée sur l'homme à ses côtés qui ne lui céda guère plus d'attention.

Il arrêta de se focaliser sur les deux enfantines émotions et observa le groupe quelques mètres plus loin qui eux discutaient des profits qu'ils avaient engrangés sur le drame qui s'était abattu sur la nation de l'Eau deux ans plus tôt. La famine ayant coûtée plus de trois cent mille vies et ayant engendrée une véritable boucherie dans les nombreux archipels que constituait le pays.

Celle ayant mis Mizu à feu et à sang et que le village caché par la Feuille avait aidé à étouffer, noyer.

Alors qu'il espérait avoir atteint le fond de l'immoralité qui l'entourait, son attention se déposa sur le regroupement d'hommes aux sentiments dépravés dans le fond de la salle, en retraits et à l'abri des regards indiscrets. Cinquante ans d'âge moyen, le groupe composé uniquement d'hommes aux physiques des plus lambdas lui laissa entendre l'impatience dont ils faisaient preuve. Mais ils lui laissèrent surtout ressentir leur vice les plus immondes.

Il avala une énième gorgée et, accompagné d'une haine viscérale qu'il savait sienne, se décolla du marbre afin de faire un pas dans leur direction.

Ce genre de pensées, de sentiments à la fois morbides et pervers, il les connaissait parfaitement et savait de quoi il en résulterait. Il ne s'agissait plus d'inconscience, d'insouciance, ni même de détachement quant au malheur qu'ils causaient. Il s'agissait là d'un trouble mental plus profond. Des émotions vicieuses qui lui avaient été données de ressentir à maintes reprises chez les animaux, chez les prédateurs. L'excitation grandissante, impatiente, que ressentait celui-ci avant de sauter sur sa proie, avant de passer à l'acte.

Des pensées que partageaient bon nombre de chasseurs de primes, de ninjas, au moment d'affronter un adversaire, au moment d'accomplir leur devoir. Pourtant, ces… hommes, n'étaient en rien des shinobis, il pouvait aisément le ressentir, le voir. Il n'avait qu'à examiner leur posture stoïque et hautaine, laissant une infinité d'ouvertures, pour s'en rendre compte. Ces êtres répugnants, ces pensées lui donnant envie de vomir, faisaient partie d'une autre catégorie de prédateurs.

Alors qu'il les entendit parler de « lot » et de « fin de soirée » en faisant un second pas dans leur direction, il s'arrêta net. La lassitude bordeaux traversa son champ de vision à une vingtaine de mètres de sa position, lui retirant, pour la seconde fois, la moindre de ses réflexions. Sans réfléchir une seule seconde et dans un réflexe qu'il ne maîtrisa en rien, il relâcha une pulsion de chakra, mais, comme il s'y était attendu, rien ne se passa.

Ce n'était pas une illusion. Il s'en serait rendu compte bien avant.

Se faufilant entre les cacophonies des groupes d'actionnaires, la robe patineuse en dentelle et col en V laissa le son atypique de ses escarpins mettre un terme aux conversations qui l'entouraient et attira leur entière concentration sur la vue détaillée de son bonnet C et ses hanches raffinées.

Pour autant et malgré le fait qu'il restait un homme, ce ne fut pas sur cette partie-là de son corps que son regard plissé resta bloqué, et contrairement à la totalité des hommes qui la reluquaient, aucun fantasme ne traversa ses pensées.

Elle les avait plus clairs.

Une coupe à la main que des bagues et bracelets rivalisant certainement avec le PIB d'une nation mineure décoraient, elle s'arrêta à sa complète opposée de l'autre côté de la salle, aux abords des seconds escaliers courbés.

D'un geste ennuyé, elle fit exactement ce qu'il venait d'arrêter ; elle écouta les conversations superflues et observa les sourires hypocrites qui les accompagnaient. Ce comportement fit inévitablement dévier de sa personne la jalousie de la gent féminine, mais surtout les airs insatiables des hommes.

Elle les avait plus courts.

Pour autant, il ne ressentit aucune gêne ni même colère face à l'oppressante curiosité dont la foule faisait preuve, et bien que certaines consciences extériorisaient de l'angoisse ou bien de la satisfaction, de l'excitation, lorsqu'elle était le centre d'attention, là, il ne ressentait absolument rien de tout cela. Elle se contentait de dégager cette forme de détachement et de lassitude, de regret, comme si cette soirée n'était rien d'autre qu'une pâle copie de centaines d'autre.

Elle les avait émeraude.

Buvant une gorgée de champagne, la jeune femme laissa son regard continuer de se balader sur les visages fallacieux, avant que, inexorablement et à une vingtaine de mètres, elle ne finisse par s'arrêter sur le sien, offrant une expression opposée à tout ce qu'elle avait pu épier.

En cet instant d'engourdissement qui se répandit dans l'entièreté de son corps, il fit l'exact contraire de tout ce qu'il avait appris afin de passer inaperçu ; il surmonta ses iris argentés sans ciller, complètement hypnotisé par les vibrations qu'elle dégageait, mais surtout par la couleur atypique de son chignon. Celui lui ayant bloqué sa respiration.

Rose bonbon.

Ce fut à ce moment précis, après avoir muselé la totalité des émotions du centième étage hormis les siennes, qu'il la ressentit véritablement. Qu'il parvint à mettre un doigt sur ce qui l'avait fasciné à la première vibration. Elle se donnait tellement de mal pour ne pas y songer, pour le sortir de ses pensées, que cela lui avait échappé.

Cachée derrière les sentiments factices en lesquels elle s'efforçait de croire, sa solitude se manifesta le temps d'une inspiration.

« Votre attention s'il vous plait. »

Le brouhaha l'entourant s'estompa abruptement et la salle se plongea dans un silence exemplaire qui ne l'empêcha pas de continuer à surmonter le regard de l'autre côté de la pièce.

« Monsieur Okada va venir s'exprimer d'ici quelques instants. »

Toute l'attention de la pièce se tourna à l'unisson vers l'estrade, le ramenant dans une myriade de sensations à la réalité.

Détachant son attention de la jeune femme qui le dévisageait toujours, il observa la blonde en costume trois-pièces gris venant de s'arrêter devant le pied de micro en centre de la structure en bois, se rendant ainsi compte, sans qu'il ait remarqué quoi que ce soit, de la soudaine disparition de la musique et de l'orchestre.

Un soupir s'échappa de son être.

Il ne savait pas ce que l'avenir lui réservait, étant donné qu'il ne savait même pas où il se trouverait dans une semaine, en revanche une chose était certaine ; sa mort serait précédée d'une perte de concentration, il n'en faisait aucun doute à présent.

La jeune femme sur l'estrade n'eut pas le temps de terminer sa phrase qu'un homme, de petite taille et habillé d'un costume blanc, l'interrompit en montant les quelques marches en bois dans son dos. S'inclinant légèrement face au nouvel arrivant suivi par deux imposants gardes du corps vêtus de noir et lunettes opaques, elle tira sa révérence d'un pas intimidé.

Ne devant pas faire plus d'un mètre soixante, la cinquantaine, les cheveux courts, grisâtres, et portant des lunettes ovales que des sourcils épais surplombés, l'homme s'arrêta devant le micro afin de s'en emparer sous la résonnance des haut-parleurs.

Toussotant à la suite de son mouvement, il prit la parole sous l'imposante présence des deux mastodontes postés derrière lui.

« Mesdames, messieurs, chers actionnaires, chers amis, avant toute chose, j'espère que vous passez une excellente soirée ? »

Une vague d'affirmation se répandit avec clameur dans la salle, suivie de près par le soulèvement de plusieurs coupes de champagne et autres alcools, laissant un sourire déformer les traits du cinquantenaire jouant avec le fil du micro.

« Bien, vous m'en voyez ravi. Sachez que c'est pour moi un plaisir de vous accueillir ici chez moi, au Buranketto, afin de célébrer une nouvelle année des plus fructueuses, et ce, grâce à votre confiance. »

Une seconde vague, mais cette fois-ci d'applaudissement, étouffa le son que produisit son verre sur le plateau d'argent d'un serveur ne faisant que passer.

Sous une seconde ovation dirigée vers un homme au centre de la pièce, son regard analytique scruta minutieusement les deux gardes sur l'estrade, observant la foule en retour, avant de se déposer sur les quatre autres, de part et d'autre des deux sorties de la structure en bois. Sans pour autant les observer directement, il examina les dix autres éparpillés dans la salle se mêlant le plus discrètement possible à la foule.

Un soupir, mais frustré s'extirpa d'entre ses lèvres.

Un raisonnement logique dirait qu'il avait déjà un pays à ses trousses et que ce n'était pas un conglomérat de plus ou de moins qui allait aggraver sa situation, mais ce n'était pas vraiment la réflexion qui incombait ses pensées en cet instant.

En fait, il s'agissait là d'une situation plus que délicate.

Bien que cela soit peu probable, si jamais ses prochaines actions impactaient négativement Okada Company, ce serait alors les dizaines de milliers d'hommes et de femmes qu'ils employaient qui en pâtiraient, pas eux, pas les sourires hypocrites, pas les airs arrogants. Mais ceux ne pouvant se permettre de perdre un jour de salaire, ceux à la merci de l'argent.

Le plan qui consistait à kidnapper le notaire et le faire parler avait pris des proportions qui l'avaient dépassé dès lors qu'il avait mis un nom sur celui-ci.

L'idée de ne rien faire, d'abandonner, lui avait plusieurs fois traversé l'esprit durant ces dernières heures, mais il était trop proche du but pour faire machine arrière. C'était la première fois qu'il avait une piste, quelque chose qui lui permettrait de faire taire cette voix dans sa tête en lui procurant réponse. Il ne pouvait pas reculer, pas cette fois.

Il allait devoir trouver un moyen de parvenir à ses fins sans que cela se répercute sur la vie d'innocents, sans qu'il y ait de dommages collatéraux. Chose qui n'allait pas être simple, voire impo…

Tout en continuant son monologue, le multimilliardaire sur les estrades jeta un rapide coup d'œil dans sa direction, lui dévoilant, sans pour autant le regarder directement, la moindre de ses réflexions.

cible ?

« Je tiens aussi à saluer Fukuda Takeo ainsi que Ohira Masayoshi ici présents, sans qui tout cela aurait été possible. Leur engagement au sein de la société… »

Une question germa inévitablement dans son esprit à la suite de ce scénario des plus improbables qui allait se jouer sous peu.

- Croyez-vous qu'il pense ce qu'il dit ?

Était-ce réellement une coïncidence ?

Arrêtant de regarder le quinquagénaire concentrant toute l'attention de la salle, il tourna son visage vers la diffamation à sa gauche, celle qu'il avait senti approcher depuis plus d'une vingtaine de secondes.

Habillée d'une robe bordeaux, elle laissa claquer ses talons hauts à quelques centimètres de son épaule et, d'un sourcil légèrement curieux et surélevé, s'abreuva d'une gorgée de champagne avant d'une nouvelle fois le dévisager.

Il contempla ses joues légèrement creusées au teint clair ainsi que le nez court et délicat qui les séparait, puis, sans parvenir à comprendre la raison de son énième blocage, il observa avec fascination ses lèvres fines recouvertes d'un rouge à lèvres bordeaux.

Comment.

- Je ne lis pas dans les pensées, vous m'en voyez désolé.

Comment parvenait-elle à le dissimuler à ce point ?

Son affabulation, contrairement à ce qu'extérioriser son air impassible, fut empreinte de douceur, ce qui n'eut d'autre effet que décupler la curiosité lui faisant face, qui n'avait pas raté une seule miette de ses mouvements oculaires.

- Allons, vous n'allez pas me faire croire que ce genre de discours arrive à vous duper ?

Il ne répondit pas et se contenta de la dévisager durant de longues et interminables secondes afin de se rejouer dans ses pensées ce qu'elle venait tout juste d'exprimer.

Arriver à duper.

Sans pour autant briser l'étrange complicité de leur regard, elle déposa sa coupe de champagne sur sa lèvre inférieure et noya inévitablement son sourire charmeur.

Il devait bien l'avouer. De tous les rôles qu'il avait pu observer durant les vingt années qu'il avait traversées, celui auquel elle s'adonnait se voulait des plus bluffant. Elle le jouait à la perfection.

Tellement bien, qu'un mélange d'incompréhension, de colère, ainsi que de frustration, se répandit sur l'estrade, lui mettant ainsi la puce à l'oreille quant à l'affiliation qu'elle partageait avec le costume blanc.

- Au-delà de ne pas penser ce qu'il dit, je crois que vous le fascinez énormément.

Sans prêter la moindre attention au cinquantenaire dont il parlait, comme si le regarder était la dernière chose qu'elle souhaitait, elle rehaussa ses sourcils rose bonbon et parfaitement épilés.

- Je pensais que vous ne saviez pas lire dans les pensées, m'auriez-vous menti ?

La question, se voulant plus sarcastique que sérieuse, lui arracha un sourire en coin.

Étant donné que pour la plupart des êtres vivants le chakra était une sorte de magie incompréhensible, celle-ci ne pouvait qu'être ironique.

- J…

- Une petite photo mademoiselle Okada ?

S'extirpant de la bulle dans laquelle il s'était immergé, ses sourcils se froncèrent inexorablement alors qu'il déposa son attention sur l'homme venant de s'arrêter devant eux.

Le troisième timbre de voix qui avait osé s'élever alors que le discours ne s'était pas terminé. Le troisième timbre qui attirait la foudre des regards alentour.

Muni d'un appareil photo dernier cri, celui-ci envoya un rictus aimable à la jeune femme avant de le tourner vers sa personne, lui laissant se remémorer la scène devant les toilettes quelques minutes plus tôt.

Ce n'était pas le fait de revoir cet étrange personnage qui avait forcé l'affaissement de ses sourcils. C'était le fait qu'il ne l'avait pas senti approcher. Il avait baissé sa garde. Non, elle lui avait fait baisser sa garde. Pour la seconde fois.

Il fallait croire que revoir cette couleur le bouleversait plus qu'il le pensait.

Il n'eut pas le temps d'orchestrer un mouvement désapprobateur de la main à l'encontre de la question, qu'une paire de chaleurs se colla à son bras gauche.

- Avec plaisir.

Rapportant son regard à sa gauche, il la dévisagea longuement tandis que le monologue sur l'estrade se tourna à nouveau dans leur direction et laissa échapper une énième pensée remontée.

Lui offrant un immense sourire avant d'encore plus étouffer sa poitrine contre la soie recouvrant son bras, elle déplaça sa main tenant la coupe de champagne en direction de la focale. « Souriez donc, la vie est trop courte pour faire une telle tête. »

Le flash aveugla la partie droite de son champ de vision rose et bordeaux, ce qui ne l'empêcha pas de continuer de la fixer sans ciller.

Toute personne qui observait la scène et qui s'arrêtait sur ce qu'ils voyaient, soit toutes celles présentes autour d'eux, penserait avec raison qu'il s'agissait là d'une énième dévergondée profitant de sa jeunesse et de sa beauté sans se soucier de la réputation qui la précédait. Et, de leur point de vue, rien ne pouvait leur donner tort.

À contrario, toute personne qui connaissait l'affiliation qu'elle partageait avec l'homme sur l'estrade et qui parvenait à déchiffrer un tant soit peu le comportement humain, soit une minorité d'entre eux, penserait avec raison qu'il s'agissait là d'une énième rébellion d'une fille envers son père cherchant à le faire sortir de ses gonds, à ternir sa réputation. Et, encore une fois, de leur point de vue rien ne pouvait dire le contraire.

Pourtant et bien qu'il y ait un peu de tout cela, la véritable raison de son comportement était tout autre et ne reflétait en réalité qu'un seul objectif : la dernière photo. Celle qui ferait les gros titres.

Inspirant profondément alors que l'idée de réduire en poussière l'objet rectangulaire dernier cri qui venait d'immortaliser ses traits se présenta à son esprit, un autre objet rectangulaire, petit et blanc, se présenta à l'encontre de sa main entrouverte.

- Vous pourrez récupérer les photos de la soirée sur mon blog.

Il quitta des yeux la robe bordeaux qui reprit sa place et observa le photographe durant un long moment avant de rabaisser son attention sur le morceau de carton. « En voilà une pour vous aussi, mademoiselle Okada. »

Le retournant rapidement afin de s'assurer de n'avoir rien manqué, il examina une seconde fois l'étrange typographie noire qui décorait la parure.

- Merci.

Il avait beau avoir raté les avancées technologiques des cinq dernières années, il savait ce qu'était un blog, internet étant arrivé avant même qu'il ne commence à explorer cette péninsule. Ceci n'était en rien un nom de domaine.

Ceci était…

Il releva son regard vers l'auteur de la carte afin d'accueillir le vide.

Une mise en garde.

D'un mouvement de tête il scruta rapidement les groupements alentour, et aucun appareil photo ne se présenta à son champ de vision, ce qui fit naître en lui un sentiment de contrariété, d'incompréhension.

Il n'avait pas baissé sa garde, pas cette fois. Alors pourquoi ne l'avait-il pas senti se déplacer ?

À peine amorça-t-il un pas sur le carrelage à damier que les positions et l'humeur de la totalité des êtres vivants du centième étage lui parvinrent, lui offrant leurs émotions les plus profondes, leurs pensées les plus intimes, sans résultats.

N'arrivant pas à combler ses attentes, ce fut, l'instant d'après, les quatre-vingt-dix-neuf étages restants qui lui offrirent le moindre de leur secret, afin de lui dévoiler une amère vérité : les sept cent vingt-six pièces n'avaient rien à lui proposer.

Son talon claqua sur le carrelage à damier.

Il ne s'était pas juste fondu dans la foule, il avait littéralement disparu de la tour. Il n'était plus là.

- Méfie-toi des yeux rouges ? C'est supposé signifier quoi ?

Se retournant, il dévisagea les iris argentés qui, tout comme lui, quittèrent le morceau de carton afin d'élever sa curiosité dans les hauteurs de la salle et de se faire surprendre par la disparition du photographe. Mais, contrairement à lui, elle ne s'en formalisa pas plus que cela. En fait, un apaisement s'empara même de ses pensées, comme si elle s'était soudainement soulagée d'un incommensurable poids.

Son regard azur, quelque peu perturbé, se redéposa sur la carte blanche aux prises de ses phalanges rigides.

Ce message lui était destiné, il n'en faisait aucun doute, mais comment. Comment cet homme avait-il su qu'il se trouverait ici, à cet endroit précis, à cet instant précis ? Et surtout, comment avait-il fait pour lui cacher ses intentions ?

Tout cela commençait à faire beaucoup. Il allait devoir songer à renoncer.

- Quelque chose ne va pas ?

Il releva son air impassible et un sourire se dessina sur ses traits.

- Tout va bien.

Bien qu'il ne fît aucun doute qu'elle ne le croyait pas, elle se contenta de lui adresser un rictus similaire, lui offrant ainsi son premier sourire sincère de la soirée. La solitude se fit alors remplacer par une pointe de curiosité.

- De quoi étions-nous…

Mais celle-ci ne fut que de courte durée car, cette fois-ci, sa concentration n'avait pas divagué.

- Naruto ?

Tournant son visage à l'entente de son nom qui mit un terme à la question, il examina la main qui venait de se déposer sur son avant-bras, avant de dévisager la chevelure brune ainsi que la douce voix y étant attachée.

Celle qu'il avait entendu chanter à son arrivée. Celle qui avait traversé la salle à vive allure à la simple vue de sa chevelure dorée.

La robe bleue asymétrique l'observa de haut en bas en retour, l'air presque livide. Il n'était plus le seul à avoir vu un fantôme.

