Note : Voici la partie deux qui a mis beaucoup plus de temps à sortir que prévu, et j'en suis désolé. Je n'étais pas satisfait de ce que j'avais écrit, et je ne le suis toujours pas, je voulais ajouter une scène de plus et améliorer la seconde, mais faut bien que je poste. Malgré cela j'espère que ce chapitre, qui est la suite direct du précédent, vous plaira.

Bonne lecture et bonne année.

Je n'ai aucune idée de pourquoi, mais des mots se font supprimer lors de l'upload sur le site. Si vous remarquez des mots manquants, j'apprécierais que vous m'envoyez un mp pour me le dire, merci.


Taille chapitre : 19500 mots.


D'opale et d'obsidienne

Partie 2


« Un jour peut-être que tu seras libre de décider, de découvrir, et même d'aimer, qui sait, personne ne peut prédire de quoi demain est fait. Mais si cela devait arriver, laisse-moi te donner un conseil petite louve. Fais attention à tes émotions, fais attention à qui tu les portes, ce sont elles qui façonnent ton destin. Crois-moi, tu ne veux pas d'une vie dont tu ne contrôles plus rien. »

Elle ouvrit les yeux et tout lui revint.

La forêt, la neige, les flammes. Le sang.

Immobile, elle fixa l'ampoule éteinte qui dominait la chambre. La teinte du plafond fit partir son cœur au galop et elle eut besoin d'une dizaine de secondes sans ciller pour réussir à se calmer, pour comprendre qu'elle n'était pas retournée dans la pièce immaculée.

Ce qui rendait le plafond si blanc n'était que l'ensoleillement.

Elle effleura du bout de ses doigts la fine couverture qui la recouvrait et fit descendre son regard sur le papier peint du mur délabré. Un battement de cils lui suffit pour atteindre la fenêtre où l'homme à l'interminable chevelure blanche se tenait.

Vêtu du même accoutrement que dans la forêt et assis sur l'encadrement en bois de la fenêtre ouverte, une de ses jambes se balançait dans le vide extérieur et l'autre se maintenait sur le rebord. Silencieux, il écrivait sur le carnet déposé sur son genou recroquevillé et ne semblait pas avoir remarqué qu'elle s'était réveillée.

Du moins, il s'agissait là de la première réflexion qu'elle avait eue en l'observant, mais elle n'était plus dupe dorénavant. Si les relations maitre-élève étaient telles qu'elles étaient décrites dans les livres, telles qu'elle s'en souvenait, alors le maitre se voulait toujours plus impressionnant. Et impressionnée était un bien maigre mot pour d'écrire ce qu'elle avait ressenti aux bords de cette rivière, de cette forêt.

Du coin de l'œil et une fois qu'elle eut compris que le maitre ne bougerait pas, elle rechercha l'élève qu'elle espérait ne pas être loin, et elle ne mit qu'un instant pour poser son regard sur la chevelure dorée.

Assis à même le sol à sa droite, le dos appuyé contre le mur et les bras croisés en dessous de son visage abaissé, il dormait paisiblement.

Elle inspira le plus silencieusement possible et rapporta son attention sur les apaisants mouvements de crayon qui écorchaient le papier. Une question germa dans son esprit, mais, alors qu'elle allait l'exprimer, une désagréable odeur s'insinua dans ses poumons et lui retira l'idée. Une grimace lui déforma ses traits lorsque, avec hésitation, elle rapprocha son nez du pull déchiré qui l'habillait.

Après tant de jours écoulés sans se laver et se changer - sans compter le plongeon qu'elle avait fait dans la rivière - elle pouvait affirmer qu'elle sentait mauvais. Très mauvais. Et il s'agissait là d'une première pour elle.

Durant les neuf dernières années, elle s'était lavée et changée tous les jours, sans exception, elle n'était tout simplement pas habituée à cette odeur de transpiration. Une douche surveillée de huit heures trente à huit heures quarante-cinq. Pas une minute de plus, pas une seconde de plus. Enfin, cela était vrai si le garde avait de longs cheveux et des boucles d'oreilles. Autrement, elle avait souvent eu le droit à quelques secondes supplémentaires.

Parfois beaucoup plus.

Elle tourna son visage à l'encontre de la porte entrouverte à sa gauche, là où la lumière du soleil s'engouffrait, et une tout autre demande se déposa sur ses lèvres asséchées.

- Je peux… utiliser la salle de bain ?

Malgré les bruits extérieurs d'un petit village en pleine effervescence, elle retranscrivit sa pensée dans un chuchotement. Être à l'origine du réveil de la dernière personne encore endormie de la chambre n'était pas ce qu'elle souhaitait.

La première chose que fit l'homme, s'étant arrêté dans son écriture, fut de relever ses pupilles noir encre vers son élève endormi, avant de les déposer sur les siennes, opalines et maintenant rehaussées sur le lit.

En guise de seule réponse et afin de maintenir le silence, il acquiesça simplement, lui faisant ainsi comprendre qu'elle pouvait faire comme bon lui semblait.

Sa réponse donnée, il se replongea dans ses écrits et elle inclina son visage afin de le remercier. Doucement, elle retira la couette qui recouvrait ses jambes et, sans oser regarder le pantalon bicolore qu'elle portait, se releva sur le drap bleu ciel à taches rouges.

Sur la plante de son pied gauche et la pointe de son droit recouvert de bandage, elle boitilla sur le plancher poussiéreux jusqu'à atteindre la salle de bain. De ses phalanges égratignées, elle poussa la porte entrouverte et pénétra à l'intérieur de la pièce baignant, par endroit, dans l'obscurité. Elle s'aida ensuite de ses piètres connaissances en la matière, soit quelques lignes descriptives de livres dont elle avait oublié les noms, et actionna avec crainte l'interrupteur sur le mur qui agençait la porte.

La salle de bain s'éclaira dans les moindres recoins.

Accompagnée d'un petit sourire et de sa jambe douloureuse, elle ouvrit la porte en grand. Le grincement des plus bruyants que généra le bois remplaça sa mine fière par un air désolé en direction de la fenêtre, et elle fut soulagée d'y observer le dos indifférent de l'écrivain.

La chamade contre sa cage thoracique passée, elle passa devant un rideau de douche rose bonbon qui essayait de rivaliser avec son pantalon afin de savoir lequel d'entre eux l'était le plus sale. Son vêtement l'emportait haut la main.

S'avançant encore, elle atteignit le lavabo fissuré et recroquevilla sa main droite dans sa manche. Aussi doucement que lui permît son excitation grandissante, elle essuya le dernier morceau de miroir encore intact et admira son reflet ainsi que l'impromptu sourire qui en ressortait.

Tout était si… différent.

Elle adorait ces couleurs, cette poussière, littéralement. Elle était tellement excitée à l'idée de ce qui lui restait à découvrir qu'elle en oubliait presque la situation dans laquelle elle se trouvait, les questions qui la tourmentaient.

Émerveillée par tant de saleté, elle tourna son attention dans le coin de la pièce et y contempla la pile de couleur qui était déposée sur la chaise en bois. De jaune d'orange et de noir, le short le t-shirt et la serviette ne firent que plus étirait sa mine enjouée.

Elle retira aussitôt les deux morceaux de scotch qui servaient de rafistolage à son pull et son t-shirt ternes et, s'en déshabillant, les déposa délicatement sur le lavabo, puis elle fit glisser le bout de ses doigts sur le haut de son pantalon.

- Ferme la porte gamine.

Dans un sursaut, elle se retourna et observa l'homme n'ayant pas bougé d'un millimètre.

Ne l'observant toujours pas, il s'arrêta dans ses écrits et désigna de son crayon la mine adolescente et endormie qui faisait face à la porte grande ouverte de la salle de bain.

- À part si tu souhaites qu'il fasse une crise cardiaque s'il se réveille.

Après quelques secondes d'hésitation, soit assez pour qu'elle comprenne la raison, elle rebroussa chemin et poussa la porte. Le cliquetis de la poignée ne se fit jamais entendre. Laissant le bois entrouvert de quelques centimètres, elle retourna devant la baignoire et ouvrit le rideau rose bonbon.

L'odeur de savon lui vola un énième sourire.

Elle savait maintenant d'où provenait le parfum qu'elle avait senti lorsqu'il l'avait porté. Cet arôme qui se rapprochait de celui que lui avait amené le vent du sud à chaque début de printemps enfermé. Cet effluve qui lui avait permis, les yeux fermés, de s'évader une dernière fois.

Qu'elle avait été sa réponse lorsqu'elle lui avait demandé d'où provenait cette odeur ? Des gardénias ? Peut-être, à vrai dire elle ne s'en souvenait plus. Cela remontait à plusieurs années, à la première fois où il s'était présenté à elle dans la pièce immaculée.

Avec lenteur, par peur d'effleurer ses blessures, elle retira son pantalon sale et le déposa avec le reste de ses défunts vêtements. S'asseyant dans un frisson sur le rebord de la baignoire presque blanche, elle enleva délicatement le bandage qui entourait son genou et, retenant la mixture jaunâtre à l'aide de l'adhésif blanc, examina les quatre points de suture situés juste en dessous de sa rotule.

