Note : À partir de ce chapitre il y aura des parties afin que je puisse poster plus régulièrement, du moins si je n'ai pas de problèmes. Je m'excuse donc si cela vous gêne car c'est trop court et que beaucoup de questions restent sans réponses, mais je n'ai pas d'autres choix, sinon au lieu de poster tous les deux mois je posterais tous les six, et je n'aime pas cela. Je n'écris que rarement de messages donc j'en profite pour vous remercier si vous avez eu le courage de me lire jusqu'ici, ça me touche énormément, merci.

Guest : I won't answer you there. If you really want to know, I can only advise you to use an account and pm me. I'll answer all the questions you wish for.


Taille chapitre : 18000 mots.


D'opale et d'obsidienne

partie 1


Après combien de temps avait-elle arrêté de pleurer ? Un… deux mois ? Après combien de temps l'avait-elle accepté ? Une… deux années ? Après combien de temps avait-elle pardonné ?

Le temps. Un mot, une notion. Le premier Raikage avait dit un jour que le temps dirigeait les hommes, régissait le monde. Il était présent à notre naissance et l'était à notre mort, rien ne pouvait lui faire changer son cours. On ne pouvait pas le toucher, pour autant, on ne cessait de lui courir après.

Le temps était ce qui rendait les instants simples précieux. Lorsque les moments de vie devenaient souvenirs, de tendresses ou de regrets, le temps les sublimait puis les altérait, jusqu'à ne laisser que des visages griffonnés.

Jusqu'à son linceul le temps accompagne le vétéran, avant d'essuyer les pleures des séparations.

A, le Shodaime Raikage, de Naomi Yoshida.

1013.

Pour certains, une seconde durait une éternité, pour d'autres, une décennie se volatilisait. Pour elle, neuf années s'étaient volatilisées en une éternité.

Au travers de la fenêtre et des nuages, les rayons solaires réchauffèrent ses pupilles opalines et sa longue chevelure obsidienne. Lentement, elle referma le livre entre ses doigts et déposa le flanc de ses mains sur le garde-corps qui obstruait la vitre. Un couinement se fit entendre à ses pieds et celui-ci força son attention fatiguée.

- Tu es déjà là ?

Un sourire s'esquissa sur son visage de porcelaine et étira ses cernes, elle s'accroupit alors et tendit sa main au petit rongeur blanc. L'animal s'accrocha à son pull blanc et se déplaça le long de son bras, jusqu'à atteindre son épaule. De là, il se mit sur ses pattes arrière et couina une seconde fois à son encontre.

- Tu as faim ?

Sans attendre une réponse de l'animal, elle se releva et se déplaça jusqu'au lit en fer dans le coin de la pièce qu'un matelas blanc, un oreiller blanc, et un drap blanc décoraient. Elle souleva l'oreiller et attrapa le petit morceau de pain qu'il dissimulait.

- Regarde ce que je t'ai gardé.

Elle n'eut pas le temps de terminer sa phrase que le rongeur se précipita à l'encontre de sa main afin de débuter son repas quotidien.

- Mange doucement, je n'ai que ça aujourd'hui.

Les bruits dans le couloir derrière la seule porte hermétique interpellèrent son sourire ainsi que le rongeur.

À peine le premier écho de l'ouverture de la serrure se fit entendre que l'animal se jeta dans le vide et alla se cacher sous le lit. À peine la porte s'ouvrit qu'elle positionna le livre dans son dos et se retourna vers celle-ci.

Avec réflexe, elle fit descendre son champ de vision sur le pantalon noir qui s'aventura jusqu'au seul mobilier de la pièce.

- Écarte-toi.

Elle s'écarta sans un mot.

Debout devant les toilettes et le lavabo qui faisaient l'angle, le visage abaissé sur le pantalon blanc qui l'habillait, elle observa du coin de l'œil l'homme en noir qui cherchait quelque chose sur le matelas blanc, l'oreiller blanc, le drap blanc. Il ne trouva rien et se retourna aussitôt dans sa direction.

- Où sont tes rechanges ?

D'un mouvement de la tête, elle désigna la petite pile blanche pliée aux pieds des murs de même couleur qui agençait la porte, là où se trouvaient les deux hommes aux gilets blancs et à la posture clouée. L'homme se dirigea vers les vêtements blancs et chercha à nouveau, rien.

Il n'avait pas trouvé la couleur recherchée.

Il s'avança alors dans sa direction et, sans qu'il n'utilise sa voix rauque pour lui ordonner quoi que ce soit, elle s'écarta encore une fois. Il examina l'intérieur de la cuvette des toilettes avant de marmonner quelque chose qu'elle n'entendit qu'à moitié.

Une intonation parsemée de blanc.

- Va falloir… décide… pas attendre indéfiniment.

Malgré son regard d'opale abaissé, elle sentit celui de l'homme sur sa petite personne immaculée au milieu de la pièce, et elle sut ce qu'il s'apprêtait à dire, pourtant, elle ne put s'empêcher de tressaillir.

- Qu'est-ce que tu caches dans ton dos ?

Elle fit encore plus descendre son visage craintif, sous l'attention des deux gardes devant l'entrée de la pièce, et la main prospectrice de l'homme se présenta inexorablement à son regard blanc.

Une seconde s'écoula, puis deux. Ce ne fut qu'à la troisième qu'elle s'avança de quatre pas et qu'elle déposa la parure blanche dans la paume mate. Un long silence s'en suivit, puis un soupir. Pas le sien. L'homme quitta la pièce et emporta avec lui la seule source de distraction dont elle disposait.

Sa mine attristée dirigée vers le sol, la fermeture de la porte la fit sursauter. Le récent rituel matinal venait de se terminer. Le trois mille deux cent quatre-vingt-dix-septième enfermée.

Se sentait-elle en sécurité ?

Le petit rongeur blanc refit son apparition à ses pieds, et lui offrit la possibilité de reprendre le contrôle de ses émotions à la suite d'un rire amusé.

Se sentait-elle heureuse ?


Le premier feu d'artifice éclaira de sa toile de lumière le ciel nocturne. Son vrombissement atteignit la fenêtre et fit trembler les petites mains déposées dessus. La seconde explosion de couleur, plus impressionnante encore, se refléta dans le regard opalin de l'autre côté de la vitre. La petite fille, qui avoisinait les quatre ans, contemplait l'arc-en-ciel de couleur, émerveillée. Sans attendre, l'enfant se retourna et sauta du petit tabouret en bois agencé en dessous de la fenêtre afin de se précipiter en direction d'une jeune femme.

Les bras dans le dos et positionnée à l'embrasure de la seule porte coulissante de la chambre, celle-ci observait la course de la petite fille avec attention.

- Natsu-san, vous pouvez m'amener au parc ?

L'enfant joignit ses deux petites mains devant son visage et adressa un grand et merveilleux sourire à la dénommée Natsu qui, debout et habillée d'une robe noire de dame de maison et d'un tablier blanc de domestique, la regarda cette fois-ci avec tendresse. La lumière extérieure se refléta sur la chevelure vert sapin de la jeune femme, tandis que du haut de son mètre soixante, elle déposa un genou à terre et se positionna à hauteur de la petite fille.

- Désolée princesse, mais sans l'accord de votre père cela n'est pas possible.

De la déception se matérialisa sur la mine de la jeune princesse qui délia aussitôt ses mains et rabaissa son visage attristé.

- Vous devriez plutôt aller vous coucher, il se fait tard. De plus vous avez un entrainement demain matin, il ne faudrait pas que vous soyez fatiguée.

Lentement et accompagnée de ses bras ballants, la petite fille se dirigea vers son lit.

- D'accord, dit-elle sous la vertigineuse chute de ses émotions.

- Dormez bien princesse. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, appelez-moi, je ne suis jamais loin.

Bien trop déçue, la princesse ne lui répondit pas et se contenta de s'allonger sur le fin matelas à même le sol. Elle ramena la couette sur la moitié de son corps habillé d'un pyjama noir au moment même où la jeune servante ferma silencieusement la porte en bois coulissante.

À peine son geste fut achevé que, debout dans le couloir, Natsu observa l'horloge suspendue au mur en bois qui donnait sur l'entrée de la maison.

Vingt et une heures.

De légères veines bleuies se répandirent autour de ses yeux opalins et dans la seconde qui suivit elle déposa son regard sur la chambre de l'autre côté de la maison.

Allongée sur le dos ainsi que sur un lit similaire à celui de la princesse, la silhouette d'une femme dormait paisiblement. Le ventre gonflé que dissimulé la couette lui laissa observer la petite forme bleutée arrivée à son sixième mois de gestation et qui, tout comme sa mère, dormait elle aussi d'un sommeil profond.

Bientôt, une nouvelle venue allait faire partie intégrante du clan Hyūga.

Maitre Hiashi l'avait autorisé à observer maitresse Himawari à l'aide de son Byakugan, sinon jamais elle ne se le serait permis. Il avait décidé dans un commun accord qu'il était préférable de mettre de côté certaines règles ancestrales plutôt que de déranger le sommeil de sa femme. Aucun membre de la branche secondaire n'était autorisé à utiliser son Byakugan sur les membres de la famille principale. C'était une règle écrite à la main par les anciens. Ceux qui avaient réunifié le clan Hyūga lors de l'ère Sengoku. Elle était l'une des rares Hyūga depuis la création des deux branches à qui on avait offert cette chance. Pourtant elle ne considérait pas cette opportunité comme t-elle : son indiscrétion lui faisait plus ressentir de la honte que de la chance.

Vingt et une heures deux.

Les veines sur son visage se résorbèrent et Natsu rabattit son regard sur la porte coulissante.

Elle n'avait nullement besoin d'utiliser ses yeux pour savoir exactement ce que la princesse Hinata était en train de manigancer. En fait, elle l'avait entendu retirer sa couette trente secondes plus tôt et traverser sa chambre en direction de l'armoire à l'instant même. La princesse manquait encore de discernement quant à ses capacités furtives, elle se voulait bien moins douée que ce qu'elle aimait penser.

Doucement, Natsu se dirigea vers l'entrée de la maison afin de s'asseoir sur l'unique marche devant celle-ci. Elle s'empara de la paire de chaussures noires aux côtés des deux autres, et les enfila avant d'attraper la plus petite des deux paires restantes. La fenêtre de la chambre de la princesse s'ouvrit avec délicatesse.

Avec tout autant de douceur, Natsu ouvrit la porte de la maison et s'aventura à l'extérieur. Le léger vrombissement qu'elle avait entendu jusqu'alors se transforma en pétarade tandis qu'elle éleva son attention sur la myriade de couleurs.

Le magnifique spectacle qui illuminait le ciel étoilé et qui venait de pousser la princesse à transgresser.

Aussitôt emprunta-t-elle le chemin de terre qui amenait à la rue principale du quartier, que Natsu leva sa main avant de replier son pouce et son auriculaire. Ce simple signe signifia à toutes les personnes qui la l'observaient en ce moment même qu'elle s'occupait de la situation. Soit les quatre Byakugan qui observaient ses moindres faits et gestes ainsi que ceux de la maison.

La chevelure obsidienne de la princesse, marchant tranquillement à une trentaine de mètres au beau milieu de la rue, attira inévitablement son regard ainsi que sa filature.

Malgré le fait que le récent comportement de l'héritière n'était pas sujet à plaisanterie, Natsu ne put s'empêchait d'afficher un sourire amusé.

Seulement quatre années, presque cinq, et maitresse Hinata semblait déjà avoir une confiance aveugle en ses capacités. C'était une bonne chose, il en allait sans dire. Mais il fallait maintenant que ces capacités rattrapent la réalité.

D'un geste similaire à celui qu'elle avait fait à sa sortie de la résidence, Natsu leva une seconde fois sa main dans les airs.

L'héritière venait tout juste de désobéir afin de sortir en cachette, et là voilà qu'elle sautillait tranquillement en plein milieu de la rue principale en pyjama et dans une paire de chaussons. Plus d'une dizaine de pupilles opalines avaient déjà remarqué son incongrue marche nocturne dans le quartier de la branche principale, pourtant, la princesse pensait vraiment être passée inaperçue.

Le comportement enfantin et innocent que maitresse Hinata manifestait était plutôt drôle à observer.

Si elle ne l'avait pas encore rattrapé pour la ramener, c'était uniquement parce qu'elle avait menti à Hinata. Maitre Hiashi lui avait donné l'autorisation d'aller observer le feu d'artifice si sa fille le désirait. Elle avait juste voulu une fois de plus confirmer la désobéissance de la princesse à son égard.

Ce comportement n'était en rien dû à son rang, que ce soit celui de servante ou de membre de la branche secondaire. Après tout, maitresse Hinata était la fille la plus gentille qui lui avait été donnée de surveiller. Il s'agissait juste de l'âge. Le moment où un enfant commençait à vouloir découvrir le monde qui l'entourait quitte à aller à l'encontre des règles qui le régissaient.

La plupart du temps les parents remettaient sur le droit chemin leurs enfants, mais maitresse Himawari se voulait d'une bonté inégalable et jamais elle ne l'avait entendu hausser le ton sur sa fille, bien au contraire. Si la princesse voulait faire quelque chose qui la rendait heureuse, alors dame Himawari remuait ciel et terre pour rendre son souhait réalisable. Maitre Hiashi lui en revanche était plus stricte et prêchait les mœurs du clan à la lettre près, mais lui aussi possédé un facteur qui l'empêchait de remarquer le récent comportement de sa fille : le seigneur était rarement présent. Son nouveau rôle au conseil restreint du village en était en grande partie la cause.

Les deux mains dans son dos où une paire de chaussures était pendue à ses doigts, Natsu continua de suivre la princesse durant les minutes qui suivirent et leva sa main une dizaine de fois afin de s'assurer qu'on laisse l'héritière tranquille. Lorsque celle-ci s'arrêta aux abords d'une petite clairière qui se trouvait au sein du quartier sud, elle fit de même. Et lorsque Hinata se hissa sur le banc devant le chemin qui amenait à l'entendue boisée, elle se tourna alors vers ce qui attirait la curiosité de la princesse : le feu d'artifice.

Le village célébrait le traité de paix entre le Feu et la Foudre et il fallait reconnaitre qu'il savait accueillir les émissaires envoyés des Nuages. La troisième Grande Guerre était terminée depuis plus de quatre ans maintenant, et cela faisait autant d'années que l'attaque de Kyūbi avait eu lieu. Autant d'années que les villageois n'avaient rien fêté. Autant d'années qu'ils redoutaient ce qui arrivait.

