Son premier souvenir, dans cette nouvelle vie, c'est la douleur. Tout son être est douleur. Quand elle parvient à ouvrir les yeux, elle tombe sur un mur gris, défoncé. L'air est frais.
Alors je suis sur Terre ?, pense-t-elle. Comment elle est arrivée là, aucune idée. Aux dernières nouvelles, elle était là-haut, avec le Creuset. L'explosion aurait du la tuer. Avant ça, sa rencontre avec le laser de ce foutu moissonneur aurait du la tuer. Maintenant elle se souvient… Il doit lui manquer quelques doigts, à la main gauche… Si elle n'a que ça…
Pendant un moment, elle essaie de se rappeler du jour de la bataille de Londres. Elle sait que Liara est repartie dans le Normandy, au final, mais ne se souvient plus pourquoi. Elle sait qu'elle a mis à feu le Creuset, mais ne sait plus comment elle a eu l'information que les Geth et EDI mourraient… Ils sont vraiment morts ? Anderson… Elle sait qu'elle a tué Anderson mais ignore bien pourquoi… Où sont ces mémoires ? Sont-elles les seules choses qu'elle a oublié ? Comment sait-on qu'on a oublié quelque chose, si on l'a oublié ?
Elle entend du bruit près d'elle, au niveau de ses jambes, mais est incapable de lever la tête. Après un instant, un homme barbu apparaît dans son champ de vision. Son regard est doux, même si il semble épuisé.
« Bonjour. Je suis heureux que vous vous réveillez enfin. On avait peur de ne jamais savoir qui vous êtes. Est-ce que vous pouvez parler ?
- Qui je suis ? Où suis-je ? Demande-t-elle d'une voix terriblement rauque.
- Nous sommes dans la grande banlieue à l'est de Milan, Mademoiselle… On vous a trouvé dans les ruines d'un bras de la Citadelle, tombé dans les plaines. Que vous ayez survécu… Disons que vous avez eu énormément de chances. Le matériel cybernétique en vous a aidé, également. Vous pouvez me dire votre nom ? »
Un nom… Personne ne sait qu'elle est en vie. Elle pourrait ne plus être Shepard, l'héroïne, la bouchère. Oui, à cet instant, dans la douleur et les traumatismes, elle décide de laisser Shepard mourir, et de devenir quelqu'un d'autre.
« On m'appelle Whelps. Je viens d'Oméga.
- Et bien, enchanté, Whelps d'Oméga. Parlons maintenant de votre santé. Quand nous vous avons trouvé, votre main gauche n'avait plus un centimètre de peau, il vous manque deux doigts, et les nerfs ont été endommagés à un point qu'on ne sait pas si vous pourrez totalement récupéré. Vous aviez des brûlures sur 85 % de votre corps. Le pire des dégâts se situe au niveau de votre estomac. En plus des brûlures, on y a constaté une blessure par balle. Votre jambe gauche a été brûlée et cassée en plusieurs endroits. Vous avez eu un traumatisme crânien sévère. Un de vos yeux était beaucoup trop abîmé pour qu'on puisse le sauver. Vous avez été dans le coma durant un mois et demi. Vous ne remarcherez pas aussi bien qu'avant et comme je vous l'ai dit, vous aurez des difficultés à utiliser votre main gauche. Quoiqu'il en soit, maintenant que vous êtes réveillée, vous pourrez partir, rapidement. Désolée, mais avec la situation actuelle, on a besoin du lit. Vous comprenez ?