Pour la seconde fois en moins de quelques secondes, une agréable odeur se présenta à ses narines, et celle-ci émanait des bandages, plus précisément de la mixture de plantes et de fleurs qu'elle était incapable de nommer.

Était-ce cet écrivain qui l'avait soigné ?

Elle secoua vigoureusement son visage et se releva afin de déposer le pansement dans le lavabo.

Le timbre froid qu'il utilisait à chaque fois qu'il lui adressait la parole était suffisant pour lui donner réponse : il n'aurait jamais fait cela.

Debout dans la baignoire, elle resta bloquée devant le pommeau de douche.

Un sourcil réhaussé et prenant le temps d'analyser le mitigeur d'eau, elle tourna la partie gauche de celui-ci, mais rien ne se produisit. Alors elle tourna la partie droite, et l'eau s'écoula sur ses longs cheveux emmêlés.

Glacée, tout comme elle en avait l'habitude, l'eau ruissela sur son corps et réveilla la blessure de son crâne ainsi que celles de son genou, avant de les apaiser. Elle accola son front à la colonne de douche et observa la sinueuse trainée rouge et grise.

Son soupir se fit recouvrir par l'écoulement alors que les bandages se décollèrent de ses pieds.

Elle les avait oubliés.

Les secondes défilèrent, puis les minutes et, nettoyée, elle se rendit compte qu'elle ne s'était jamais sentie aussi apaisée. Mais telle une horloge biologique à laquelle elle ne pouvait pas échapper, elle ferma le robinet à quelques secondes de la neuf-centième.

Aucun ordre ne se fit entendre. Aucune demande ni aucune voix tranchante. À la place de cela, ce fut un second soupir qu'elle extériorisa.

Cela aussi, elle l'avait oublié.

C'était étrange de le penser, de s'en apercevoir ainsi, mais elle n'avait plus à compter le temps qu'on lui accordait. Il lui appartenait désormais, elle pouvait le prendre, son temps.

Elle quitta la baignoire et s'assit une nouvelle fois sur le rebord. Retirant les bandages trempés qui entouraient ses pieds, elle les fit rejoindre ses anciens vêtements, avant de s'emparer de la serviette sur la chaise. Séchant sa longue chevelure obsidienne, elle frotta ensuite son visage de porcelaine, puis déposa à son tour le textile noir dans le lavabo.

Alors et finalement, elle fit ce qu'elle avait attendu avec impatience depuis les quinze dernières minutes : elle s'habilla du short jaune et du t-shirt orange.

L'envie de sautiller d'excitation lui effleura l'esprit lorsque les couleurs la recouvrirent, toutefois la lancinante douleur de son genou lui rappela qu'elle ne pouvait pas encore faire ce choix.

Inspirant profondément, elle parvint à canaliser ses émotions et récupérer la serviette, ses vêtements sales, ainsi que les bandages afin de les plier convenablement. La pile en main, elle rebroussa chemin et s'arrêta devant la porte entrouverte.

À la fois de manière indiscrète et curieuse, elle approcha son oreille à quelques centimètres du bois et écouta les moindres sons de la chambre. Seule une respiration endormie lui parvint.

Tirant sur la poignée à la suite d'une longue inspiration qui l'emplit de courage et de jasmin, elle s'arrêta, malgré qu'elle l'eût deviné, sur le pas de la porte.

L'écrivain n'était plus là.

Elle ne sut pas vraiment si ce fut avec une pointe de soulagement ou de déception qu'elle traversa la chambre, mais s'agenouillant devant l'entrée dans une grimace, elle parvint néanmoins à déposer les vêtements sur le plancher et à se relever dans un parfait silence. Puis, pour la seconde fois, elle s'immobilisa.

Le regard éberlué et avalant sa salive à plusieurs reprises afin de s'assurer qu'elle ne rêvait pas, elle observa le plateau-repas déposé sur le drap propre du matelas.

Elle contempla le bol noir empli d'un bouillon chaud ainsi que son compère, lui débordant de riz, avant d'admirer les deux assiettes tout aussi sombres recouvertes de trois brochettes de viande à sauce brune pour l'une, et de six raviolis en pâte de blé croustillante pour l'autre.

Ses pupilles affamées se relevèrent une nouvelle fois sur la mine endormie, et il ne lui fallut qu'un instant pour se rendre à l'évidence qu'il n'y était pour rien. Qu'il avait dormi paisiblement tout du long. Elle observa alors la fenêtre ouverte, celle que l'hoari rouge avait occupée jusqu'alors, et ne put adresser ses interrogations qu'à elle-même.

Le gargouillement de son ventre résonna, mais ce ne fut pourtant pas vers le succulent repas qu'elle s'avança.

Contournant le matelas enfoncé dans le plancher elle s'aventura à pas feutrés vers la chevelure dorée et se mordilla l'intérieur des joues tandis que, s'abaissant encore, son genou craqua sous son poids.

Le regard légèrement plissé par peur de l'avoir réveillé, elle fut rassurée par la mine apaisée qu'il affichait.

Elle contempla alors ses traits délicats durant de longues secondes, qui devinrent rapidement une minute. Une minute qui se termina, à la suite deux respirations admiratives, en trois mots qui teintèrent ses joues d'écarlate.

Il était beau.

Elle voulut secouer son visage afin de chasser les dizaines pensées qui lui effleuraient l'esprit, mais du bout de ses doigts, ce fut les mèches dorées qu'elle effleura.

Elle ne connaissait rien à la beauté, n'ayant vu, ou du moins ne se souvenant, que d'une centaine de visages. En revanche elle était convaincue d'une chose : elle aurait aimé l'admirer davantage.

À une vitesse ahurissante et sous une montée d'adrénaline, les muscles de sa main se rigidifièrent et elle la fit rebrousser chemin. L'écho des clochettes tinta alors leur second avertissement au travers de la fenêtre ouverte.

Le souffle coupé, les paupières grandes ouvertes et accompagnée d'une palpitation cardiaque qui frappait avec entrain ses tympans, elle attendit qu'il bouge, qu'il ouvre les yeux, mais rien. Encore une fois et sans qu'elle ne sache comment, il ne s'était pas réveillé.

Sous la douleur de ses pieds, elle se releva silencieusement et se dirigea vers la fenêtre d'où la température extérieure, légèrement supérieure à celle de la chambre, lui caressait le visage depuis maintenant plusieurs minutes. De son regard plissé, elle admira la rue à une dizaine de mètres en contrebas tandis que les rayons du coucher de soleil lui réchauffèrent les joues et firent scintiller ses longs cheveux humides.

Elle admira les bâtiments rectangulaires de bois pour les plus anciens et de béton pour les récents, avant de faire descendre son attention sur les charrettes et autres petites échoppes clandestines implantées dans chaque ruelle et chaque portion de trottoirs disponibles.

Elle admira le sol terreux parsemé de pierres enterrées ainsi que la flore colorée, allant de simples arbustes fruitiers en plein milieu de l'allée à d'immenses arbres feuillus qui recouvraient les alentours et formaient une forêt.

Elle admira les pantalons amples des charpentiers et les chapeaux de cuir, de paille et de coton, qui protégeaient les marchands du soleil cuisant. Elle admira les jambes dévêtues plongées dans la rivière non loin ainsi que les yukatas regroupés sous les parasols qui les dissimulaient.

Elle admira les hommes, les femmes, les enfants… les vieux, les jeunes, les couples et les indépendants, avant d'inspirer la puissante odeur des résineux et l'air pur que l'étendue boisée offrait.

Les clochettes tintèrent une troisième fois, et elle admira l'hoari rouge et les cheveux blancs qui s'extirpèrent du bâtiment en bois.

Ses pupilles émerveillées croisèrent celle de l'écrivain à une trentaine de mètres qui se mit à arpenter le trottoir en direction de son perchoir.

À contrecœur et d'un pas arrière, elle quitta la lumière du soleil et se recula jusqu'au milieu de la pièce. Manquant de tomber à la renverse alors que son talon rencontra le matelas, son regard se déplaça lentement le long du mur qui donnait sur la rue. Son mouvement oculaire, dans un premier temps linéaire, traqua la marche des guettas au travers des rainures du papier peint, avant de s'arrêter juste en dessous de la fenêtre, tout comme l'écrivain.

Durant une fraction de seconde, plusieurs milliers de silhouettes bleutées se présentèrent à sa vision, avant qu'une effroyable douleur, qui se répandit de son échine à l'arrière de son crâne, ne lui la ferme brutalement.

La mâchoire contractée, les yeux fermés, le supplice mit quelques secondes avant de s'arrêter.

Prenant une longue inspiration habituée afin de ne pas laisser sa cage thoracique trahir ce qu'elle venait tout juste de ressentir, elle rouvrit son regard et, le souffle coupé, observa le quinquagénaire accroupi sur le rebord de la fenêtre.

Elle surmonta son air impassible durant un laps de temps qui lui parut interminable, avant que, du coin de l'œil, il n'observe son élève. Les sourcils froncés, il le fixa durant plusieurs secondes, avant de finalement rapporter son attention sur le plateau intouché.