Ils existaient un pattern que tout le monde connaissait, mais dont peu de personnes osaient parler : de trois à quatre ans.

Voilà le temps qui avait séparé les trois précédentes Grandes Guerres. Et tous craignaient que la quatrième éclate sous peu, surtout lorsque l'on entendait que les tensions diplomatiques entre la Terre et les Cascades s'envenimaient. Mais aujourd'hui, ce dix juillet, était un jour de quiétude, de bon vivre. Konoha et Kumo venaient de signer un traité de paix, ce qui signifiait que la guerre pouvait être évitée, ou du moins qu'elle n'atteindrait pas les frontières du Feu. La fête était donc de vigueur.

Natsu rapporta son attention sur la jeune héritière qui n'avait pas bougé, complètement obnubilée par la joute de lumière qui se jouait au-dessus du village caché. Avec silence, elle se rapprocha du banc et des jambes ballantes sans se faire remarquer et se positionna derrière la jeune Hyūga.

- Appréciez-vous le spectacle, Hinata-sama ?

Un petit cri ainsi qu'un sursaut prirent de court la petite fille qui, les deux bras recroquevillés contre son torse ainsi que le regard apeuré et grand ouvert, sauta sur la terre ferme avant de se tourner dans sa direction.

Les yeux plissés, Natsu adressa à l'héritière une expression à la fois amusée et sévère. Amusée de par son sourire, sévère de par sa mâchoire contractée.

- Comment cela se fait-il que vous soyez ici alors que je vous ai demandé de dormir, princesse ? Seriez-vous tombée du lit ?

- J-je… c-c'est…

À la suite de sa question rhétorique et du balbutiement de la petite fille, Natsu prit une pose incertaine et, les bras croisés, déposa son seul index qui ne tenait pas les chaussures à l'encontre de son menton.

- Je me demande bien ce que va dire seigneur Hiashi quand il va apprendre que vous êtes sortie en douce.

Un air paniqué se dessina aussitôt sur les traits de l'héritière tandis qu'elle braqua ses mains.

- S'il vous plait, ne dites rien !

Natsu voulut rire, mais parvint à garder son sérieux et sa mine concentrée.

- Hmm… je ne sais pas… feinta-t-elle d'hésiter face à la mine suppliante de la princesse.

Un immense sourire s'esquissa finalement sur le visage de la servante. « Très bien, j'accepte votre demande uniquement si en contrepartie vous me donnez vos deux prochains desserts. »

Le regard de la princesse s'écarquilla encore plus qu'il de l'était déjà.

- Deux ?

Il fallait croire que le flanc pâtissier d'Oseki n'était pas à sous-estimer. Il semblait même valoir le coup de faire face à maitre Hiashi.

L'héritière leva un index juste en dessous de son expression réfractaire.

- Un.

Bien que le chantage n'aurait jamais lieu même s'il avait abouti, Natsu fit une nouvelle fois mine de réfléchir.

- Un seul ? Vous êtes dure en affaire Hinata-sama.

Faisant le tour du banc, elle s'accroupit devant la jeune Hyūga pendue à ses lèvres, et celles-ci s'étirèrent aussitôt dans un large sourire. « Mais d'accord j'accepte. »

À la suite de ses mots et de l'air enjoué qui se matérialisa sur le visage de l'héritière, elle leva de quelques centimètres la jambe de l'enfant afin de lui retirait son chausson et de lui enfiler l'une des chaussures qu'elle avait amenées.

- Pourquoi mettez-vous mes chaussures ?

Un sourcil rehaussé, Natsu s'arrêta dans son geste et releva son champ de vision sur les petites pupilles opalines.

- Ne vouliez-vous pas aller au parc ?

Ces mêmes pupilles se teintèrent d'incrédulité.

- C'est vrai !?

La membre de la branche secondaire relâcha la jambe maintenant habillée d'une chaussure noire et, accompagnée d'un énième sourire, elle tendit la seconde chaussure à la princesse.

- Mettez-la vite avant que je ne change d'avis.

Récupérant le second petit chausson en forme de lapin, Natsu se releva et tendit cette fois-ci sa main ouverte à Hinata. La chaussure mise, celle-ci s'en empara avec joie et elles débutèrent leur long cheminement vers le parc, mais la princesse s'arrêta subitement, ce qui força l'attention de Natsu.

- Quelque chose ne va pas, Hinata-sama ?

D'une mine inquiète imprégnée sur son visage, le regard opalin de l'enfant croisa le sien.

- Père ne va pas vous gronder si vous m'emmenez au parc ? Je ne veux pas que vous soyez punie.

Natsu offrit un sourire bienveillant à la petite fille. Hinata-sama avait hérité de la bonté de Himawari-sama, il n'en faisait aucun doute.

- Ne vous en faites pas pour moi princesse et allons profiter du spectacle avant qu'il ne se termine.

À la suite d'un hochement de tête et d'un grand sourire, la chevelure obsidienne passa sous son nez et tira sa main en dehors du quartier.

Une centaine de mètres plus loin où la princesse ne cessa d'étirer son sourire enjoué, elles se stoppèrent devant un immense portail en bois grand ouvert où, au milieu du chemin de terre, se trouvaient deux gardes à la posture intangible. Les mains dans leur dos, droits, ils observaient la rue et la vingtaine d'immeubles allant de quatre à cinq étages situés devant l'entrée sud du quartier.

Bien que les deux les avaient entendus arriver, seulement celui de gauche se retourna à leur encontre afin de les dévisager. Habillé de l'uniforme traditionnel de Konoha, l'homme devant avoir la quarantaine observa en premier Natsu de son Byakugan activé, avant de le déposer sur la petite fille accrochée à sa main. Les veines qui entouraient les yeux du garde se rétractèrent aussi vite que l'air livide qui se répandit sur son visage. D'un bras rabattu contre son torse et d'un autre dans son dos, il s'inclina face à l'héritière.

- Veuillez m'excuser Hinata-sama, je ne vous avais pas reconnu, ce n'était en aucun cas mon intention de vous observer de la sorte.

Malgré son statut, la princesse, sans quitter des yeux le garde, rabaissa son visage quelque peu intimidé afin de faire comprendre à l'homme qu'elle lui pardonnait. Pour quelle raison ? Elle ne savait pas vraiment.

À l'entente du prénom, le second garde à leur droite retourna son visage féminin et, ne faisant pas la même erreur que son compère, la Hyūga fit disparaître sa technique oculaire avant de déposer son regard sur l'héritière. À son tour, elle s'inclina devant la petite fille.

- Hinata-sama.

Contrairement à l'homme qui ne semblait toujours pas s'être remis de sa maladresse, la femme, ne devant pas avoir plus d'années que Natsu, soit une vingtaine, et habillée à l'identique de son compère, déposa son attention sur la servante.

- Maitre Hiashi est au courant de la sortie de la princesse ?

La main d'Hinata se resserra sur les phalanges de Natsu.

- Je n'oserai pas me présenter ici si ce n'était pas le cas, Mei-san.

Bleu, jaune ou rouge, tout dépendait de la couleur du feu d'artifice, les traits de la dénommée Mei se déformèrent dans un rictus peu aimable.

Depuis qu'elle tenait ce rôle privilégié au sein de la famille principale, au sein de la famille du chef du clan, la relation que Natsu avait jadis entretenue avec les membres de la branche secondaires s'était… dégradée ?

Ils ne lui disaient pas directement, mais une sorte de jalousie malvenue s'était immiscée dans leur regard, dans leurs gestuels et leurs actes à son égard, et elle devait avouer que leurs comportements l'attristaient énormément.

La Hyūga en charge de la sortie sud la quitta des yeux afin d'observer l'héritière et de s'incliner avec respect pour la seconde fois.

- Bonne promenade, Hinata-sama.

Et, pour la seconde fois, la princesse Hyūga acquiesça timidement avant de tirer le bras de Natsu et de l'entrainer dans les rues de la Feuille.

Un sourire en coin se dessina sur le visage de la servante tandis qu'elle observa le pyjama noir de la princesse.

Ouverte et aimable en privé, Hinata se voulait timide et renfermée en public. Lorsqu'une personne qu'elle ne connaissait pas ou peu se présentait à elle, il était rare qu'elle parvienne à surmonter son regard. Cette partie de sa personnalité, il ne faisait aucun doute qu'elle la tirait aussi de dame Himawari. Et la timidité de sa fille la faisait d'ailleurs beaucoup rire, contrairement à seigneur Hiashi qui lui ne rigolait pas du tout. D'après les reproches qu'elle avait pu entendre au détour d'un couloir, il s'agissait d'un comportement indigne de sa stature et se devait d'observer une personne dans les yeux lorsque celle-ci lui adressait la parole. Cette simple phrase qui pourrait paraître anodine avait engendré un comportement encore plus étrange que le précédent chez la princesse.

Quand sa timidité prenait le dessus, les paroles de maitre Hiashi se rejouaient dans ses pensées et il n'était pas rare de voir bifurquer le regard de l'héritière entre le sol et les iris de son interlocuteur, parfois une dizaine de fois en seulement une conversation.

- Pourquoi a-t-elle était méchante avec vous ?

Mais heureusement, maitresse Himawari n'avait pas que transmis sa timidité à sa fille. Elle lui avait aussi offert sa perspicacité.

- C'est une vieille amie à qui j'ai volé son dessert.

Sa légère blague parvint à dissimuler une vérité tout autre et vola un rire à l'héritière.

- Vous aimez beaucoup les desserts. Surtout ceux de Oseki-san.

Les joues rouge pivoine et ayant avalé sa salive de travers, Natsu toussa légèrement sous l'arrêt soudain de la princesse, suivi du sien.

- Vous êtes malade ? s'enquit-elle de lui demander d'une mine inquiète.

Elle semblait tout bonnement prête à faire demi-tour.

- N-non ne vous en faites pas, tout va bien.

Un sourire et un hochement de tête plus tard, l'enfant l'entraina une nouvelle fois en direction du parc. Un entrain qui s'amenuisa jusqu'à même lui laissait le relai alors qu'ils s'approchèrent du cœur névralgique du village.

À mesure que les heureux et les fêtards se firent de plus en plus nombreux autour d'eux, à mesure la princesse se rapprocha d'elle, jusqu'à carrément s'accoler à sa jambe en tenant de ses deux mains la sienne.

Tant elle pouvait converser de tout et de rien avec l'héritière, que Natsu oubliait souvent qu'elle n'avait au final que quatre ans et que, des dizaines de milliers de personnes qui défilaient, dansaient, et chantaient sous les feux d'artifice et la musique sortie pour l'occasion, pouvait être déstabilisant pour un si jeune âge, voire même traumatisant.

Une main accrochée à dix petites phalanges et une autre à une paire de chaussons en forme de lapin, Natsu se faufila entre les groupes qui essayaient de dialoguer et les dragons en papier qui essayaient de voler et, se retournant dans sa traversée, elle rabattit son regard sur celui d'Hinata qui l'observait d'ores et déjà.

Un énième sourire se dessina sur les traits de la princesse, ce qui n'eut d'autre effet que d'esquisser le sien. Malgré le fait que l'héritière avait peur – le rythme cardiaque qui l'animait en était la plus grande preuve – elle semblait parvenir à transformer une partie de celle-ci en admiration.

Alors que Natsu voulut reprendre la traversée de la rue principale de la Feuille, une main se déposa sur son épaule. Une paume lourde, lasse et, bien qu'attendue tant l'homme l'avait suivi d'une manière impotente sur une vingtaine de mètres, quelque peu éméchée.

Le premier geste en tant que servante fut de déplacer l'héritière dans son dos qui, le regard écarquillé, ne comprit pas ce qui se passait. Le second geste, mais en tant que femme cette fois-ci, fut de toiser le visage de l'homme qui, les yeux plissés, rapprocha son visage du sien afin de mieux la dévisager.

- Je le savais, déclara celui-ci au beau milieu de la foule assourdissante ne se préoccupant nullement de leur échange.

- Retirez votre main, monsieur.

Bien que l'air calme, la voix de Natsu refléta son énervement prochain si sa demande n'était pas respectée, mais la musique ambiante sembla empêcher l'homme d'entendre ce qu'elle venait de demander. En fait, celui-ci ne semblait même pas capable de ressentir les coups d'épaules et de dos que lui assenaient tous les danseurs qui les entouraient.

- Tu… ! Tu es une Hyūga… ! N'est-ce pas ?! hurla-t-il, une bouteille à la main et l'autre dans le vide qui lui permettait de garder son équilibre.

Comme elle s'y attendait, il ne retira pas sa main. Pour autant et prenant sur elle, Natsu parvint à maintenir son calme.

- En quoi suis-je vous aider monsieur ?

Étrangement, cette fois-ci et malgré le fait qu'elle n'avait pas parlé plus fort que sa précédente phrase, l'homme l'entendit parfaitement.

- Eh bien, figure-toi que c'est ton jour de chance Hyūga-chan ! lui répondit-il en souriant de ses dents jaunes.

Dans un mouvement très peu maitrisé, l'homme désigna un endroit dans son dos. « Mes amis… là-bas… ? » balbutia-t-il en observant la zone qu'il indiquait, peu sûr de ses dires.

Il rapporta finalement son attention titubante sur la sienne, quelque peu agacée.

Elle détestait les personnes alcoolisées. Les hommes encore plus.

- Quatre… cinq… oui c'est ça. Mes cinq amis là-bas ont toujours rêvé… de se taper une Hyūga. Tu n'es per… personnellement pas mon genre… mais je ferai l'effort… pour la paix !

Elle devait l'avouer, s'il n'y avait pas les deux petites mains accrochées à aux siennes dans son dos, il n'aurait pas eu le temps de terminer sa tirade alcoolique. Et il n'aurait certainement pas eu l'opportunité de lever sa bouteille vacillante afin d'en boire goulument une gorgée.

- Alors qu'en dis-tu ?!... Tu es partante ?! lui demanda-t-il avant de tapoter son épaule.

- Retira ta main.

Bien qu'elle avait mis cette fois-ci une pointe d'animosité dans son timbre de voix, l'homme ne comprit pas son ordre. Au lieu de cela et accompagné d'un sourire nié, il fronça ses sourcils bruns.

- Hein ?! Ça veut dire oui ou ça v…

Les veines bleuies qui se contractèrent autour de son regard assassin et opalin amorcèrent le brutal recul de l'alcoolique qui, tombant à la renverse, remplaça son sourire par une expression terrifiée.