- C'est bien toi ? demanda-t-elle pour la seconde fois en pressant le textile qui entourait son bras, s'assurant qu'il était bel et bien présent physiquement devant elle.

La curiosité argentée à ses côtés se retira en un instant et orchestra un pas arrière. Les moroses émotions redevinrent maîtresses de ses réflexions.

- Bonsoir, Yum.

Sans qu'il montre le moindre signe désapprobateur, les iris parme de la chanteuse s'humidifièrent et, l'instant d'après, il réceptionna son mètre soixante qui se jeta contre son torse sans ménagement.

L'étreinte dura quelques secondes, durant laquelle il huma le parfum enivrant du lilas. Une odeur qui lui rappela les dunes du Vent, les crocs du serpent.

S'essuyant adroitement les yeux afin de ne pas abîmer le maquillage qui la vieillissait beaucoup trop, elle mit fin à l'étreinte sans pour autant arrêter de le dévisager. Elle ne parvenait pas à se convaincre de la véracité de ce qu'elle observait.

- C'est incroyable, tu… depuis… j-je ne pensais pas te revoir un jour. Comment… après tout ce temps sans nouvelle… je pensais que tu étais… q-que fais-tu ici ? … Tu es actionnaire d'OC ? Non, c-ce n'est pas possible… t-tu détestes ce genre de principe, mais tu…

Souriant face au comportement hyperactif et adolescent, il se contenta de maintenir son rictus enjoué et la coupa dans ses balbutiements.

- C'est une longue histoire.

À cette simple réponse, une mine de compréhension se répandit sur le visage de la jeune femme. L'euphorie de le revoir lui avait complètement fait oublier ce qui dictait sa vie. Ce qu'il était. Elle mit alors sous silence les nombreuses questions qui lui brûlaient les lèvres et dont les réponses n'échapperaient pas aux ouïes indiscrètes et laissa perdurer son admiration sur sa personne.

Ne désirant pas entendre une seconde vague de questions, il prit les devants.

- Tu as grandi depuis la dernière fois. Cela te fait quel âge maintenant, dix-sept ans ?

Le simple fait de voir juste sur son âge fut suffisant pour faire naître un embarra écarlate sur les joues de l'adolescente. La question la plus importante des cinq dernières années sans nouvelle de sa part venait tout juste de trouver réponse.

Il se souvenait d'elle. Il ne l'avait pas oublié.

- Oui, je fête mes dix-huit dans deux mois, lui répondit-elle en souriant de plus belle. « Je ne suis plus cette gamine orpheline des déserts du Vent. Je suis une femme maintenant, et mondialement connue qui plus est. »

Il était clair que s'il ne la connaissait pas, il lui aurait donné une trentaine d'années tant le maquillage se voulait trompeur. Et, sans cette voix unique en son genre et cette couleur d'yeux parme encore plus rare, il ne l'aurait pas reconnu, s'en était certain.

Deux raclements de gorge bien distincts se firent entendre dans son dos, mettant un terme aux retrouvailles.

Se positionnant à sa gauche alors qu'il se retourna, la douce voix de la chanteuse s'éleva à nouveau dans les hauteurs de la pièce ayant repris son brouhaha incessant.

- Excusez-moi, il est vrai que j'ai interrompu votre conversation, s'excusa-t-elle en s'inclinant légèrement vers l'avant. « Ishida Ayumi, enchantée de faire votre connaissance mademoiselle Okada. »

Une main tendue vers la jeune femme, elle attendit. Attendit encore. Le manque de mouvement de l'héritière lui fit croire qu'elle pouvait attendre indéfiniment, rien ne changerait, mais, après plusieurs secondes d'immobilité, les bracelets entourant le poignet de celle-ci tintèrent leur salutation et s'accrochèrent à sa main.

- Ce n'est rien.

Pour la première fois depuis qu'il l'avait ressenti, la robe bordeaux extériorisa un sentiment à la fois énervé… jaloux. Le même sentiment qu'évacuer un enfant dont en venait tout juste de confisquer son jouet.

En revanche, si une chose n'avait pas changé, c'était bien la personnalité de l'orpheline à sa gauche. Cette naïveté et cette gentillesse qui la caractérisaient tant. En ce lieu, s'en était presque troublant.

- Vous voulez peut-être un autographe pour m'excuser ? Cela ne me dérange absolument pas.

Ramenant sa main libre contre son ventre, la chanteuse manifesta une mine enjouée à l'idée.

- Non merci. Cependant, si vous tenez tant à vous excuser, je voudrais bien en savoir un peu plus sur votre rencontre, avoua-t-elle d'un ton curieux. « Après tout, personne ne connaît le passé de la célèbre Ayumi, je serai honorée d'être l'une des premières à en entendre parler. »

Un léger blanc suivit de près la demande.

- Ne vous en faites pas, avec moi votre secret sera bien gardé, je resterai muette comme une tombe.

Tournant de manière succincte son attention dans sa direction après son sermon, il dévisagea la chevelure rose bonbon une énième fois. Elle aimait vraiment jouer sur les mots. À croire qu'elle s'amusait même de son état de santé mental.

L'adolescente ouvrit la bouche et laissa une réponse se déposait à l'embrasure de ses lèvres, mais elle n'eut pas le temps de répondre.

Son discours terminé sous un flot d'applaudissements, le costume blanc était descendu par les trois marches en bois et, accompagné de ses gardes du corps et de son air crispé dirigé vers les escaliers, il avait serré quatre paires de mains avant de reprendre sa traversée. Ayant réitéré son geste onze fois, pour une durée d'une minute et six secondes, sous l'irritation de ses traits grandissant à chacun de ses sourires forcés, il avait finalement atteint la raison de son air contrarié.

Voyant qu'ils ne l'observaient plus, comme obnubilés par une présence dans son dos, la robe bordeaux se retourna légèrement afin d'accuser les cheveux gris à sa gauche et, malgré le fait qu'elle ne sursauta aucunement, il ressentit parfaitement le frisson qui lui parcourut l'échine.

Ce fut à ce moment précis que la curiosité se retira et se fit remplacer par une mine impassible. Et ce fut à ce moment précis que le verre à moitié vide entourant les ongles blancs et manucurés se déplaça jusqu'au rouge à lèvres bordeaux, afin d'y voir disparaitre son contenu en l'espace de deux gorgées.

- Que fais-tu ici ? demanda le timbre sec venant d'arriver sous le second sursaut d'émotion de la jeune femme.

Alors que la voix du costume blanc, s'apparentant presque à un chuchotement, mit un terme aux conversations qui les entouraient, il ne put que remettre en doute l'affiliation que partageaient les deux Okada lorsque le regard du père scruta sous toutes ses formes la robe patineuse.

Maintenant au centre de l'attention de la moitié de la salle et laissant un sourire forcé répondre à sa place, la fille se tourna complètement vers le regard baladeur.

- J'en avais marre de tourner en rond dans ma chambre.

Un rictus amusé, qu'il caractérisa lui aussi de simulé, se dessina sur le visage de l'énigmatique homme d'affaires.

Celui dont il ne parvenait pas à parfaitement discerner ses pensées. Comme si, à chaque fois qu'il ressentait quelque chose, il s'efforçait de le remplacer par un sentiment approprié. Comme si, lui aussi, s'efforçait de jouer un rôle.

- Je vois, opina-t-il avant de détourner son attention dans leur direction, essayant, étrangement, de changer de sujet de conversation. « Et tu ne me présentes pas à tes amis ? »

Cette fois-ci, une expression à la fois surprise et enjouée se matérialisa sur le visage de l'héritière.

- Te présenter ? demanda-t-elle en laissant échapper un souffle sarcastique. « Je ne suis pas sûre de comprendre, auriez-vous besoin de connaître le nom de la chanteuse que vous avez personnellement conviez, monsieur Okada ? » ajouta-t-elle d'une voix bien plus forte que nécessaire, attirant inévitablement l'attention de l'entièreté de la salle.

Discrétion… n'était-ce pas le maître mot qu'il s'était rabâché avant son arrivée en ce lieu ?

La mine souriante, trahissant pourtant une profonde colère, l'homme à la tête d'OC tourna lentement son visage vers la jeune femme avant d'attraper d'une main ferme son poignet sous le tintement des bijoux qui le décorait.

Le chuchotement autoritaire qui suivit lui fit comprendre, sans même qu'il n'ait besoin de ressentir les émotions qui l'animaient, que les airs factices s'en étaient allés, dévoilant ainsi le véritable visage qu'il essayait de dissimuler.

- Vas-tu enfin te mettre à respecter le nom que tu portes et arrêter de boire en te comportant comme une trainée, ou vas-tu encore faire une scène telle l'insupportable gamine que tu te plais à jouer ?

Malgré l'incommensurable pression sur sa peau et sa personne, l'insupportable gamine s'avança lentement vers la voix austère et, accompagnée par un sourire narquois au bout de ses lèvres, se pencha à l'encontre de son oreille, lui susurrant des mots inaudibles au grand dam de la salle, mais parfaitement compréhensible pour son ouïe sensible.

- Quoi que je fasse, on sait très bien que tu ne lèveras pas le petit doigt sur mon insupportable visage, pas devant tes si précieux invités, n'est-ce pas, papa ? Alors, la prochaine fois, si tu ne veux pas que je te dérange lors de tes petites soirées, pense à bien vérifier que la porte de ma chambre soit fermée avant de monter.

Se relevant elle fit réapparaître sa parfaite dentition et leva son verre vide à l'encontre de son paternel.

- Maintenant, tu m'excuseras, mais j'ai soif.

Elle débuta un mouvement vers le serveur le plus proche à la suite de ses paroles, mais sa recherche d'alcool fut bloquée par deux mastodontes habillés de noirs et dut même rebrousser chemin lorsque la prise sur son poignet lui fit reprendre à sa place initiale d'un geste brusque.

Il comprenait enfin. Tout devenait plus… clair.

Une immense haine, émanant du costume blanc, submergea la sienne ayant jusqu'alors observée la scène, lui faisant comprendre qu'il allait lever bien plus que le petit doigt si la situation perdurait. Mais le plus alarmant fut l'agressivité que dégagea l'héritière, à deux doigts de perdre sa lucidité.

- Lâche-moi ou je te jure que je…

- Je vais raccompagner mademoiselle Okada dans sa suite, elle semble avoir un peu trop bu, elle ne sait plus ce qu'elle dit.

Les quatre iris argentés se tournèrent à l'unisson, comme les parmes ainsi que toutes celles qui pouvaient l'apercevoir, sur sa personne. Un air d'incompréhension se répandit sur le visage de la quatrième fortune de la péninsule.

- Puis-je savoir qui vous êtes au juste ? s'éleva aussitôt sa voix alors que les deux gardes du corps firent un pas dans sa direction.

Sous les nombreux murmures qui se propagèrent au centième étage de la plus haute tour de la péninsule, il ne dénia regarder son propriétaire.

Si jamais il le faisait, si jamais il croisait son regard, avec ce qu'il venait d'entendre et le profond sentiment de vulnérabilité qu'elle lui faisait ressentir, subir, alors sa précieuse source d'information se retrouverait dans l'incapacité de lui divulguer ce qu'il désirait.

Ce n'était pas quelque chose qu'il souhaitait, pas maintenant, pas sous les yeux de ses précieux invités.

L'héritière de la tour de fer le dévisagea, incrédule, et, en retour, il fit de même, réitérant le premier geste qu'ils avaient échangé. Le temps sembla se suspendre tandis que l'agressivité qu'elle extériorisait s'apaisa lentement et se mélangea au gramme d'alcool présent dans son sang.

- Vous êtes sourd où il faut que je…

Le timbre autoritaire n'eut pas le temps de parachever sa menace.

À peine celle-ci se fit entendre que l'un des deux gardes à sa droite débuta le protocole auquel il était habitué et déposa une main sur son épaule. À peine effleura-t-il la soie noire de son costume, que son poignet se retrouva tordu dans une position incongrue, l'obligeant dans une douloureuse grimace à déposer un genou à terre, tant la souffrance lui brisa ses facultés motrices.

Les phalanges de l'homme à la tête d'OC relâchèrent subitement l'or et l'argent entourant l'avant-bras de sa fille qui, elle, ne bougea pas d'un millimètre et laissa même son bras en suspens dans les airs.

Le hurlement du garde glaça le sang de la moitié de la salle, mettant un terme à toutes les conversations, comme paralysées devant ce spectacle plus qu'inhabituel. À vrai dire, il parvenait même à entendre l'écoulement de l'eau dans les cuisines, tant le son strident fut assourdissant.

Le second garde fit un pas dans sa direction, prêt à en découdre, au moment même où les deux autres à une dizaine de mètres se précipitèrent vers l'homme qu'ils étaient censés protéger, venant tout juste de faire un pas arrière, horrifié.

- P-Pour qui tu te prends au juste ?!

Observant la pointe d'incrédulité venant de naître dans le regard de la jeune femme qu'il persistait à dévisager, il ne put qu'émettre une pensée désolée.

Désolé d'avoir à se servir d'elle.

N'était-ce pas lui, finalement, le plus hypocrite en ce lieu ?

- On se calme !

Une main alertée et craintive s'incrusta sur son champ de vision rose bonbon, le forçant à détourner sa concentration sur la robe bleue qui s'interposa entre lui et le second mastodonte qui se stoppa dans sa charge.

- Monsieur Okada, veuillez m'excuser, c'est mon garde du corps personnel et il revient tout juste d'une longue période de congé, il a dû oublier ses bonnes manières, s'excusa la chanteuse en tournant ses yeux écarquillés vers son expression impassible tandis que l'écho de sa voix résonna dans le silence mortuaire du centième étage. « Relâche le bras de ce pauvre homme, veux-tu ? »

Plusieurs murmures inaudibles se répandirent à nouveau dans la salle, observant la scène avec une certaine incompréhension, une certaine surprise. Il ne fallait pas être devint pour connaître les gros titres qui allaient être rédigés dans la matinée de demain.

L'idée de briser le poignet qu'il maintenait entre ses mains lui effleura l'esprit, mais, observant les pupilles parme et suppliantes à moins d'une cinquantaine de centimètres de son humeur passagère, il relâcha la montagne de muscle comme cela venait de lui être suggéré et observa le recule impotent du garde du corps. Celui-ci, l'avant-bras plaquait contre son ventre et accompagné d'une grimace de douleur et de colère, se fit aide par son compère pour se relever.

L'homme à la tête de la compagnie qui portait son nom reprit une posture droite et sûre de lui en réajustant son costume et éleva un sourcil désapprobateur vers la jeune chanteuse en parvenant, presque à la perfection, à dissimuler son bégaiement.

- E-Eh bien, j'admire vos paroles pour votre si jeune âge, mais, si tel est le cas, il ne me semble pas que ce soit à vous de vous excuser, mais la personne concernée, déclara-t-il en resserrant sa cravate et en tournant sa mine escomptée, qui trahissait une effroyable peur, dans sa direction.

Sans prêter le moindre intérêt à ce qui venait de lui être demandé, son attention croisa celle dont il allait devoir se faire pardonner. Il éleva la paume de sa main en direction de la chevelure rose bonbon. Le bras toujours suspendu dans les airs, perdue et quelque peu abasourdie par son incompréhensible comportement, elle le dévisagea, ne comprenant que partiellement le pourquoi de son mouvement.

C'était la première fois que quelqu'un lui offrait de l'aide sans qu'elle n'ait rien demandé ou donné quoi que ce soit en échange, elle ne connaissait tout bonnement pas cette sensation qui lui émoustillait les entrailles.

Ce ne fut qu'après trois interminables secondes d'hésitation à faire face à la stoïcité de son regard azur, les pensées complètement inondées de questions en tout genre, qu'elle se décida à déplacer son scepticisme ainsi que sa main à l'encontre de la sienne.

Laissant claquer son talon gauche sur l'échiquier à ses pieds, elle ne put qu'effleurer le bout de ses doigts avant d'être forcée de revenir en arrière lorsque la poigne du roi tira subitement son poignet droit.

À cet instant précis, alors qu'il rabattit son bras contre son accès de colère et qu'elle manqua de trébucher en reprenant sa place initiale, la raison de sa présence dans ce lieu disparut.

Alors, et en allant encore une fois à l'encontre de ce qu'il s'était promis avant d'arriver ici, il tourna lentement son attention sur le costume blanc.

Seule l'intense et perfide vibration que dégageait l'homme de petite taille, s'imaginant d'ores et déjà les prochaines rougeurs de ses phalanges qui heurteraient le visage de l'insupportable gamine qu'il s'efforçait de maintenir, parvint à franchir ses pensées ne recherchant qu'une seule chose, qu'une seule envie : lui rendre au centuple ce qu'il avait ne serait-ce qu'imaginé durant la seconde venant de s'écouler.

- Il ne me semble pas…

Ce furent tout d'abord ses sourcils cinquantenaires et grisâtres qui, dirigés sur sa personne, se froncèrent inlassablement. « Pas avoir… » Puis, défaisant sa cravate fraîchement serrée en se raclant la gorge, un air paniqué remplaça l'autoritaire. « Avoir donné… » Plusieurs étouffements résonnèrent dans la salle gagnant en vacarme tandis qu'il relâcha une nouvelle fois sa prise sur le bras de la robe bordeaux. « D-donné… » Se penchant vers l'avant à en déposer ses mains sur ses genoux, il inspira profondément afin de se rendre compte qu'aucune source d'oxygène n'était présente.

Le raclement de ses poumons privés de leur seule alimentation généra un son à la fois inquiétant et morbide qui, dans un élan de panique, provoqua un raz-de-marée à talons hauts et cuirs pointus dans leur direction.

- Il n'arrive plus à respirer !

- Monsieur Okada que vous arrive-t-il ?!

- Il fait un arrêt cardiaque !

Une main adolescente se déposa sur son costume noir, le laissant doucement reprendre possession de ses émotions.

Observant les fines phalanges au niveau de son buste, il arrêta de contempler la satisfaisante scène afin de croiser son propre reflet dans les iris parme, quelque peu bousculés par l'attroupement se formant autour d'eux.

- Arrête, s'il te plait.

Il rapporta son regard sur l'homme allongé à même le sol, les mains aux prises de son cou, et observa, impassible, ses agitations bleutées qui se firent de moins en moins erratiques, presque dociles, sans ressentir la moindre once de regret.

Il ne ressentait rien.

Il n'était rien.

Détournant doucement son attention sur les iris argentés, l'expression de ceux-ci lui indiqua, sans vraiment comprendre comment il pouvait être à l'origine de ce soudain coup du sort, de faire l'exact contraire de ce qui venait de lui être quémandé.

De continuer, indéfiniment, jusqu'à ce que la poussière imprègne ses poumons. Pour la seconde fois, il avança la paume de sa main en direction de la malsaine émotion.

Parfois, lorsqu'il se mettait à revivre dans ses pensées les moments qu'il avait traversés, il se demandait réellement pourquoi il finissait toujours par improviser le moment venu. Même lorsque que le plan était simple, tout tracé, ficelé, et que rien ne semblait pouvoir l'ébranler, ce qui en résultait était toujours à l'opposer de tout ce qu'il avait pu imaginer.

Pour la seconde fois, mais cette fois-ci en parvenant à aller au bout de son mouvement, l'héritière s'empara de sa main.

Une assourdissante bouffée d'air se fit entendre et fit redescendre en flèche les émotions bouleversées du centième étage.

- Vous allez bien, monsieur Okada ?!

- Écartez-vous, laissez-le respirer ! Il a dû avaler quelque chose de travers !