- Tu n'as rien mangé.

Malgré que son timbre n'indiquât en rien une question, mais plutôt une constatation, elle répondit à la négative d'un mouvement de la tête.

Passant d'une position accroupie à appuyée sur le rebord en bois, il déposa un sac marron clair en papier mâché à ses pieds et, croisant ses bras, l'observa.

- Tu es encore plus pâle qu'hier, on croirait voir un fantôme.

Avant de désigner d'un mouvement bref de la tête le plateau repas.

- Mange où tu vas finir par en devenir un.

La vision fuyarde, elle acquiesça de manière maladroite, quelque peu honteuse.

Il était donc bel et bien de sa part, ce repas.

Faisant le tour du matelas elle s'assit devant le plateau et s'empara, sous la pression des intimidantes pupilles noir encre, des baguettes en bois. Les décollant l'une de l'autre elle attrapa l'un des raviolis et croqua un petit morceau.

Tiède et croustillante, l'appétissante pâte lui écarquilla les yeux tandis qu'elle la mâcha une dizaine de fois, savourant le mélange de porc et de légumes, avant d'avaler.

Sans se faire attendre, elle apporta de nouveau le ravioli à ses lèvres, et cette fois-ci, ce fut l'entièreté qu'elle enfourna. La bouche pleine et les paupières toujours aussi stupéfaites, son petit sourire enjoué accompagna les mouvements de sa mâchoire et de ses joues bombées.

Elle n'avait jamais mangé quelque chose d'aussi bon.

- Trempe-les dans le bouillon, c'est encore meilleur.

Elle releva son intarissable appétit et ne prêta guère d'attention au léger sourire que l'écrivain lui accordait. En cet instant, une seule pensée dominait toutes les autres et l'empêchait de se montrer rationnelle : encore meilleur… ?

Mastiquant toujours aussi frénétiquement, elle pointa du doigt le bol empli d'un bouillon chaud et marron foncé afin de s'assurer de ne pas se tromper, et à la suite de l'acquiescement près de la fenêtre, elle se précipita sur le second ravioli et le baigna dedans. Elle l'apporta à sa bouche et… ce fut encore meilleur.

Les raviolis succombèrent en moins d'une minute. Et le riz lui ne dura guère plus longtemps. Mélangé au bouillon, elle l'ingurgita en un rien de temps. En revanche, les brochettes de viande elles, bien qu'appétissantes, restèrent intactes. Le haut-le-cœur qu'elle ressentit fut suffisant pour lui faire comprendre qu'elle n'avait plus faim et que, finir ce plateau ne serait que de la gourmandise.

Un choix qu'elle n'avait jamais pu prendre entre les murs blancs. Son corps ne devait avoir aucune carence, il devait être prêt à chaque instant. Elle avait dû terminer tous ses repas, sans exception.

- Ne t'en fais pas, il terminera.

Immobile face à la viande, elle admira du coin de l'œil la chevelure dorée, avant que le froissement du papier maché ne ramène son attention vers la fenêtre.

Le sac en main, le quinquagénaire s'avança vers elle et s'agenouilla devant le matelas. Déplaçant le plateau jusqu'au plancher, il plongea sa main à l'intérieur du sac. Encore une fois, elle comprit qu'elle s'était fourvoyée.

Décidément, elle ne comprenait rien.

- Est-ce que tu sais comment faire ?

Occupé à sortir les bandages et ouvrir les deux boites blanches où des flacons de même couleur que le bouillon se trouvaient, il releva, face à son silence, son regard sur le sien.

C'était bien cet homme qui l'avait soigné.

Intimidé par sa carrure avoisinant les deux mètres lorsqu'il se trouvait debout et deux fois sa taille lorsqu'il se trouvait à genou, elle bougea timidement son visage de gauche à droite.

Elle ne s'était littéralement jamais blessée avant les cinq derniers jours. Si elle n'avait pas lu quelques livres qui relataient ces faits, elle ne saurait même pas que les bandages existaient. La lancinante douleur qui avait parcouru ses pieds dans la forêt, alors que cela faisait seulement deux heures qu'elle courrait, avait été une première pour elle. Et il en allait sans dire que la trainée écarlate qu'elle avait laissée derrière elle était la raison pour laquelle les Nuages l'avaient retrouvé aussi facilement.

L'observant imbiber une compresse avec l'un des flacons, elle prit les devants et positionna ses jambes au bord du matelas.

- Essaye de ne pas bouger.

Elle le laissa faire alors qu'il releva sa cheville gauche.

Ne pas… bouger ? Pourquoi essayerait-elle de bou…

À peine posa-t-il le fin tissu sur son pied qu'une effroyable sensation de brûlure lui broya la moindre de ses pensées.

Dans un réflexe qu'elle ne maitrisa aucunement, elle se releva de moitié en s'aidant de ses mains et tenta de brutalement retirer son pied, mais la poigne sur sa cheville se resserra et elle ne parvint à le bouger que de quelques millimètres.

Son bourreau s'arrêta aussitôt et, accompagnée d'une énième grimace qui lui permit de ne pas hurler, elle le fusilla du regard, surmontant par la même occasion la mine impassible qu'il lui adressait.

Au vu du mouvement de jambe qu'elle venait de faire, elle pouvait s'estimer heureuse que ce soit sa gauche. Il ne faisait aucun doute que les points de suture de son genou n'auraient jamais tenu s'il avait commencé avec sa droite.

Elle pourrait presque croire qu'il l'avait fait exprès.

Face à sa mâchoire contractée et ses poings serrés, il soupira.

- Je fais ça pour te soigner, alors prends sur toi, ce ne sera pas long.

Sans sommation, il pressa de nouveau le coton sur sa peau en n'oubliant aucune plaie, et douleur n'en fut que plus vive, mais prenant sur elle-même comme il venait de le lui demander, elle se laissa tomber sur le matelas et plaqua ses mains sur sa bouche afin de retenir ses hurlements.

Le supplice dura une minute entière, avant que la brûlure ne s'étouffe doucement, ne devenant qu'un désagréable picotement. Elle expira calmement et, fermant les yeux, se détendit.

- Pourquoi ne t'a-t-il pas donné de chaussures ?

Encore sous le choc émotionnel et quelque peu dans les vapes, elle ne parvint qu'à entrouvrir les lèvres.

Un exploit en soit.

- Il n'a pas eu le…

Une décharge lui rouvrit les paupières et lui releva brutalement son buste sur le matelas.

L'air de rien et afféré à recouvrir son pied de bandage, elle aurait presque pu parier qu'il ne l'avait pas entendu, mais elle savait qu'il n'en était rien, qu'il ne s'agissait là que d'une apparence. Il avait profité de l'occasion pour essayer de récupérer une information, et il était parvenu à ses fins.

Attachant le bandage à l'aide d'adhésif, il déposa sa cheville fraichement soignée sur le plancher, et elle resta immobile alors qu'il récupéra une autre compresse afin de l'imbiber.

- Tu ne veux toujours pas en par…

- Non.

Inévitablement, sa réponse prémonitoire et sèche lui offrit l'entière attention des iris noirs.

Était-il factice ou sincère, elle ne savait pas, mais les tatouages rouges s'étirèrent néanmoins dans un sourire.

- D'accord.

Avec délicatesse et reprenant là où il s'était arrêté, il souleva son autre cheville.

La douleur qui lui parcourut le genou et atteignit son bassin fut atroce, pour autant et face à la douceur qu'il transmettait dans ses gestes, elle ne laissa rien apercevoir. Les dents serrées, elle endura en silence et respecta, tout comme il venait de le faire, ce qu'il lui avait demandé.

Surtout, ne pas bouger.

L'exacte souffrance qu'elle ressentit alors que le coton entra une nouvelle fois en contact de sa peau fit passer celle de son genou pour des chatouilles presque agréables.

Le plus difficile n'était pas de rester immobile. Elle était devenue, en un seul essai, experte en ce domaine. Le plus dur était de ne pas faire de bruit. Ne pas hurler, crier, ou ne serait-ce que couiner, sans quoi elle allait le réveiller.

Tout comme son pied gauche, il arrêta de nettoyer ses plaies après une interminable minute et, tout comme son pied gauche, il recouvrit sa peau avec la bande de gaze blanche.

- À quand remontent tes règles ?

Concentrée sur les hypnotiques mouvements, elle ne s'attendit pas à entendre son timbre rauque, et celui-ci la fit légèrement sursauter. Le visage abaissé, il ne l'observait pas, faisant passer son interrogation pour une demande des plus banales.

Elle devait le reconnaître, elle ne savait que très peu de chose, voire rien. Si les livres qu'elle avait lus n'en parlaient pas, alors elle ne connaissait pas, c'était aussi simple que cela. En revanche s'il y avait bien une chose qu'elle connaissait sur le bout des doigts, c'était la raison pour laquelle elle avait été arrachée à Konoha.

En réalité, il ne souhaitait pas vraiment savoir à quand remonter ses règles, il s'en fichait même. Il ne voulait savoir qu'une seule chose.