- C-c'est bon pas l-la peine de s'énerver ! Un n-non aurait suffi !

Natsu tira la princesse et reprit aussitôt sa marche. À son grand soulagement, le jeune âge de l'héritière l'avait empêché de comprendre l'échange venant d'avoir lieu, et c'était pourquoi la petite fille l'observer du coin de l'œil, perdu.

Un pouffement à la fois amusé et énervé s'extirpa d'entre les lèvres de Natsu.

Pour la paix...

Une trentaine de mètres plus loin, au-delà des jeunes qui dansaient et des vieux qui tapaient du pied, Natsu, suivie de la princesse, empruntèrent un petit sentier vide de monde. La voix enfantine de l'héritière ne se fit pas attendre.

- Cet homme voulait se battre ?

La musique atténuée et les cris de joie à peine audible, Natsu, sans pour autant arrêter sa marche, tourna ses sourcils rehaussés à l'encontre de la princesse.

- Qu'est-ce qui vous fait dire par cela Hinata-sama ? Cet homme ne voulait pas se ba… oh. Oh !

Elle avait mis du temps à comprendre, mais elle avait fini par le faire. Et la pensée qui en résultat fit rabattre son visage sur la forêt qu'elles traversaient.

Se taper une Hyūga.

Ce fut de sa bouche que cette fois-ci un bégaiement s'extirpa.

- V-vous comprendrez quand vous serez plus grande. E-enfin non, enfin si… bref, nous sommes arrivées.

Comme elle l'avait pressenti, l'héritière lui lâcha aussitôt la main sans se soucier de son balbutiement et contourna les barrières en fer afin de rejoindre l'entrée. Suivant ses pas, Natsu passa sous l'arche naturelle que formaient les branches des chênes et s'aventura sur le gazon fraîchement entretenu.

Les arbres disparus à une vingtaine de mètres de son dos et maintenant au centre de la trouée, Natsu se plaça aux côtés de l'héritière d'ores et déjà absorbée par les explosions de lumière au-dessus de leur tête.

L'héritière tourna sur elle-même afin d'essayer de ne rien rater du spectacle et Natsu fit de même, mais pour une tout autre raison. Son regard n'était pas dirigé à l'encontre des nuages, il était bloqué à hauteur d'homme, sur les personnes qui les entouraient.

Le parc, ou plutôt la clairière, tant elle était très peu connue du public, accueillait en ce jour de célébration une demi-douzaine de civils.

Les plus proches, à une trentaine de mètres et à l'ouest de leur position, étaient un jeune couple allongé sur un drap qui observait les explosions multicolores avec fascination. Au nord, tout aussi proche d'eux que l'était les amants, une famille, assise sur l'un des rares bancs qui se trouvait aux abords de la luxuriante forêt, avait eux aussi les yeux rivés sur les nuages. Et enfin, derrière elles à une quarantaine de mètres, Natsu tourna son regard sur le vieil homme, appuyé sur sa canne en bois, qui souriait face au spectacle des plus magnifiques.

- Natsu-san ?

Silencieuse et un sourcil rehaussé, Natsu ramena son attention sur Hinata et attendit qu'elle lui pose sa question, ce que fit l'héritière.

- Pourquoi tout le monde ne fait pas comme le Feu et la Foudre ? Pourquoi il y a des guerres ?

Un sourire en coin se dessina sur les traits de Natsu. Parfois, elle avait vraiment l'impression de discuter avec une personne adulte tant l'éloquence et les questions de l'héritière se voulaient surprenantes. Les leçons de maitre Hiashi quant à l'apprentissage du vocabulaire de sa fille avaient plus que porté leurs fruits.

- Eh bien, beaucoup vous diront que c'est pour la paix.

La princesse l'observa d'une mine perdue. Il y avait de quoi l'être.

- Ils… font la guerre… pour la paix ?

- C'est l'idée, oui.

Gardant le silence à son tour, la princesse ouvrit légèrement la bouche avant de se rétracter. La question qui lui avait traversée l'esprit s'était aussitôt envolée lorsque la suivante avait pointé le bout de son nez. Une question plus intéressante, plus primordiale.

- Vous avez dit beaucoup vous diront… et vous ? lui demanda-t-elle. « Qu'en pensez-vous ? »

- Vous devriez plutôt poser cette question à Hiashi-sama, il saura mieux vous répondre que moi.

La princesse fronça aussitôt les sourcils. En dépit de ce que ses précepteurs et son père lui avaient inculqué quant à son statut durant les deux dernières années, celui-ci était encore vague. Une servante de la branche secondaire qui donnait son avis sur un tel sujet à la future représentante de la branche principale, du clan, n'était pas encore quelque chose de compréhensible pour son âge.

- Je veux savoir, s'il vous plait Natsu-san.

Plus que d'être privée de desserts, ne pas comprendre était vraiment ce qui irritait le plus au monde la princesse, et elle avait rapidement appris à exiger, de manière formelle ou non, ce qu'elle désirait. Surtout s'il s'agissait d'une réponse.

À la suite d'une légère expiration amusée par la curiosité de la princesse, Natsu rapporta son regard sur les nuages en proie aux couleurs des feux d'artifice.

- Eh bien, débuta-t-elle en réfléchissant à deux fois. « Je dirai que c'est parce qu'ils ne se comprennent pas, ne s'entendent pas… se jalousent. Et qu'ils agissent de la sorte depuis la nuit des temps. »

Elle rapporta une nouvelle fois son regard sur l'héritière qui, d'un air plus calme, dispersé, se mit à observer le ciel et les explosions colorées.

- Cela serait mieux s'il y avait des feux d'artifice tous les jours.

Une mine chaleureuse se dessina sur le visage de Natsu.

- J'espère qu'un jour le monde pensera comme vous, Hinata-sama. Je l'espère sincèrement.

Pensive, la jeune nourrisse examina les expressions radieuses du couple et de la famille de l'autre côté du terrain plat. « On ne peut effacer le passé ni changer le présent, mais on peut créer l'avenir. Un jour, ils se comprendront, s'entendront, et s'entraideront. »

Natsu n'eut nul besoin de se tourner à l'encontre de l'héritière pour savoir que celle-ci devait se demander où elle voulait en venir.

- Lorsque j'avais à peu près votre âge et à chaque fois qu'elle revenait de mission, mère me lisait des histoires afin que je m'endorme. Cette phrase vient du dernier livre qu'elle m'a lu.

Le regard pendu à ses lèvres, Hinata perdit son admiration pour le feu d'artifice. C'était la première fois, depuis qu'elle connaissait Natsu, soit d'aussi loin que ses souvenirs pouvaient aller, qu'elle l'entendait parler de sa vie privée.

Natsu ne sut pas vraiment ce qui la poussa à continuer. Peut-être l'atmosphère venant de se rafraîchir, ou bien les énormes feux d'artifice qui représentèrent les clans de la Feuille et qui illuminèrent le ciel étoilé, mais ses lèvres se rouvrirent machinalement lorsque l'Uzumaki fit son apparition.

- Une nuit enneigée de février après être revenue d'une mission de plusieurs mois, mère avait apporté ce livre à la parure ancienne, grisâtre, qu'elle avait acheté sur son retour du pays des Marécages. J'avais refusé qu'elle me le lise, il semblait ennuyeux et il était clair que je ne pouvais pas m'endormir s'il elle me le lisait. Mais, têtue comme elle était, elle ne m'avait pas écouté. Pour autant, j'avais vu juste. Je n'avais pas dormi une seule seconde durant les trois heures de lecture. Mais les raisons de cette insomnie n'étaient pas l'ennui. En fait, j'avais tellement été captivée par l'histoire que je n'avais pas pu fermer l'œil de la nuit.

Ayant rapporté son regard sur la forêt, Natsu marqua un léger arrêt afin de doucement inspirer et tria l'afflux de souvenirs qui se mêla à ses pensées.

- Mère fut tuée par la seconde Grande Guerre le mois qui suivit et je n'ai jamais eu le courage de relire ce livre de moi-même. J'ai peur de ne plus pouvoir réentendre sa voix si jamais je le faisais, celle qui, lorsque je pense à ce livre, me conte l'histoire de ce ninja intrépide et caractériel qu'est Naruto.

Une brise fraîche pénétra à l'intérieur du parc et fit virevolter les arbres et les mauvaises herbes qui entouraient la clairière.

- Naruto… ? l'interrogea Hinata d'un timbre ému par ce qu'elle venait d'entendre.

- C'est le nom du héros de l'histoire. Un livre qu'a écrit le grand Sannin Jiraiya. Il raconte l'épopée d'un homme qui parvint à mettre un terme aux guerres et à apporter la paix dans le monde.

Les pupilles opaline écarquillées, Hinata accola doucement ses deux mains sous son menton.

- Est-ce que vous pouvez me le prêter ? J'aimerais beaucoup le lire.

Alors qu'elle allait répondre, le sourire mélancolique de Natsu s'effaça et, le dos aussi rigide que lui permit sa longue expiration, elle déposa son attention sur la lisière de la forêt où le couple était allongé sur le drap. Ceux-ci, observant avec émerveillement l'éventail blanc et rouge qui régnait au-dessus du village, firent descendre leur regard sur l'homme à leur droite. Celui qui venait tout juste de s'extirper de la forêt.

Celui que Natsu dévisageait.

- Désolée, je n'aurais pas dû demander.

L'homme et la femme observèrent l'accoutrement du nouvel arrivé qui, habillé d'un gilet fin et blanc et un pantalon gris foncé, ne leur laissa aucun doute quant à l'affiliation qu'il partageait avec un certain village caché.

Natsu relâcha la paire de chaussons qui rencontra le gazon sous l'œil surpris de la princesse.

- Natsu-san ?

Ce fut le jeune homme qui se leva en premier. Accompagné de son air jovial, il quitta le drap et la jeune femme afin de rejoindre la forêt cinq mètres plus loin.

- Kumo-nin, que faites-vous ici ? Vous êtes-vous perdu dans les forêts du village ? demanda-t-il en s'inclinant respectueusement. « Nous devriez-vous pas être au palais à fêter la signature du traité avec Godaime-sama ? »

À plus de quarante mètres et dans l'impossibilité mentale de cligner des yeux, Natsu observa le ninja de Kumo. Elle scruta son souffle et sa poitrine haletante, ses mains et ses jambes frémissantes, sa posture stoïque qu'elle ne connaissait que trop bien.

Pourquoi.

Accompagnée d'appréhension, la membre de la branche secondaire amorça un pas hésitant en direction du couple maintenant séparé, mais s'arrêta finalement.

Trop tard.

À peine le civil s'approcha à portée de mains du gilet blanc que, d'un revers de la main, celui-ci lui fracturé le nez, lui déboita la mâchoire, et lui arracha une poignée de dents. Le coup ne fut pas violent. En fait, il aurait pu s'apparenter à une gifle, mais la fragilité physique du simple homme fut suffisante pour que le mouvement abrupt qu'effectua sa tête lui brise la colonne vertébrale. Dans un craquement sordide, il fut propulsé contre le tronc de l'arbre le plus proche qui termina de lui broyer le visage.

Un hurlement strident s'échappa de la bouche de la petite amie. Un son aigu, étriqué, qui interpella immédiatement le vieil homme, la famille, l'héritière, mais qui ne s'aventura pas au-delà de l'étendue boisée, étouffé par les feux d'artifice, les chants, la musique.

La jeune femme quitta la serviette à carreau et se mit à courir le plus vite possible sur le gazon, à l'opposer de son amant.

- À l'aide ! Aidez-moi !

Tout comme le faisaient les cinq paires d'yeux emplis d'incompréhension dans le parc, Natsu observa les mouvements du gilet blanc qui plongea sa main dans la sacoche qu'il transportait à sa jambe. Là encore, elle se rendit à l'évidence qu'elle ne pouvait pas bouger.

Bien qu'elle aurait pu atteindre la future trajectoire de l'objet acéré, elle ne bougea pas d'un millimètre.

- N-Natsu-san… ?

Si elle le faisait, si elle sauvait cette femme, cela voudrait dire de laisser Hinata seule durant plusieurs secondes. Un scénario inenvisageable.

- Aidez-moi je vous en supplie !

Le kunai débuta sa course effrénée en direction des hurlements. Il prit une vitesse si extrême qu'il se volatilisa, ne laissant que son sifflement pour unique preuve de son existence. En coordination parfaite avec l'explosion de lumière dans le ciel qui prit la forme de nuages cachés qui se chevauchaient, la petite amie s'écroula sur la pelouse.

Les deux petits bras s'enroulèrent avec crainte autour de la jambe gauche de Natsu.

-Q-Qu'est-ce qu'il se p-passe… N-Natsu-San ?

À la suite d'un bruit presque imperceptible dans son dos, Natsu se retourna et observa le vieil homme qui lévitait. Les jambes ballantes à vingt centimètres au-dessus du sol, celui-ci luttait pour respirer tant la poigne du second gilet blanc compressait sa trachée. Une pression de phalange et un craquement plus tard, le septuagénaire relâcha sa canne en bois et le ninja de Kumo balança son corps inanimé avec dédain dans la pénombre de la forêt.

Elle déposa machinalement sa main sur la chevelure obsidienne de l'héritière, mais ne quitta pas pour autant des yeux les ombres qui continuaient de sortir de la forêt qui les encerclait. Cinq, dix, quinze, elle déposa son regard rigide à vingt degrés sur sa gauche. Puis ce fut son visage qui pivota afin d'atteindre les quarante degrés. Soixante. Quatre-vingts. Cent.

Ayant fait un tour complet sur elle-même sans bouger sa jambe afin que la princesse puisse continuer de dissimuler son visage, Natsu rapporta ses sens sur la famille et observa les cinq nouveaux gilets blancs qui entouraient le banc.

- J-Je vous en supplie K-Kumo-nin nous n'avons rien f-fait de mal ! P-Pourquoi faites-v…

Le père de famille n'eut pas le temps de terminer sa phrase. Son cri de douleur, tandis que la lame du ninja de Kumo lui sectionna la carotide, renforça la pression des avant-bras de Hinata sur sa jambe et fit même naitre un murmure implorant.

- O-Où est p-père ?

- Pitié ne touchez pas à mon fils ! I-Il n'a que cinq ans ! hurla à en perdre la voix et la raison la mère de famille.

La princesse relâcha sa jambe afin de se boucher les oreilles. Sans ciller un seul instant, Natsu observa la mère et son fils, enlacés l'un à l'autre, subir le même sort que le père. S'en suivit le silence où seulement le bruit de leur corps tombé au sol et les pas emmitouflés dans l'herbe se firent entendre.