Le fautif il le connaissait, après tout, ce n'était personne d'autre que lui-même. Il n'arrivait tout simplement pas à s'empêcher d'entrer dans la tête des personnes qu'il croisait et, la plupart du temps, cela se retournait contre lui. Car lorsqu'il se retrouvait face à une personne aux émotions bouleversées, il ne pouvait s'empêcher de l'aider, quitte à mettre les siennes de côté. Quitte à mettre en péril sa mission, sa vie, tant que celle dont il se sentait soudainement responsable allait bien.

Se tournant vers la chanteuse mondialement connue, il se pencha à l'encontre de son oreille et de sa mine paniquée, lui arrachant un frisson inexpliqué.

- Pars de cet endroit, Yum.

Immobile le temps d'assimiler ses mots, l'adolescente hocha la tête, comprenant que cela n'était que les prémices d'une longue soirée.

À peine son ordre fut prononcé, qu'il amorça sa traversée du carrelage à damier, suivi de près par la robe bordeaux aux talons hauts, les deux mains accrochées à ses phalanges.

Ils passèrent au travers de la foule regroupée sous une multitude de faciès condescendants à l'écartement lâche, et se frayèrent un chemin jusqu'aux portes de l'ascenseur le plus proche afin d'appuyer sur le bouton à proximité. Les portes métalliques s'ouvrirent instantanément dans une sonnerie brève, les laissant pénétrer la cage qu'elles renfermaient.

À l'intérieur, il se retourna sur le lino tandis qu'elle se plaça à ses côtés, et observa une dernière fois le centième étage du Buranketto en pleine agitation. Il observa le costume noir abandonné par son compère et assis à même le sol, mettant en évidence son douloureux poignet. Il observa le costume blanc, entouré d'une dizaine de ses gardes maintenant la foule à une certaine distance et l'aidant à se relever. Il observa la fourmilière, erratique et amalgamée au centre de la pièce, avant de jeter un coup d'œil à l'ascenseur de l'autre côté de la pièce qui se refermait sur une robe bleue et un air inquiet.

Il tourna son visage et observa les ongles blancs cramponnés à sa main et dont leur propriétaire arborait une expression perdue.

- À quel étage se trouve votre chambre ?

Le silence qui suivit sa demande perdura.

Le regard plongé dans le vide devant elle, ses émotions complètement chamboulées essayaient de trouver réponse aux questions qui la tourmentaient, en vain.

Ce ne fut que lorsque les silhouettes floues des costumes noirs braquèrent leur regard dans leur direction, qu'elle tourna son air paniqué vers le sien, plus calme qu'il ne l'avait jamais été, et que la question venant tout juste de lui être posée se rejoua dans ses pensées.

- Q-Quatre-vingt-deux, balbutia-t-elle. « Le quatre-vingt-deuxième étage. »

Appuyant sur le bouton concerné, accompagné par la cage thoracique battant la chamade à ses côtés, l'ascenseur émit le même son qu'à son ouverture et vit ses portes se refermer au nez et à la barbe du garde s'étant précipité à leur encontre.

Les prises sur sa main se relâcher doucement et l'ascenseur débuta sa descente. Il profita de ce court instant pour scruter sa chevelure rose bonbon sur le reflet métallique tandis qu'un sentiment d'incertitude s'installa en elle, accaparant la totalité de ses pensées.

- Pourquoi ?

Le mot résonna dans l'ascenseur et ne reçut comme seule réponse le presque imperceptible vrombissement de celle-ci, avant qu'un léger souffle ironique ne s'échappe sous sa chevelure dorée.

La véritable réponse il la connaissait, mais étrangement, il essayait de ne pas y penser. De ne pas se l'avouer. Et préférait se convaincre que c'était uniquement pour arriver à ses fins.

Rapportant son regard sur l'argenté, il examina le visage de l'héritière, qui ne présentait aucune ressemblance avec celui venant de frôler l'asphyxie.

- Je n'aimais pas ses sourcils.

Sans se faire attendre et en allant à l'encontre de ce qu'elle ressentait en cet instant, un pouffement suivit d'un rire la prit de court, forçant son recul contre le bois des parois de l'ascenseur. L'esclaffement, dans un premier temps mesuré, fut soudainement pris de panique avant de devenir incontrôlable.

S'accrochant à la rambarde en ayant du mal à reprendre son souffle, elle parvint à le maîtriser dans une expression à la fois amusée et inquiète.

- Je pense… que nous pouvons nous tutoyer, n'est-ce pas ? demanda-t-elle en s'essuyant délicatement les yeux, accompagnée par la dernière manifestation de son hilarité.

Il continua de l'observer tandis qu'elle déposa sa main droite sur sa poitrine battant la chamade, et lui céda le même rictus qu'elle extériorisait.

Un sourire.

- Ça ne me semble pas être une mauvaise idée.

Croisant ses jambes en dessous de sa main gauche appuyée sur la rambarde, elle rabattit une mèche rebelle de son chignon derrière son oreille.

- Eh bien, comprends-tu seulement dans quel merdier tu viens de mettre les pieds ?

Laissant sa réponse en suspens, il prit le temps de tourner l'entièreté de son corps dans en direction de la jeune femme.

- Pas vraiment, mais si je peux te donner un conseil ou deux, c'est de reculer vers le fond et de ne pas oublier de maintenir les portes ouvertes.

Fronçant les sourcils à l'entente de son timbre calme, elle ne comprit, une nouvelle fois, pas où il voulait en venir. Mais, se surprenant elle-même, elle s'exécuta d'un pas hésitant et se recula vers le fond dans la cage.

Qu'avait voulut-il dire par ne pas oublier de maintenir les portes ouvertes ?

Le tintement de l'ouverture des portes automatique résonna dans la cage et laissa la chaleur climatisée du couloir qu'elles renfermaient s'engouffrer à l'intérieur.

- Je descends, je serai en bas d'ici deux minutes. À quoi m'avez-vous dit qu'il ressemb…

Terminant leur seul et unique travail et s'ouvrant complètement, elles leur permirent ainsi d'observer un homme, la quarantaine, habillé d'un jean bleu et d'une veste de même couleur recouverte par un gilet jaune, devenir aussi pâle que le mur blanc du corridor dans son dos.

La main élevée à une dizaine de centimètres de son visage où un talkiewalkie se trouvait, le nouvel arrivé examina son faciès au milieu de l'ascenseur, avant de zieuter la robe bordeaux, cramponnée à la rambarde dans le coin de celle-ci, qui elle lui renvoya son air paniqué.

L'inattendue rencontre fit lâcher au garde le bouton de l'appareil qu'il maintenait entre ses doigts.

« …our confirmer ?! Je répète. L'ascenseur où se trouve mademoiselle Okada s'est arrêté au quatre-vingt-deuxième étage, que toutes les personnes se trouvant à proximité s'y rendent. Il s'agit d'un enlèvement. L'individu recherché est blanc, il a les cheveux jaunes et porte un costume noir. Ne l'appréhendez pas seul. Est-ce qu'il y a quelqu'un à ce niveau pour confirmer ?! »

De la crainte, de l'incompréhension, ainsi que le sens du devoir. Voilà ce qui avait suivi le timbre grésillant venant s'engouffrer à l'intérieur de l'ascenseur.

De ce qu'il ressentait, il ne faisait aucun doute que l'homme allait appuyer sur le bouton de la radio dans les secondes qui allaient suivre, mais, malgré cela, il espéra atteindre le dernier espoir qu'il percevait en lui.

Sa lâcheté.

- Ne fais pas de gestes stupides.

Se tournant vers l'inertie de l'homme, sa voix résonna dans le couloir comme un avertissement et, bien que ses mots soient remplis de sens en cet instant, il se rendit à l'évidence qu'il avait vu juste. La couardise qu'il dégageait se fit happer par la bravoure à la suite d'une simple vision : celle accrochée aux rambardes dans son dos.

L'ascenseur tinta sa fermeture programmée au moment même où un pique d'adrénaline se fit ressentir derrière le gilet. Les détecteurs de mouvements des portes métalliques n'eurent pas le temps de percevoir ses déplacements.

Ses phalanges agrippèrent la trachée de l'homme tandis que les yeux de celui-ci s'écarquillèrent de stupeur au moment même où l'ordre d'appuyer sur le bouton de son talkie germa dans son esprit. Un bruit sourd, suivi de près par l'affaissement de plusieurs décorations murales, se répandit dans le quatre-vingt-deuxième étage.

Court et tardif, le hoqueter de frayeur dans la cage d'ascenseur se fit entendre.

Il était vrai que d'un point de vue extérieur, il avait agi avant qu'il ne manifeste le moindre geste, mais, pour sa défense, il avait déjà essayé une autre approche, une autre tournure de phrase concernant les intentions résultantes des émotions, et celle-ci se voulait moins… compréhensible.

- Les portes.

Ces mots envoyés dans son dos, rappelant un conseil qu'il avait donné plus tôt, précipitèrent après une seconde de paralysie les talons hauts qui mirent un terme, d'un bras tendu, à la fermeture automatique de l'étau.

L'entendant entrer dans le couloir, il rabattit sa concentration sur l'homme aux jambes ballantes et aux omoplates légèrement encastrés dans le mur qui, dans une grimace de douleur, le toisa et s'agrippa de la seule main libre qu'il possédait à son avant-bras.

- Comment tu t'appelles ?

Il relâcha quelque peu l'emprise qu'il exerçait sur la gorge afin qu'il puisse lui fournir réponse et s'empara du talkiewalkie sans la moindre difficulté.

- K-Koma… chi.

- Eh bien Komachi, aurais-tu la gentillesse de reprendre tes esprits et de dire qu'il n'y a personne ici ?

Déplaçant le petit dispositif noir à quelques centimètres du visage grimaçant, il appuya sur le bouton principal sous l'arrêt du léger grésillement.

Un brin de rébellion se matérialisa dans les iris marrons de son prisonnier, avant qu'il ne se mette à légèrement appuyer de son index sur l'arrière droit de sa nuque, ce qui lui arracha une énième grimace ainsi que sa témérité.

D'une voix mitigée entre la douleur et la peur, l'homme fit alors ce qu'il venait tout juste de lui être demandé.

- Deisuke pour… Komachi.

- J'écoute.

- Je… me trouve au quatre-vingt-deuxième étage il… n'y a personne.

- As-tu vérifié l'ascenseur numéro onze ?

- Elle s'est ouverte devant moi… vide. Ils ont dû descendre aux étages supérieurs.

- Ce n'est pas possible, l'écran m'indique qu'elle ne s'est pas arrêtée sur le che…

Le talkie vola en mille morceaux sous la pression de sa main.

Rouvrant ses phalanges, il laissa tomber les derniers résidus de plastique au sol et ne put que soupirer sous l'air apeuré du gardien.

Il avait sous-estimé la technologie. Cinq ans sans en prendre de ses nouvelles et voilà qu'elle le dépassait complètement. La prochaine fois, il y réfléchirait à deux fois avant de se couper de la civilisation aussi longtemps.

- Je vais te relâcher, alors s'il te plait, ne tente rien.

Cette fois-ci sa voix se voulait à la limite de la supplication. Avoir à mettre hors d'état de nuire un homme faisant son travail par obligation, n'était pas vraiment ce à quoi il aimait s'adonner.

L'homme acquiesça maladroitement, comme si il ne croyait pas vraiment à ses mots. Et, même après qu'il l'ait fait reprendre pied à terre dans une grande bouffée d'air, il resta planté devant lui, une main placée sur son cou fraîchement libéré.

- Tu peux t'en aller.

Inerte et incrédule, le garde le toisa à nouveau, mais cette fois-ci sans aucune rancœur dans le regard. Il se demandait simplement ce qui le poussait à le laisser partir aussi facilement. Pourquoi le relâchait-il, sachant pertinemment ce qu'il ferait dans les secondes qui suivraient ?

Le sentiment d'incompréhension que dégageait l'homme se fit remplacer par de l'espoir alors que celui-ci fit un pas de côté. Puis, en orchestrant un autre en parvenant à se persuader que ses dires étaient fondés, il en fit rapidement un troisième. En moins d'une dizaine de secondes et tout en jetant quelques coups d'œil dans leur direction, il termina son échappée derrière la porte des escaliers au bout du couloir.

L'écho de la descente précipitée sur les marches résonna dans le corridor tandis qu'il se retourna vers la seule personne qui le partageait désormais avec lui, accusant ainsi l'expression ébranlée qu'elle manifestait.

Collée contre le mur adjacent l'ascenseur, les deux mains posées sur celui-ci à hauteur de son bassin, elle ouvrit ses lèvres et, l'instant d'après, les referma… avant de nouveau faire apparaître la blancheur de ses dents.

- C-Comment… as-tu… fait ? demanda-t-elle, complètement perdue.

Il savait exactement de quoi elle parlait et même pensait. Ce à quoi toutes les personnes qui ne possédait pas une bobine de chakra ressentaient la première fois. Mais malgré cela il joua la carte de l'ignorance, espérant ainsi éviter la fameuse question.

- Quoi donc ?

- Je… tu… je ne… comprends… j-je ne t'ai pas vu…

Du bout de son index, elle pointa les portes fermées de l'ascenseur. « Tu étais… là. » avant de le déplacer vers les marques sur le mur blanc. « Après… tu… tu étais là. » son bras resta tendu en direction de la cloison, imitant le même geste qu'il avait fait à l'encontre de la trachée de l'homme. « Et tu l'as soulevé… si facilement… »

D'un mouvement abrupt et tout en soupirant lourdement, elle secoua son visage et rapporta ses phalanges contre ses paupières. Avec ce qu'il s'était passé dans la salle de réception, cela commençait vraiment à faire beaucoup à assumer pour son imagination.

- Il faut que j'arrête de boire…

Prise d'une incommensurable lucidité à la suite de son timbre fatigué, elle laissa tomber sa main sous le tintement de ses bracelets. « Non, il me faut un verre. »

Un sourcil rehaussé, stoïque au milieu du couloir, il l'observa longer le mur du quatre-vingt-deuxième étage sous l'écho de ses escarpins.

Cette femme lui paraissait… à la fois étrange et familière.

Les trois sensations qu'elle lui avait fait ressentir jusqu'alors se manifestèrent à tour de rôle. Chose qui n'était encore jamais arrivée.

L'angoisse.

À mi-chemin, l'envie de se retourner afin de le remercier lui traversa l'esprit, mais le sentiment lui retira cette incongrue idée.

Il avait dit qu'il la raccompagnait jusqu'à sa chambre, et il venait tout juste de tenir sa promesse. Il fallait qu'elle se le rentre dans le crâne. Elle allait se retrouver seule, comme elle l'avait toujours été.

La solitude.

Au trois quarts, la main gauche déposée sur le mur du même côté qui la tenait en équilibre, elle s'arrêta le temps d'une inspiration.

Peut-être bien qu'il accepterait de rester un peu plus ? Non, bien sûr que non. Puis, avec ce qui allait suivre, il fallait qu'il s'en aille.

L'appréhension.

Arrivée devant l'une des luxurieuses portes couleur acajou du corridor, elle plongea sa main à l'intérieur de son décolleté en dentelle et attrapa le fin et rectangulaire objet confortablement rangé au-dessus de son sein droit. D'un mouvement machinal, elle déposa la carte magnétique sur le petit boîtier présent sur la poignée tandis que le bref signal sonore ainsi que l'ouverture de la serrure lui laissèrent déchiffrer une énième de ses pensées.

Allait-elle avoir le courage, l'orgueil de le faire ? Si ces mots ne lui disaient rien, peut-être pouvait-elle se remettre au destin ?

L'espoir.

Les mains profondément enfoncées dans ses poches au beau milieu du couloir, il l'observa pénétrer à l'intérieur de sa chambre. Ses sourcils dorés se froncèrent inlassablement.

Ce sentiment, cependant, elle ne l'avait jamais envisagé.

À mesure qu'il attendit, à mesure que les secondes s'écoulèrent, puis une minute tout entière, l'espoir dans la suite s'éteignit petit à petit, jusqu'à complètement disparaitre. Alors seulement il déposa l'azur de son regard impassible sur la porte laissée entrouverte.

Un verre trinquant ainsi que l'ouverture de ce qui semblait être un alcool des plus expansifs atteignit son ouïe immobile, songeuse, et, même à ce moment-là alors que des réflexions corrosives la gagnèrent, il ne fit pas le moindre mouvement, bien trop occupé à combattre les siennes.

Il avait suffisamment bousculé l'égo de l'homme d'affaires pour être certain de son arrivée dans la dizaine de minutes qui allait suivre. Cela ne faisait aucun doute. Et si jamais il ne savait pas où il se trouvait, le gardien qu'il avait libéré s'assurerait de rédiger le scénario.

Il suffirait qu'il se dissimule dans le couloir ou le faux plafond, et il n'aurait alors qu'à attendre son arrivée pour parvenir à ses fins et arrêter l'engrenage qu'il avait déclenché. C'était simple, efficace, et à l'abri des regards. Mettre un terme à tout ceci avant que cela ne devienne encore plus incontrôlable que ça ne l'était déjà était la chose la plus importante à cet instant.

Mais alors… pourquoi ? Si l'unique chose qu'il désirait était de trouver réponse à ses questions, pourquoi venait-il de combler une partie de la distance qui les séparait ? Pourquoi avait-il sa main posée sur l'acajou de l'entrée ?

Encore une fois, il allait faire passer une conscience avant la sienne. Encore une fois, et pour ce qui était un nombre tellement incalculable qu'il avait arrêté de compter, il allait devoir improviser plus qu'il ne l'avait déjà fait.

Dans un signal sonore identique à son ouverture, la serrure se ferma automatiquement dans son dos, scellant son destin.

La lumière du couloir disparue, ses pupilles se dilatèrent quelque peu, lui permettant de s'accoutumer à la faible luminosité ambiante.

Le parfum fruité présent dans la chambre, s'il pouvait l'appeler ainsi tant elle était grande, fut la première chose qu'il remarqua. Il déposa ensuite son attention sur l'immense lit à la structure moderne et blanche à sa gauche. Habillé d'un drap rouge et de plusieurs oreillers de même couleur, il était étrangement recouvert de vêtements aussi extravagants que multicolores. Les robes, escarpins, et autres sous-vêtements agglutinaient dessus avait fini par rejoindre le sol et, telle une trainée de poussière, ils se dirigeaient à l'intérieur d'une petite pièce sans porte plongée dans la pénombre d'où une seconde odeur, mais de textile et de propre cette fois-ci, se détachait.

Quittant des yeux ce qui semblait être l'ombre d'une valise dans le coin droit de la penderie, ainsi que les deux chevets blancs et l'immense tapis beige s'étalant de part et d'autre du lit, il observa à moins de trois mètres de sa position et à sa droite le petit bar en étain où trois tabourets en cuir noir attendaient que l'on daigne les utiliser.

Le lien entre ce qu'il avait entendu avant d'entrer et la bouteille de whisky à moitié vide sur le comptoir se fit dans son esprit tandis qu'il tourna finalement son visage en direction de la seule source de lumière de la chambre. Celle venant d'attirer son incrédulité.

Disposant de quatre spots immergés, de l'autre côté d'une baie vitrée coulissante qui séparait la pièce en deux, la piscine creusée attira son attention.

Mesurant dans les huit mètres pour trois de large, elle fusionnait avec le second mur en verre de la suite. Mais contrairement au premier, celui-ci donnait une vue à couper le souffle sur Natoma et la centaine de gratte-ciels luminescents qui décoraient la ville et offrait une chute libre de plus de trois cent vingt mètres sur la fontaine de l'hôtel cinq étoiles. Il n'avait même pas à observer celle-ci pour savoir qu'elle était la plus grande et plus démesurée de la péninsule, comme l'était cette tour.