- Kumo n'a pas le Byakugan.

Semblant essayer de lire dans ses pensées, il l'observa sans ciller et fit perdurer le silence, avant de finalement baisser son regard sur le sac et d'y extirpait une énième boite. Plus allongée et volumineuse que la précédente, celle-ci se voulait d'une couleur bleu océan. Il la lui tendit et, ne comprenant pas le pourquoi de son geste, elle la récupéra néanmoins entre ses mains.

Examinant les dessins sur le carton, elle plissa son regard à l'encontre des petits écrits, et elle n'en fut que plus égarée.

Discrets, huit heures de protection, sans chlore, hypoallergénique, insertion facile… les mots sans aucun sens s'enchaînaient à n'en plus finir. Elle ne savait même pas où mettre de la tête.

- C'est quoi un tampon hygiénique… ? C'est pour mon genou ?

Rangeant dans le sac les bandages et le flacon, il pouffa à l'entente à sa question. Ce qui n'eut d'autre effet que lui froncer les sourcils.

Avait-elle dit quelque chose de drôle ?

- Il y a une notice à l'intérieur.

Avide de savoir, elle voulut ouvrir la boite, mais la voix rauque se fit de nouveau entendre et l'arrêta dans son geste.

- Je vais m'absenter quelque temps, tu devrais retourner te coucher.

Laissant le sac à côté du matelas, il se leva, et elle essaya de l'arrêter d'un mouvement brusque du bras.

- Attendez, j'ai un tas de questions.

Malgré ses mots, les guettas claquèrent trois fois sur le plancher en bois.

Les deux mains accrochées de part et d'autre de l'encadrement de la fenêtre, l'écrivain tourna finalement son attention vers elle tandis qu'elle ouvrit de nouveau les lèvres.

- Je ne pourrais pas dormir si je n'ai pas de réponses.

De son menton, il désigna aussitôt son élève.

- Dans ce cas tu peux les lui poser, il saura y répondre.

Penaude, elle observa les six moustaches parfaitement agencées, sceptique à l'idée.

- Il… dort.

Le souffle hilare et sec près de la fenêtre lui donna réponse avant même qu'elle ne rapporte son regard exorbité dessus.

Il… n'était… quand même pas…

- Il s'est réveillé pendant que tu étais dans la salle de bain.

La couleur dorée qui se mouva dans le coin droit de son champ de vision fit passer son inspiration de calme à saccadée, avant de la mettre aux arrêts. La boite océan se déforma sous la pression de ses mains tandis que, dans un sourire, le quinquagénaire grimpa sur le rebord de la fenêtre et se volatilisa plus vite qu'elle pouvait épeler le mot embarrassé.

Les suffocantes secondes qui suivirent se ressemblèrent. Elle ne bougeait pas et ne respirait pas, il ne bougeait et pas ne respirait pas. Du moins ses tempes qui battaient la chamade sur son crâne ne pouvaient que la laissait deviner que tel était le cas.

Il… était éveillé depuis… cela voulait dire… quand elle…

Elle n'arrivait même pas à y songer.

Elle n'avait jamais compris pourquoi le sentiment de honte était si difficile à vivre dans les récits. Elle ne l'avait jamais ressenti, et maintenant que c'était le cas, elle comprenait enfin. C'était une sensation… horrible, que l'on voulait voir disparaitre. Et le déni semblait avoir été spécialement façonné pour cela.

Tout ce qu'elle souhaitait en cet instant était de remonter dans le temps et de se gifler. Rien d'autre. Même connaitre la réponse à ses questions était passée au second plan.

Après une lutte interminable qui n'amena à rien d'autre que le refus de croire en la scène qui se rejouait dans ses pensées, elle tourna lentement ses yeux écarquillés à sa droite et y observa une mine accueillante ainsi qu'un sourire resplendissant.

Elle avala sa salive de travers et le bégaiement qu'elle extériorisa recouvrit encore plus son visage de honte.

- T-Ton maitre a raison, j-je suis fatiguée, je…

À l'aide de son pouce, ne parvenant pas à trouver les mots tant le regard qu'il lui adressait la déstabilisait, elle désigna l'oreiller.

- J-Je vais me recoucher.

Déposant la boite en carton sur le plancher, elle retourna doucement vers sa seule échappatoire. Elle devait tenir bon, encore quelques secondes et elle pourrait se cacher sous la couverture.

- Je pensais que tu ne pourrais pas dormir sans réponses… j'ai mal entendu ?

Appuyée sur son genou gauche ainsi que sa main droite sur le matelas, la jambe droite tendue et le bras gauche suspendu, le timbre étonné qu'il lui adressa mit fin au moindre de ses mouvements.

Il était vrai qu'elle avait dit cela… et elle le regrettait d'ores et déjà.

Reprenant une position assise, elle parvint, après un effort incommensurable, à surmonter le regard azur.

Moins fatigué que dans la forêt – la disparition des rougeurs en était la preuve - il semblait beaucoup amusé par la tournure des évènements.

- J'ai dit ça ? Je ne m'en souviens pas.

Le teint plus rouge qu'il ne l'avait jamais été, la vitesse à laquelle elle débita sa tirade fit naitre un silence des plus embarrassants.

Il ouvrit la bouche et… la referma finalement.

Je…

En cet instant, elle aurait tout donné pour lire dans ses pensées, savoir ce qu'il avait voulu exprimer. Mais ne possédant pas ce don, elle se contenta de retranscrire la manière dont il la regardait, et cela fut suffisant pour qu'elle comprenne.

Elle n'avait pas à se sentir embarrassée.

- Pose-moi tes questions Hinata, j'y répondrai sans langue de bois.

À l'entente de son nom, une forte chaleur remonta son échine. Afin de faire la disparaitre, elle se repositionna sur le matelas, et la première question lui vint tout naturellement.

- Où est parti ton maitre ?

Réfléchissant, il observa les rayons crépusculaires qui s'engouffraient au travers de la fenêtre.

- Il est allé cueillir des calendulas, enfin, j'espère pour lui.

- Des calendulas ?

Elle avait lu des dizaines de millions de mots, pour autant, elle n'avait jamais lu celui-ci.

- C'est une fleur, pour ton genou.

Observant à son tour le coucher de soleil au travers de la fenêtre, elle hocha machinalement la tête. Elle savait maintenant le nom de la mixture jaunâtre qui avait aidé à sa cicatrisation.

Un autre mot qu'il avait utilisé titilla sa curiosité. Avec enthousiasme, elle quitta des yeux la toile orangée afin de réadmirer la dorée.

- Pourquoi tu espères ? Il n'y est pas allé ?

Tout comme l'avait fait l'herboriste quelques minutes plus tôt, il évacua son hilarité, ou plutôt en l'occurrence son irritation, d'un souffle sec par les narines.

- Je lui ai passé mon porte-monnaie pour acheter le nécessaire à tes blessures. Il va bientôt faire nuit et il est reparti avec… je sens que je ne vais jamais revoir mon argent.

Son sourire se fana dans un souffle désemparé et il abaissa son expression triste à ses pieds.

Étonnée qu'une simple question puisse l'ébranler à ce point, elle culpabilisa aussitôt.

- Désolée, je ne voulais pas te…

En un rien de temps et à l'entente de son premier mot, il l'arrêta d'un mouvement de la main.

- Tu n'as rien fait, ne t'excuses pas.

Face au retour du sourire resplendissant, elle ouvrit le sien afin d'une nouvelle fois changer de conversation.

- Quel est le nom de ce magnifique village ?

- Minamata.

Surprise, le dos soudainement raide, elle pointa le plancher de la chambre.

- On est… aux Sources Chaudes ?

Yu no Kuni, elle… ne pouvait y croire.

- Tu t'y connais en géographie ?

D'un mouvement rapide de la tête, elle répondit à la négative. Elle ne s'y connaissait pas trop. Elle n'avait jamais eu de carte sous les yeux, elle ne connaissait que des récits et ce n'était clairement pas suffisant pour faire d'elle une connaisseuse.

Le pays des Sources Chaudes était tout simplement un endroit qu'elle avait toujours rêvé de visiter. Une culture dont elle était tombée amoureuse à la première phrase qu'elle avait lue dans La roche et la Feuille de Kenjirō Shimei, un historien de la Foudre, qui était certainement son préféré.

Narrant les méandres de la troisième Grande Guerre, La roche et la Feuille racontait surtout l'afflux migratoire des pays limitrophes au Feu et à la Terre en direction de Yu durant les trois années de guerre.

Le village caché de la nation des Sources Chaudes, Yu no Satō, avait, à la fin de la seconde Grande Guerre, quitté la voie du ninja afin de suivre celle de la paix, se renommant même Ikusa o Wasureta Satō, le village qui a oublié la guerre. Et, lors de la troisième Grande Guerre, une grande partie des réfugiés, venant principalement de la Pluie, de l'Herbe, et des Cascades, avait traversé la péninsule afin de s'y rendre. C'était pourquoi la population des Sources Chaudes avait littéralement doublé en seulement trois ans et était devenue, bien que la moins militarisée, la nation mineure la plus peuplée de la péninsule l'année même de sa naissance, treize ans plus tôt.