Elle dévisagea les quinze gilets blancs, homme comme femme, qui s'arrêtèrent dans un périmètre de dix mètres autour d'elles. Aucun rire, aucun mot échangé, aucune satisfaction imprégnée sur leurs visages. Ils n'avaient pris aucun plaisir à faire ce qu'il avait fait. Pourtant, ils l'avaient fait.

La princesse extirpa son visage de sa robe noire. Du haut de ses quatre-vingt-seize centimètres, elle dévisagea alors les silhouettes plongées dans la pénombre qui, tous, sans exception, lui rendirent son regard.

- Dix minutes.

Au beau milieu du parc et sous le sanglot étouffé de Hinata, la voix d'un des ninjas de Kumo se fit entendre et débuta le compte à rebours dans l'esprit des quatorze autres.

Natsu fit la seule chose que lui permirent ses réflexions analysant la situation, elle caressa les doux cheveux de l'héritière puis, d'un air impassible, observa le gilet blanc qui entama un pas hésitant dans le périmètre de sécurité.

À croire que c'était eux qui se trouvaient en infériorité.

- Remettez-nous l'enfant et vous aurez la vie sauve.

Elle continua de surmonter les regards qui les entouraient.

La voilà donc, la raison.

Pour un nombre tellement incalculable de fois que même les livres d'histoires avaient cessé de les énumérer, la Foudre cherchait à mettre la main sur le Byakugan. Mais cette fois-ci la nation élémentaire ne semblait pas vouloir s'arrêter à en voler une paire qui deviendrait obsolète après deux ou trois infructueuses implantations. Elle cherchait plus, bien plus.

Elle dévisagea l'homme qui s'était avancé.

Depuis quand Kumo était devenu si ambitieux ?

À la suite d'un reniflement, la chevelure obsidienne glissa doucement sur ses phalanges, ce qui l'obligea à attraper in extrémis l'épaule de la princesse venant de faire un pas vers les gilets blancs.

Les paupières grandes ouvertes et le timbre dur, elle fit descendre son attention sur la petite fille immobilisée par sa main.

- Que faites-vous ?

L'héritière se retourna à son encontre, les yeux fermés et les joues trempées.

- J-Je ne veux pas que v-vous mourriez… sanglota-t-elle en essuyant ses larmes d'un revers manche.

Les lèvres de Natsu s'ouvrirent légèrement mais aucun son ne s'en extirpa. Son incrédulité resta bloquée en elle. La princesse était consciente des enjeux, il n'en faisait aucun doute. Maitre Hiashi était très exigeant à ce sujet. Le Byakugan était ce que le corps d'un Hyūga possédait de plus précieux.

L'œil des grandes victoires. Celui qui renversait le cours stratégique d'une bataille si vous en possédiez seulement un seul. En aucun cas l'ennemi ne devait mettre la main dessus. Si jamais la capture devenait inévitable, se mettre la mort devenait la seule voie envisageable. Voilà avec quelle pensée un Hyūga effectuait une mission, une confrontation. Pourtant, l'héritière de ce même clan était prête à offrir sa vie afin de sauver la sienne.

À quel moment les rôles s'étaient-ils inversés ?

Elle déposa son regard sur le shinobi de la Foudre et ramena de force l'héritière contre sa robe.

- Ne vous ai-je pas appris à déceler un mensonge, Hinata-sama ?

En silence, l'homme reprit sa place et ce fut à ce moment précis, en continuant de caresser la chevelure de Hinata cramponnait à sa taille, qu'elle s'en rendit compte.

Peut-être et pour la première fois, les plans des Nuages allaient aboutir.

L'homme leva son bras et les masques blancs au gilet de même couleur commencèrent à leur tour à sortir de la forêt. De quinze, les ninjas de Kumo passèrent à cinquante.

- J-Je suis… d-désolée… c'est m-ma faute… c-c'est moi q-qui voulait v-ve... v-venir…

Natsu fit remonter le champ de vision de l'héritière et céda un sourire radieux à l'expression larmoyante.

- Tant que je respirerais, ils ne vous toucheront pas Hinata-sama, je vous le pro…

Son bras se braqua dans un réflexe à sa droite et attrapa la lame. Alors, seulement, son Byakugan s'activa, ce qui lui permit de voir l'héritière tombait à la renverse dans un hoqueter de frayeur. Ses pupilles opalines se déposèrent sur l'arme blanche aux prises de ses phalanges et dont la pointe affûtée était tournée vers son visage, vers sa carotide.

De sa petite main, la princesse s'accrocha à sa robe et se releva de sa perte d'équilibre.

- Je vous laisse une dernière chance. Écartez-vous de la fille et je vous promets une mort rapide.

Le mensonge de l'homme fut empli d'autorité, pour autant, à peine croisa-t-elle son regard que la crainte se répandit sur son visage.

Combien de temps ?

Elle fit redescendre son bras gauche qui maintenait le kunai et le déplaça dans son dos. Elle fit ensuite suivre le même mouvement à Hinata qui relâcha son autre main afin de s'accrocher à son bassin. Avec douceur, elle retira les mains de l'héritière qui la ceinturaient, lui faisant ainsi comprendre qu'elle allait, sous peu, avoir besoin de se mouvoir à son gré.

Sous le reniflement de Hinata qui, bien que l'ayant lâché, la colla, Natsu observa les quarante-sept silhouettes de chakra qui les encerclaient, ainsi que les vingt autres ayant d'ores et déjà préparé le chemin qui leur permettrait de s'échapper. Elle plaça alors son second bras à quarante-cinq degrés devant sa mine concentrée.

Combien de temps allait-elle pouvoir tenir ?

À la suite du mouvement de tête de l'homme qui semblait être à la tête de l'unité, si elle pouvait appeler cela ainsi, l'un des masques pénétra dans le cercle. Bien que surpris, le visage de Natsu resta impassible.

Elle ne les avait pas remarqués jusqu'alors.

Tous les masques, sans exception, avaient un sceau sur la langue et un autre sur la poitrine. Un qui servait à rendre muet, l'autre qui servait à tuer.

Qui étaient-ils au juste ?

Elle scruta les mouvements du masque à la silhouette féminine tandis qu'il fit un pas supplémentaire dans leur direction.

Même leur manière de se déplacer se voulait rigide. Presque robotique.

Elle n'eut nullement le temps de penser plus longtemps. D'un bond, la femme, si elle en croyait la forme de sa poitrine et sa longue chevelure ébène, se jeta sur elle.

La manière dont celle-ci essaya de lui assener son premier coup la surprit plus qu'elle ne l'aurait voulu. Il n'y avait pas de retour arrière dans son attaque, soit elle atteignait son but, soit elle n'aurait pas une seconde occasion.

D'un simple mouvement de buste, Natsu esquiva le coup de poing et profita de l'opportunité pour se saisir du poignet de la femme qui essaya d'atteindre la princesse. Tirant dessus, elle fit un tour sur elle-même et enfonça le kunai profondément dans sa gorge.

Dans un ruissellement d'hémoglobine et une suffocation écarlate, la femme s'écroula à ses pieds.

Reprenant sa position initiale, Natsu remit son bras droit à quarante-cinq degrés et son gauche dans son dos avant d'observer de nouveau l'homme à la tête de l'unité. Une ombre passa en trombe à côté de lui et s'élança à son tour dans leur direction. S'assurant de la bonne santé de Hinata dans son dos à la suite de son couinement qui appréhendait la venue du nouvel assaillant, Natsu resta de marbre.

Une nouvelle fois, elle esquiva le premier coup du masque blanc qui, d'un mouvement vertical de son katana, tenta de lui découper la clavicule. Et, encore une fois, celui-ci ne semblait aucunement avoir pensé à battre en retraite si son action échouait. De son index et son majeur, elle frappa la cage thoracique de l'homme qui tomba lourdement au sol dans un grognement étouffé.

Elle reprit sa position à quarante-cinq degrés et toisa pour la quatrième fois le ninja de Kumo.

Comment les Nuages avaient-ils fait entrer autant de monde au sein du village ? Elle avait pourtant entendu dire que seulement une trentaine d'émissaires avaient été autorisés. Ces hommes… ces femmes… dissimulés derrière leur masque, étaient-ils seulement des ninjas de Kumo ? Ils n'en avaient que l'allure. Même leurs mouvements d'attaques étaient différents.

Avec prudence, crainte, Hinata attrapa du bout de ses doigts le dos de sa robe et sanglota une énième fois.

- P-Pourquoi ils n-ne bougent p-plus… ?

Natsu fit redescendre trois de ses doigts et ne laissa que son index et son majeur pointer vers le feu d'artifice. Puis, à la suite d'une pulsion de chakra qui surprit tous les regards qui scrutaient ses moindres faits et gestes, trois clones de sa personne se matérialisèrent autour de la princesse.

Les choses sérieuses allaient débuter, elle le savait. Ils n'avaient fait que la tester. Un test qui avait coûté deux vies, certes, mais les quinze premiers arrivés ne semblaient guère se soucier des deux corps à ses pieds. Comme s'ils ne les connaissaient pas. Le plus troublant restait les autres masques qui, au moindre ordre, semblaient prêts à suivre le même sort.

- Écoutez-moi attentivement, Hinata-sama.

Le timbre froid de Natsu interpella immédiatement l'héritière jusqu'à lors obnubilée par les quatre robes noires qui l'encerclaient. Elle en avait presque oublié qui était la vraie. « Si les choses venaient à mal tourner… »

Natsu contacta sa mâchoire et s'arrêta aussitôt dans son mensonge déguisé. Quarante-cinq contre un. Il fallait que cette fois-ci elle se montre réaliste, qu'elle dise la vérité au lieu d'essayer de rassurer. Que la princesse puisse se préparer à ce qui allait suivre.

- Vous allez être enlevée.

Accompagnée par le sanglot apeuré de Hinata, Natsu marqua un temps d'arrêt et observa les quinze visages découverts. S'ils n'avaient pas été là, elle aurait peut-être réussi à accomplir son devoir. Et encore, seulement s'ils continuaient d'attaquer les uns après les autres. C'était pourquoi elle avait créé ces clones, la vague de gilet blanc était proche.

- Vous allez devoir rester forte, lucide.

Le problème restait le même. Les émissaires de Konoha étaient en grande partie des Jōnins, expérimentés pour la plupart, et elle ne doutait nullement du fait que Kumo avait adopté la même pratique. Face à elle se trouvaient donc trente personnes qui ne craignaient pas la mort et quinze qui pouvaient l'apporter en un clin d'œil. Et il n'allait faire aucun doute qu'ils allaient utiliser le plus gros point faible qu'elle possédait en cet instant.

- Vous allez devoir utiliser vote chakra dès que vous en aurez l'occasion. Ceux qui vont se mettre à votre recherche ne doivent pas perte votre trace. En aucun cas.

Elle-même faisait partie des Jōnins de la Feuille et, d'après les dires de seigneur Hiashi et de dame Himawari, elle faisait aussi partie de l'élite du clan. C'était pourquoi maitre Hiashi l'avait choisi pour protéger sa fille alors même qu'elle n'avait que seize ans. Alors même qu'elle faisait partie de la branche secondaire. Mais, encore une fois, elle devait se montrer réaliste, elle n'avait aucune chance.

Pour la première fois de sa vie, elle allait engager un combat perdu d'avance.

-J-Je suis dé-dé-dé…

Avec tendresse, elle déplaça sa main déjà présente dans son dos et attrapa les petites phalanges de l'héritière, mettant en suspens ses pleurs.

- Ce fut un honneur de m'être tenue à vos côtés, princesse.

Un sentiment d'apaisement se répandit dans les moindres fibres musculaires de son corps.

C'était donc cela que l'on ressentait lorsque la mort se présentait, lorsqu'on l'acceptait. Cette sensation à la fois apaisante et effrayante. La peur du vide, de l'inconnu qui allait accaparer la moindre des pensées.

- Quand tout sera terminé. Quand vous vous sentirez en sécurité, promettez-moi une chose, Hinata-sama.

Elle retira la prise de la princesse sur sa robe et, après une dernière caresse, relâcha le contact de leur main.

Le sanglot ne fut que plus bruyant.

- Soyez heureuse. Soyez heureuse et le monde le sera.


Son regard terne se déposa sur la végétation, les arbres, ainsi que sur sa longue et boueuse chevelure obsidienne qui dansaient et tournaient autour d'elle.

Plus vite. Plus vite. Plus vite.

Elle accéléra encore, encore, encore. Son pied s'emmêla dans une racine et elle heurta violemment le sol dans un grognement fatigué, énervé, avant de se relever, encore. Un vertige la prit de court et l'obscurité la gagna, mais une longue inspiration habituée fit revenir la lumière sur son champ de vision.

Plus vite.

Ses doigts ensanglantés s'accrochèrent à l'écorce du chêne le plus proche et réamorcèrent son interminable échappée.

Ils arrivent. Ils approchent. Ils sont là.

Elle ne devait pas s'arrêter. Elle ne devait pas s'arrêter. Elle ne devait pas s'arrêter !

L'unique chance qu'on lui avait offerte depuis neuf années. Soit elle parvenait à s'échapper soit elle mourait. Il n'existait aucune autre fin. Aucune.

Les rayons cuisant et périodique du soleil au travers des feuillages lui brûlèrent la rétine et la firent tomber une nouvelle fois.

Debout. Relève-toi !

Elle força sur ses jambes et se releva, mais son genou droit l'abandonna de nouveau et son crâne heurta l'écorce de l'épicéa. Elle perdit le fil de la réalité un court instant avant que la douleur ne l'y ramène brutalement.

Ce n'est pas vrai… pas maintenant…

Une goutte de sang perla sur son front et lui arracha une inspiration effrayée. Elle observa alors la plaie ouverte sur son genou au travers de son pantalon blanc et se frappa la hanche de son poing.

Tu n'as pas le droit. « Tu n'as pas le droit ! »

Elle frappa une seconde fois. Un sanglot s'échappa d'entre ses lèvres gercées sous le chant des oiseaux et l'écoulement du ruisseau, mais aucune larme ne se présenta à ses pupilles opalines et desséchées. Sur une jambe, elle releva son être engourdi et tenta d'avaler sa salive, en vain.

Sa vision trouble se déroba et elle se sentit partir vers l'avant, pour autant elle parvint à ne pas céder à la tentation.

Elle avait sommeil, plus que jamais.