Un souffle ironique lui arracha un léger sourire

C'était triste à réaliser mais, ces dernières années, l'avidité avait atteint un point de non-retour. La technologie était montée à la tête des pensantes qui avaient encore plus creusée le gouffre entre les riches et les démunis. Il fallait se rendre à l'évidence : cette société ne s'arrêterait que lorsqu'il n'y aurait plus rien à exploiter. Aussi bien la planète, que ceux qui l'habitaient.

S'avançant sur le plancher chauffé en ébène de la chambre, il s'arrêta devant le bar et, d'un œil aussi impassible qu'il put se le permettre, il observa la robe bordeaux jetée sur le dernier tabouret en cuir ainsi que les escarpins au pied arrondi de celui-ci. Là où ses pupilles se déposèrent ensuite… ne fut pas de son ressort. Il avait beau avoir du respect quant à où il pouvait déposer son regard, parfois la situation se voulait… impossible à éviter.

Jumelée à la baie vitrée coulissante et se trouvant du côté piscine, une autre pièce ouverte, elle aussi plongée dans la pénombre et qu'il n'avait pas remarqué au préalable, émit un léger grincement. La seconde qui suivit elle s'en extirpa d'un pas léger sans remarquer sa présence.

Les cheveux rose bonbon détachés et en cascade jusqu'au bas de ses omoplates, elle se dirigea vers la piscine habillée du plus simple appareil qui mit en avant la forme de ses hanches et de sa poitrine : un string noir en dentelle.

Maintenant délicatement un verre du bout de ses doigts destitués du moindre bijou, elle s'aventura sur le rebord en marbre qui entourait l'eau déminéralisée et, d'un mouvement lent en faisant attention de ne pas glisser, elle but une gorgée du liquide ambré avant de le déposer à ses pieds.

Son regard azur se plissa face à l'inattendue scène. Il ne l'avait encore jamais vu dans cet état, et il ne parlait pas de son accoutrement. Un état de doute. De peur. D'incertitude. Pour autant, il ne ressentit aucun courage.

Le torrent qu'elle engendra en plongeant tête la première dans la piscine fut suffisamment bruyant pour étouffer son avancée sur le plancher en bois. Passant la baie vitrée ouverte, il déboutonna le bas de sa veste et s'appuya sur le seul meuble de la pièce adjacent la salle de bain afin de continuer à fixer sa silhouette papillonneuse et diffuse au travers de l'eau vacillante. La suite logique aurait voulu qu'après avoir atteint l'autre paroi, elle remonte à la surface mais, comme les émotions qu'elle dégageait lui avaient parfaitement fait comprendre, ce ne fut nullement le cas. Calmement étendue entre les deux luminaires qui faisaient les angles du bassin, elle ferma ses paupières rougeoyantes avant de complètement vider en oxygène ses poumons, ne laissant que celui présent dans son sang.

En moins d'une seconde, elle rencontra le revêtement blanc du fond de la piscine, accueillant, rassurant. Une profonde quiétude ankylosa le moindre de ses muscles et apaisa ses pensées chaotiques. Elle perdit peu à peu la sensation de ses membres, de son bassin, de son échine, avant qu'elle ne finisse par tout bonnement perdre l'orientation.

Était-elle sur le ventre, sur le dos, de côté ou debout dans l'eau, sa conscience encalminée n'en savait rien. En revanche, une chose était certaine : elle se sentait légère. Plus légère qu'elle ne l'avait jamais été.

L'état d'apaisement et d'extase dura quelques secondes supplémentaires. Puis, doucement afin de ne pas la brusquer, la paniquer, son instinct de survie fit naître en elle un brin d'hésitation. Celui-ci ne fut pas imposant ni même étouffant, au contraire. Il fut si infime qu'il eut du mal à le discerner. Mais il engendra une appréhension si violente, un défilement de souvenirs si anarchique, que son inconscient, sachant pertinemment la position dans laquelle elle se trouvait, la propulsa hors de l'eau d'un mouvement de jambes abrupt.

Une immense suffocation résonna dans la pièce.

Il lui fallut moins d'une fraction de seconde pour rouvrir ses iris argentés et une inspiration de plus pour reprendre le fil de ses pensées. L'orchestre derrière sa cage thoracique reprit rapidement un rythme habituel, comme si le péril qu'elle venait tout juste de traverser n'était finalement pas grand-chose. Le quotidien.

D'un geste éreinté, elle s'essuya les yeux et le nez avant de plonger la moitié de son visage sous l'eau. Un long soupir s'échappa alors dans une centaine de bulles éphémères, tout comme l'avait été sa détermination.

S'efforçant de rester statique à la surface, elle releva son visage et cracha un filet d'eau à l'encontre de la vitre et les lueurs de la ville de Natoma. Malgré la situation, il ne put s'empêcher de ressentir une certaine forme d'hilarité. Au moins elle ne semblait pas encore être assez saoule pour penser pouvoir passer au travers du triple vitrage. Lui-même doutait de ses chances de réussites si jamais il devait si prendre en un seul coup.

Arrêtant de fixer le reflet que lui renvoyait la vitrine urbaine, elle replaça ses cheveux derrière ses oreilles avant de tourner son gosier sec vers l'alcool qu'elle avait abandonné. Son hurlement s'étouffa de moitié dans l'eau et, cette fois-ci, son cœur ne fut pas assez entraîné pour parvenir à s'apaiser l'instant d'après.

Elle se débattit maladroitement avec l'eau qui l'entraîna dans ses deux mètres cinquante de profondeur et refit son apparition dans plusieurs claquements de ses mains sur la surface. Une seconde inspiration haletante résonna dans la pièce tandis qu'elle se dirigea sans réfléchir vers le rebord en marbre dans un remous sans précédent.

S'extirpant de moitié à l'aide de ses coudes, elle recracha les quelques millilitres d'eau que ses poumons avaient ingurgités avant d'essayer tant bien que mal de reprendre le contrôle de sa respiration. Alors, seulement, ce qu'elle venait tout juste de voir lui revint en mémoire et elle braqua ses iris argentés sur son être impotent.

- Q-qu'est-ce que tu fais là ?

Les fesses toujours appuyées contre le meuble, commençant même à s'engourdir, il l'observa d'un air calme.

- Tu essayais de battre un record d'apnée ?

Contrairement à la première fois, son ton ironique n'eut pas les effets escomptés ; le sous-entendu qu'il portait n'avait guère aidé à son efficacité.

Quelque peu sous le choc et affichant une mine surprise ainsi qu'une pointe d'énervement, elle le dévisagea sans parvenir à comprendre où il voulait en venir. Ou du moins, elle fit semblant de ne pas comprendre.

D'une voix irritée, trahissant le fait qu'elle n'avait pas l'habitude qu'on ne lui réponde pas, elle changea à son tour le sujet de conversation.

- C'est la seconde fois que tu ne réponds pas à mes questions. Je vais finir par croire que tu le fais exprès.

À la suite de ses paroles, elle nagea dans sa direction en s'aidant du rebord et s'arrêta juste devant l'alcool laissé à l'abandon. Buvant une gorgée, elle décolla le verre de sa lèvre inférieure et observa la trace bordeaux qu'il arborait, décuplant en elle son sentiment de contrariété. « Résistant à l'eau mon cul. »

Une fois de plus, elle lui arracha un fugace sourire. Venait-elle tout juste de passer de l'idée de se retirer la vie à se plaindre d'un rouge à lèvres défectueux… ?

Il espérait sincèrement que ce soit l'alcool qui la faisait agir de la sorte et non une quelconque maladie mentale. Malgré ses capacités plus qu'avantageuses sur ce domaine, il se voulait être un très mauvais psychiatre.

- Pourquoi tu es là ?

Reprenant le fil de ses réflexions sur l'index pointé dans sa direction, il ne put s'empêcher de scruter, derrière celui-ci, le verre à moitié satisfait, tout comme l'expression qu'elle arborait.

Il ne savait pas combien de grammes d'alcool elle avait dans le sang ni combien de coupe de champagne elle avait bu avant que le whisky n'entre en action, mais elle semblait complètement avoir perdu le contrôle de ses émotions.

- Tu devrais ralentir sur l'alcool.

Un léger souffle exaspéré se fit entendre. D'un geste à la fois lent et fatigué, elle but une autre gorgée sans pour autant briser la complicité de leur regard, comme pour essayer de le provoquer, avant de déposer sa joue gauche sur la paume de son bras accoudé.

- Tu ne réponds toujours pas à ma question, lui fit-elle remarquer d'un timbre reflétant cette fois-ci de la déception. « Si tu pars maintenant tu as encore une chance de t'en tirer, tu sais. »

Toujours aussi immobile, il ne fit rien transparaitre, mais ce fut assez étrange pour lui d'entendre ces mots, de se retrouver de l'autre côté, celui que l'on voulait protéger. Il avait petit à petit perdu cette habitude au fil des cinq dernières années.

- Tu t'inquiètes de ce qu'il pourrait m'arriver ?

Sa question souleva un sentiment de gêne en elle, ce qui releva en lui un point qu'il avait occulté jusqu'alors : pourquoi la ressentait-il à ce point ?

De ce qu'il avait compris à force de s'immiscer dans l'intimité des gens, c'était que les personnalités réservées, timides, étaient celles qu'il percevait le plus. N'ayant pas l'habitude de se sociabiliser, de se retrouver dans des situations qui engendraient des émotions fortes, ils perdaient souvent leur moyen lorsque celles-ci les heurtaient et, par ce fait, ils laissaient le robinet ouvert à fond.

Ce genre de personnes, de consciences, s'il se concentrait trop longtemps dessus, elles parvenaient à l'empêcher d'atteindre ses propres pensées. Il se retrouvait à subir leur joie, leur engouement, leur tristesse, leur crainte, leur peur, sans avoir la possibilité d'en réchapper. Ce dernier mois avait été un parfait exemple.

Mais… timide, réservée… n'étaient pas les termes appropriés pour la cerner. Le simple fait de ne pas lui dissimuler sa poitrine alors qu'il suffisait qu'il descende son regard pour l'apercevoir était peut-être la preuve la plus évidente. Cela ne semblait nullement la gêner. Et sa manière désinvolte de lui adresser la parole alors qu'ils se connaissaient seulement depuis une heure en était une autre. Alors il se le demandait réellement : qui était-elle et surtout, pourquoi lui ressemblait-elle autant ?

Doucement et terminant ce qu'il restait de son verre, elle se décolla une nouvelle fois du rebord afin de cette fois-ci s'agripper aux rambardes de l'échelle à moitié submergée.

Était-elle liée à cette foutue prédiction ?

- Oui.

Son regard s'écarquilla sans le vouloir, ce qu'elle ne remarqua pas en essorant ses cheveux debout sur le plancher. Le timing avait été parfait. Trop, peut-être. Immobile, il observa sa silhouette raffinée comme si pour la première fois, il ne parvenait pas à la discerner.

- Tu sais, ce n'est pas parce que je suis née avec une cuillère en argent dans la bouche que cela fait de moi quelqu'un de mal élevé et d'antipathique. Il m'arrive de culpabiliser de temps à autre.

Relâchant sa chevelure, elle reprit sa marche et se cambra juste devant lui afin d'attraper le verre qu'elle avait préalablement laissé.

L'alcool semblait faire ressortir sa franchise, mais pas seulement.

- Et pourquoi tu culpabilises ?

La suivant du regard tandis qu'elle se dirigea vers la chambre, il attendit calmement sa réponse. Celle-ci, se fit prier et ne laissa observer sa démarche féline et trempée qui, passant au-delà de la vitre coulissante dans une trainée d'eau, s'arrêta devant le tabouret où la robe et les escarpins bordeaux résidaient. Se faufilant entre les deux tabourets en cuir noir, elle envoya son bras par-dessus le comptoir et en extirpa un verre identique à celui qu'elle tenait.

- À vrai dire, je ne sais pas. J'ai juste l'impression que c'est ma faute si tu es dans cette situation.

Les remplissant du liquide ambré, elle déposa la bouteille là où elle l'avait trouvé avant de rebrousser chemin dans la même démarche qui l'y avait amenée. De retour devant la piscine elle lui tendit le verre qu'il récupéra plus par politesse que par envie.

- Je suis pourtant persuadé d'avoir agi de plein gré.

Du haut de ses pieds nus et manucurés à seulement trente centimètres de son être assis, elle plongea son regard enfiévré dans l'azur du sien sans exprimer le moindre mot.

Il ne sut pas ce qui avait été l'élément déclencheur. Peut-être son affirmation, peut-être son timbre de voix, peut-être le cocktail d'alcool mélangé à ce qu'elle venait de vivre. Peut-être tout cela. Mais sous la lumière des luminaires immergés, ses pupilles entourées d'argent se dilatèrent plus qu'elles ne l'étaient déjà. Sous la chaleur climatisée, ses seins se raffermirent à leurs sommets. Et il ne faisait aucun doute que s'il n'était pas d'ores et déjà mouillé, ses hanches se seraient resserrées.

Étrangement, il n'eut nul besoin de se concentrer sur l'atmosphère venant de se réchauffer pour savoir exactement ce à quoi elle pensait. Et il n'eut pas non plus besoin de s'imaginer ce qui allait suivre si son silence perdurait.

- Réponds à ma question et je répondrai aux tiennes.

Brutalement, elle revint à la raison, comme si elle venait tout juste de divaguer dans des contrées inexplorées. Elle ne put que lever un sourcil surpris face au jeu des plus enfantins auquel il lui proposait de participer.

- Il ne nous reste pas beaucoup de temps et j'ai un tas de questions, lui répondit-elle.

- Tu ferais mieux de te dépêcher d'accepter dans ce cas.

Bien que l'enfance passée depuis plus d'une quinzaine d'années, elle n'allait en aucun cas laisser passer l'opportunité d'en savoir plus à son sujet. Le premier qui, après vingt-trois années à fouler d'excessifs planchers, était parvenu à intriguer sa curiosité.

- Très bien, je t'écoute.

Déposant le verre sur le bois du meuble à sa droite, il rapporta son attention sur celle de la jeune femme, semblant avoir perdu l'envie de s'abreuver.

- Que se passerait-il si je m'en allais tant que j'ai encore une chance ?

Le sourcil rehaussé lui faisant face se rabaissa jusqu'à emporter avec lui son compère dans un froncement des plus exemplaires. Cette fois-ci, une très forte désillusion se dégagea d'elle et, en un battement de cils, son humeur enflammée et coopérative se volatilisa.

Une gorgée forcée plus tard, sa voix revêche, à l'opposé de celle qu'elle avait utilisée jusqu'alors, s'éleva.

- Tu n'as pas à t'en faire. Ce ne serait pas la première fois que j'aurais à le confronter. Tu peux partir.

La réponse achevée et la curiosité à son égard envolée, elle orchestra un mouvement empli d'animosité à l'opposé de sa lâcheté.

Elle savait ce jugement hypocrite, mais à cet instant elle ne put s'empêcher de ressentir une profonde désillusion.

- Tu vois, je ne suis pas le seul à ne pas répondre aux questions.

Une main posée sur la baie vitrée coulissante, elle s'arrêta net, comme si elle venait tout juste de marcher sur un objet condescendant. D'une mine emplie d'incrédulité, elle se retourna alors dans sa direction.

- De quoi est-ce que tu parles, je viens juste de te di…

- Est-ce que, si je partais tel que tu me l'as conseillé, tu n'essayeras pas de te suicider ?

Les iris argentés s'écarquillèrent de stupeur. Le sang les alimentant ne fit qu'un tour avant qu'elle ne finisse par ouvrir la bouche, abasourdie.

- De… de quoi tu parles ?

Croisant ses bras en dessous de son visage toujours aussi calme, il observa le retour de celle qu'il commençait à mieux connaître à force de la côtoyer : la mascarade.

Avait-il été trop brusque dans ses propos ?

- Tout à l'heure dans la salle réception quand tu m'as adressé la parole tu m'as demandé quelque chose. Il s'avère que ma réponse était un mensonge.

Elle essaya de se remémorer les premiers mots qu'ils avaient échangés, mais l'alcool la bloqua dans sa tentative. Alors, face à son expression perdue, il ouvrit de nouveau la bouche, prêt à les lui rappeler.

Ce fut à ce moment précis, avant qu'il ne s'exprime, que tout lui revint. Et ce fut à ce moment précis qu'un mélange d'hilarité et d'ironie s'extirpa d'entre ses narines dans un souffle. Refermant ses lèvres, il l'observa avaler son verre cul sec avant qu'elle ne le toise avec dédain.

- Non, il semblerait que même saoule je n'arrive pas à croire à tes conneries, affirma-t-elle, sans équivoque. « Lire dans les pensées ? Et puis quoi encore, tu vas me dire que tu peux voler et te téléporter ? Non encore mieux, tu peux voler et te téléporter en même temps ? »

Un rictus amusé qui se transforma rapidement en un sourire et finalement en un rire. Voilà les seules choses qu'il parvint à extérioriser à la suite de son sarcasme.

- Je peux savoir ce qui te fait rire ?

Il reprit doucement son sérieux et se décolla du meuble afin de faire un pas vers la baie vitrée, puis un autre, et encore un. Sa dernière avancée obligea les fesses presque dénudées à se coller contre la vitre coulissante dans un dernier espoir de s'éloigner, en vain.

Se penchant dangereusement vers son visage amer, rouge pivoine et ses cheveux mouillés, il lui céda un autre sourire amical.

- Je me demandais juste quel chemin tu as pu emprunter. À quel point la vie t'a malmené pour que tu décides d'en arriver à une telle extrémité. Richesse, jeunesse, beauté. Tu as tout ce que les femmes de ton âge rêveraient d'avoir, pourtant la seule chose que tu souhaites c'est d'y mettre un terme. Pourquoi ?

Intimidée par ses paroles, mais surtout sa soudaine proximité - celle qu'elle avait rêvé d'avoir une minute plus tôt - elle déglutit péniblement en plaquant cette fois-ci l'arrière de son crâne contre la vitre.

Le bruit sourd amorça son balbutiement.

- J-Je croyais que tu lisais dans les pensées, ne devrais-tu pas le savoir ?

Éloignant son visage afin de la laisser de nouveau expirer, son sourire tira sa révérence pour ne plus refaire surface.

- Oh, je le sais. J'ai juste besoin de t'entendre le dire. Je veux être sûr de ne pas ressentir le moindre remords lorsqu'il me suppliera de m'arrêter.

Un blanc se mélangea à l'atmosphère chauffée de la chambre. Comme obnubilé par ce qu'il venait de lui avouer, elle sursauta légèrement alors qu'il dégrafa sa veste de costard.

La retirant devant son air mal à l'aise et ayant soudainement envie de s'habiller, il se rapprocha une nouvelle fois d'elle afin de doucement la décoller du mur de verre sans qu'elle montre le moindre signe d'hostilité.

De morbides et chaotiques pensées dans lesquelles tout se recoupait la brisèrent de l'intérieur. Sous le léger tremblement de ses jambes, elle éleva son regard sur son intimidant mètre quatre-vingts.

Était-il, tout comme l'avait été ce sociopathe qui avait tenté de la kidnapper le jour de sa dix-neuvième année, un autre de ces malades mentaux qui n'arrêtait pas de la harceler ? Était-ce pour cela qu'il en savait autant à son sujet ?

Son clignement d'yeux effrayé ne lui permit pas de regoûter à la luminosité. Les paupières closes, elle n'eut pas non plus le temps de se blâmer que sa crainte se présenta à ses pensées.

Était-ce donc comme cela qu'elle allait finir ? Vraiment ? Après n'avoir jamais eu de contrôle sur sa vie, celui de sa mort aussi allait lui être retiré ?