- J'ai seulement lu le nom de ce village dans un livre.

Il ne fallut qu'une demi-seconde pour faire le lien. Il n'y en avait après tout qu'un seul de logique.

- Le volcan Kurikoma ?

Cette fois-ci, elle acquiesça.

Avec Seijō et Tatebayashi, Minamata était l'un des trois villages situés aux pieds du volcan Kurikoma, l'un des plus grands et anciens en activité connu. Culminant à plus de deux mille mètres, sa dernière éruption en date, à l'époque où seuls Le Feu, la Terre, et le Vent régissaient, avait plongé la péninsule dans un hiver volcanique. La famine qui en avait résulté avait directement entrainé la guerre de Hai, plus communément nommée la guerre des cendres, qui avait vu s'opposer les trois grandes puissances durant des décennies, bien au-delà du grondement du volcan.

Certains écrits datant d'avant la première Grande Guerre expliquaient que la prochaine éruption du mont Kurikoma ne saurait tarder, et quelle serait bien plus impressionnante que celle l'ayant précédé, et ce, dû au temps écoulé. Ils certifiaient que si la péninsule n'était pas en guerre lorsque cela arriverait, alors elle le serait dans le mois ou l'année qui suivrait.

Son premier réflexe, qui avec le temps était devenu une habitude, avait été d'observer le ciel au travers des barreaux chaque matin afin de s'assurer de sa couleur. Elle se souvint encore de sa frayeur lorsque, après un mois à réitérer ce geste, un ciel grisâtre et terne s'était présenté à elle. Paniquée, elle avait vite fini par comprendre que le véritable hiver était arrivé et qu'il s'agissait simplement d'un orage qui passait par là.

Elle ne savait pas à ce moment-là que la quatrième Grande Guerre avait lieu et, maintenant qu'elle était au courant, qu'elle connaissait l'élément déclencheur, elle trouvait cela à la fois étrange et absurde d'être parvenue à rivaliser avec un volcan.

- Combien de livres as-tu lus au juste ?

Assis en tailleur, les coudes appuyés sur ses genoux, il l'observait, fasciné. Sa vie, si elle pouvait appeler cela ainsi, semblait réellement l'intéresser, et cela la touchait énormément.

Un sourire timide se dessina inévitablement sous son regard opale. Elle connaissait le nombre de livres exact, et peut-être même les pages si elle faisait jouer sa mémoire, mais ne passerait-elle pas pour une folle si elle lui faisait comprendre que l'ennui lui avait fait absolument compter tout ce qu'elle avait fait ?

La différence était souvent mal vue, tous les écrits le sous-entendaient, et elle ne voulait pas se sentir juger, surtout pas par lui.

- Plus d'un millier… peut-être deux milles.

Deux mille trois cent quatre-vingt-neuf.

Ayant commencé à compter sur sa main droite, il s'arrêta dans ses calculs et la dévisagea, sidéré.

- D-Deux mille ?

Se grattant l'arrière du crâne, il la gratifia pour la première fois de son rire.

- Hahaha, comme moi, tout pareil… à trois zéros près.

Étouffé, de par le fait qu'elle se mordit l'intérieur des lèvres, son rire à elle ne se fit presque pas entendre. Mais la manière dont il la regarda à la suite de sa blague ne lui laissa aucun doute : il ne lui avait pas échappé.

L'embarra recouvrit encore une fois ses joues de porcelaines et l'envie de se cacher sous le drap atteignit un désir encore… jamais atteint. Mais elle ne se défila pas pour autant. Déglutissant, elle parvint par miracle à extérioriser quelque chose de disons… cohérent.

- Je peux te conseiller des livres… ou même des auteurs si tu le souhaites. Dis-moi juste ce que tu aimes le plus.

Au plus grand bonheur de son rythme cardiaque, il détourna son regard afin de fixer l'ampoule suspendue au plafond, l'air penseur.

Quelques secondes s'écoulèrent sans qu'il ne trouve de réponse, puis un éclair de lucidité lui traversa les iris et déforma les traits de son visage. Il semblait s'en vouloir de ne pas y avoir pensé immédiatement.

Croisant les bras sous son hochement de tête, sûr de lui, il lui raccorda son attention.

Aimait-il contempler des paysages enneigés, voir le soleil se lever, ou même compter les étoiles ? Aimait-il discuter avec ses amis, apprendre des personnes âgées, ou alors se lier d'amitié avec de parfaits inconnus ? Aimait-il…

- Les ramens.

Parfaitement immobile et clignant plusieurs fois des yeux, elle arbora un rictus amusé, puis reprit son sérieux et attendit. Attendit encore. Jusqu'à ce qu'il réhausse un sourcil et qu'elle comprenne qu'il ne s'agissait pas d'une autre blague.

- Des… ramens ?

Le timbre de sa voix était sans appel, elle doutait du fait qu'il était en train de se moquer d'elle.

- Ce que tu aimes le plus au monde… ce sont… des pâtes ?

Sans le vouloir, elle venait de faire exactement ce qu'elle ne souhaitait pas qu'il lui fasse : elle venait de le juger. Mais dire qu'elle ne s'était pas attendue à cette réponse serait un euphémisme. Elle s'était attendue à tout, sauf cela. Elle connaissait le mot et de quoi il en retournait, mais ne pouvait pas dire dans quel livre elle l'avait lu. Elle ne pourrait donc lui en conseiller aucun, et cela la dérangeait au plus haut point.

- Comment ça, des pâtes ?

Ce fut à son tour de plisser ses paupières, et elle sut, avant même qu'il ne continue à exprimer sa voix outrée, qu'elle aurait eu mieux fait de se taire.

- Ce ne sont pas de simples pâtes. Ce sont des nouilles cuites à feu doux dans un bouillon succulent entourées d'un nombre tellement infini d'accompagnements qu'il me serait impossible de tous les énumérés même si je le voulais... le chāshū, les œufs, le gingembre, les champignons, l'ail, les narutomaki, et j'en passe… comment peux-tu qualifier cela de pâtes ?

La main sur sa cage thoracique, une grimace se matérialisa sur son visage tandis qu'il sembla expirer ses dernières molécules d'oxygène.

- Mon propre nom… souillé… je ne peux croire ce que je viens d'entendre… mon cœur… argh…

Le regard écarquillé, la bouche entrouverte, elle n'osait même pas bouger le petit doigt face à la scène qui se jouait devant elle. Dans un geste des plus caricaturés et toujours aussi en tailleur, il approcha sa tête du plancher, comme s'il était en train de véritablement subir une crise cardiaque.

Ce pouvait-il que l'un des accompagnements de ces pâ… de ces nouilles soit une sorte de drogue ?

- Tu n'aurais pas un autre…

Elle se tut en un instant.

La paume de sa main droite toujours appuyée sur sa poitrine, il leva la gauche dans sa direction, ce qui mit un terme à sa demande. Il releva alors le haut de son corps et, les paupières dans un premier temps fermées, la toisa finalement d'un air condescendant.

- Non… non… je t'en prie… ce… ce n'est pas la peine de t'excuser… tu as parfaitement le droit d'être une hérétique.

Encore une fois, assise, les jambes droites et les pieds tournés en direction de l'expression maintenant désabusée, elle en resta stoïque.

De quoi… parlait-il ? Elle n'avait en aucun cas voulu s'excuser. Puis, une hérétique, elle ? N'était-ce pas exagéré ?

Semblant toujours être victime d'une tachycardie, elle l'observa alors qu'il se releva en s'aidant difficilement du mur.

Était-elle en train d'assister, pour la première fois de sa vie, à une pièce de théâtre ?

- Pas le choix… faut que je mange une trentaine de bols pour laver cet affront.

L'aparté continua et il s'avança, la tête baissée et l'air abattu, vers la lumière synthétique de la rue. L'astre solaire venant de tirer sa révérence, le contrejour des lampadaires au travers de la fenêtre ouverte la laissa observer la fuite de la chevelure mi-dorée mi-orangée.

Son timbre inquiet ne se fit pas attendre.

- Tu vas me laisser toute seule ?

Toujours habillé de sa veste grise, de son pantalon noir et de ses chaussures de même couleur qui remontaient jusqu'au bas de ses mollets, il s'arrêta finalement et se retourna vers elle. La mine innocente, le regard azur élevé vers le plafond, il continua sa scène.

- Je t'aurais bien proposé de venir, mais tu ne sembles pas apprécier les ramens à leur juste valeur.

Comprenant de par sa tirade et son comportement la réplique qu'il essayait de lui faire dire, elle plaça à son tour sa main sur sa poitrine et, souriant à pleines dents, s'impliqua corps et âme dans ce qui semblait être le dénouement.

- Je n'ai jamais dit cela, j'adore les ramens, c'est même l'un de mes plats préférés.

Elle n'en avait jamais mangé.

Elle avait déjà oublié la moitié des ingrédients.

Elle n'avait même pas faim.