Reste consciente. Reste consciente. Reste consciente.

Le son de la gifle qu'elle s'infligea résonna dans le soudain silence de l'étendue boisée et le sifflement de son tympan droit.

Plus qu'une trentaine de mètres.

Elle s'aida des branches, des ronces, des troncs, des souches et des feuillages, afin de continuer sa traversée de la forêt puis, après une minute de lutte interminable, elle l'aperçut enfin.

Suis le soleil jusqu'à descendre de la montagne. Ensuite, utilise l'étoile la plus brillante dans le ciel. Si le jour venait à se lever à nouveau, oriente-toi grâce à la chaîne de montagnes à ton sud-ouest. Continue sans t'arrêter dans la forêt jusqu'à croiser le chemin de la rivière. Suis le courant durant les deux jours qui suivent. Tu atteindras le pays du Feu.

Un fatigué sourire se dessina sur son visage tandis qu'elle observa la rivière au-delà des galets et des buissons. Celle qu'elle avait cherchée durant la nuit entière.

Elle était là, enfin.

Suis le courant durant les deux jours qui suivent

Elle ferma ses paupières.

Durant les deux jours.

Lorsqu'elle les rouvrit, sous ses pieds se trouvait le pont en pierre.

Deux jours…

Pouvait-elle marcher seulement deux minutes de plus ?

Elle s'avança vers le rebord du pont et fit passer son buste au-dessus du muret.

Aucun des scénarios qu'elle avait envisagés ne s'était rapproché de près ou de loin à celui-ci. Mais elle se l'était promis. Quoi qu'il arrive, quoi qu'il se passe, ils ne la retrouveraient pas. Elle n'y retournerait pas.

Jamais elle ne les laisserait toucher à son corps.

Sa chute de sept mètres ne fut pas longue, en fait, elle n'eut pas le temps que de penser à quoi que ce soit. Et le choc de l'eau sur sa nuque lui retira aussitôt la moindre de ses pensées. Il lui fit oublier son nom et sa motivation, mais pas sa fatigue. Et, bien que la fraîcheur la réveilla brutalement, elle ne parvint pas à remettre ses idées en place et se laissa entrainer vers le fond.

Le manque d'oxygène lui fit instinctivement inspirer l'eau glacée qui se rua dans sa trachée. Ses jambes se rigidifièrent et par réflexe ses mains tentèrent d'atteindre sa gorge, mais le manque de cohésions de ses pensées la laissa immobile. Plusieurs haut-le-cœur se succédèrent et recrachèrent l'eau dans ses poumons, avant qu'elle n'en ravale le double.

Les yeux grands ouverts, elle admira alors le soleil scintillant, éblouissant, qui se déplaça dans sa direction. Il lui frôla l'épaule et passa derrière elle au moment même où un spasme secoua son corps. Ses tympans sifflèrent une dernière fois, un dernier tambourinement, avant de se plonger dans le silence.

Une inattendue force tira sur sa capuche et l'étrangla, ce qui, miraculeusement, empêcha l'eau de s'introduire davantage dans ses poumons. Puis, finalement, un second spasme remua sa vision trouble et ferma ses paupières avec douceur.

L'image d'une femme et son yukata noir se présentèrent à elle, mais elle n'y prêta guère d'attention.

Ses jambes, ses bras, son bassin, son ventre, puis son thorax, elle perdit tout, oublia tout. La fraîcheur atteignit son cou, ses pensées, et le néant l'absorba dans ses contrées.

Pour autant et malgré l'obscurité, le vêtement à fleurs blanches ne la quitta pas. Au lieu de cela, il remodela sa conscience alors qu'elle lui accorda une once d'attention.

D'un regard blanc et paisible, elle observa la larme qui s'écoula le long de la joue de la femme.

Qui… pleure ?

Elle déposa le bout de ses doigts adolescents sur son visage, mais n'y rencontra que de la peau sèche.

Du courage emplit soudainement ses réflexions, avant que le chagrin n'emporte la moindre de ses convictions. Son attention se déplaça alors sur l'obscurité ambiante, sans comprendre.

Qu'elle était cette sensation… ces sentiments ? Elle ne comprenait pas.

Elle rapporta avec incompréhension son regard sur la femme au moment même où une larme atteignit l'embrasure de ses lèvres.

Les siennes… ou les siennes ?

La goutte salée entra en contact avec le sol opaque et l'écho du chagrin réamorça la moindre de ses pensées.

Des pensées apeurées, déterminées.

- Désolée de te faire subir cela.

D'un œil perdu, elle observa les chaudes et sincères larmes de la femme qui s'écoulaient sans interruption et, avec fascination, la dévisagea. Son regard s'écarquilla, ses sourcils se rehaussèrent, et son bras redescendit le long de son être immobile.

Elle était belle. Non, elle était magnifique. La plus belle créature qui lui avait été donnée d'observer, d'imaginer.

Habillée d'un yukata noir à fleurs blanches, la jeune femme possédait un regard opalin et perçant. Et sa chevelure obsidienne attachée en chignon à l'aide d'un ruban rouge et d'une épingle dorée laissait quelques mèches descendre le long de son visage de porcelaine. Des traits fins, délicats, qui n'offraient aucune place à l'imperfection.

C'était elle, n'est-ce pas ?

Celle que l'on rencontrait à la fin, lorsque tout était terminé.

- Ça va aller. Tout ira mieux bientôt, je te le promets.

De ses iris opalins, la jeune femme examina la pénombre à sa droite, comme si quelqu'un venait tout juste de lui adresser la parole, avant de rapporter son sourire attristé dans sa direction.

- J'aurais aimé avoir plus de temps.

Une énième larme s'écoula le long de la peau lisse et transparente de sa réminiscence.

La sienne… ?

De plus en plus transparente.

La femme inspira et ouvrit la bouche, prête à s'exprimer une dernière fois, prête à répéter des mots qui ne lui appartenaient pas.

- Tu n'as pas à t'en vouloir, tu ne le savais pas. Prends le temps de te pardonner.

Un sourire des plus resplendissants. Un sourire bienveillant, rassurant, qui semblait refléter ce qui lui était le plus important.

- Il reviendra, attends-le. Il t'aime. Il t'aime plus que tu ne le croies.

Une intense lumière lui éblouit soudainement la vue et la forte chaleur dans ses poumons réamorça le battement dans ses tympans, achevant la disparition du yukata noir et blanc.

Elle inspira aussi profondément que possible, mais ne rencontra que du liquide. Son dos se cambra et elle recracha dans plusieurs mouvements aléatoires le sang et l'eau qui entravaient sa trachée. Puis elle ouvrit les yeux dans une inspiration saccadée.

Dans un premier temps noir à fleurs blanches, sa vision reprit en couleur afin de lui laisser observer du gris, du bleu, du vert. Complètement paniquée, elle inspira une nouvelle fois. L'oxygène lui brûla la gorge et réapprovisionna ses pensées, lui permettant d'observer les galets, la rivière, la forêt.

Que… venait-il de se passer ?

Allongée face contre terre le visage de moitié dans les pierres, elle observa le pont à une trentaine de mètres ainsi que le soleil cuisant, sans comprendre comment elle était arrivée sur la rive.

S'était-elle noyée ?

Un bruit dans son dos la fit se retourner dans un sursaut, et sa compréhension n'en fut que plus bouleversée.

Dans un premier temps trouble, sa vision gagna en netteté et la laissa dévisager l'air inquiet du jeune garçon qui la surplombait.

Une chevelure dorée, un regard d'azur, un sourire étincelant, rassurant.

À la fois avec crainte et curiosité, elle leva ses doigts à l'encontre de la chevelure ébouriffée. L'exacte dorure qu'elle avait confondue avec le soleil tandis qu'elle se noyait.

Était-il une autre de ses hallucinations ?

Les iris azur suivirent le mouvement de sa main et, alors qu'elle s'apprêta à effleurer les cheveux de blé, tout lui revint.

Sa fatigue, sa traversée, ses pensées.

Sa main se mit à trembler et son regard à paniquer, ce qui effaça le sourire qu'il lui adressait.

Prise d'une peur viscérale en examinant frénétiquement les alentours, elle ne parvint pas à contrôler ses mouvements et se remit à plat ventre afin de ramper en direction de la rivière.

Elle devait faire vite, ils allaient bientôt arriver.

Ce fut sous les bruits des pierres qui se mélangèrent à ses jambes dans sa tentative inespérée, que la voix du garçon s'éleva finalement dans son dos.

- Qu'est-ce que tu fais ?

Elle ne répondit pas et, à peine ses phalanges touchèrent l'eau glacée que dix autres s'agrippèrent à ses chevilles. Puis ses mollets, ses hanches, et finalement son bras gauche. Sans que sa force actuelle lui permette quoi que ce soit, il la repositionna sur le dos et l'immobilisa de tout son poids.

Appuyé sur ses genoux de part et d'autre de son estomac et la chevauchant, il immobilisa ses deux bras dans l'eau glacée, faisant naitre une proximité entre leurs deux visages qu'elle n'avait encore jamais atteinte avec qui que ce soit.

Elle se débattit une fois, et cela suffit pour lui faire comprendre qu'elle n'avait aucune chance de le faire bouger. Alors elle fit l'unique chose dont elle était capable en cet instant : elle le fusilla du regard.

À moins de vingt centimètres de sa mine haineuse, il entrouvrit ses lèvres pour la seconde fois.

- J'ai dit, qu'est-ce que tu fais ?

Sa chevelure obsidienne baignant de moitié dans la rivière, le timbre sec qu'il lui assena ne lui fit ni chaud ni froid. Au contraire, il ne fut que l'instigateur du sien.

- Lâche-moi.

Il ne la lâcha pas.

- Lâche-moi !

Son douloureux hurlement résonna dans la flore alentour, ce qui n'eut d'autre effet que de rehausser les sourcils dorés. L'expression de surprise qu'il affichait ne semblait en rien due à son cri, cela avait été facile à prévoir. S'il était étonné, c'était à cause de l'intonation qu'elle avait utilisée. Celle-ci n'était pas éprise de colère, elle était emplie de peur, d'appréhension. Et la voix qu'elle manifesta ensuite refléta sa fragilité.

- Lâche-moi… pitié…

Encore une fois, il ne se plia pas à sa supplication, et elle se débattit alors. Les prises sur ses poignets ne bougèrent pas d'un millimètre.

-Pitié… je dois…

Le mot resta bloqué dans sa gorge, comme si elle-même ne souhaitait pas l'entendre. Comme si le dire de vive voix pouvait ébranler sa détermination. Pour autant, il comprit exactement où elle avait voulu en venir.

- Es-tu stupide ? Es-tu lâche ?

Alors qu'elle ferma ses paupières, il secoua brusquement les prises sur ses bras, la faisant sursauter. « Je me moque de savoir ce que tu as traversé pour en arriver là. Je ne te regarderai pas mourir sans rien faire. »

Ayant rouvert les yeux, elle le dévisagea de ses pupilles dilatées, et les gorgées de la rivière qu'elle avait ingurgitées humidifièrent malheureusement ses traits.

- Tu… ne comprends pas… pitié… lâche prise...

Un rictus amer déforma le visage de son sauveur. Plusieurs gouttes d'eau s'écoulèrent de sa chevelure dorée à son front, avant de rencontrer le sien. Des gouttes d'eau de la rivière qu'il avait bravée afin de la sauver.

- Pour quoi faire ? Te trouver un autre pont duquel tu pourras te jeter ?

Un sanglot la prit de court alors qu'elle essaya encore de se libérer, en vain. Il avait plus de force qu'elle n'en aurait jamais.

Elle secoua son visage sous l'écoulement de ses larmes.

- T-Tu vas mourir… ils ne doivent pas… te voir avec… moi…

L'expression énervée qu'il lui adressait se volatilisa en un instant et laissa place à un air impassible. La pression sur ses poignets se relâcha quelque peu, mais pas assez pour qu'elle puisse espérer s'en défaire.

- Qui te veut du mal ?

Un couinement s'échappa de son être immobilisé au sol. Elle enferma sa lâcheté derrière ses paupières et inspira fortement sous l'incommodité toujours aussi présente dans ses poumons.

- S'il te plaît.

Elle rouvrit son regard opale et accusa l'azur qui la dévisageait toujours. « S'il te plaît, tu dois me laisser partir. »

Des yeux bleus, assurés, et récalcitrants à l'idée.

- Non.

Elle ferma pour la troisième fois son regard et plongea de nouveau son champ de vision dans l'orangé.

Pourquoi ? Pourquoi était-il si têtu ? Combien de fois allait-elle devoir le supplier ? Avait-elle seulement assez de temps pour l'amadouer ?

- Je peux te protéger.

L'incompréhension la ramena à la lumière du jour. Elle le dévisagea alors, ce qui lui permit de voir le sérieux qu'il affichait, ainsi que son manque de discernement.

S'il savait de quoi il parlait, il n'aurait pas prononcé ces mots.

- Tu ne sais pas de qu...

Son souffle se coupa à peine inspira-t-elle l'haleine mentholée. Elle l'observa, maintenant à moins de dix centimètres de son visage, tandis que ses mèches dorées et humides lui caressèrent le front.

S'il s'était soudainement rapproché afin de la faire taire, il s'agissait là d'un franc succès. Elle était devenue aussi muette que les carpes qui remontaient la rivière.

Il plissa son regard, examina son visage, puis inspira.

- Tu es l'héritière Hyūga n'est-ce pas ? Celle qui a été enlevée il y a neuf ans à Konoha.

Cette fois-ci ce ne fut pas sa proximité qui lui fit retenir sa respiration. Elle n'arrivait tout simplement plus à respirer.

- Qu… tu… non…

Tout ce que sa conscience complètement prise aux dépourvues lui permit fut de bouger son visage de gauche à droite avec frénésie, puis d'extérioriser un autre bégaiement paniqué.

- N-Non, c-ce n'est p-pas…

- Tu mens très mal.

Un sourire se dessina sous le regard du jeune garçon, lui faisant ainsi comprendre qu'elle pouvait arrêter de mentir.

Comment ? Comment avait-il fait pour la reconnaitre ? Était-il un ninja des Nuages ? Non, il n'y ressemblait pas. Il ne portait ni la couleur ni la tenue.

Elle fit descendre son attention sur sa dite tenue. Un short rouge et… de la peau.

Elle ne savait pas l'expression qu'elle devait afficher, mais la rassurante qu'il exprima lui fit comprendre qu'elle n'était certainement pas apaisée.