- Oui docteur. J'ai tout compris. »
Un mois et demi, tout le monde l'a croit morte depuis un mois et demi. C'est mieux que deux ans. Liara… Non, elle sera mieux sans moi… Oui mais, et la promesse ? Les enfants, la vie ensemble… Shepard, regarde toi, tu es une loque. Un putain de monstre. Non. Dès que je peux, je me barre d'ici. C'est ainsi, dans une petite chambre d'hôpital, au milieu des décombres du monde, que l'héroïne de la galaxie a décidé de mourir une dernière fois. Deux jours plus tard, les médecins la font sortir, avec deux boîtes d'anti-douleur et une canne. Ils n'ont pas menti, son corps est un désastre. Son torse est une zone de guerre. Il manque même de la chair à certains endroits. Les implants de Cerberus sont visibles et craquellent sa peau encore plus que pendant la guerre. L'œil qui lui reste brille d'un rouge surnaturel et inquiétant. Une cicatrice large et profonde parcourt sa joue gauche et va jusqu'à la naissance de ses cheveux. Ses cheveux, autrefois mi-longs, et doux (d'après Liara), sont maintenant ras et rêches. Sa jambe gauche est un sacré bordel, entre les muscles tordus, les os brisés, les trous… L'utiliser est compliquée. Et ce qui complique encore plus la marche, c'est sa main gauche, ou ce qu'il en reste. L'auriculaire et l'annulaire sont devenus de la poussière depuis longtemps et le long de ce qui reste, de ce côté là, elle peut voir les muscles et les nerfs bouger sous la fine couche de peau synthétique de mauvaise qualité. Utiliser la canne provoque des douleurs abominables. Alors elle fait de tous petits trajets.
L'héroïne de la galaxie marche dans les décombres de Milan. Tout ce qu'elle possède désormais, ce sont, un omnitool basique, des cachets, les vêtements que l'hôpital lui a donné et une canne qu'elle utilise difficilement. Mais elle se dit qu'elle n'a pas le droit de se plaindre. Autour d'elle, les gens s'agitent, reconstruisent, aident. Après un instant à se sentir coupable, elle secoue la tête et avance. Son but, c'est d'aller à Oméga. Le meilleur endroit pour disparaître. Elle s'arrête rapidement aux bureaux de l'Alliance, où on lui a dit d'aller pour récupérer des papiers d'identité et des rations. Elle leur dit s'appeler Elie Whelps et c'est comme ça que naît Elie Whelps. Ils n'ont ni le temps, ni l'envie de faire des vérifications. Elle récupère des rations et poursuit son chemin. En se rapprochant du spatioport, elle passe devant un bar ouvert. La moitié du bâtiment qui l'abrite est écroulé mais ça n'empêche pas les clients d'y boire. Elle hésite un instant puis l'idée d'une bière fraîche gagne la petite guerre intérieure. Elle s'assoit au bar et un gars roux à la barbe sauvage et aux yeux injectés de sang lui demande ce qu'elle veut. Elle brandit un ticket de ration donné par l'Alliance, pour savoir si c'est valable ici et le barman hoche la tête. Elle demande deux bières,un whisky et baisse la tête.
Pour ceux qui sont morts, se dit-elle, avant d'avaler son verre. Les informations, à l'écran, au fond du bar, attire son regard. Les Geth sont vraiment morts. Alors EDI aussi. Monstre. Ils y parlent d'une cérémonie qui a eu lieu il y a quelques jours. Apparemment, le Normandy était perdu pendant un peu plus d'un mois. Alors ils vont bien. Et ils ne savent que depuis quelques jours. A l'écran, elle voit ses amis, Hackett présidait la cérémonie. Ces connards du Conseil sont encore en vie… Ils n'étaient pas dans la Citadelle quand les Moissonneurs l'ont capturée ? Le Capitaine Shepard ? Hummm une promotion. Elle voit la détresse dans les yeux de Liara. Cela lui brise un peu plus le cœur et l'âme. Je ne peux pas revenir… Je suis un monstre. Elle se persuade que c'est pour le mieux. Que Liara surpassera sa peine. Cette fois, elle sera entourée. Elle l'a fait promettre à Garrus, avant d'arriver sur Terre, avant la dernière bataille. Jack a survécu, et Miranda aussi… Contente de voir que l'ex-agent de Cerberus n'a pas été enfermée, elle lève son verre à l'écran puis boit une grande gorgée. Elle voit alors Joker et son visage semble encore plus dévasté que celui de Liara. Il a tout perdu dans cette guerre, sa famille, son amour, quelques amis. Et, se dit Shepard, Whelps, tout est de sa faute. Elle aurait du aller à Tiptree. Elle aurait du faire un autre choix… Non, il n'y avait pas d'autres choix. La destruction ou la damnation, c'est tout ce qu'il y avait à faire… Le génocide d'une espèce récemment évoluée et en paix avec les quariens, le meurtre d'une amie fidèle, ce n'est rien, à l'échelle de la galaxie, n'est-ce pas ?