Appuyé sur le rebord de la fenêtre, les mains enfoncées dans ses poches, il la dévisagea en silence, jusqu'à ce que son soupir lui fasse reprendre son sérieux, mettant définitivement un terme à la comédie.

- Décidément tu mens très mal.

Faisant redescendre sa main sur le drap, le buste tourné vers la fenêtre, son sourire se fana dans une moue vexée alors qu'il se rapprocha du matelas.

Un minable mensonge peut-être, mais un minable mensonge réussi néanmoins.

S'arrêtant devant elle, il retira les mains de ses poches afin de s'accroupir à sa hauteur.

- Tu peux marcher ou je te porte ?

La question rhétorique, n'ayant que pour unique but de confirmer qu'elle l'autorisait à ce qu'il la touche, fit naitre sa réponse gênée.

- Je ne peux pas m…

Il n'attendit pas qu'elle termine et fit glisser ses avant-bras sous ses jambes et son dos, ce qui la coupa dans sa réponse alors qu'il attrapa sa hanche et ses côtes. Un sentiment des plus satisfaits se distilla en elle lorsqu'il la souleva, et elle essaya de s'autopersuader de l'embarra qui l'incombait, mais se rendit finalement à l'évidence qu'il avait raison.

Elle se voulait être une bien piètre menteuse, et ce même envers elle-même.

Glissant ses bras autour du col noir, elle inspira et, tout comme la première fois, son odeur l'enivra.

Il s'avança vers la fenêtre et elle le sentit s'accroupir afin de se préparer à sauter en contrebas.

Se préparant de son côté à une nouvelle fois ressentir son ventre se retourner, elle ferma aussi fortement que possible ses paupières. Étrangement, la sensation de chute libre ne se fit pas ressentir. Elle rouvrit alors son regard et l'observa.

Les légères et successives contractions de sa paupière droite lui indiquèrent très clairement qu'il essayait de contenir une colère qu'elle ne comprenait pas.

- J'ai oublié. Je n'ai pas d'argent.

Ses mots prononcés, il laissa éclater sa rage au travers de sa voix.

- Bordel qu'il m'énerve.

Avant de s'accoler au rebord de la fenêtre et essayer de, par miracle, apercevoir l'interminable chevelure blanche.

À l'horizontale au-dessus de la fenêtre et toujours dans ses bras, elle examina à son tour la rue en contrebas.

Bien plus calme que lorsqu'elle l'avait observé une demi-heure plus tôt, celle-ci ne s'était pas pour autant vidée de sa population.

- S'il a tout utilisé, je jure que je vends l'un de ses reins.

Maintenant que les guirlandes lumineuses et autres luminaires éclairaient l'allée, les comptoirs, ainsi que l'intérieur des échoppes, elle pouvait même affirmer qu'il y avait encore plus de monde. Ce qui ne manqua pas de l'étonner.

L'une des rares choses dont elle se souvenait était donc vraie. Les gens étaient bien plus sociables la nuit tombée.

Le soupir qui lui caressa le front ramena son attention sur la chevelure dorée.

- Alcoolique comme il est je n'en tirerai rien…

Elle voulut lui demander de l'éclairer sur ce dont il parlait, étant donné qu'elle n'avait quasiment rien écouté à son monologue, mais son champ de vision fut attiré par une autre source de lumière.

Les yeux grands ouverts, elle admira la voûte céleste dépourvue du moindre nuage.

Durant les neuf années qu'elle avait passé en captivité, elle avait voué une admiration sans limites aux étoiles scintillantes. L'une des rares choses qui, lorsque n'avait pas de livre sous la main, lui avait permis de penser à autre chose, de s'imaginer partir loin, très loin de son cauchemar éveillé. Et ce malgré la petite fenêtre sale qui, de nuit, ne lui avait laissée observer qu'une petite portion du ciel étoilé.

Maintenant qu'elle pouvait distinguer les galaxies et les amas de poussières d'étoiles, elle n'arrivait plus à détacher son admiration.

- Tu arrives à voir quelque chose avec toute cette lumière ?

En un instant et sursautant presque, elle rabattit sa vision à sa droite.

Le menton levé vers les cieux et les yeux plissés, il observait lui aussi les étoiles.

- On ne voit pas grand-chose.

Inévitablement, elle rehaussa ses sourcils à l'entente de ses mots.

Était-il myope ? Elle n'avait jamais vu un ciel aussi net.

Elle ouvrit la bouche afin de lui demander de vive voix, mais les mouvements abrupts la lui refermèrent. Une seconde plus tard et sous la virevolte de sa chevelure obsidienne qui lui chatouilla les lèvres, ce fut ses paupières qui firent de même.

Elle le sentit se réceptionner sur le sol terreux de la rue, et les rires des échoppes alentour lui parvinrent aussitôt. Plusieurs hoqueter surpris se firent entendre autour d'elle et vociférèrent des paroles qu'elle ne comprit pas. Les lampadaires teintèrent d'orange ses paupières fermées, et elle dut se résoudre à les plonger davantage dans l'obscurité alors qu'il entama un second saut. Le vent siffla dans ses oreilles et étouffa en un instant les conversations.

Fraiche et périodique, la bourrasque que produisaient leurs déplacements s'insinua dans ses vêtements et la fit frissonner de tout son être. Il se réceptionna une huitième fois, puis une neuvième, et s'arrêta finalement.

Elle sut où elle se trouvait avant même d'ouvrir les yeux. L'odeur de la brise lui avait révélé l'information.

Une forêt.

Luxuriante, abondante, et dans leur dos, l'étendue boisée n'attira son regard que le temps d'une inspiration. Ce qui accapara toute son attention et qui lui coupa même la respiration fut la falaise sur laquelle elle se tenait.

Sur laquelle ils se tenaient.

Mesurant plus d'une trentaine de mètres et surplombant la continuité de la forêt, elle donnait une vue incroyable sur le volcan Kurikoma. Du moins, l'incommensurable taille de la montagne à moins d'un kilomètre ainsi que les faibles lumières des deux villages qui éclairaient ses flancs lui laissaient supposer qu'il s'agissait bien du volcan.

Poreux, plat à son sommet et encastré dans la falaise, la fraicheur de l'énorme rocher en granite lui vola un second frisson tandis qu'il la déposa dessus.

Il s'accroupit à ses côtés et, lui retirant la chaleur de son corps, releva son attention vers les cieux.

- On voit bien mieux d'ici.

Devant forcer son regard afin de voir l'émerveillement sous sa chevelure dorée, tant l'obscurité les entourait, elle contempla finalement et à son tour la nuit étoilée.

Sous le chant des cigales et sa bouche entrouverte, elle comprit enfin ce qu'il avait voulu dire.

Effectivement, il avait eu raison et elle avait eu tort, les lumières du village empêchaient de voir quoi que ce soit.

Les secondes défilèrent et à mesure que sa rétine s'exposa à la toile aux mille étincelles, à mesure les flamboiements des astres évanescents s'y imprégnèrent. Perdues dans ses pensées, dans cette voie lactée qui scindait l'infini, ses pupilles opalines s'accrochèrent à tellement d'étoiles filantes qu'elle arrêta de compter. La myriade éblouissante des nébuleuses rutilant d'étoiles la fit voyager dans des contrées inexplorées et embrasées, et elle se sentit partir loin de ce rocher, de cette forêt. Loin de ce temps.

Il l'y ramena en un instant.

- Quand j'ai dû mal à réfléchir, que je ne sais pas quelle décision prendre, je lève les yeux au ciel, et tout rentre dans l'ordre. Me sentir si petit, insignifiant, m'aide à relativiser.

Elle fit redescendre son regard sur l'azur et fut surprise de la facilité avec laquelle elle discerna son sourire en coin. Sa vision maintenant habituée à la pénombre, elle le distinguait presque aussi bien que de jour. Rien d'étonnant donc à ce qu'elle remarque la disparition de sa veste grise.

Habillé d'un t-shirt noir et toujours accroupi, il releva son admiration vers le scintillement des galaxies, et elle fit descendre la sienne sur la tiédeur qui entourait son t-shirt orange et ses épaules, là où le tissu gris était désormais déposé.

Les joues rosées, elle l'observa alors qu'il s'allongea à ses côtés. Une question lui vint aussitôt à l'esprit et elle voulut lui poser, mais la gêne l'empêcha de l'exprimer.

Pourquoi es-tu si attentionné ?

Il y avait forcément une raison plus profonde que le simple fait qu'il soit quelqu'un de bon. Lui rappelait-elle quelqu'un ? Quelque chose ? Ressentait-il de la peine, de la pitié ?

Le manque de réponse lui remémora celle qu'il lui avait donnée à son premier réveil.

C'est compliqué.

La première pensée qu'elle avait eue était des plus prévisible : pourquoi c'est compliqué de la ramener à Konoha ?

Elle était certaine que si elle lui demandait à cet instant, il lui répondrait. Pour autant et maintenant qu'elle y réfléchissait, ce n'était plus ce qu'elle souhaitait lui demander. Elle ne souhaitait plus savoir pourquoi c'est compliqué.

- Dans la forêt tu as dit que c'était compliqué… mais pour qui ?