- Tes yeux ont répondu à ta place.

Ses yeux… ? Il connaissait le Byakugan ?

Sans qu'elle s'y attende, il relâcha l'emprise sur ses bras afin de s'accroupir au-dessus d'elle. Et elle resta plantée là, toujours aussi muette, à ne rien faire d'autre que de ressentir s'éloignait sa chaleur corporelle.

Pourquoi était-ce la seule chose qui la préoccupait en cet instant ? ne pouvait-elle pas penser à autre chose, comme prendre une inspiration ?

Elle inspira profondément. La sensation de brûlure dans ses poumons la força à observer le mouvement de sa poitrine. Ce qui lui fit se rendre compte que le pull et le t-shirt qu'elle portait se voulaient de moitié déchirés.

L'adrénaline retombée, la douleur de sa cage thoracique se fit ressentir.

Elle s'était noyée, enfin, presque. Quelques secondes de plus auraient suffi, mais son cœur en avait décidé autrement. Il en avait décidé autrement.

- Alors, veux-tu que je t'aide ? lui demanda-t-il, tout sourire.

Il lui souriait.

Il savait qui elle était, il savait donc d'où elle s'était échappée, et savait par conséquent que sa demande allait mettre un terme à sa vie, pourtant, il lui souriait. Et cette simple expression se voulait surréaliste en cet instant.

Était-ce de l'idiotie ou du courage ? Elle ne savait pas. En revanche une chose était certaine : plus jamais elle n'utiliserait la vie de quelqu'un pour protéger la sienne, jamais. Cela aussi elle se l'était promis.

- Non, je ne veux pas de ton aide.

Malgré ses mots, elle resta allongée au sol. Un comportement allant à l'encontre de son timbre sans équivoque et qui, sans surprise, étira encore plus le sourire qu'il lui portait.

- En es-tu sûre ?

Le ton qu'il utilisa la fit douter quant à sa réponse jusqu'alors certaine. Un simple timbre qui lui donna l'impression qu'elle allait regretter son choix.

L'air impassible, elle surmonta le regard azur.

Non, elle ne l'était pas. Du moins, elle ne l'était plus.

- Oui je le suis.

Qu'elle était cette sensation qui lui émoustillait les entrailles… le regrettait-elle déjà ?

Bien sûr qu'elle le regrettait. Bien sûr qu'elle souhaitait son aide. C'était elle, l'idiote.

Elle souhaitait continuer de voir ce monde qu'elle n'avait pu qu'imaginer, apercevoir. Elle souhaitait rencontrer ces personnes qu'elle ne connaissait pas encore et dont tout lui restait à découvrir. Elle souhaitait voir les marées et vagues des océans, les oasis et dunes désertiques du Vent, et mettre sur ces animaux de papier des odeurs et des mouvements.

Elle voulait revoir ses parents.

Elle souhaitait vivre.

Mais en avait-elle le droit ?

- Très bien, je vais te laisser tranquille alors.

Son cœur rata un battement, avant de repartir au galop face au comportement qu'il manifesta. Car, tout comme elle l'avait fait quelques secondes plus tôt, il ne bougea pas. Au lieu de cela, il reprit sa position initiale et fit renaitre la proximité de leur visage, avant de lui offrir un énième sourire. « Après avoir mis une bonne raclée à ces trois types. »

Quelque peu perdue, elle entrouvrit ses lèvres dans un clignement d'yeux.

Ces trois… types ?

Avant de rehausser son attention sur l'autre côté de la rive.

Elle ne sut pas pourquoi mais, en cet instant, une phrase qu'elle avait lue lui revint en mémoire, et celle-ci n'aurait pas pu trouver meilleur timing.

Les rivières les plus profondes sont souvent les plus silencieuses.

Cette rivière qu'elle observait et qu'elle avait goûtée ne se voulait pas des plus profondes, ni des plus calmes, pourtant, le tambourinement dans ses tempes et ses tympans la rendait des plus silencieuses.

Avec désespoir, elle dévisagea les trois shinobis des Nuages sur le rivage opposé, aux abords du pont et la forêt de conifères, et les larmes la gagnèrent.

Accompagnée d'une émotion qu'elle n'avait jusqu'alors jamais ressentie, une sorte d'angoisse mélangée à de la culpabilité, elle déposa son air paniqué et larmoyant sur le souriant qui la surplombait.

Maintenant qu'elle n'avait plus le choix, était-ce égoïste de sa part de placer ses derniers espoirs en ce garçon qu'elle ne connaissait pas ? Était-ce égoïste… d'avoir peur de mourir seule, de lui demander de la protéger, malgré le fait qu'elle venait d'affirmer le contraire ?

Oui, il n'en faisait aucun doute.

- Aide-moi… je t'en supplie…

Mais du dégoût face à ce qu'elle venait de demander, elle n'en ressentait aucunement. « Je… je ne veux pas y retourner… » Elle n'avait tout simplement plus aucun contrôle sur les mots qui sortaient d'entre ses lèvres tremblantes.

Encore une fois, le sourire qu'il lui adressait perdura. Mais contrairement à tous ceux qu'il lui avait offerts, celui-ci se voulait plus peiné que réjoui, et ce à cause du timbre brisé avec lequel elle venait de l'implorer.

- Tu ne vas pas mourir aujourd'hui, Hyūga-chan.

Les larmes ruisselèrent sur son visage de porcelaine alors qu'il ouvrit de nouveau la bouche et déplaça son attention sur les trois ninjas de Kumo.

- Tu me fais confiance ? lui demanda-t-il d'une voix calme accompagnée par les éclaboussures des trois courses effrénées sur la rivière.

Elle acquiesça sans la moindre hésitation.

Sa confiance, elle n'avait plus que cela. Il était son dernier espoir, sa dernière chance. Même si cela paraissait délirant, surréaliste, inconcevable et qu'elle n'avait pas cru en lui il y avait quelques instants, elle ne jurait désormais que par sa présence.

Une présence qui se leva et lui hotta une nouvelle fois sa rassurante chaleur corporelle. Il la contourna alors et se positionna entre elle et les trois hommes continuant leur ruée, et elle déposa ses derniers espoirs sur son dos dénudé.

- Au fait, moi c'est Naruto. Tu peux crier mon nom si tu le souhaites, ça fera une entrée cool.

Quelque peu abasourdie par son inattendue assurance, elle en resta muette.

Une entrée… cool… ?

La disparition du short rouge lui retira la moindre de ses questions. Puis le vent chaud généré par l'abrupt mouvement balaya ses cheveux d'obsidienne et lui plissa les yeux.

Des yeux opalins qui s'écarquillèrent et se rabattirent à leur droite, au beau milieu de la rivière, alors qu'il refit son apparition une fraction de seconde sous le râle du gilet blanc. Un bruit sourd plus tard et à trois mètres au-dessus du niveau de l'eau, la chevelure dorée se volatilisa de nouveau tandis que le deuxième ninja des Nuages coula à pic.

Il… comment ?

Elle n'arrivait littéralement pas à le suivre du regard, et elle n'était pas la seule. Si elle se fiait à l'expression horrifiée du dernier homme encore debout sur l'eau, lui aussi ne le voyait pas. Un kunai aux prises de sa main positionnée devant sa grimace, le ninja de Kumo ne savait, tout comme elle, pas où mettre de la tête. Elle ne comprit pas exactement ce que vociféra l'homme, mais il n'eut de toute manière pas le temps de terminer sa menace.

Une main émergea d'en dessous sa position stoïque sur la surface de l'eau et lui attrapa la cheville. Et à son tour il se fit aspirer par le courant. Une secousse engendra une giclée d'eau à l'exact endroit où l'homme venait de disparaître, puis le calme se réinstalla progressivement.

Allongée sur la rive, elle ne bougea pas. L'état de choc dans lequel elle se trouvait ne lui permettait pas.

Comment pouvait-elle réfléchir de manière rationnelle après ce à quoi elle venait d'assister ? Il venait de mettre hors d'état de nuire ces trois hommes en seulement quelques secondes. Elle… elle ne pouvait y croire. Il ne devait pas être plus âgé qu'elle l'était. Ce n'était… pas cohérent. Jamais elle n'avait vu quelque chose de similaire. Jamais elle n'avait lu quelque chose de similaire.

Les trois syllabes qu'il avait prononcées plus tôt se rejouèrent dans ses pensées alors qu'elle se releva avec difficulté.

Naruto.

Où…

Debout et accompagnée de son équilibre approximatif et sa jambe ensanglantée, elle observa les alentours à la recherche de la moindre couleur dorée, sans succès.

Où était-il ?

Elle entrouvrit la bouche, prête à faire ce qu'il lui avait demandé, mais les gouttes d'eau qui lui touchèrent l'épaule gauche ne lui en laissèrent pas la moindre occasion. L'échine paralysée, elle jeta un coup d'œil à sa gauche, juste au-dessus de son épaule, où une chevelure trempée et dorée et un regard azur et plissé venaient de se faufiler.

- Na-ru-to, c'est simple à crier, vas-y essaye.

Son sursaut, avec presque deux secondes de retard, la fit brusquement se retourner avant de lui faire perdre son équilibre. La dernière chose qu'elle vit tandis qu'elle enferma ses pupilles derrière sa peur et ses paupières, fut le défilement de la forêt. Mais, étrangement, la douleur de la chute ne pointa pas le bout de son nez. Au lieu de cela, une force attrapa ses épaules et ses genoux, puis la souleva avant qu'elle ne rencontre le sol.

Elle rouvrit son regard et n'eut le temps que d'apercevoir la mine désolée qu'elle se fit éblouir par les rayons du soleil. Pour autant, elle n'eut nul besoin de bien voir son mouvement de tête en direction de la rivière pour comprendre de qui il parlait.

- Est-ce qu'ils méritent de mourir ?

Recroquevillée dans ses bras, elle déplaça son attention sur les trois gilets qui flottaient à une vingtaine de mètres et qui se faisait entrainer par le courant.

Elle avait à décider de leur sort ? Il s'agissait là encore d'une nouveauté.

Ces hommes, comme des centaines d'autres, l'avaient pourchassé durant deux jours dans l'unique but de la capturer et de la ramener dans son enfer. Ils ne la connaissaient pas, ou seulement de nom, et elle ne les connaissait pas, pourtant il avait risqué leur vie pour mettre un terme à la sienne. S'ils survivaient, ils allaient pouvoir divulguer les informations qu'ils avaient récoltées et ils la retrouveraient certainement plus facilement, rapidement.

Elle se le demandait vraiment, méritaient-ils de mourir ? Leur vie, le chagrin de leur famille, était-ce moins important que de lui faire gagner du temps ?

- Non.

Sa réponse donnait, il acquiesça simplement.

- D'accord.

Malgré qu'il n'ait fait aucun signe, étant donné que ses mains étaient occupées à la maintenir, un clone de sa personne fit son apparition à leurs côtés, et la copie se dirigea aussitôt en direction des trois gilets.

- Accroche-toi.

Elle rapporta son attention sur l'original et l'écouta à la lettre en s'accrochant à la première chose à portée, soit son cou. L'instant d'après, la couleur obsidienne qui partageait la moitié de son champ de vision se mit à virevolter, avant de la plonger dans le noir complet. Ce fut sous la sensation de pesanteur qui lui chatouilla le bassin qu'elle le sentit se réceptionner, avant d'une nouvelle fois sauter.

Les paupières fermées et le bruit de la rivière disparut, un couinement s'échappa d'entre ses dents serrées alors que la chute libre lui retourna son estomac vide.

Elle resserra ses prises sur son cou et plaqua son front dans le creux de celui-ci. Dans un élan de courage, elle voulut rouvrir les yeux, mais la douce odeur de jasmin la plongea dans une léthargie dont elle ne souhaitait pas s'extirper.

Les sauts continuèrent durant plus d'une minute, avant qu'il ne se mette simplement à courir. Et la secousse ainsi que le craquement du bois lui firent comprendre qu'il venait de monter une marche, puis elle le sentit ouvrir une porte du pied dans un grincement.

Le brouhaha s'insinua dans ses tympans en même temps que la fraîcheur ambiante de la pièce.

Elle ne put retenir un frisson tandis que les conversations se firent silencieuses à mesure qu'il s'en approcha, avant de reprendre là où elles s'étaient arrêtées alors qu'elle les frôla.

Il s'arrêta finalement sous la dernière résonnance de leurs poids sur le bois.

- La dernière info que j'ai eu dit qu'il se trouve encore aux rizières, mais où exactement, je n'en sais rien.

Elle décolla légèrement son nez et l'odeur des fruits de mer l'atteignit irrémédiablement. Un repas qu'elle n'avait eu l'occasion de manger qu'à trois reprises entre les murs blancs.

- Je vois. Nous allons continuer d'éviter le pays. Ce serp…

La conversation entre les deux hommes, si elle se fiait aux timbres de leur voix, s'arrêta brusquement, comme s'ils venaient de se rendre compte de leur présence.

Elle ne comprenait pas ce qui était en train de se passer, mais elle avait cet étrange sentiment en elle qui lui disait, non, qui lui ordonnait de ne pas interférer, de lui faire confiance.

- Il faut partir sensei.

Les vibrations qu'elle ressentit et qui émana des cordes vocales auxquelles elle était collée la fit sursauter, pour autant elle parvint à retenir son hoqueter.

Il avait un maitre ?

- Qu'est-ce que tu as fait encore, et cette fille d'où tu la sors ? lui demanda la voix lasse.

- On n'a pas le temps de discuter, il faut partir, maintenant.

Le silence se répandit peu à peu autour d'eux, et les mots firent échos sur les murs de la pièce.

Un écho qui ne semblait pas vouloir s'arrêter.

- C'est encore… mariage arrangé ? Combien de fois… dit d'arrêter de nous… situations pareilles ?

Que lui arrivait-il, pourquoi n'arrivait-elle plus à parler… à voir… écouter… à écouter.

Malgré l'accalmie, l'homme ne fit pas descendre en volume sa voix, bien au contraire. Il semblait se moquer éperdument qu'on l'entende.

Les fourmis gagnèrent ses orteils et se répandirent jusqu'à ses mollets et la force de ses hanches la quitta. Elle sentit le regard azur descendre à son encontre, avant que les cordes vocales ne vibrent une nouvelle fois.

Une seconde s'écoula, puis deux, trois… non, ce fut immédiat.

- Tu… ouvrir les yeux… crains rien...