Doux, chaud, rassurant, le textile qui se déposa sur ses épaules dissuada sa soudaine envie de hurler. Une envie qui, de toute manière, n'aurait eu aucun effet face à la pièce insonorisée. Rouvrant les yeux sous l'apaisant touché qui descendait de sa poitrine à son bas ventre, elle l'observa boutonner la veste avec délicatesse afin de ne faire que l'effleurer.

- Tu as une incroyable envie de survivre pour quelqu'un qui désire tant mourir.

Elle ne comprenait pas.

Troublée, elle plaça aléatoirement son champ de vision sur le doré qui la surplombait.

Elle ne comprenait pas ses mots tranchants, son calme qu'importe la situation, mais surtout son comportement. Était-elle dans un rêve après un énième coma éthylique ? Cela pouvait expliquer ce qu'elle avait vu et qu'elle ne pouvait toujours pas admettre.

Elle ne parvenait pas à expliquer comment il avait fait pour faire suffoquer un homme sans le toucher. Comment il s'était déplacé sans qu'elle le voie bouger. Comment il avait fait pour soulever quatre-vingts kilos sans forcer. Et maintenant elle doutait du fait qu'il puisse véritablement lire dans ses pensées.

Qui était-il ?

Sa tâche terminée sur la veste, il croisa ses iris argentés qui le dévisageaient d'ores et déjà.

- J'aimerais te poser la même question.

Dans un sursaut, elle percuta une nouvelle fois le verre dans son dos qui lui arracha une grimace de douleur et d'incompréhension. N'ayant pas possibilité de se frotter le crâne du au fait que ses bras étaient faits prisonnier du vêtement, elle se contenta de laisser échapper une grimace ainsi qu'une série de mots écorchés et aléatoires.

- Qu… tu… com… fais ?

Le souffle court, les yeux exorbités, elle ne remarqua que trop tard qu'il ne l'observait plus. Son attention venait tout bonnement de se braquer derrière elle, comme si un fantôme venait d'apparaître sur son lit.

Tournant son visage en clignant des yeux dans un sursaut de lumière, elle toisa la faible opacité de son reflet sans parvenir à comprendre la raison de son blocage. Puis, doucement, très doucement, ses paupières s'écarquillèrent de stupeur. Un frisson lui parcourut l'échine alors qu'elle continua de fixer la vitre, blafarde.

Pourquoi… pourquoi n'apparaissait-il pas dessus ?

Déglutissant péniblement, elle ramena son visage vers la piscine. Sa respiration s'arrêta net. Elle tourna son visage à sa gauche, vide de vie. Puis à sa droite, dans la salle de bain plongée dans l'obscurité, tout aussi vide.

Son air circonspect se raidit droit devant elle afin d'une nouvelle fois dévisager son reflet sur la baie vitrée située de l'autre côté de la piscine, vide de la moindre chevelure dorée, comme l'étaient ses pensées.

Il n'était plus là… ?

Tout ce que son inconscient lui offrit fut une stoïcité sans précédent. Encore une fois, elle était dépassée par les événements.

Comme la vitre sur laquelle elle était appuyée, elle tressaillit pour la seconde fois en moins de dix secondes. Mais cette fois-ci ce ne fut pas un simple recul apeuré : son corps tout entier venait de se rigidifier. Alors seulement et sortant victorieuse de sa lutte intérieure, elle rapporta son regard sur la porte, espérant ne pas réentendre ce qui venait de faire vibrer ses tympans.

Un second coup assourdissant sur celle-ci lui fit rater un battement.

Le bourdonnement qui traversa les murs insonorisés lui fit comprendre que le temps était finalement arrivé.

- Défoncez la porte !

Une légère secousse fit tinter le whisky déposé sur le comptoir en verre, lui faisant brutalement reprendre ses esprits. Sans perdre sa concentration sur la porte, ses pupilles firent le tour de la chambre et inspectèrent les moindres recoins à la recherche d'une couleur azurée, en vain.

C'était quoi ce bordel ?

Faisant un pas afin de passer au-delà de la porte coulissante, elle posa pied sur le parquet chauffé.

Avait-il été une hallucination, une de plus ?

Le troisième coup laissa entrer un filet de lumière dans la pièce, éclairant son expression égarée.

Elle n'avait pourtant pris aucune substance illicite. Pas cette fois.

Le quatrième coup pulvérisa la moitié des gonds qui valdinguèrent aux quatre coins de la chambre, l'obligeant dans un réflexe à placer ses bras devant son visage. Mais ceux-ci se firent bloquer à mi-chemin par la veste.

Sa lucidité refit surface en s'abaissant sur le tissu restreignant ses mouvements.

La veste.

Cela elle n'avait pas pu l'imaginer. Comment aurait-elle pu se la procurer si ce n'était lui qui lui avait donné ? Mais alors, comment avait-il disparu ? Cela n'avait aucun s…

La bouche entrouverte et le souffle court, elle comprit. Du moins, elle l'espérait car, maintenant qu'elle y pensait, cela lui paraissait si évident. Tout ce qu'elle l'avait vu faire lui revint d'un seul coup en mémoire, rendant les scènes - bien qu'elles le restaient - moins surréalistes.

Elle ne connaissait que vaguement leur histoire au travers des rares films qu'elle avait pu voir dans sa jeunesse. Très brièvement leur exploit au travers de la dizaine de journaux qu'elle avait pu lire à la fin de la guerre. Presque rien de ce qu'ils savaient faire, seulement qu'un seul d'entre eux était suffisant pour mettre un terme à une guerre péninsulaire.

Était-ce donc cela les capacités défiant la logique de ces armes humaines, de ces assassins sanguinaires ? Pouvaient-ils réellement se téléporter, lire dans les pensées ?

La porte vola en éclat et se fracassa contre le mur porteur auquel le dernier gond la maintenait accrochée, ce qui l'aveugla si violemment qu'elle perdit le fil de ses pensées, de la réalité.

Une réalité qui s'engouffra en nombre jusqu'à se retrouver à huit paires de lunettes opaques à moins de trois mètres de son être cloué au plancher. Neuf. Elle n'avait pas vu le petit bonhomme au costume blanc se cachant derrière les armoires de muscles.

Avec prudence, comme si le diable en personne pouvait être dissimulé dans l'ombre, quatre des gardes se déplacèrent dans les moindres pièces de la suite, allant de la penderie à la salle de bain dans son dos. Rapidement, toutes les ampoules furent allumées, la forçant à plisser des yeux afin de ne pas complètement les fermer.

Échangeant plusieurs signes de tête, celui à la tête de l'unité appuya sur le bouton de l'oreillette qu'il portait.

- La cible n'est pas visible, mademoiselle Okada est retrouvée, la situation est sous contrôle, continuez les recherches.

À peine sa consigne fut achevée qu'il se retourna vers l'homme entouré par les derniers costumes noirs attendant dans le couloir.

- Vous pouvez entrer, Monsieur, il n'y a aucun risque.

S'écartant à la suite de ses mots, il laissa passer l'homme de petite taille qui, presque immédiatement et sans prêter attention au décor qui l'entourait, la toisa.

- Toi… grogna-t-il en s'arrêtant à mi-chemin sur le tapis. « Dis-moi où il se trouve. »

Elle surmonta son visage boursouflé sans ciller, et ce malgré le ton intimidant qu'il aimait lui adresser. Ce même visage vira au rouge avant même que l'envie de répondre ne lui traverse l'esprit. « Réponds petite salope ou je te jure que tu vas regretter d'être venue au monde. »

Elle voulut rire à l'ironie de la menace, mais parvint à ne pas y céder. Elle n'avait pas forcément l'envie de recevoir un coup dans la foulée.

- Il est parti.

Les sourcils gris se froncèrent. Il la croyait, pour autant sa réponse ne lui plut guère.

Alors qu'il allait de nouveau exprimer sa rage, sa fierté bafouée, il fit descendre son regard sur son accoutrement avant d'observer la robe et les escarpins sur le tabouret. Un souffle incrédule se manifesta simultanément au retour de son attention sur ses cheveux mouillés.

- Je vois que tu n'as pas perdu ton temps.

Les quatre gardes ayant fouillé la suite s'agglutinèrent dans un périmètre de deux mètres autour d'elle, et ne firent qu'accroître l'incommodité ambiante. « Laisse-moi deviner, tu t'es fait sauter et il s'est barré ? N'as-tu donc aucun amour propre ? »

Retenir de l'hilarité c'était facile. Retenir de la colère en revanche, c'était une autre paire de manches.

Le sourire narquois qu'il extériorisa fit irrémédiablement déborder sa salive.

- Ferme ta gueule.

À l'aide de ses gencives, elle se pinça les lèvres, trop tard. Elle ne pouvait qu'avouer qu'elle regrettait d'ores et déjà d'avoir prononcé ces trois mots mais, étrangement, cela lui avait fait du bien. Plus que n'importe quel stupéfiant.

Un long silence s'en suivit, durant lequel elle pouvait jurer avoir entendu un des gardes déglutir. Ou était-ce elle ?

- Tu peux répéter ?

Tendant l'oreille dans sa direction de manière caricaturée, elle ne fit rien d'autre que le fusiller du regard et, comme elle lui avait si aimablement demandé, elle ferma sa gueule.

- Même pour assumer tu n'es pas douée ? À quoi tu sers je me le demande. Je devrais peut-être coudre tes belles lèvres histoire de ne plus avoir à t'entendre.

Serrant de toutes ses forces ses poings à l'intérieur du coton noir, elle abaissa son visage et contracta sa mâchoire. La situation allait dégénérer, elle le savait. Pour autant, ce ne fut pas sa principale préoccupation. Tout ce à quoi elle réfléchissait en cet instant se résumait à une seule question.

L'observait-il en ce moment ?

Encore maintenant elle n'y croyait pas, c'était impossible et on ne voyait cela que dans les films. Mais la petite voix dans sa tête ne fut pas de cet avis.

Aide-moi, s'il te plait, aide-moi.

Une seconde passa. Puis une autre. Absolument rien ne changea. Il n'était donc plus là.

- C'est quoi cette expression ? Je ne l'avais encore jamais vu. Est-ce de la déception ?

Un second rire moqueur ajouta une couche morbide à la scène aux nombreux spectateurs. « Ne comprends-tu pas que c'est ton cul qui l'intéressait, petite garce ingrate. Tu pensais vraiment que ta personnalité l'a poussé à humilier mes hommes ? »

Elle ne dit rien, ne fit rien, et se contenta de contempler le tapis beige.

Comme quoi, les mots faisaient parfois plus mal que les poings. Il n'avait même pas commencé qu'elle était déjà brisée.

- Étant donné que tu l'as laissé filer, tu vas te souvenir de cette nuit.

Relevant sa terreur dissimulée derrière un air impassible, elle se prépara mentalement à la douleur qui allait l'atteindre sous peu.

- Sache que si tu touches encore à mon visage, je ne maquillerai plus rien.

Sa menace ne fut pas aussi efficace que celle l'ayant précédée. En fait, elle ne fut que l'instigatrice de son sourire pernicieux.

- Ne t'en fais pas, cette fois-ci si ça ne sera pas visible.

Sans qu'elle ne sache pourquoi, cette simple phrase lui arracha un frisson. Peut-être à cause du regard vicieux et immoral qu'il posa sur elle, peut-être à cause de son ton dépravé. Elle ne savait pas, mais le sourire qu'il continuait d'afficher ne lui donna que plus envie de dégobiller l'excès d'alcool qu'elle avait ingurgité.

- Attachez-la au lit.

Elle mit plus d'une seconde à comprendre la signification de la demande. Et une seconde supplémentaire à se rendre à l'évidence qu'il ne s'agissait pas d'une mauvaise blague.

Si elle devait donner une approximation de la dernière fois qu'elle avait ressenti une peur viscérale, celle qui paralysait sur place, elle aurait dit que cela remontait à ses quinze ans. La première fois qu'il avait levé la main sur son visage. Un souvenir vague qui s'était dilué dans les centaines le suivant et auquel elle avait fini par s'habituer. Une dizaine de bleus tous les quinze du mois et la vie continuait.

Aujourd'hui, le trente-et-un décembre, à moins d'une heure d'une nouvelle année, le chronomètre venait tout juste de se réinitialiser.

Elle avait peur, plus que jamais.

- T-tu qu-quoi ?

Elle ne savait pas pourquoi, mais elle avait toujours su que ce jour arriverait.

Ses regards pernicieux qui lui donnaient envie de vomir, ses sous-entendus malsains qui ne faisaient qu'accroître la haine qu'elle lui portait, ses caresses insupportables et ses douces demandes comme celles que l'on faisait à un chiot, alors même qu'elle gisait au sol, ensanglantée. Elle avait toujours su. Et le timing n'aurait pas pu être pire.

Pourquoi était-elle remontée ? Elle aurait dû avaler un litre entier.

Malgré l'ordre, les quatre hommes qui ne regardaient pas l'entrée et qui l'entouraient n'orchestrèrent aucun mouvement. À la place, ils échangèrent un regard incertain, tout aussi pétrifiés qu'elle l'était.

À croire que la maintenir alors qu'elle se faisait marteler de coups était plus éthique que de participer de près ou de loin à son viol.

- Ne me faites pas répéter.

Ces simples mots sous-entendant ce qui allait se passer s'ils n'obéissaient pas furent suffisants pour amorcer le mouvement de celui à sa gauche qui, sans le vouloir, éteignit la conscience des trois autres.

Elle allait se réveiller. Ce n'était qu'un morbide cauchemar, rien d'autre. La main qui agrippa subitement son épaule la réveilla bel et bien.

- Ne me touche pas !

Sa voix fut si aigüe et empreinte de terreur qu'elle engendra un écho tonitruant dans le couloir. Elle n'eut pas le temps de l'entendre se propager dans les étages alentour que le déchirement de ses vêtements sur son lit lui fit immédiatement perdre tout espoir.

Elle savait maintenant ce qu'ils allaient utiliser pour l'attacher, ce qui rendait la scène encore plus inéluctable, et cette simple pensée fit naître en elle en sentiment qu'elle ne lui avait encore jamais exprimé.

Aussi vite que lui permit son expression suppliante, apeurée, elle rapporta son regard à l'encontre de l'exécrable personnage.

- N-ne fais pas ça, pitié, tout, mais pas ça.

Pathétique et humiliante avait été sa supplication, amusée et satisfait était l'expression qu'il arborait.

- Te voilà bien aimable. Ne t'en fais pas, je suis sûr que tu vas apprécier.

Le multimilliardaire dégrafa sa veste blanche qui l'habillait, et le sourire sadique qui se dessina sur l'air vicieux qu'il lui adressa ralluma instantanément sa rage.

D'un geste brusque, elle se jeta en arrière dans le but de libérer son épaule, mais la poigne qui attrapa l'arrière de son cou mit brusquement un terme à son recul. Grimaçant, elle releva son visage dans les hauteurs de la pièce afin d'atténuer la douleur et envoya aléatoirement son coude dans son dos.

Une fois de plus, la veste l'empêcha d'achever son mouvement. Ce qui ne fit que décupler sa frustration.

- J'ai dit ne me touchez pas !

Ses jambes, pas du tout habituées à se débattre de la sorte, flanchèrent après une énième tentative désespérée de se libérer et lui firent perdre l'équilibre. Les fesses dénudées sur le parquet, un hurlement de colère et d'impuissance s'extirpa du plus profond de son être continuant de se débattre. Mais, même après s'être emplie d'adrénaline, sa force n'en resta pas moins dérisoire.

Alors que l'un d'entre eux était toujours occupé à façonner le cordage et que les deux autres s'affairaient à maintenir le haut de son corps, le dernier et quatrième attrapa ses chevilles et, l'instant d'après, elle fût portée comme un vulgaire objet.

Dans son tumulte, ses grognements et ses injures, son regard exorbité croisa celui de l'homme à la tête du groupe de gardes rapprochés. Celui qui, n'ayant pas quitté d'un centimètre l'enfoiré venant d'enlever sa veste, détourna son air impassible à l'opposer de ses débattements.

- Aie au moins la décence de regarder !

Droit comme un piquet et regardant la baie vitrée sans broncher, l'homme rabattit sa mâchoire contractée dans sa direction. « Tu vas le laisser faire ?! N'as-tu donc aucune fierté après tout ce que ma mère a fait pour toi ?! Comment peux-tu te regarder dans une gl… ! »

Son champ de vision passa de mouvementer à impossible à discerner. La seconde qui suivit son dos rencontra lourdement le matelas et lui arracha une expiration saccadée.

Elle n'eut pas le temps de comprendre ce qu'il venait de lui arriver que des tissus doux et soyeux attachés aux pieds du lit s'enroulèrent autour de ses chevilles avant de brutalement lui écarter les jambes.

Avec haine elle essaya d'asséner un coup de pied à l'immondice qui dégrafait les boutons du manteau noir qu'elle portait, mais la robe quelque peu élastique attachée à son pied ne lui permit que de lever sa jambe sur une dizaine de centimètres avant de se resserrer davantage.

Ne lui laissant aucune chance de riposter, ils attrapèrent ses avant-bras au travers de la soie noire avant de l'ouvrir et d'exposer sa poitrine. Étrangement, cela ne lui fit ni chaud ni froid. En fait, tout ce qu'elle désirait à ce moment précis était de voir mourir à petit feu toutes les ordures qui se trouvaient dans la pièce.

De les voir souffrir, agoniser, pleurer, jusqu'à ce qu'ils la supplient d'arrêter.

Ce fut pourtant de sa bouche qu'une lamentation s'extériorisa.

Les poignets écartés et attachés, elle se débâtit une ultime fois afin de confirmer ses craintes. Elle ne pouvait plus bouger. Un léger couinement d'injustice et de dégoût s'échappa d'entre ses lèvres. C'était terminé.

Sentant la veste se faire tirer afin de lui faire épouser le matelas, elle la vit valdinguer de l'autre côté de la chambre en direction du bar.

Dans un grognement larmoyant, elle scruta le plafond blanc et serra sa mâchoire à s'en briser les dents.

- Il… il va te tuer. S-si tu fais ça t'es un homme mort.

Sous sa dernière et désespérée tentative, elle n'osa le regarder. Si jamais elle le faisait, elle était sûre qu'elle ne pourrait retenir ses larmes de tomber.

Elle se devait au moins ne pas lui offrir cette satisfaction-là.

- Ton imagination est vraiment débordante. Après tout ce temps, tu n'as toujours pas compris qu'il se moque de ton existence. Pourquoi se préoccuperait-il d'une bâtarde dans ton genre. Cela fait combien de temps que tu ne l'as pas vu ? Quatre ans ? Cinq ans ?

Ses mots la blessèrent plus que la fois précédente car, d'une certaine manière, ceux-ci reflétaient la triste réalité à laquelle elle avait trouvé une infinité d'excuses à mesure que les années s'étaient écoulées.

Elle ferma ses yeux humides et se laissa aller sur le lit avec une seule envie.

Qu'il en termine, vite.

- Si tu veux blâmer quelqu'un pour ce qui t'arrive, blâme ta catin de mère.

Ses bras ainsi que ses jambes tirèrent brutalement sur ses attaches qui craquèrent, mais ne cédèrent pas. Dans ses mouvements haineux, elle releva son visage, faisant inévitablement chuter ses larmes.

- Je t'interdis de parler d'elle espèce de sale merde opportuniste !

Debout devant le lit, il orchestra un mouvement de main aux hommes éparpillés dans la chambre qui, sans un mot, se dirigèrent vers la sortie.

- Penses-tu vraiment être en position de m'interdire quoi que ce soit ?

Pendant ce qui lui parut une éternité d'appréhension, il desserra lentement son pantalon en la reluquant sous toutes ses formes. « Telle mère telle fille. »

- Va te faire foutre sale porc.