Le regard toujours tourné vers les cieux, les mains calées derrière sa tête et allongé, il l'observa du coin de l'œil.

Était-ce compliqué pour elle… ou pour lui ?

Cela l'intriguait réellement. Il l'intriguait réellement.

- J'ai cru que tu avais oublié.

Un long silence s'en suivit et, semblant réfléchir à une réponse, elle comprit qu'il n'en était rien au timbre de sa voix.

Il n'avait pas cherché ses mots. Il était simplement triste par le simple fait d'y penser.

- Parfois il vaut mieux ne pas savoir, tu sais.

Elle marqua un temps d'arrêt, comprenant exactement le sous-entendu, avant de lui rappeler les mots qu'il avait prononcés.

- Tu avais dit sans langue de bois.

Il soupira et ramena son attention sur les nébuleuses. Fermant ses paupières après quelques secondes d'hésitation où il entrouvrit plusieurs fois ses lèvres, il garda finalement le silence, ce qui ne manqua pas de mettre à rude épreuve sa patience.

Allait-il réellement ne pas lui répondre ?

Accompagnée de son genou douloureux, elle reproduisit son geste et s'allongea à son tour.

Elle avait toute la nuit, et même la suivante s'il fallait.

- J'avais cinq ans la première fois que j'ai entendu parler de toi.

Heureusement pour sa patience, quelques secondes supplémentaires suffirent pour qu'il brise le silence.

- C'était quelques mois après le début de la guerre, en début d'hiver. Nous étions au pays du Croc, dans un petit village comme celui-ci situé entre les frontières des Griffes et du Vent.

Doucement, elle tourna son visage à son encontre. La vision de moitié voilée par ses cheveux d'obsidiennes, elle admira le scintillement dans ses iris azur qui contemplait l'infiniment grand.

- Un informateur du réseau de mon maitre lui avait donné rendez-vous non loin de…

Complètement obnubilée, elle fut déçue de le voir s'arrêter en plein milieu de son récit afin de pouffer.

Ce n'était pas un banal rictus qu'il affichait, il semblait… se moquer de lui-même ?

Il retira l'une de ses mains de derrière sa tête et se frotta les yeux avec, faisant définitivement disparaitre sa mine faussement amusée.

- Et puis merde, à quoi bon tergiverser au final je vais finir par y arriver… sans langue de bois, tu es certaine ?

Son geste terminé, il ramena son regard intangible sur le sien, certain.

Noyée dans ses cheveux, elle acquiesça.

- Tu as été sacrifiée afin que la quatrième Grande Guerre puisse être déclarée.

Tout d'abord, ce fut un léger sifflement qui recouvrit les chants des cigales.

Il n'avait pas répondu à sa question.

- Tu as été un pion dans l'échiquier des hauts dirigeants de Konoha.

Puis une forte chaleur lui attrapa la nuque.

Mais elle n'arrivait même plus à y songer.

- Le chef du clan Hyūga, Hiashi Hyūga, ton père, faisait partie de ces gens-là.

Avant que les fourmis ne lui démangent le bout des doigts.

Ses réflexions étaient tellement occupées à se persuader qu'il mentait, qu'elle ne parvint pas à extérioriser quoi que ce soit d'intentionnel. Immobile, l'expression impassible, les larmes la gagnèrent. Ce fut lorsqu'une d'entre elles perla le long de son nez qu'il ouvrit de nouveau la bouche.

- Tu comprends pourquoi tu ne peux pas y retourner ? Tu n'aurais pas le temps d'y mettre un pied que tu disparaitrais.

Tout comme elle le faisait depuis qu'elle l'avait rencontré, elle reproduisit son comportement à la lettre près : elle pouffa nerveusement.

Toute sa courte vie, elle n'avait pas cessé de croire en ce nom, son nom. Toute sa longue captivité, elle n'avait pas cessé d'imaginer la joie des villageois, de son clan, alors qu'elle parvenait à retourner à Konoha. Même lorsqu'elle avait oublié le visage, la voix, l'odeur, de son père et de sa mère, elle n'avait pas oublié leur sourire. Celui qu'elle recevait alors qu'elle les enlaçait. Elle n'avait pas cessé d'imaginer mille et un visages à sa petite sœur qu'elle n'avait pas pu connaitre. Mille et une expressions, mille et un sentiments. Elle aurait tout donné pour juste pouvoir lui parler cinq minutes. Même sa vie.

Était-il en train de lui dire qu'elle avait perdu son temps ?

Brisant la complicité de leur regard, elle se redressa tellement rapidement que la veste lui tomba des épaules. Son manque d'oxygène la força à inspirer bruyamment et sous l'ennuyant bruit de la faune alentour, elle abaissa son regard sur le short jaune qui l'habillait afin de formuler la seule chose qui lui offrait encore un peu d'espoir.

- Pourquoi… devrais-je te croire ?

Cette fois-ci et malgré le fait que son désarroi l'empêchait de voir l'expression qu'il affichait, le silence lui fit comprendre qu'il réfléchissait bel et bien à la réponse qu'il allait lui donner.

Elle aurait vraiment aimé qu'il réfléchisse davantage.

- Tu ne devrais pas. À ta place cela ferait longtemps que j'y serais retourné.

Elle rapporta son attention sur lui et fut surprise de le voir assis. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle avait espéré observer un air désolé, ou ne serait-ce que compatissant, mais au lieu de cela c'était une mine placide qu'il lui adressait.

- En neuf ans, tu y as forcément pensé au moins une fois.

Elle n'eut pas le temps de comprendre où il voulait en venir qu'il continua.

- Comment ont-ils fait ? Comment étaient-ils aussi nombreux ? Qu'elles étaient les chances pour que je me retrouve à cet endroit précis, à cet instant précis, et qu'ils m'y attendent ? Que ce serait-il passé si j'avais pris une autre décision, si je n'avais pas voulu voir le feu d'artifice ce jour-là ? La réponse est simple, rien. Tout était planifié.

Elle le dévisagea, abasourdie.

-C-Comment… tu… sais tout ça ?

Elle parvint à retenir son impassibilité alors que, de son pouce, il effleura son avant-bras gauche, et parvint à contenir sa crainte quand le nuage de fumée se dissipa dans la brise tempérée. En revanche, elle ne put retenir son incompréhension alors qu'il lui tendit un petit rouleau noir.

- C'est le rapport que mon maitre a reçu. Tu pourras te faire ton propre avis ainsi que ton choix.

Clignant plusieurs fois des paupières, elle ne s'empara aucunement du rouleau. Il ne l'intéressait plus. Savoir s'il disait la vérité n'était pas important à cet instant.

- Mon… choix ? Quel choix ?

Soupirant doucement, il rabattit le rouleau sur ses genoux et fit descendre son regard dessus.

- Je ne sais pas si je détiens la vérité sur ce qu'il s'est passé, à vrai dire je ne connais même pas ce Nara qui a écrit ce rapport, alors dire que je lui fais confiance serait exagéré.

Il l'observa à nouveau et lui offrir ce qu'elle avait espéré quelques secondes plus tôt : Une mine désolée.

- Cependant mon maitre le connaissait et lui faisait confiance. Et j'ai confiance en mon maitre. Il m'a affirmé que tout était vrai, alors tout est vrai. Ce que je t'ai raconté s'est réellement passé, et j'en suis profondément désolé. De mon point de vue, retourner là-bas serait du suicide. Tu mourras à coup sûr.

Avançant sa main, il déposa le rouleau à quelques centimètres des siennes déposées sur le granite.

- Mais je ne suis personne pour te dire ce que tu dois faire, c'est pourquoi tu peux prendre le choix que tu souhaites. Si tu veux y retourner, alors je t'y amènerais. Tu n'as qu'à me le demander.

Elle ouvrit la bouche et la réponse se présenta à ses pensées de manière limpide, mais il continua sur sa lancée et… mit un terme à la moindre de ses convictions.

- Je suis né à Konoha, moi aussi, tout comme mes parents et mon maitre. C'est le village qui les a vus naitre. Cet endroit, même si je ne le connais pas, je ne l'oublie pas, je ne l'oublierai jamais, il est et sera toujours ancré en moi.

Retirant ses mains de la fraicheur du granite, elle abaissa son visage et emmêla ses phalanges à ses cheveux.

Son maitre… était né à Konoha ?

Tirant un peu plus sur sa chevelure, ses réflexions lui retournèrent les entrailles.

Comment n'y avait-elle pas pensé avant ?

Il était grand et il écrivait toute la journée.

« Tu as lu des rapports lors de l'incident, tu ne t'en souviens pas ? »

Il avait reçu des rapports de son enlèvement.

« Mon maitre connait beaucoup de monde. »

Il était passé par les avant-postes de Konoha en un rien de temps.

« Au fait, moi c'est Naruto... »

Il avait un élève qui portait ce nom.

Elle releva son visage de porcelaine et les larmes s'écoulèrent sans interruption.

Elle… était la plus idiote de toute cette péninsule. La plus sotte, la plus atone, la plus naïve de toute cette planète.