Le combat intérieur qu'elle mena afin de se plier à sa demande lui vola plus d'énergie qu'elle pensa. En fait, cela la priva de trois de ses sens, ne lui laissant que le goût ferreux dans sa gorge et la vision rouge et blanche.

Elle connaissait cette sensation. Elle la connaissait parfaitement.

- Je…

Elle avait dû y faire face une centaine de fois durant les trois derniers jours. Mais cette fois-ci était différente.

- Perds…

Les pupilles noires de l'homme assis sur la chaise s'écarquillèrent alors qu'il croisa les siennes, livide et opaline. Lui aussi semblait connaitre la signification de son regard.

- Connaissance…

L'obscurité ruissela sur la chevelure blanche et le hoari rouge.

Cette fois-ci… elle se sentait en sécurité.

[…]

- Comment elle s'appelle ?

- Je ne lui ai pas demandé.

Un long silence s'en suivit.

- Et toi, tu avais lu des rapports après l'incident, tu ne t'en souviens pas ?

- Penses-tu que je n'avais que cela à retenir ?

Un souffle moqueur se fit entendre.

- Quand il s'agit de retenir les surnoms de prostituées, y'a du monde, mais quand il faut retenir des noms importants y'a plus personne.

Et un timbre amusé le suivit de près.

- Tu comprendras un jour que tu ne peux pas oublier le nom d'une femme capable de te faire…

- Tais-toi par pitié, je ne veux pas savoir.

Le rire de l'homme recouvrit le crépitement des flammes et la ramena quelque peu à la réalité.

Cela faisait dix minutes qu'elle était réveillée, cela faisait dix minutes qu'elle les écoutait, cela faisait dix minutes qu'elle feignait le sommeil et que le foyer ardant la réchauffait.

Cela faisait dix minutes qu'elle les trouvait…

- Lorsqu'elle se déhanche et qu'elle…

- Ferme-la bordel !

Bizarres.

Le fou rire engendra des battements d'ailes à une dizaine de mètres au-dessus d'elle. Les mêmes mouvements de l'air qu'elle avait pu entendre deux jours durant tandis qu'elle courait dans la forêt. Mais ceux-ci, contrairement aux petits éperviers qu'elle avait croisés, se voulaient plus lourds, plus… imposants. Et le cri strident qui suivit lui arracha un frisson.

Un… aigle ?

L'envie de voir le possible animal qu'elle n'avait pu qu'admirer sur papier lui entrouvrit les yeux. Par chance, elle n'eut le temps que d'entrapercevoir les deux silhouettes à sa gauche que les flammes l'aveuglèrent et replongèrent sa vision dans l'obscurité.

Les yeux clos et le second glati maintenant à peine audible, elle parvint à calmer sa curiosité et ses pensées reprirent exactement là où elles s'étaient arrêtées : nulle part.

Elle ne savait pas où elle se trouvait ni même combien de temps il s'était écoulé depuis qu'elle avait perdu connaissance, tout ce qu'elle savait se résumer au fait qu'elle était allongée et que la nuit était tombée. L'air frais et la brûlante luminosité du feu lui indiquaient clairement ce fait.

Car oui, étrangement, il faisait froid, et ses oreilles internes légèrement bouchées ne lui laissaient aucun doute : ils se trouvaient en altitude. Encore une connaissance qu'elle n'avait pu que lire et qu'elle expérimentait pour la première fois.

Une minute supplémentaire s'écoula sous le silence de l'entendue boisée - si elle se fiait à l'odeur qu'elle humait et aux craquements des branches qu'elle entendait - sans qu'aucune des deux voix ne se décide à se chamailler avec l'autre. Elle inspira silencieusement, et pria pour que son ventre ne la trahisse pas tant les arômes de la viande grillée furent alléchants.

- Tu penses qu'elle est végétarienne ? demanda finalement la voix qu'elle ne connaissait que trop bien.

Celle qui avait mis hors d'état de nuire les trois ninjas des Nuages, celle qui lui avait sauvé la vie.

Naruto.

Ce prénom… lui était familier. Du moins elle l'avait déjà entendu, elle en était certaine, mais elle ne parvenait pas à se souvenir où et encore moins quand. Elle y réfléchissait depuis son réveil, sans succès.

Un pouffement se fit entendre. Celui-ci semblait avoir décelé le sous-entendu de la question.

- Toi tu te cherches une excuse pour terminer ce lap…

La voix de l'homme s'arrêta avant la fin de sa tirade.

Un souffle exaspéré plus tard et sous l'étrange impression de se sentir épiée, elle l'entendit dépoussiérer son pantalon après s'être levé. « Très bien, je vais aller en chasser un autre. Tâche de ne pas te mettre ce pays à dos durant mon absence. »

Le bruit des guettas s'éloignant firent légèrement trembler le sol sur lequel elle reposait, et le ton sarcastique mais néanmoins véridique de l'homme se rejoua aussitôt dans ses pensées.

Ce garçon… ce Naruto… s'était mis un pays tout entier à dos afin de la sauver. C'était un fait. Et le plus inconcevable restait qu'il avait pris cette décision en sachant pertinemment ce qu'il faisait, dans quoi il s'embarquait. Il avait mis la vie qu'il menait de côté afin de sauver la sienne alors qu'ils ne se connaissaient pas, et ce, même si elle lui avait laissé une échappatoire, même si elle lui avait répété qu'elle ne voulait pas de son aide.

Il ne l'avait pas écouté. Il en avait fait qu'à sa tête.

Quand bien même commencerait-elle à le remercier dès maintenant et jusqu'à la fin de sa vie, cela ne suffirait pas pour retranscrire la reconnaissance qu'elle ressentait.

Elle lui devait la vie, littéralement.

Sous les mouvements des herbes desséchées et du gravier, elle l'entendit se lever à son tour afin de se diriger vers son sommeil éhonté. Elle écouta ses pas tandis qu'il s'accroupit à ses côtés, et retint son souffle lorsqu'il déposa délicatement ses doigts tièdes sur son front.

Ce simple touché fit naitre en elle un sentiment confortable qui lui réchauffa les tempes. Un comble pour elle qui, habituellement, n'aimait pas être touchée sans avoir donné son consentement.

Son geste terminé sur sa peau, elle le sentit se retourner vers le feu et la luminosité sur ses paupières se résorba quelque peu.

- Tu as faim ?

Sa recherche d'oxygène s'arrêta net.

À qui… parlait-il ?

- Dernière chance après il ne restera rien.

À elle, évidemment. Mais depuis combien de temps la savait-il éveillée ?

Ne trouvant aucune réponse et comprenant que cela ne servait à rien de faire davantage semblant, elle ouvrit doucement les yeux. Comme elle l'avait deviné et assis à moins d'un mètre d'elle à sa gauche, elle l'observa tandis qu'il faisait tourner l'appétissante cuisse au-dessus des flammes.

Contrairement au rivage, il n'était plus habillé d'un simple short rouge. Au lieu de cela, un pantalon noir ainsi qu'une veste fine et grise le protégeaient du froid.

Avait-elle réussi à le duper ne serait-ce qu'une seule seconde ?

Le sourire qu'il lui adressa tandis qu'il se tourna légèrement vers elle fut suffisant pour qu'elle trouve réponse.

Non, pas un seul instant. Il semblerait que, tout comme elle avait essayé de le faire, les deux s'étaient joués d'elle.

Cette simple affirmation lui remémora l'homme habillé de rouge et de blanc, et elle comprit.

Il n'avait jamais été question de manger ce qu'il restait du lapin, il avait seulement été question de la faire se sentir en sécurité, de la laisser seule avec la personne qu'elle connaissait.

Un geste en soit compréhensif, néanmoins inutile. C'était étrange à reconnaitre étant donné qu'elle ne les connaissait au final pas du tout, mais elle ne se trouvait pas effrayée par leur présence. Elle avait depuis longtemps pris l'habitude de voir de parfaits inconnus s'immiscer du jour au lendemain dans sa vie privée, dans sa pièce immaculée.

Ce n'était, contrairement à tout ce qu'elle vivait en cet instant, pas nouveau pour elle.

- Tu parles beaucoup dans ton sommeil, marmotte.

Les yeux grands ouverts, elle dévisagea le sourire étincelant aux côtés du foyer ardents.

La manière nonchalante avec laquelle il lui adressait la parole se voulait, elle, plus qu'inhabituelle.

L'adrénaline l'avait empêché de son rendre compte sur la rive, mais maintenant elle devait reconnaitre qu'elle se trouvait loin des tons effrayés ou condescendants de la pièce blanche. Et, aussi bizarre que cela puisse paraître, elle aimait cela.

Elle adorait cela.

Ne semblant pas remarquer son sourire en coin, il déplaça son regard sur les flammes avant de le ramener dans sa direction quelques instants plus tard, et ses pupilles opaline s'abaissèrent inévitablement sur la cuisse de lapin qu'il lui tendit.

- Mange, tu dois être affamée.

Doucement, elle releva le haut de son corps afin de prendre une position assise et, doucement, le vertige fit tourner le paysage alentour. Il lui laissa observer la forêt de conifères et la montagne à quelques kilomètres, avant de lui présenter un brin d'obscurité et de faire descendre son champ de vision vers le duvet blanc qui recouvrait une partie de la végétation.

- On a quitté la Foudre hier matin, on se trouve au Gel. Sur le mont Poroshiri, en son nord.

L'attention obnubilée par le paysage alentour, elle digéra l'information en avalant son excès de salive.

L'envie de se jeter dans la neige afin de connaitre la texture et la fraîcheur lui fit légèrement bouger la jambe, mais la douleur de celle-ci recouverte de bandage la laissa finalement de marbre. Elle rapporta alors son regard opalin sur la petite branche qu'il lui tendait toujours, là où l'appétissante cuisse était embrochée et, inclinant légèrement la tête en signe de remerciement, elle attrapa le bois et l'apporta aussitôt à ses lèvres.

Ses dents blanches se déposèrent sur la chair et s'enfoncèrent avec douceur, au moment même où le goût ferreux de sa trachée lui arracha un haut-le-cœur. Elle croisa le regard azur qui l'épiait sans aucune discrétion, et le sourire qui l'accompagnait se volatilisa aussi rapidement que son envie de manger.

- Quelque chose ne va pas ? lui demanda-t-il, l'air inquiet, avant d'exprimer un éclair de lucidité. « Oh, tu veux que je te laisse tranquille le temps que tu manges ? »

À peine entama-t-il un mouvement qu'elle braqua avec effarement sa seule mains libres dans le vide devant elle.

- Non !

La supplication sur son visage se démultiplia en même temps que l'écho de sa voix dans le massif montagneux. Accompagnée d'une légère panique dessinée sur son visage, elle observa du coin de l'œil l'obscurité alentour, ou plutôt le noir complet, avant de rapporter son attention vers les flammes.

- J'ai seulement soif, s'il te plaît.

Il mit plus d'une seconde à comprendre sa demande, comme s'il réfléchissait à la manière la plus efficace de combler son désir, puis se leva et se dirigea vers la neige à une dizaine de mètres. Elle ne vit pas vraiment ce qu'il fit, mais un léger nuage de fumée se dissipa dans l'air là où il se tenait et, l'instant d'après, il rebroussa chemin, une gourde métallique en main. Il déposa le récipient empli de neige devant le feu et attendit quelques secondes avant de le lui tendre, tout sourire.

- Bois doucement.

Elle s'en empara de sa seule main libre et sans pour autant le quitter des yeux, but quelques gorgées de l'eau tiède. Après quelques-unes de plus et comme il venait de lui conseiller, elle fit à contrecœur descendre la gourde et la pensée qui lui traversa l'esprit lui arracha un second sourire qui, cette fois-ci, n'échappa pas au regard qui l'épiait.

- Qu'est-ce qui te fait sourire ?

Buvant une seconde fois, elle se contenta de sourire de plus belle à l'entente du timbre tout aussi enjoué qu'elle et, rabaissant son attention sur ses pieds recouverts de bandages, un chaleureux souvenir s'accapara de la moindre de ses pensées.

S'était-elle transformée en petite souris blanche durant son sommeil ?

- Une amie.

Accroupi devant elle, il se laissa lourdement tomber à même le sol afin de s'asseoir en tailleur et, de ses bras croisés et son regard plissé, la dévisagea sans ciller. Les secondes défilèrent jusqu'à ce qu'elle arrête de compter, jusqu'à ce qu'elle n'ait plus envie de boire une autre gorgée.

Les ombres dansèrent sur les reflets dorés, azurés, sur les infimes cernes violacés et les six incongrues moustaches parfaitement agencées qu'un sourire étirait. Elle ne savait pas exactement ce qu'il lui prenait, pourquoi il s'était soudainement mis à la regarder ainsi, mais elle n'arrivait, elle non plus, pas à détacher son regard du sien.

Pourquoi se sentait-elle si…

Elle cligna finalement des yeux, et les mots qu'il lui adressa lui firent oublier le temps écoulé.

- C'est cette amie qui t'a aidé à t'échapper ?

Sous les lointains coassements des reinettes, là où la neige ne s'était pas encore aventurée et où une rivière zigzaguait, son appétit s'en alla définitivement.

- Disons plutôt qu'elle m'a aidé à ne pas perdre la tête.

Il opina du chef en signe de compréhension, ce qui la fit une nouvelle fois sourire : il n'avait absolument rien compris à ce qu'elle avait voulu dire.

- Tu sais bien utiliser les mots pour répondre sans le faire.

Le savait-elle ?

- Je n'avais jamais entendu dire qu'on éduquait les prisonniers au pays de la Foudre, est-ce une coutume ?

Elle fit perdurer le même silence et le même sourire, bien décidée à ne pas répondre. Dans un soupir accompagné là aussi air amusé, il balança ses mains dans son dos afin de si appuyer.

- Très bien, garde tes secrets.

Le remerciant intérieurement de ne pas plus insister sur le sujet, son appétit refit surface et amena la viande à l'encontre de ses lèvres. Un doux son de complaisance s'échappa de sa gorge tandis qu'elle mordit la cuisse. Et elle n'eut nul besoin de lever son regard vers les flammes pour savoir qu'il l'observait, encore et toujours.

- Au fait, comment tu t'appelles ?

Elle détacha son attention de la viande et mâcha le reste dans sa bouche. Avalant rapidement, trop peut-être, étant donné qu'elle manqua de s'étouffer, un doux son qu'elle n'avait pas entendu depuis longtemps s'échappa de ses lèvres.

- Hinata.

L'indéfectible gaîté qui lui faisait face disparut en un instant et laissa naitre à sa place une mine déçue, presque emplie de désillusion.