Il ne sourit que plus grandement.

- Je te conseille de garder des forces, la nuit va être longue.

Tirant sur sa ceinture alors que le dernier de ses gardes s'apprêtait à sortir, il ne la quitta pas des yeux, comme pour lui faire comprendre que, cette nuit, elle lui appartenait.

- Personne n'entre, c'est bien compris ?

Dos à elle et immobile devant l'entrée afin de ne pas croiser son expression apeurée, l'homme à la tête de l'unité ne dénia se retourner dans sa direction.

- Je t'en prie…

Elle fut certaine qu'il avait entendu son murmure implorant, pour autant, la porte se referma avec lâcheté.

- J'espère pour toi que tu t'es préparée.

Résignée, elle relâcha les muscles de sa nuque qui rencontra une nouvelle fois le matelas. Qu'avait-elle fait pour mériter cela ?

- Aucun son ne sortira de ma bouche. Tu peux me faire aussi mal que tu veux, il faudra aller te faire foutre pour que je t'offre ce plaisir.

Elle ne pouvait plus voir son visage qui la dégoûtait. Malgré cela, elle put aisément deviner le sourire impatient qu'il devait extérioriser, et celui-ci se fit ressentir dans sa voix.

- Oh, crois-moi, tu vas hurler.

Sa prédiction aurait pu la terrifier plus qu'elle ne l'était déjà, mais elle ne parvint pas à se concentrer suffisamment dessus pour qu'elle fasse son effet. Le flash, silencieux, qui éclaira brièvement le plafond blanc, attira une grande partie de sa concentration.

Elle aurait pu ne pas le remarquer, elle aurait pu penser qu'il s'agissait d'un feu d'artifice fêtant les prémices d'une nouvelle année, mais l'exacte couleur que manifesta le sursaut de lumière fit repartir au galop son rythme cardiaque. Alors et avec hésitation, elle dirigea son regard vers le bar et cligna plusieurs fois des yeux afin de chasser ses larmes.

L'espoir ne fit pas que renaître en elle, elle se noya dedans et, cette fois-ci, elle ne remonta pas à la surface.


- … Il faut que tu voies à quel point il a grossi. Un vrai patapouf. Je demanderai d'ailleurs à Hana si je peux l'amener avec moi la prochaine fois. Après tout il faut que je me fasse pardonner, je lui avais promis que je l'emmènerais se promener, mais, comme à mon habitude, je n'ai pas su tenir ma promesse.

Elle essuya une dernière fois le galet tiède entre ses doigts moites et le déposa aux côtés de ceux agencés sur la pierre tombale et le bouquet de fleurs.

Accroupie, ses iris émeraude se perdirent sur les milliers de sépultures qui entouraient le sentier pavé, où, au-delà du trottoir qui séparait la marche des vivants et le repos des damnés, les pétales fanés luisaient sous le soleil et la rosée.

- J'ai oublié d'apporter des fleurs aujourd'hui, j'espère que tu ne m'en veux pas. Tu ne les aimes pas de toute manière, c'est un truc de fille, n'est-ce pas ?

Elle rapporta sa mine maussade sur le nom avec qui elle était venue discuter et un rictus à la fois attristé et enjoué déforma ses traits.

- Désolée de ne pas venir plus souvent. Je t'expliquerai une fois que tout sera terminé.

Elle se releva sous la continuité de son sourire.

- Tu dois en avoir marre de m'entendre m'excuser, je vais te laisser tranquille. On se verra bientôt, j'en suis persuadée. En attendant, passe-leur le bonjour de ma part.

La buée chaude qui s'extirpa de ses lèvres entrouvertes lui camoufla quelque peu la vue de la pierre tombale et lui offrit l'opportunité de détourner son regard. Les mains profondément enfoncées dans les poches de son manteau noir, un vent glacial l'obligea à recroqueviller son menton à l'intérieur de l'écharpe blanche qu'elle portait et, doucement, elle arpenta le sentier pavé.

Accompagnée de ses oreilles rosées que sa chevelure tout aussi colorée peinait à protéger, elle passa sous un des nombreux arbres dégarnis avant d'observer les stèles qui se ressemblaient toutes plus ou moins et qui partageait une même date, une même fin. Son expression attristée n'en fit que plus atteinte, surtout lorsqu'elle prit conscience de l'âge moyen.

Que ce soit le cimetière de l'autre côté du village où ses grands-parents étaient enterrés ou celui-ci, elle s'attardait rarement lorsqu'elle y pénétrait. Bien qu'elle savait que l'endurance émotionnelle avait ses limites, la sienne ne semblait pas être pressée de se terminer. À chaque fois qu'elle sortait d'ici ses pensées se voulaient d'un chagrin et d'un pessimisme jamais atteint. Et, bien évidemment et avec le temps, elle était devenue maître du dernier point.

À une vingtaine de mètres de sa position sur le chemin de gravier, son regard se déposa sur la seconde raison qui l'avait poussée à sortir de son appartement en ce jour de congé : une immense stèle vert foncé qui longeait la forêt Yasou, la plus grande que la Feuille portait à l'intérieur de ses frontières.

Parcourant la distance qui la séparait de l'imposante pierre rectangulaire d'un mètre de hauteur pour une trentaine de longueurs, elle déposa avec douceur le bout de ses phalanges sur les pores et autres cicatrices dont celle-ci était parsemée. Les oubliés. Ceux dont le corps n'avait jamais été retrouvé. Ceux n'ayant laissé derrière eux qu'un nom gravé à même la pierre que leurs proches lisaient pour se remémorer.

Triés en colonne et de manière alphabétique, les milliers de prénoms, de noms, défilèrent sous ses iris émeraude et lui firent se souvenir que celui qu'elle recherchait était l'un des derniers. Elle longea alors la stèle et, esquivant une parure de livre verte aux reflets argentés au U, elle s'arrêta devant le Y. Elle observa alors les trois lettres qui suivaient le nom et qui représentaient une vie, une amie, une famille, et renfonça sa main gauche gelée dans la poche de son manteau.

Tout s'était enchaîné tellement abruptement ces deux dernières semaines qu'elle n'avait toujours pas réussi à démêler le vrai du faux, mais Itachi n'était pas du genre à mentir. Et il y avait surtout un point qui allait en la faveur des dires de l'Uchiha.

Bien que le cataclysme qui s'était abattu sur Doroppu avait rendu la tâche difficile et que certains cadavres s'étaient retrouvés enfouis à plus de dix mètres de profondeur, tous les corps, en un morceau ou plusieurs, de l'unité médicale à laquelle Ino et elle avaient appartenu avaient été retrouvés. Tous sauf celui de la Yamanaka. Elle avait bêtement cru qu'elle avait été enterrée plus profondément, ou simplement écrasée par un rocher de plusieurs tonnes. Mais il semblerait que, encore une fois, elle se soit trompée. Ino était en vie, quelque part. Au fond d'elle elle l'avait toujours su, espéré, mais ne l'avait jamais affirmé. Aujourd'hui le pouvait-elle ?

Elle n'avait pas parlé au Nara de cette histoire et avait décidé qu'elle ne le ferait pas. Il était certain qu'à la minute où il apprendrait qu'elle le lui avait caché, elle pourrait tirer un trait sur le lien qui les unissait, mais, en contrepartie, si tout était vrai, alors y faire ne serait-ce qu'allusion le mettrait en danger lui et ses proches. Et, entre ne plus pouvoir lui adresser la parole et ne plus pouvoir le voir, son choix avait été facile à prévoir.

- Comment vas-tu ?

Immobile devant la stèle, elle ne prit pas la peine ne se tourner à l'encontre de l'homme à sa gauche. Celui qui, semblait-il, avait d'ores et déjà entendu les rumeurs qui circulaient et qui la concernaient : la police de Konoha avait rendu visite à Haruno Sakura. Pourquoi ? Cela en revanche les commérages ne le savaient pas.

- Les nouvelles vont vite.

À cet instant, elle douta.

Était-ce deux ans plus tôt lors de leur dernière mission ensemble au pays du Gel ? Celle qui avait achevé son dégoût à l'encontre de son travail, de ce système. Ou bien était-ce lors de la dernière réunion de la section Anbu la semaine qui avait suivi ? Celle à laquelle elle avait décidé de mettre un terme à sa carrière de kunoichi ? Elle ne savait plus.

Elle ne se souvenait pas de la dernière fois qu'elle avait discuté avec Kakashi Hatake.

- Shino est passé hier matin.

Elle tourna son attention sur le ninja copieur qui lui, bien trop occupé par le livre qu'il maintenait entre ses doigts, ne l'observait pas du tout.

Elle savait maintenant comment il avait appris ses récentes mésaventures. Pour autant, venant de l'Aburame, cela la surprenait. Lui qui d'habitude ne parlait jamais était venu discuter d'elle avec l'Hatake, ou, autrement dit, le représentant de la faction Jonin.

La place qu'avait occupée le père de Shikamaru avant qu'il ne soit déclaré mort était restée vacante durant plus d'une décennie… en fait, si ses souvenirs étaient bons, jusqu'à ce que la guerre soit terminée. Soit quatorze ans. Puis, à la fin de celle-ci et sans même demander l'accord de leur Hokage, les Jōnins avaient voté.

Elle avait reçu dix pourcents des votes alors même que tout le village parlait de ses exploits. Et elle savait que si elle avait été présente au village le jour du vote au lieu de mener des recherches dans la forêt Shikkotsu, et si elle n'avait pas été âgée de dix-sept années à ce moment-là, elle en aurait reçu bien plus. Mais qu'importe le nombre, cela n'aurait rien changé.

L'homme qui lisait un livre érotique à sa gauche avait reçu plus de quatre-vingts pourcents et, elle devait l'avouer, avec ce qu'elle avait entendu sur ce qu'avait fait l'unité sous ses ordres à la bataille de Yamakaji, celle qui avait opposé Konoha et Shimo à Kumo, au pays du Gel, elle se demandait comment il n'avait pas remporté l'unanimité.

Son unité de dix nuits ninjas, où trois Uchiha qu'elle connaissait s'étaient retrouvés dedans, avait littéralement renversé le cours de la bataille.

- Lui aussi est venu lire ce nom.

Elle ne put s'empêcher de sourire face à la perspicacité de Kakashi. Il était vrai qu'elle avait tout raconté à Shino. Il avait dû lui aussi venir réfléchir ici.

Contrairement au Nara, Shino était un solitaire invétéré et, hormis son clan bien trop indépendant et nombreux pour être menacé, il ne partageait la vie de personne. Fils unique, son père était mort trois ans après le début de la guerre alors qu'il n'avait que sept ans. Et, comme ce fut le cas pour les pères de Shikamaru, Ino et Choji, le corps Shibi Aburame ne fut jamais retrouvé.

- Sacrée coïncidence, murmura-t-elle à l'encontre du sous-entendu de l'Hatake tout en rapportant son attention sur la stèle.

La mère de Shino était morte d'une maladie infectieuse alors qu'il n'était qu'un nourrisson. D'après ses dires, le système immunitaire de celle-ci avait rejeté une nouvelle race d'insectes venimeux venue des confins du pays du Démon. Il ne l'avait pas connu.

Elle avait mis plus de dix ans et des milliers de conversations pour connaître ces informations. Lorsqu'elle disait que son ancien coéquipier était un être renfermé et solitaire, c'était un euphémisme. Elle était certaine d'être sa seule amie. D'où le fait qu'elle soit surprise qu'il ait discuté avec Kakashi.

Du coin de l'œil elle observa le masque noir.

En y réfléchissant bien, ces deux-là se ressemblaient énormément, ce n'était, finalement, que très peu étonnant.

- Oui, en effet.

Il était clair qu'il se doutait de quelque chose. Shino ne venait que très rarement ici, et la dernière fois qu'elle y avait mis les pieds, cela datait du mois dernier. La coïncidence n'était donc pas facile à digérer.

Une page du livre se tourna et elle resta recroquevillée dans son silence et son écharpe, attendant que le Jonin s'exprime.

- Il m'a dit qu'il partait pour l'Eau, que l'unité envoyée là-bas avait besoin d'un traqueur.

Alors qu'elle l'observait toujours du coin de l'œil, son regard s'écarquilla.

Shino était l'un des meilleurs traqueurs du village, si ne n'était le meilleur, c'était un fait. Ses insectes pouvaient retrouver des pistes datant de plus d'un mois, mais il n'était pas le seul. Bien que moins doués, énormément d'Aburame étaient capables d'une telle prouesse du moment où il disposait des bons insectes. Alors pourquoi ? Pourquoi lui ? C'était il, tout comme l'avait fait Sasuke, portait volontaire ? Que se passait-il dans ce pays pour que tout le monde décide de s'y rendre ?

Ce fut après tout ce questionnement intérieur qu'elle réalisa.

Le voyage jusqu'à Mizu durait deux semaines, dont trois jours de bateau, et Sasuke était parti depuis deux semaines. Il y avait donc rencontré un problème arrivé sur place.

- Il ne t'a r…

- Il m'a demandé un service plutôt étrange juste avant de partir, la coupa son interlocuteur masqué en avant de tourner une autre page. « Il voulait absolument qu'un Jonin en particulier l'accompagne. Un certain Sadao Uchiha. Tu le connais peut-être, il est à la tête d'une unité de la police de Konoha. »

Elle… ne parvint pas à réfléchir davantage. Ce qu'il venait de lui dire se rejoua dans ses pensées et, malgré le fait que la réponse lui sauta à la figure, elle ne voulut pas y croire. Cet homme, ce Sadao Uchiha… était-ce celui qui avait été à la tête des hommes qui étaient entrés dans son appartement ?

Dans l'incapacité d'exprimer le moindre mot, elle rapporta une nouvelle fois son attention sur les milliers gravés sur la stèle. Pouvait-on faire plus stupide que l'état de pensée dans lequel elle se trouvait en cet instant ?

Comment… comment ne l'avait-elle pas compris avant ?

Voilà ce qui expliquait comment il avait su qu'Itachi était venu la voir et pourquoi elle avait fini par lui parler de ce que l'Uchiha avait raconté. Shino avait traqué et retrouvé absolument toutes les odeurs présentes dans son appartement, et ce, sans lui demandait sa permission.

Elle ramena son regard sur le représentant des forces Jōnins avec au moins une certitude : il était clairement au courant de ce que s'apprêter à faire l'Aburame et n'avait en aucun cas pu accepter sa demande, les retombées seraient bien trop grandes.

- À l'heure qu'il est, les deux ont déjà dû atteindre le village de Geshasuru.

Les mains enfoncées dans les poches de son manteau noir, son incrédulité se manifesta dans un souffle et une éparse buée blanche. Elle voulut vociférer sa colère, mais le respectueux silence des alentours l'en dissuada. Au lieu de cela, elle plongea pour la seconde fois son nez dans son écharpe, amer.

Shino continuait encore et toujours de la surprotéger de manière maladive, quitte à mettre sa vie en danger.

Cela avait commencé à la mort de Kiba, six ans plus tôt. C'était très étrange à dire, mais elle ne connaissait pas les circonstances de la mort de l'Inuzuka. Shino, qui partageait la même mission que celui-ci à ce moment-là, avait refusé de les lui raconter et lui avait même fait jurer de ne pas les chercher. Non pas parce qu'il avait fauté ou bien parce qu'il lui demandait de respecter leur ancien coéquipier afin qu'il repose en paix. Très terre à terre, l'Aburame ne croyait pas en ce genre de choses. S'il ne voulait pas qu'elle fasse des recherches c'était une fois plus pour la protéger, et cela elle l'avait compris à son timbre de voix lorsqu'il lui avait demandé. Il ne voulait pas qu'elle fasse ne serait-ce que s'imaginer ce qu'il avait vu de prêt.

Huit mois et une semaine plus tôt, elle affirmait haut et fort qu'en tant que médecin de guerre elle avait tout vu et que plus rien ne pouvait la choquer. Pourtant, le soir du premier mai de l'année dernière, une simple pensée à l'imaginaire morbide l'avait traumatisé et, depuis ce jour, elle avait arrêté de boire.

Lorsque Hana, entre son vingt-troisième et vingt quatrièmes verres, lui avait raconté ce que le médecin ayant ausculté le corps, ou ce qu'il en restait, de son petit frère lui avait dit, elle avait dans un premier temps vomi le litre d'alcool qu'elle avait ingurgité, avant de pleurer.

Elle avait oublié jusqu'à ce jour-là à quel point les techniques Doton des ninjas d'Iwa pouvaient déchiqueter la peau, la chair et broyer les os.

Shino avait assisté à la scène. Shino avait porté son corps désarticulé durant trois jours. Shino avait entendu les sanglots d'Akamaru jusqu'à son retour.

Encore aujourd'hui alors qu'elle ne les avait entendus qu'une dizaine de minutes à l'hôpital avant qu'Hana ne le récupère, elle se souvenait encore des pleures d'Akamaru. Ils étaient ancrés dans son esprit, indélébile, et lui faisaient revivre à chaque fois qu'elle y pensait le déchirement d'un chien venant de perdre son maître, sa raison de vivre. Pour la première ainsi que la dernière fois, elle avait essuyé les larmes de l'Aburame sur son lit d'hôpital.

Un chuchotement s'extirpa d'entre ses dents serrées.

- Comment as-tu pu accepter de l'aider ?

Le représentant des Jōnins ne dit rien, ce qui n'eut d'autre effet que de rehausser sa voix qui reprit un timbre normal.

- Je n'ai pas cinq ans. Je n'ai pas besoin de votre aide pour résoudre mes problèmes. Je gérai la situation.

Une page de plus se tourna et, cette fois-ci, son timbre refléta sa légère perte de sang-froid.

- Est-ce que tu te rends au moins compte qu'en acceptant sa demande tu l'as condamné à mort ? Penses-tu vraiment que cela va passer inaperçu ? Il était mon coéquipier, même un enfant fera le rapprochement.

Le silence. Voilà tout ce que lui offrait l'Hatake.

- Réponds-moi, tu me dois bien cela.

Il lui devait bien plus que cela.

Le livre se referma et le seul œil visible de l'énigmatique ninja copieur croisa l'émeraude des siens. Une pupille noir encre qui en disait long sur ses pensées : la conversation était arrivée exactement là où il l'avait désiré.

- Tu poses des questions dont tu connais les réponses, Sakura. Si je l'ai aidé, c'est parce qu'il s'agissait de la solution la plus efficace. Lorsque l'opportunité se présente, tu ne cherches pas à raisonner avec ce genre de personnes, tu ne cherches pas à négocier avec ce genre de personnes. Tu élimines ce genre de personnes. C'est la première chose que tu as apprise dans les forces spéciales, l'aurais-tu oublié ?

Encore une fois, elle voulut l'interrompre à l'aide du ton acerbe venant de se présenter à l'embrasure de ses lèvres, mais se retint.

- Je ne remets en aucun cas en doute tes capacités à te défendre seule. Et c'est pourquoi Shino a agi avant que tu ne le fasses. Il avait peur que tu te défendes. Ne vois-tu pas le paradoxe auquel tu fais face ? Si tu ne te défends pas, ils te briseront de l'intérieur et feront de toi un pantin, une coquille vide. Et toi comme moi savons que tu n'es pas du genre à courber l'échine. À contrario, si tu te défends, tu auras ta revanche le temps d'une heure, peut-être deux. Puis tu regretteras amèrement tes actes.

Bien que l'Hatake ne faisait que répéter ce qu'elle savait déjà, l'entendre de vive voix était autre chose. Cela lui fit remonter le sentiment d'impuissance qu'elle avait essayé d'enterrer.