Après quelques heures de haine de soi et d'abus d'alcool, elle se lève et repart vers le spatioport. Là, elle compte jouer la carte du vétéran échoué loin de chez lui à un vaisseau en partance pour Oméga. Et ça marche. Ironiquement, la bouchère de Torfan et de Bahak se retrouve embarquée dans un vaisseau butarien. Le temps du voyage, elle reste prostrée dans un coin du vaisseau, la douleur envahissant totalement son esprit, la paralysant. Un humain, qui l'observait de loin, s'approche alors d'elle et doucement lui demande :
« Hé, ma belle, je vois que tu souffres… Tu veux de l'aide ? J'ai de quoi t'aider si tu veux. Et gratuitement, cette fois. Ça te dit ?
- De quoi tu parles ? Répond-elle, sa voix toujours cassée, effet secondaire d'avoir eu la gorge brûlée dans l'explosion.
- Un peu d'Hallex, et tu n'auras plus mal. Je fais des réductions pour les soldats qui ont vu le front. Et toi, tu l'as probablement un peu trop vu. Alors, Hallex ?
- Envoie. Ça fait quoi ? C'est pas comme le Red Sand, hein ?
- Nan, rien à voir avec cette merde. L'Hallex, ça va te détendre, et t'apporter une grande dose de joie chimique. Plus de douleur, plus de cauchemars, juste de beaux rêves éveillés. Et le sexe, tu verras, le sexe c'est de la folie avec ça…
- Tu es un beau parleur. Je faisais ton boulot, tu sais, quand j'étais ado…
- On fait ce qu'on peut pour survivre. Tiens, prend la boîte, et je t'envoie mon contact, je vis à Oméga, si tu en veux plus. »
Elle hoche la tête et il s'en va. Elle observe la boîte un moment, hésitante. Ce n'est pas qu'elle n'a jamais pris de drogues, bien au contraire, son enfance avec les gosses de la 10ème était parsemée de Red Sand et de bonnes vieilles drogues à l'ancienne. Non, c'est surtout qu'elle sait que si elle commence, ce sera dur d'arrêter, sans une bonne raison. Elle soupire, se dit que de toute façon, elle ne compte pas vivre bien longtemps. Elle ouvre la boîte, prend un des cachets, l'avale puis ferme les yeux.
L'effet arrive rapidement, une vague d'euphorie et de sensations étranges, des flottements, des égarements. La douleur a cédé le pas à une sensation de brûlure froide et silencieuse, un feu incroyablement doux. Elle sourit à l'idée, à l'impression, soudainement, d'être près d'une cheminée, comme dans cette cabane qu'elle avait louée, pendant une perm, la dernière perm, en fait, pour montrer à Liara la vie au milieu d'une forêt terrienne… C'était il y a une éternité. Littéralement, dans une autre vie. Elle se laisse porter par la drogue, oublie qu'elle est dans un vaisseau butarien, sous un faux nom, sans rien que ce qu'elle porte sur elle, sans personne avec qui parler, sans l'amour de sa vie, qu'elle abandonne sans comprendre entièrement la violence de ses choix.
Elle est réveillée par les coups de bottes d'un butarien qui lui grogne que le vaisseau est arrivée et qu'il faut qu'elle bouge son tas de viande avant qu'il décide de lui mettre une balle en pleine tête. Elle n'est pas impressionnée. Elle constate pour la première fois les effets secondaires de l'Hallex. Les douleurs sont accrues, ses muscles lui font croire qu'elle a combattu pendant trois jours des krogans à mains nues… Elle hésite un moment à reprendre un cachet, mais opte plutôt pour les anti-douleurs, peu efficaces, mais elle a besoin de son cerveau pour survivre l'arrivée à Oméga.