Ses sourcils d'obsidienne se froncèrent inlassablement.

Avait-elle dit quelque chose qu'il ne fallait pas ?

De son index et son pouce, il s'attrapa le menton et, sans pour autant changer d'expression, la scruta de haut en bas.

- Hinata… tu es sûre que tu ne t'appelles pas Hiromi… ou Kiyomi ?

Elle aurait pu se sentir offensée par le manque de confiance qu'il lui accordait, mais au lieu de cela ses joues se teintèrent d'une couleur écarlate et elle faillit encore s'étouffer avec sa seconde bouchée.

Ces deux… prénoms voulaient littéralement dire beauté abondante et beauté à l'état pur. Des appellations et des noms qui n'étaient attribués qu'aux princesses et autres filles nobles dans les nombreux contes et livres qu'elle avait pu lire.

- Non, c-c'est Hinata.

Son ridicule bégaiement, qui ne la fit que plus rougir, la laissa observer le retour de la mine amusée.

- Je n'en reviens pas que ça fonctionne… ce foutu pervers.

Les sourcils toujours froncés, elle voulut lui demander de quoi il parlait, mais préféra se taire tandis qu'il déplaça sa main à mi-chemin de leurs positions respectives.

- Enchanté de faire ta connaissance, Hinata.

Elle déposa la gourde entre ses jambes et fit descendre son mets. Finalement et ayant là aussi lu ce geste dans ses lectures, elle attrapa la main qu'il lui tendait afin de la serrer.

Un doux et chaleureux frisson lui traversa le bras droit, mais bien trop obnubilé par le regard azur, elle ne s'en formalisa pas.

Ce fut à ce moment précis, alors que le grand et heureux sourire qu'il lui offrait toujours esquissa le sien, que l'un des mots qu'il avait prononcés se rejoua entre deux de ses pensées affamées.

Le lien charnel qui les unissait s'acheva et l'expression enchantée qu'elle arborait laissa place à la curiosité.

- Combien de temps ai-je perdu connaissance ?

- Si on ne compte pas les fois où tu réclamais de l'eau, cela fait un peu plus de trois jours.

Et la curiosité laissa place à l'incrédulité.

Elle avait repris connaissance, et ce à plusieurs reprises ? Elle n'en avait gardé absolument aucun souvenir. Puis le plus troublant n'était pas là : trois jours étaient passés depuis la rivière. C'était surréaliste. Elle avait littéralement l'impression qu'une seule heure s'était écoulée.

La tête légèrement baissée, une terrifiante réalité la fit frissonner et cette fois-ci, le frisson qui lui parcouru l'échine ne lui fît ressentir aucun bien. Au lieu de cela il lui engendra un léger mouvement de jambes paniqué qui lui arracha une grimace de douleur.

- On… on ne devrait pas prendre de pause… ils… pourraient nous retrouver.

Comme si elle venait tout juste de lui dire la plus mauvaise blague de son registre, elle accusa son expression des plus neutres.

- Tu… n'es vraiment pas au courant de ce qu'il se passe dehors, n'est-ce pas ?

Le calme ancré dans sa voix la relaxa quelque peu. Il semblait… non, il était beaucoup plus doué qu'elle ne l'était, alors s'il était serein face au sujet qu'elle venait d'évoquer, elle pouvait elle aussi se le permettre.

- Non, je ne sais pas.

Elle ne savait rien du tout.

Bien que les ouvrages qu'elle avait lus durant les neuf dernières années en provenaient, elle ne savait rien au sujet de la péninsule actuelle. Ceux-ci avaient été méticuleusement choisis pour qu'aucune information sur les évènements extérieurs ne soit écrite à l'intérieur. Aussi bizarre que cela puisse paraître, elle connaissait les évènements marquants qui dataient d'avant sa naissance, mais ne savait que très peu de choses sur ceux d'après.

Que pouvait-il bien se passer pour que Kumo ne puisse pas les atteindre ?

- La quatrième Grande Guerre.

Elle mit du temps à comprendre ses paroles pourtant d'une simplicité sans pareille, et mit encore plus de temps à se rendre compte ce que cela signifiait réellement après les avoir compris.

Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n'osa se mêler à ce qu'il venait de lui avouer. Ne sachant pas quoi dire, quoi faire, elle se contenta de l'observer tandis qu'il leva son index afin de pointer l'horizon.

- Le Feu et la Foudre sont en guerre et Konoha occupe les avant-postes de la nation du Gel. Il n'y a donc aucune chance qu'ils te retrouvent, ils n'ont aucun moyen de pénétrer le pays.

Après une longue expiration, les palpitations contre sa cage thoracique reprirent un rythme normal.

Konoha.

Ils étaient là.

Elle était en sécurité. Elle n'avait plus rien à crain…

Un point qu'il n'avait pas abordé lui bloqua son soulagement et, pour la première fois, la fit douter quant aux intentions qu'elle lui avait attribuées.

- Comment êtes-vous passés ?

Si, comme il venait de l'énoncer, les ninjas de la Feuille occupés la frontière avec la Foudre, comment avaient-ils fait pour entrer dans le pays du Gel ? Et pourquoi se cachaient-ils dans ces montagnes ? Ne devrait-elle pas déjà être à Konoha ?

- Mon maitre connait beaucoup de monde.

Le silence qui suivit lui fit comprendre que l'explication s'arrêtait là. Que, tout comme elle l'avait fait une minute plus tôt, lui aussi allait garder ses secrets. Mais, contrairement à lui, elle ne pouvait pas se contenter de sa réponse.

Prenant son courage à deux mains en déposant la cuisse sur son pantalon blanc, elle inspira.

- Vous me ramenez à Konoha, n'est-ce pas ?

Une chose étrange se produisit et cela ne fit que décupler son inquiétude.

Sa question rhétorique – qui ne semblait plus l'être - rencontra le silence et même une mine gênée, comme si elle venait de le prendre au dépourvu.

- C'est... compliqué.

- Qu'est-ce qui est compliqué ?

Soudainement haletante et mal à l'aise, son timbre, bien plus sec qu'elle ne l'aurait voulu, fit disparaître le sourire face à elle.

Avait-elle trop idéalisé la situation ? L'avait-elle trop idéalisé, lui ?

La peur et le doute lui firent oublier ce qu'il avait fait pour elle, ils lui firent oublier qu'il lui avait sauvé la vie, qu'elle la lui devait. Par chance, ou malchance, cela elle ne le savait pas encore, une voix qu'elle n'attendit pas la fit sursauter et mit un terme à ses machinations.

Celles qui lui hurlaient de partir en courant.

- Sais-tu ce qui a déclenché la guerre, gamine ?

Elle observa à sa droite, puis à sa gauche, et ne voyant ni hoari rouge ni cheveux blancs, jeta un coup d'œil dans son dos, personne.

Avait-elle rêvé ?

Le foyer ardent réceptionna de nouveau son attention, et elle ne put que retenir sa surprise lorsqu'elle croisa le regard empli de colère assis devant elle. Ce même regard qui se déplaça brièvement sur leur maitre dans les hauteurs de la forêt.

- Tu étais obligé d'amener le sujet de cette manière, sérieusement ?

À son tour, elle déplaça son champ de vision sur sa gauche et observa, perché sur une branche à plus de cinq mètres de hauteur, la longue et attachée chevelure blanche. Ne parvenant pas à bien discerner les traits de l'homme dû à la forte la luminosité des flammes, mais surtout à la distance qui les séparait, elle observa le seul mouvement qu'il extériorisait : il écrivait.

Avec incompréhension, mais surtout étonnement, elle ramena son regard sur l'azur juste à temps pour le voir ouvrir la bouche, et elle le coupa avant qu'il n'ait la possibilité d'exprimer le moindre mot.

- Qu'est-ce qui a déclenché la guerre ?

Pourquoi cet évènement avait-il un quelconque rapport avec son retour à Konoha ?

Son regard opalin s'écarquilla de terreur.

Était-il possible que le village, son clan, sa famille, soient…

- Toi.

La voix de l'homme résonna une nouvelle fois dans la forêt, et les iris azur se refermèrent à la suite d'un long et amer soupir.

Elle.

Elle releva son regard afin d'observer la chevelure blanche.

Elle ?

Nonchalant et ne lui prêtant guère d'attention, l'homme écrivit quelques mots sur sa jambe recroquevillée où le carnet résidait.

- L'enlèvement de l'héritière Hyūga lors de la signature du traité de paix entre Kumo et Konoha.

Avant d'en écrire une flopée d'autres.

- Tout le monde s'accorde pour dire qu'il s'agit de l'élément déclencheur de la guerre.

Une suffocante chaleur prit possession de sa nuque. Non, de son corps tout entier désormais. Et il ne fallut qu'une courte inspiration pour qu'un sifflement continu et désagréable anime ses tympans.

Déboussolée, elle observa le flou devant elle sans parvenir à discerner quoi que ce soit d'autre que des déplacements de couleur. Sans parvenir à entendre quoi que ce soit d'autre que des bourdonnements diffus.

Elle… était responsable… de…

Deux réconfortantes tiédeurs se déposèrent sur son cou. Le sursaut que cela lui engendra parvint à la garder consciente, et son premier réflexe fut de s'agripper aux poignets. La vue lui revint brusquement et l'obligea à surmonter le visage à quelques centimètres du sien.

Celui de Naruto.

La moindre de ses réflexions se bloqua une nouvelle fois. Et, à ce moment précis, plus perdue qu'elle ne l'avait jamais été, une scène qu'elle avait vécue des années auparavant lui revint en mémoire. Une voix, un sentiment, un passage de sa vie que la peur et la solitude lui avaient fait oublier. Que sa mémoire enfantine avait volontairement effacé.

La nuit de son enlèvement.

C'est le nom du héros de l'histoire.

D'une seule larme qui perla le long de sa joue de porcelaine, elle se souvint enfin.

Un livre qu'a écrit le grand Sannin Jiraiya.

Elle se remémora où elle avait entendu ce nom.

Naruto.

Faisant descendre ses mains jusqu'aux phalanges du garçon portant ce nom et qui maintenait son cou, elle fixa les iris azur qui se déplacèrent une seconde fois avec dureté dans les hauteurs de la forêt.

- Arrête de parler tu en as assez fait.

L'intrépide et caractériel ninja Naruto.

Avec fascination et maintenant qu'elle pouvait observer ses yeux de plus près, elle remarqua quelque chose de différent, quelque chose qu'elle n'avait pas constaté sur le rivage : son regard était parsemé de vaisseaux éclatés, comme s'il n'avait que très peu dormi ces derniers jours.

Cela aussi, était-ce de sa faute ?

- Tant qu'elle ne saura pas la vérité, elle cherchera à y retourner, tu le sais mieux que quiconque.

À l'entente des mots de l'homme, elle observa la grimace se formait sous la chevelure dorée, et une nouvelle fois, elle ouvrit la bouche avant qu'il n'ait le temps de vociférer.

- Naruto.

À l'entente du nom, elle réceptionna la mine étonnée de son sauveur.

Maintenant qu'elle y réfléchissait, de toutes les personnes qu'elle aurait pu croiser durant ses trois jours de fuite, elle était tombée sur la seule en capacité de la sauver à des centaines de kilomètres à la ronde. Non, pire encore, elle était tombée sur lui juste à temps pour qu'il la sauve. Tout s'était joué à la seconde près.

Puis… ce nom.

Qu'elles étaient les chances ?

- Suis-je morte dans cette rivière ?

Avec douceur, il retira l'emprise sur sa nuque, entrainant inévitablement les prises qu'elle avait sur ses mains vers le sol. Il reprit alors une position en tailleur et elle dut se résoudre à le relâcher.

Après de longues secondes sans réponses à son chuchotement, il abaissa son attention en silence.

Avait-elle vu juste ?

Était-elle, tout comme cet homme dont elle avait lu les péripéties, en train de vivre au travers d'un sceau post-mortem ? Celui qui se déclenchait avant la mort et qui permettait de vivre une vie rêvée, fantasmée ?

Cette escapade dans la forêt, avait-elle été, tout comme cette femme habillée de son yukata noir, une douce illusion ? L'avait-il vraiment aidé à s'échapper cette nuit-là ? Avait-il vraiment existé ou n'avait-il été, tout comme la souris, qu'une autre de ses hallucinations ?

À son tour, elle abaissa son regard afin de se retrancher un peu plus dans ses pensées chaotiques.

En y réfléchissant bien, elle aurait pu avoir succombé encore plus tôt.

Elle était certainement morte dans cette cellule immaculée. Ils étaient arrivés à leur fin. Le timing avec lequel tout s'était déclenché, comment il l'avait aidé à s'échapper, tout cela aussi paraissait impo…

- Tu saignes.

Surprise à son tour tandis qu'il s'exprima enfin, elle releva son visage de porcelaine et le dévisagea sans comprendre.

Il fit descendre ses iris azur sur le pantalon qu'elle portait avant de les faire revenir à leur point de départ, ce qui donna réponse à sa nouvelle question intérieure et qui lui fit oublier les précédentes.

Les bandages sur son genou n'avaient pas réussi à contenir le s…

Ayant rabaissé son attention à la suite de sa supposition, elle ne put que rester figée, la bouche entrouverte.

Ce n'était pas… son…

- Ce n'est rien.

Elle l'entendit dégrafer sa veste avant de déposer le textile gris sur ses hanches ainsi que son bassin, lui retirant la vue du sang. « Je te donnerai un autre pantalon une fois que ce sera passé. »

Le visage abaissé que ses cheveux d'obsidienne cachés de moitié, elle ne parvint pas à détacher son regard de la veste grise. Et même lorsqu'elle celle-ci devint trouble et tira vers le noir, elle continua de fixer le bas de son ventre.

Était-ce parce qu'elle l'avait redoutée toute sa vie que cette couleur la terrorisait au plus haut point ?

Aucun mal de tête, aucun mal de ventre, aucune crampe.

Pour autant l'écarlate lui rappelait qu'elles étaient bien là. Que, quatre jours plus tôt, le jour où elles étaient apparues pour la première fois, cela n'avait pas signifié la fin du compte à rebours. La fin du respect qu'elle avait pour son corps.

Au contraire, ce ne fut que le début.

- Comment te sens-tu aujourd'hui, petite louve ?

Assise au bord du lit blanc, elle referma le livre et releva son regard opalin ainsi que son sourire sur la voix masculine au milieu de la pièce immaculée.

- Tu es là, alors je suis contente.