- Tu penses avoir le choix, mais tu n'en as pas. Dans les deux cas, le résultat est le même : tu cesses d'exister. La seule différence est de savoir si tu souhaites emporter tes proches avec toi. Alors pour te rassurer tu continues de te répéter le même mensonge, encore et encore. Je n'ai pas besoin d'aide. Mais au fond de toi tu le sais, tu as plus que jamais besoin d'aide.

Voilà donc où il avait voulu en venir depuis le début.

Malheureusement, sa fierté était bien trop grande pour accepter ce genre de sermon et son ton ironique l'était tout autant.

- Merci pour cette leçon de morale Senpai, mais dis-moi, que comptes-tu faire lorsque la nouvelle va atteindre les oreilles de Danzō ?

Le livre se rouvrit et elle perdit le contact avec le regard de l'Hatake.

- Ne t'en fais pas pour cela. Il aura bientôt plus important à gérer que ce genre de futilité.

… Futilité ? Qu'est-ce qui pouvait faire passer une trahison et un assassinat pour de la futilité ?

- De quoi tu pa…

En un instant, toute question s'envola et sa voix s'arrête net. Une ombre qu'elle avait attendue se réceptionna au même moment sur la branche d'arbre à une trentaine de mètres dans la forêt.

Le jour qui avait suivi la visite des Uchiha dans son appartement, des ombres similaires avaient examiné ses moindres faits et gestes, se préoccupant même de son sommeil. Mais depuis deux jours, les Anbu avaient disparu, comme si un événement extérieur les avait déstabilisés. Et voilà que l'un d'entre eux venait de faire son retour. Appartenait-il à son Hokage ou à l'Hatake, elle ne pouvait le dire, mais une chose était certaine.

- Ça m'a fait plaisir de te revoir, Sakura.

La conversation venait d'arriver à son terme

Elle observa une dernière fois le prénom gravé sur la stèle avant de se retourner vers le sentier dans un soupir.

- J'aurais aimé te dire la même chose.

Laissant le Jōnin se replonger dans son étrange lecture, elle arpenta l'inverse chemin qui l'avait amené ici et, afin de lui confirmer à qui elle obéissait, l'ombre sans masque se réceptionna, alors qu'elle quitta le cimetière, aux côtés de l'Hatake.

S'aventurant sur la rue principale et bondée des quartiers Est de la Feuille, un regard se déposa sur son visage, puis un second. Dans un réflexe, elle balança sa main droite sur sa nuque, mais ne rencontra aucune capuche.

- Fait chier.

Déjà que tout le monde la reconnaissait en temps normal, les rumeurs qui la concernait et dont tout le village parlait n'avait fait qu'accroître la morbide curiosité sur sa chevelure rose bonbon. Les rumeurs qui faisaient comprendre que personne n'était à l'abri du Shimura, pas même Haruno Sakura.

Qu'avait-elle bien pu faire pour que la police lui rende visite ? Ils n'avaient quand même pas osé la toucher ?

Elle recroquevilla la moitié de son visage derrière son écharpe afin de camoufler un minimum ses cheveux et accéléra le pas.

Les bruits qui couraient ne cessaient de se surpasser à chaque seconde qui s'écoulait. Le dernier qu'elle avait entendu aujourd'hui faisait d'elle une espionne de Tsuchi. Ce qui expliquait son absence de plusieurs mois avant et après la fin de la guerre. Elle avait été retournée.

L'influence de son Hokage n'était pas à refaire. Une seule visite et la moitié du village lui inventait une vie. Avec l'ampleur que cela prenait, elle ne serait même pas étonnée que demain les rumeurs la considèrent comme une voyageuse transdimensionnelle venue de la lune.

Elle ne put retenir un pouffement moqueur qui s'étouffa dans la soie de l'écharpe. La voilà qu'elle recommençait à rire de ses propres blagues. Elle était vraiment irrécupérable.

Elle quitta le chemin de terre afin de s'engager sur le bétonné. Passant ensuite sous les nombreuses arches en fer forgé, ce qu'elle avait pensé plus tôt lui revint en mémoire.

Pourquoi les ombres qui l'avaient suivi jusqu'alors avaient disparu depuis deux jours ?

Montant les trois marches qui donnaient sur le hall d'entrée de l'immeuble où son appartement se trouvait, elle poussa la porte qui se referma dans son dos et sur le froid glacial.

Qu'avait-il bien pu se passer pour que son comportement ne soit plus une priorité ? Quelque chose était forcément arrivé dans le pays le jour de la nouvelle année, soit deux jours plus tôt. Il n'y avait pas d'autres explications.

Elle appuya sur le bouton de l'ascenseur.

Était-ce lié à ce que lui avait dit Kakashi sur la chose importante que Danzō aurait du mal à gérer ?

Les portes s'ouvrirent presque immédiatement et, dans un signal sonore, elle pénétra à l'intérieur de la cage.

Que manigançait l'Hatake ? Était-ce lui qui avait demandé à Sasuke puis à Shino de se rendre au pays de l'Eau ?

Doucement, elle tira sur son écharpe afin de réduire la chaleur sur son cou.

Non. Sasuke y était allé avec les forces spéciales. Même Kakashi n'avait aucune influence sur eux. Mais alors, pourquoi Shino le rejoignait-il ? Tout cela n'avait décidément aucun sens.

Les portes se rouvrirent et elle s'extirpa rapidement de l'ascenseur afin de suivre les filaments de lumière que les vitraux au bout du couloir filtraient. Parcourant une dizaine de mètres, elle s'arrêta devant la porte de son appartement et l'ouvrit. La fraîcheur de celui-ci lui fit regretter le geste qu'elle avait eu quelques instants plus tôt sur son écharpe.

Cela ne servait définitivement plus à rien de fermer son appartement à clé.

Elle ferma la porte et ses iris émeraude se déposèrent comme un rituel sur le verre brisé à même le sol et les deux chaises renversaient dans la cuisine qu'elle parvenait à distinguer.

À quoi bon. Si on venait la voler, cela lui ferait moins à nettoyer.

Deux semaines s'étaient écoulées, et elle n'avait toujours pas rangé. Ce n'était pas pour laisser des preuves ou quoi que ce soit, après tout, qui s'en préoccuperait ? La police ?

Si elle n'avait rien touché s'était tout simplement parce qu'elle n'en avait pas l'envie. À croire que la visite de Shikamaru le lendemain même de son entrevue avec les Uchiha l'avait contaminé d'une certaine flémingite aigüe. Elle aurait peut-être dû accepter son invitation à se loger chez lui. Cela aurait évité le mal de dos que lui procurait le matelas troué de sa chambre.

Un éternuement la prit de court alors qu'elle atteignit la cuisine faiblement éclairée par les volets entrouverts. Elle observa à sa gauche son salon ainsi que le store fermé sur une baie vitrée, sans vitre, qui donnait sur l'hiver extérieur.

Et aussi d'avoir à dormir par deux degrés toute la nuit.

Machinalement et passant par-dessus le tiroir de chiffon à même le sol, elle se dirigea vers le comptoir, ou plus précisément vers la cafetière. Mais celle-ci, renversée et le fil coupé, lui rappela qu'elle n'avait pas le droit au bonheur.

Dans un soupir, elle retira alors son manteau et le déposa sur le marbre. Réajustant son pull en laine vert clair et son jean noir, elle s'empara de l'élastique présent sur son poignet droit et attacha ses cheveux avec.

Ce n'était pas qu'elle en avait l'envie, mais elle n'avait littéralement rien d'autre à faire pour la prochaine heure.

En moins de temps qu'il ne fallait pour le dire, toutes les lumières de l'appartement furent allumées.

Les dix premières minutes, elle releva le seul meuble de sa chambre qui, miraculeusement, avait été l'un des rares mobiliers à sortir indemne de la rencontre, et y réarrangea ses vêtements à l'intérieur. Elle récupéra ensuite le balai dans le placard incrusté dont disposait la chambre et commença à balayer les débris de bois, verre et plastiques dans la pièce.

Au bout d'une demi-heure, elle en avait terminé avec sa chambre et son salon, ou du moins, elle avait sauvé ce qu'elle avait pu, soit absolument rien. Même l'écran plat d'habitude fixé au mur était suspendu sur celui-ci, uniquement retenu par son câble d'alimentation.

Arrivée dans la cuisine, immobile et les deux mains appuyées sur le sommet du balaie, elle soupira en observant la table brisée en deux et les débris de verre devant l'entrée de la salle de bain.

Elle pouvait toujours continuer à manger dehors et se laver à l'hôpital, non ? Elle nettoierait le reste l'année prochaine. Un second soupir s'extirpa de son être flemmard. Il fallait vraiment qu'elle arrête de côtoyer le Nara, il l'influençait beaucoup trop.

Quelque chose qu'elle avait cherché ce matin sans la trouver attira son attention. Déposant le balai contre le canapé, elle se retourna alors et s'avança dans la cuisine afin d'attraper la veste beige dissimulée en dessous du comptoir.

- Comment tu es arrivée là toi ?

D'un geste sec, elle secoua le textile afin de faire tomber les morceaux de verre qui le recouvraient, mais, étrangement, un autre bruit que du verre brisé se fit entendre. Curieuse, elle observa l'étrange objet qui acheva son dernier rebond sur le carrelage à ses pieds.

Un shuriken en plastique. Celui même que l'enfant lui avait donné dans l'ascenseur et qu'elle avait mis dans la poche de sa veste deux semaines plus tôt. Elle avait littéralement oublié son existence.

S'accroupissant, elle le ramassa et, sans vraiment qu'elle ne sache pourquoi, la dernière tirade de Koharu Utatane dans son bureau lui revint en mémoire. Cette fameuse phrase dont, encore aujourd'hui, elle n'avait pas compris la signification.

Parfois la réponse se trouve à l'intérieur de quelque chose que l'on n'attendait pas.

Un frisson la parcourut, et cela n'eut rien avoir avec le froid qui s'engouffrait au travers des stores fermés.

Était-il possible que… ?

Doucement, elle secoua le jouet et, instantanément, l'émeraude de ses yeux s'écarquilla.

Impossible.

Plaçant le shuriken entre ses dix doigts, elle le brisa en deux avec une facilité déconcertante. Le morceau de papier enroulé et emprisonné à l'intérieur glissa sur sa main et elle le déroula sans hésiter. Ses sourcils se froncèrent et son expression jusqu'alors éreintée se referma pour ne rien laisser transparaitre hormis un profond désarroi.

Le message écrit dessus était simple et parfaitement compréhensible. Pourtant, le souffle coupé, elle resta figée sur place comme si elle ne parvenait pas à le déchiffrer.

Méfie-toi des yeux rouges.

Ce message… avait été dans sa poche des heures avant sa rencontre avec les deux frères. Étaient-ils les personnes visées ? Comment l'Utatane avait su qu'elle les rencontrerait et pourquoi une telle mise en garde ?

Deux coups sur le store de son salon lui firent instinctivement fermer son poing sur le bout de papier. Une couleur orangée éclaira la pénombre de la cuisine et du salon tandis que de brèves flammes s'échappèrent d'entre ses doigts. Rouvrant ses phalanges, elle laissa tomber la cendre sur le sol et observa l'ombre au bas du rideau métallique, stoïque, tout comme elle.

Elle se concentra sur la présence debout sur son balcon et le rythme cardiaque qui s'en détacha la surprit quelque peu, cela faisait longtemps qu'elle ne l'avait pas entendu. Que venait-il faire ici ? Il n'était pas du genre à se préoccuper d'elle.

- Je sais que tu es là, Sakura.

Le timbre de voix qui résonna dans son salon amorça inévitablement son avancée vers l'interrupteur des rideaux. Bien sûr qu'il savait. Il avait dû l'apercevoir avant même de grimper l'immeuble. Avant même d'entrer dans le quartier.

Elle appuya sur l'interrupteur et le store remonta doucement. Sous le léger vrombissement du moteur électrique, elle observa la paire de chaussures noires, puis le pantalon de même couleur, avant que la tunique blanche ne fasse son apparition. Retournant au milieu de son salon, elle croisa ses avant-bras sous sa poitrine et examina l'homme à la longue chevelure noire et au regard opalin qui, en retour, l'observa des pieds à la tête comme pour s'assurer de sa bonne santé.

- Je peux entrer ?

Se pinçant les lèvres à l'aide de ses dents afin de s'empêcher de dire que c'était déjà fait, elle se contenta d'inviter son incongru visiteur d'un simple mouvement horizontal de la main. Contrairement à certains, il avait au moins la décence de demander. En revanche, elle se demandait vraiment comment il savait qu'elle habitait ici. Bien qu'ils s'étaient vus à de nombreuses reprises huit mois auparavant, et pas souvent sobres, elle ne l'avait jamais invité dans son appartement… si ses souvenirs étaient bons.

Elle continua de le dévisager alors que, comme pour poser un visuel sur les rumeurs qu'il avait entendu, il se mit à observer la cuisine derrière elle ainsi que le tas de débris dans le coin du salon qu'elle venait tout juste de rassembler.

- Tu as besoin d'aide ?

Un sourire se dessina sous ses cheveux rose bonbon. Décidément, elle ne se ferait jamais à la politesse des Hyūga.

- Si tu me disais plutôt ce que tu es venir faire ici, Neji ?

À peine sa question fut posée, que des veines bleuies firent leur apparition autour des yeux opalins du jeune homme et, malgré le danger que ce regard pouvait représenter, elle resta de marbre.

Elle se souvenait encore de la frayeur qu'elle avait ressentie la première fois qu'elle avait aperçu ce regard semblant pouvoir lire dans l'âme. Mais maintenant et après l'avoir vu à l'œuvre plus d'une centaine de fois, le Byakugan ne lui faisait ni chaud ni froid.

Plusieurs secondes s'écoulèrent sans que son interlocuteur de face le moindre mouvement, aussi bien musculaire qu'oculaire. Elle savait pourtant exactement ce qu'il était en train de faire.

- Sais-tu qu'il y a trois sceaux inactifs dans ton appartement ?

Oui, elle le savait, il s'agissait des sceaux qu'avait mis Itachi afin de mettre sous silence le lieu.

- Oui, je le sais.

Sa réponse fut courte et fit comprendre à l'Hyūga qu'il pouvait maintenant répondre à sa question. Ce qu'il fit après une légère inspiration.

- Je suis venu te prévenir que nous partons en mission demain matin.

Elle le dévisagea. Il l'observa sans ciller. Elle plissa ses paupières. Il resta impassible. Elle sourit quelque peu. Il fit perdurer son silence.

- C'est une blague ?

Sans comprendre pourquoi, au lieu de lui répéter ce qu'il venait de lui dire afin qu'elle puisse rire franchement, il se dirigea vers son canapé éventré et récupéra la télécommande posée dessus. Ses sourcils rose bonbon se froncèrent inlassablement tandis qu'elle tourna son attention vers l'écran plat lorsque celui-ci s'alluma.

Suspendue dans un angle qui força le mouvement de sa nuque pour lire ce qu'il y avait écrit dessus, la télé monta progressivement en volume jusqu'à inonder la pièce. La tension sur son visage se relâcha alors que les images sur la chaîne d'infos lui firent instantanément comprendre pourquoi elle n'était plus sous surveillance rapprochée.

Sur l'écran de télévision, une journaliste, micro en main, faisait face à la caméra. Derrière elle, une montagne de gravats montait à plus de quarante mètres de hauteur.

« Deux jours après, nous ne savons toujours pas comment ce drame a pu se produire. La fierté de la nation du Feu, la tour Buranketto, située à Natoma, s'est effondrée sur elle-même dans la nuit du trente et un décembre au premier janvier. Une centaine d'explosions s'étaient fait entendre dans le bâtiment avant qu'un incendie ne ravage le soixantième étage et ne précipite son effondrement. D'après les informations que nous avons récoltées, mille deux cents personnes se trouvaient à l'intérieur lorsque l'incendie s'est déclaré. Heureusement, une demi-heure s'est écoulée entre la première détonation et la catastrophe, ce qui a permis à une grande partie des personnes présentes à l'intérieur d'évacuer l'immeuble en proie aux flammes. Mais, malheureusement et pour l'instant, cent quatre-vingts morts sont à déplorer, et plus de deux cents restent toujours portés disparus. »

La télévision se remit sous silence et le plateau télé continua ses débats tandis que l'Hyūga reprit sa place initiale devant elle. Elle tourna son regard écarquillé à son encontre au moment même où un frisson la prit de court.

Comment n'avait-elle pas été mise au courant ? Comment avait-elle pu passer à côté de cette information ?

Elle comprenait maintenant ce qui avait poussé un grand nombre des membres des forces spéciales à quitter le village et à arrêter de la suivre où qu'elle aille. Mais ce qu'elle comprenait par-dessus tout, c'était que ce genre d'événement était plus qu'un prétexte pour prendre les armes. Il s'agissait d'un déclencheur de guerre.

Cette simple pensée lui fit bien plus peur que l'épée de Damoclès qui régnait au-dessus de sa tête. Elle espérait, au plus profond d'elle, qu'il ne s'agisse pas de la Terre ou la Foudre. Que ce soit seulement un cas isolé, car, en aucun cas, elle ne souhaitait vivre une cinquième guerre.

- Dans moins de deux heures, lors du prochain conseil, tu te porteras volontaire pour la quatrième proposition qui sera énoncée et qui concernera l'envoi de soutien médical sur place. Demain matin nous partirons pour Natoma.

Sa vision trouble reprit en netteté et elle rejoua ce qu'elle venait d'entendre dans ses pensées.

Le conseil. Elle avait oublié. Étant donné qu'elle ne s'était pas présentée aux deux derniers, celui d'aujourd'hui lui était complètement sorti de la tête. Pour autant, elle n'était pas encore assez bouleversée pour ne pas se rendre à l'évidence que ce que venait de lui raconter Neji n'avait absolument aucun sens.

- Ça fait déjà deux jours, le temps de s'y rendre, trois de plus se seront écoulés. Il sera déjà trop tard pour les blessés graves. Pour les autres je ne vois pas en quoi je serai plus utile qu'un médecin lambda. Alors si ce n'est pour ça, pourquoi aurait-on besoin de mon aide là-bas au juste ?

Une fois de plus, il n'exprima rien d'autre que le calme et lui fit ainsi comprendre qu'elle avait raison, mais il ne répondit pas pour autant.

- Qui t'a donné l'ordre de mission ?

Elle se doutait de qui cela pouvait être, mais préférait attendre la confirmation avant de s'avancer.

Immobile au milieu de son salon, l'Hyuga resta silencieux et elle comprit que la réponse ne viendrait jamais. Son timbre agacé résonna inéluctablement dans le salon.

- Très bien. Tu diras à cette personne que je refuse. Je ne fais plus de missions pour ce village et j'ai des responsabilités à l'hôpital. Je ne peux pas partir comme bon me semble.

- Ce n'est pas une mission officielle et plusieurs médecins te remplaceront à l'hôpital.

La réponse immédiate de Neji, qui semblait lui répondre uniquement quand cela l'arrangeait, ne fit que confirmer ses pensées. Elle ne connaissait pas beaucoup de personnes qui pouvaient organiser une mission non officielle et modifier les plannings de l'hôpital afin de pallier son absence. En fait, elle n'en connaissait que six. Et l'une d'entre elles lui avait montré un certain intérêt ces deux dernières semaines.

- Dans ce cas, tu diras à Koharu Utatane que je refuse et que je ne veux rien avoir à faire avec elle.

Ses iris émeraude se déposèrent sur la main de Neji tandis qu'il la plongea à l'intérieur de sa tunique. La seconde qui suivit, il sortit un papier blanc afin de le lui tendre.

Elle ne bougea pas d'un millimètre et se contenta de dévisager son invité. Qu'est-ce que manigançait l'Utatane ? Et comment avait-elle fait pour que l'Hyuga se range à ses côtés ?

Elle n'avait connu Neji à ses quinze ans, lors d'une banale mission de reconnaissance aux Marécages, quelques mois avant qu'elle ne soit promue Jonin. Et, le moins que l'on puisse dire, c'était que si sa coéquipière avec qui elle avait sympathisé depuis ce jour n'était pas été là pour lui parler de l'Hyūga, elle ne connaîtrait absolument rien de sa vie. Même ivre et accompagné de son comportement séducteur, il ne divulguait rien.

Heureusement, ou malheureusement, elle ne savait pas trop, à chaque fois qu'elle discutait avec Tenten, le sujet Neji venait sur la table. La jeune femme portait beaucoup d'intérêt à la santé mental de son ami et, la sachant docteur, elle n'hésitait pas à lui demander conseil.

Elle ne lui avait pas encore dit qu'elle n'était pas très douée dans le comportement social. Pas du tout même.

Si Neji était si froid, si distant avec les gens, c'était à cause de ce qu'il avait vécu durant son enfance, un événement en particulier : l'enlèvement de l'héritière Hyuga.

Bien que n'ayant que cinq ans lors du drame, il s'en était profondément voulu. Étant supposé la protéger, comme les mœurs de son clan lui avaient inculqué, il avait vécu cela comme sa propre faute et s'en voulait depuis ce jour.

Même après que tous avaient perdu espoir, lui avait continué de la rechercher sur le territoire de la Foudre lors de la Grande Guerre. Il avait profité de chaque occasion qui lui avait été offerte pour poser des questions aux prisonniers, pour scruter la totalité des complexes pénitenciers du sud du pays, celui que la Feuille avait annexé. Mais même s'il avait entraîné son Byakugan à voir beaucoup plus loin que n'importe quel membre de son clan, il ne l'avait pas retrouvé. Et lorsque, à la fin de la guerre, Konoha avait demandé le corps de l'héritière en guise d'armistice, Kumo confirma que celle-ci était bel et bien morte durant sa captivité et que le corps avait été brûlé. Chose que, bien entendu, personne ne crut. Mais, après quatorze ans de guerre, la catastrophe de Doroppu, et la menace d'une entente entre la Foudre et la Terre, le pays du Feu avait accepté de signer le traité de paix.

- Je devais te donner ce papier après que tu aies refusé.

Une expression quelque peu étonnée se répandit sous sa chevelure rose bonbon. Sa réaction avait donc été prévisible. Que pouvait bien être ce message pour être persuadé qu'il la ferait changer d'avis ?

Curieuse, elle décroisa ses bras afin d'attraper le papier plié et, sans pour autant arrêter de fixer les pupilles opalines, l'ouvrit. La texture lisse et intérieure lui fit immédiatement comprendre qu'il s'agissait d'une photo.

Que pensait réussir Koharu avec un cliché ? Rien ne la ferait changer d'av…

Ayant rabaissé son attention sur le papier, elle perdit de manière successive le contrôle de sa respiration, de son cœur, de ses pensées, mais surtout de sa certitude.

- Cette photo a été prise au centième étage du Buranketto, une heure trente avant que la tour ne s'effondre.

Machinalement et malgré le froid, elle passa à côté de l'Hyūga et, le frôlant sans l'écouter, s'aventura sur son balcon. La lumière de l'astre solaire lui permit d'y voir plus clair. Ou plutôt d'être encore plus sous le choc. La chaleur qui prit possession de son corps l'empêcha tout bonnement de ressentir le froid extérieur.

Elle avait d'abord cru voir son propre reflet, mais en regardant de plus près les cheveux rose bonbon, le regard argenté, et le bras tendu de la jeune femme où une coupe de champagne était dirigée à l'encontre du photographe, elle comprit qu'il n'en était rien. Seulement un sosie qui lui ressemblait fortement.

Ensuite... ensuite… elle…

Encore dix secondes.

Elle releva son attention sur l'Hyūga toujours au milieu de son salon qui attendait sa réaction. Et celle-ci ne se fit pas attendre.

Sept secondes.

- On ne part pas demain matin. On part dans deux heures, dans la minute qui suit le conseil.

Six.

- Très bien. Je t'attendrai à la sortie Nord.

Sans se faire attendre, il la rejoignit sur le balcon et, la frôlant à son tour, grimpa sur le rebord de celui-ci.

Trois.

Accroupi, il voulut se retourner vers elle afin de lui poser une question. Mais se résigna à l'idée. Il n'était pas dupe, il avait vu l'envers de son visage impassible, partir le plus rapidement possible était la meilleure solution.

Deux.

Il sauta dans le vide, la laissant seule avec pour seule accroche la photographie sur ses phalanges rigides.

Un.

La friction de l'air de la chute libre de l'Hyūga atteignit son ouïe sensible tandis qu'elle plaqua sa seule main libre contre sa bouche.

Encore trop proche.

Ses iris émeraude s'humidifièrent et elle les plissa afin d'empêcher une larme de s'échapper.

Zéro.

Dans le silence de son appartement et de son balcon, un sanglot s'échappa de sa bouche ainsi qu'une profonde inspiration saccadée. Ne parvenant plus à tenir sur ses jambes, elle posa ses genoux sur le carrelage glacé et plaça une nouvelle fois la photo dans son champ de vision. La chaleur atteignit son visage et elle crut brûler de l'intérieur.

C'était lui. Il n'avait pas la même couleur de cheveux, ce qui d'ailleurs lui avait fait croire qu'il s'agissait du quatrième visage gravé dans la roche qui la surplombait, mais elle en était sûre. C'était lui. Son visage, son regard, c'était lui. Il était en vie. Après tout ce temps, la question la plus existentielle de sa vie venait de trouver réponse. Celle qui l'avait poussé à attendre durant plus de trois mois dans une forêt. Celle qui lui revenait en mémoire tous les jours depuis les trois dernières années. Celle qui lui ruinait le moral quand elle mangeait, pensait, dormait.

Doucement et de son index, elle effleura la chevelure dorée.

- Naruto… ?


«

Bruyant.

Voilà ce qui caractérisait le plus les êtres humains. Il commençait vraiment à regretter la tranquillité du Mont Myōboku.

- Naruto c'est ça ? Tu as quel âge ? Treize ans ?

Son jeune regard se balada sur la multitude de faciès dans la taverne, aussi surprenant les uns que les autres, avant de se rebattre sur celui de l'homme lui faisant face de l'autre côté de la table en bois.

- Ça se passe comment avec les filles ? Je me souviens qu'à ton âge j'en avais déjà pas mal au compteur.

Comment Jiraiya avait appelé l'informateur important que je dois aller voir de toute urgence déjà ? Ah oui. Sakutoru. Non, Sakutata… Sakutipo ?

- Écoute, Sakubidule, on ne se connaît pas et tu m'as l'air aussi pervers que mon maître, alors ce genre de questions tu les gardes pour lui.

D'un air ennuyé, il jeta un coup d'œil aux toilettes de la taverne de l'autre côté de la pièce.

Urgence, hein.

Cela faisait cinq minutes que l'ancien Sannin était entré avec cette fille et son argent. Et cela commençait à faire long, surtout pour lui. Un esclaffement de l'autre côté de la table secoua les épaules du dénommé Saku… quelque chose.

- Hahaha, je t'adore déjà gamin. On va être de grands amis toi et moi j'en suis certain.

À la suite d'un murmure désapprobateur, Naruto soupira longuement avant de se lever.

- Dis-lui que je suis parti faire un tour.

Il n'eut pas le temps de faire un mouvement vers les portes de l'établissement que la voix de Sakutarō l'interpella dans son dos.

Ah oui, c'était cela, Sakutarō.

- Tu as besoin d'argent ? Si c'est pour ta première fois, je suis prêt à te donner tout ce que j'ai. C'est la base qui fera que tu ne pourras plus t'en passer.

D'un geste désespéré il se pinça l'arête de son nez et renferma un court instant ses paupières sur ses iris azur.

Il ne sut pas vraiment le regard qu'il envoya à l'informateur en se retournant, mais le dégluti de celui-ci lui fit comprendre qu'il devait être tout sauf amical. Du haut de son mètre cinquante-cinq, il fit alors signe de main à la serveuse de même taille qui revenait des cuisines et qui se dirigea aussitôt à sa rencontre.

- Que suis-je faire pour vous jeune homme ?

Il n'aimait pas pointer du doigt, mais cette fois-ci il prit un malin à désigner la table qu'il venait de quitter où un homme, devant avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans, le regardait, tout sourire. Mais ce même sourire se fana aussitôt qu'il comprit ce qu'il s'apprêtait à faire.

- Ça fait quinze fois que ce pervers regarde vos fesses à chaque fois que vous passez à côté de sa table.

L'air surpris, le regard écarquillé, la tavernière, devant avoir la quarantaine, se retourna brutalement vers Sakutarō, livide. Les deux mains levées, celui-ci s'enfonça dans le dossier dur et intangible de sa chaise alors qu'il croisa le regard de la femme.

- A-allons vous n'allez quand même p-pas croire ce gamin ? Je ne le c-connais même pas, il s-s'est invité tout seul à ma t-table.

Dans le dos de la tavernière, Naruto croisa une dernière fois le regard de Sakutarō et, après un clin d'œil et un sourire, il se retourna afin de quitter l'établissement. À mi-chemin, il jeta un coup d'œil à la porte des toilettes et voulut dans un réflexe écoutait les sons qui en émanait, mais se rétracta au dernier moment à l'idée.

Il n'y en avait vraiment pas un pour rattraper l'autre.

La chaleur d'été et le soleil cuisant le frappèrent à peine posa-t-il un pied sur la terre sèche et tassée de la rue.

D'après les dires des habitants du village dans lequel il se trouvait et dont il ne connaissait là aussi pas le nom, cela faisait longtemps que le pays de la Foudre n'avait pas connu une canicule pareille. Et cela était un mauvais présage concernant la légère accalmie de deux mois que connaissait la Grande Guerre. Une attaque de Konoha était à prévoir dans les jours à venir, c'était certain. La fonte des glaces de Shimo, nation frontalière à Kumo, permettrait une avancée plus rapide des ninjas de la Feuille.

Ce qui l'avait encore plus étonné que le fait qu'énormément de simples villageois s'y connaissaient en stratégie militaire, c'était la confiance aveugle que ceux-ci offraient à leur pays. Malgré qu'une attaque était éminente, personne ne semblait avoir peur, ou du moins personne ne le montrait. Il comprenait maintenant pourquoi Kumo était considéré comme la plus grande puissance militaire de la péninsule. Si les ninjas qui y vivaient étaient tout aussi déterminés, il en allait sans dire que sans la nation du Gel pour alliée, la Feuille aurait eu du mal à lutter.

Cela faisait trois semaines maintenant qu'ils avaient pénétré les frontières de la Foudre. Et cela faisait trois semaines que Jiraiya visitait tous les bordels du sud du pays. Heureusement que tout le monde n'était pas comme lui.

Avec une pointe de dépit sur le visage et accompagné par un nuage de fumée qui se matérialisa à peine effleura-t-il son poignet, il attrapa au vol son porte-monnaie grenouille. Celui-ci, vide, tout comme l'étaient ses espoirs envers son maître, avait connu le récent passage du Sannin n'ayant plus assez d'argent pour se payer ses ludismes.

Si Shima apprenait comment l'argent qu'elle lui envoyait au travers de Gamasashi, le crapaud messager et personnel de Jiraiya, était dépensée, il était clair qu'ils passeraient tous deux un sale quart d'heure et il pourrait alors dire adieu à son revenu hebdomadaire.

Comment allait-il vivre sans pouvoir manger de ramens ?... Tout cela à cause de ce pervers.

Ayant quitté le petit village, il longea la route de terre afin d'arriver devant une rivière de galets et de roches.

Dans les vingt mètres de large, celle-ci descendait à plus de quatre mètres de profondeur par endroit et le courant qui l'animait lui rappela qu'elle descendait tout droit de Akaishi, la plus grande montagne de la Foudre en son sud, allant elle jusqu'à trois mille mètres de hauteur.

Il s'avança sur les galets et, arrivé à moins d'un mètre de l'eau, retira ses chaussures ouvertes sur leurs extrémités ainsi que son t-shirt blanc. Habillé seulement d'un short rouge, il entra alors dans l'eau froide qui, à cause de l'incroyable chaleur ambiante, lui parut glacée. S'accroupissant dont l'eau qui lui arracha un frisson, il y plongea entièrement avant de se remettre debout.

Chaque hiver se voulait de plus en plus froid, chaque été de plus en plus chaud. Et même après huit années à essayer de s'habituer, il n'avait toujours pas réussi. Le temps calme et tempéré du Mont lui manquait un peu plus à chaque jour qui s'écoulait.

Un pied accroché à une roche d'une centaine de kilos par son chakra, il se laissa aller à la surface de l'eau qui tenta de l'entraîner dans son courant.

Cela faisait déjà une année qu'il n'y était pas retourné et il devait avouer qu'il lui tardait de revoir Shima et Fuka afin de leur raconter ses dernières périphéries, comme il le faisait à chaque fois qu'ils leur rendaient visite.

Les bras écartés comme une étoile de mer, il esquissa un sourire.

Cette fois-ci il leur parlerait des immenses plaines sauvages du pays de la Terre et des champs de culture du pays des Rizières. Ou plutôt du Son. Il oubliait souvent que celui-ci avait changé de nom depuis presque neuf mois. Il n'y était d'ailleurs jamais retourné depuis, chose étrange. Les villageois de Tsumago et leur bienveillance lui manquaient énormément. Tout autant que la famille du village voisin, les Taketomi comme ils aimaient se faire appeler. Et il ne doutait aucunement que ce sentiment était réciproque. Après tout, la centaine de clones qu'il avait matérialisés pour les aider dans leur récolte fut un franc succès.

Peut-être était-ce parce qu'il avait été enfermé dans un espace restreint à son plus jeune âge qu'il pensait cela, mais vivre sur les routes était vraiment incroyable. Oui, voilà. S'il devait attribuer un mot à cette manière de vivre, ce serait celui-ci.

Un monde incroyable. Des paysages incroyables. Des habitants incroyables.

Maintenant qu'il y avait goûté, il était certain qu'il n'y renoncerait jamais. La sensation de ne pas connaître la personne avec qui il allait sympathiser demain ou le mois prochain était vraiment ce qui lui donnait envie de se réveiller le matin. Bien qu'apprendre de nouvelle technique était tout aussi satisfaisant. La liberté de faire ce qui lui plaisait, quand il le voulait.

En plus de cela, cette manière de vivre lui offrait un cadeau inestimable : il pouvait goûter à toutes les recettes de ramens de cette péninsule. Et Kami seul savait combien il y en avait. Pour autant, celle de l'échoppe Yoshinocho que le chef Takenaka lui avait servie au pays des Cascades était la meilleure qu'il avait mangée jusqu'ici. Que Jiraiya le veuille ou non, il y retournerait dans l'année, cela était certain. Après tout, il ne se passait pas un mois sans qu'ils ne changent de village ou ville et trois pour un pays. Donc avec un peu de chance s'il parvenait à lui suggérer, les Cascades serait la destination après qu'ils aient visité le Fer.

Car oui, la nation du Fer était le prochain endroit où ils se rendraient. Il avait réussi à substituer l'information au Sannin alors qu'il était ivre, chose qui se produisait à peu près une fois par semaine.

En l'espace de huit ans, ils avaient fait toutes les nations du nord sauf une, le Fer. Il avait hâte d'y être. Il avait lu de nombreux livres qui concernaient les mœurs et les coutumes de ce pays, et de qu'il avait compris, ils allaient lui plaire, il en était convaincu.

Ce qu'il voyait de son avenir pouvait se résumer à un long voyage d'apprentissage et de rencontre, entrecoupé de dégustation de ramens et d'entraînements récalcitrants, dont il espérait ne jamais voir le bout. À l'opposée complète de la démarche éreintée de la silhouette qui traversait le pont à une centaine de mètres et dont le voyage semblait être arrivé à son terme.

Le champ de vision à l'envers, il arrêta d'éjecter du chakra sur la plante de son pied droit et le courant l'emporta aussitôt. Concentrant son chakra, mais cette fois-ci dans ses mains, il s'accrocha de ses doigts à la surface de l'eau et se hissa dessus.

La silhouette tituba davantage.

- Oi.

Une main positionnée vers l'astre brûlant dans le ciel sans nuages, elle continua sa suffocante traversée. À chaque nouveau pas qui la rapprochait de la forêt de l'autre côté de la structure en pierre, un pas maladroit et involontaire la rapprocher tout autant du bord du pont.

- Oi !

Il fit un pas sur l'eau, incertain de ce qu'il voyait, de ce qu'il pressentait. La silhouette fit un pas supplémentaire sur la pierre et l'inévitable se produisit à l'instant même où il entama une course effrénée à la surface de la rivière.

- Bordel.

À quatre-vingt mètres du pont, la silhouette passa par-dessus le rebord. À quarante, la femme débuta sa vacillante descente. À vingt, la jeune femme atteignit la moitié de sa chute. Et à dix, l'adolescente rencontra la surface de l'eau.

Une grimace d'inquiétude imprégnée sur le visage à l'entente du son engendré par la collision, il ne réfléchit pas une seule seconde et plongea à son tour tête la première dans la rivière. Une impulsion aqueuse le torpilla en direction du corps inanimé qui coulait doucement vers les profondeurs vaseuses. Attrapant le pull à capuche gris, il le tira à son encontre et passa aussitôt ses avant-bras sous les aisselles de la jeune fille. En trois mouvements de jambe, il remonta à la surface dans une bouffée d'air.

Uniquement la sienne.

Malgré le courant tumultueux, il parvint à maintenir le visage inconscient en dehors de l'eau, contrairement au sien qui resta immergé et, manquant de boire la tasse à plusieurs reprises, il nagea sur une dizaine de mètres avant de finalement avoir pied. Alors seulement il insuffla de son chakra dans les articulations de ses coudes et hissa ses jambes au-dessus de l'eau. D'un bond arrière, il se réceptionna sur le rivage et la déposa immédiatement sur les galets trempés.

S'accroupissant devant la jeune fille, il lui entrouvrit la bouche et déplaça son oreille juste devant celle-ci.

- Fait chier.

Comprenant que le temps était compté, il attrapa le pull-over gris au niveau du thorax et le déchira sans sommation. Il joignit ensuite ses deux mains l'une à l'autre et les déposa au milieu de la cage thoracique anormalement calme. Les bras tendus, il entama la première pression du massage cardiaque, puis la seconde. Arrivé à la trentième, il retira ses mains et se précipita sur le visage de la chevelure obsidienne. Lui pinçant le nez et lui soulevant le menton, il plaqua ensuite sa bouche contre la sienne et expira avec force.

La poitrine qu'il essayait de faire repartir se souleva avant de redevenir calme. Il reprit une bouffée d'air et réitéra son geste. La poitrine fit de même.

À sa troisième tentative, un débattement et une ruée d'eau tiède à l'encontre ses lèvres le firent immédiatement reculer tandis qu'il tomba à la renverse. Il écouta, à la fois heureux et satisfait, l'étouffement de la jeune fille qui se retourna subitement afin de recracher l'eau qui entravait ses poumons. Elle rampa sur quelques centimètres à l'aide de ses avant-bras avant que, avec soulagement, il entende sa profonde inspiration. Se laissant retomber sur le dos, à bout de force, elle le dévisagea alors, à la fois effrayée et perdue.

Assis, les coudes déposés sur ses genoux recroquevillés, il céda un large sourire au regard opalin.

»