Un sanglot lui secoua la gorge et elle plaqua aussitôt ses mains sur sa bouche. La vision trouble, elle ne put qu'entrapercevoir l'air inquiet sous la chevelure dorée.

Tout était vrai, personne ne l'attendait.

Elle ne pouvait pas confirmer la véracité de ce rapport, et pouvait encore moins accorder sa confiance à ce Nara. Mais croire le grand Sannin Jiraiya… cela… avait-elle le choix ?

Pourquoi avait-il fallu qu'elle garde cet espoir au fond d'elle ? Maintenant il la déchirait de l'intérieur.

Elle fit descendre sa main gauche de sa bouche à sa poitrine et serra de toutes ses forces son t-shirt. Un sanglot s'échappa inévitablement d'entre les doigts de sa main droite.

Elle n'avait plus rien.

- Reste avec moi.

Ses pensées chaotiques se stoppèrent net tandis que les échos du second choix s'accaparèrent de la moindre d'entre elles.

Les yeux écarquillés et perdus, elle le dévisagea.

- Même si mon maitre est un peu pervers, c'est un homme bon qui te protègera autant que je le ferai. Tu voyageras avec nous et on te racontera nos meilleures blagues tout au long du chemin. On te fera découvrir tout ce que tu as envie de découvrir, ainsi tu oublieras ces années qu'ils t'ont volées. Puis lorsque je me sentirai capable, je t'y ramènerai, ce sera la première chose que je ferai. Je te ramènerai à Konoha, je t'en fais la promesse. Je ne sais pas combien de temps il me faudra pour que je devienne aussi fort, mais en attendant, reste à mes côtés, Hinata.

Malgré l'air navré qu'il arborait, malgré les sentiments qu'elle était en train de traverser, le sourire resplendissant qu'il esquissa mis à terme à ses pleurs, mais surtout à ses peurs.


« Tu sais petite louve, le bon reste ancré à notre mémoire et le mauvais à nos rêves, c'est pour cela qu'on l'oublie et que l'on refait les mêmes erreurs. »

Elle ne savait pas vraiment comment l'expliquer, ni même par où débuter. En fait, elle commençait à peine comprendre où elle se trouvait.

- J'ai faim Obāchan !

Elle avait pourtant déjà entendu des anecdotes à leur sujet, d'ailleurs ils n'avaient pas cessé d'en parler durant le trajet, enfin, surtout lui. Maitre Jiraiya de son côté ne s'était pas montré euphorique à l'idée de traverser la péninsule et de s'éloigner des femmes.

Un mois, pas plus.

Ce ne fut pas un ordre que l'ancien Sannin leur avait donné, mais un avertissement, et le timbre de sa voix avait été sans équivoque : S'ils rechignaient à l'envie de partir après que le mois se soit écoulé, il les abandonnerait purement et simplement... et sans remords.

Heureusement et avec le temps, elle avait fini par comprendre l'étrange humour de l'ancien Sannin. Enfin, elle espérait l'avoir compris.

- Tu pourrais te montrer un peu plus patient à ton âge, tu n'as plus cinq ans Naruto.

Petite, verte et les cheveux violets, la dénommée Obāchan et sa voix aigüe attirèrent son attention dans la cuisine.

Même si elle s'y était préparée, cela faisait bizarre de les voir en vrai, surtout les plus grands d'entre eux. Quelle était la taille du bleu ciel qu'ils avaient vu à l'entrée déjà ? Une vingtaine de mètres ?

Ahurissant.

Les grands étaient ahurissants, les moyens étaient imposants, les petits étaient… mignons.

Elle voulait tellement enlacer et cajoler la vieille crapaude qu'elle avait du mal à tenir en place. Exactement le même sentiment qu'elle avait ressenti avec l'énorme ours en peluche du grand marché des Cascades.

- Justement j'ai bientôt quinze ans et mon estomac est encore plus grand qu'avant… d'ailleurs, qu'est-ce que tu prépares de bon ?

Assise à même le sol devant une table bien trop petite pour qu'elle puisse glisser ses jambes en dessous et dans une maison bien trop petite pour qu'elle puisse se mettre debout, elle rapporta son air timide sur celui à sa droite, souriant et affamé.

Si neuf mois plus tôt, lorsqu'elle avait accepté de le suivre, de les suivre, il lui avait dit où elle se trouverait en cet instant… elle y aurait certainement cru, étant donné qu'elle adorait les histoires farfelues, mais… tout de même.

- Des limaces et des larves des grottes sous-marines du lac Fuhen, accompagnées d'une succulente bave d'escargot qui a fermenté plus de cinq ans. Cela fait tellement longtemps que l'on ne t'a pas vu, je me devais de faire un repas digne de ce nom.

Quittant des yeux les mèches rebelles et dorées, elle observa d'un air dégouté les cheveux violets.

Une… blague ?

Elle huma l'air ambiant et l'odeur lui fit remonter la soupe miso qu'ils avaient mangée au soleil couchant.

Non, cela n'en était pas une. Elle comprenait désormais pourquoi maitre Jiraiya s'était montré très enthousiaste à l'idée de ne pas venir dans ce champignon.

Elle était prête à immédiatement retourner manger les yakitoris pimentés des Oiseaux, et même les funazushis des Griffes si cela lui permettait d'instantanément disparaitre de ce champignon géant.

- Alors j'ai encore plus faim !

Livide, elle scruta les mouvements de la peluche vivante et, lorsqu'elle la vit sortir deux bols d'un petit placard, la panique lui fit faire un geste qu'elle n'avait pratiqué qu'à l'entrainement : elle envoya son coude dans les cotes de l'être dégoutamment affamé assis à côté d'elle.

La plainte étouffée qu'elle entendit lui mit la puce à l'oreille quant au fait qu'elle y avait été, peut-être, un peu fort.

- Oi ?!

Les sourcils froncés, il la dévisagea et elle fit de même, mais d'un regard à la fois grand ouvert et autoritaire, lui inculquant ainsi de se taire.

Les yeux globuleux de l'autre côté de la pièce se tournèrent un instant vers eux, mais furent trop loin pour entendre le chuchotement.

- Pourquoi tu me tapes ? C'est encore pour tes brioches ? Je t'ai déjà dit que j'étais désolé… puis tu n'avais qu'à pas les mettre dans mon sceau, c'est un peu de ta faute aussi.

Grimaçant, un œil fermé, et se tenant les côtes flottantes, il attendait une réponse qui ne se fit pas attendre. Bougeant sa tête de gauche à droite, elle arrêta son regard vers la cuisine.

- Tu veux retourner t'entrainer… encore ?

Mais une nouvelle fois, il ne comprit absolument pas où elle voulait en venir.

- C'est prêt !

L'effroi que lui procura la nouvelle lui paralysa l'échine. Avec frayeur elle secoua une seconde fois son expression effarée et il fit aussitôt le rapprochement.

-Oh… Oh !

Elle extériorisa un souffle soulagé… qui se termina de manière saccadée tandis qu'il esquissa un sourire. Par réflexe, elle précipita sa main en direction de ses lèvres, mais il parvint à réceptionner son poignet à mi-chemin.

Elle allait le tuer, purement et simplement… et sans remords.

- Obāchan, Hinata n'ose pas te le dire, mais elle adore les limaces, elle voudrait bien une double portion.

Elle le fusilla du regard et il se mordit l'intérieur des lèvres afin de ne pas éclater de rire.

Tout ce qu'elle put extérioriser tandis qu'il lui relâcha le bras fut un agréable, beau, et faux sourire à la petite batracienne qui s'approcha d'eux, deux bols en main.

- Ne sois pas timide voyons, tu es la femme de notre petit Naruto, c'est chez toi ici. Mange, et si tu en reveux je te ressers avec plaisir.

Un léger sifflement dans son oreille interne l'empêcha d'entendre le bruit qu'émirent les bols sur la petite table.

Les mots de la matriarche auraient pu la démoraliser comme cela lui arrivait souvent lorsqu'elle pensait à son chez soi, mais étrangement le terme qu'elle avait utilisé pour la désigner la bouleversait encore plus, surtout ses joues devenues écarlates.

Le poing qui frappa la table et qui fit sursauter les couverts lui fit aussitôt reprendre un teint livide.

- Tu recommences Obâ ! Arrête de l'embarrasser avec tes allusions, elle n'est pas ma femme.

Tournant son attention vers le timbre contrarié et empli de culot, elle se demanda s'il était sérieux dans ses propos. Se réservait-il le droit de l'embarrasser lui et uniquement lui ? N'avait-elle pas le droit de se faire embarrasser par qui elle le souhaitait ?

Elle ouvrit la bouche, mais parvint à retenir son venin. Étrangement, elle ne savait pas si c'était ce mot bien précis qui la mettait dans cet état ou une autre raison, une certaine négation.

S'étant assise de l'autre côté de la petite table, la matriarche laissa échapper un rire.

- Allons, allons, vu comment vous vous êtes rencontrés cela ne peut être que le destin. Si elle n'est pas encore ta femme elle le sera un jour ou l'autre, cela en est certain.

Le souffle exaspéré que manifesta son futur mari n'empêcha pas la voix hilare de la batracienne de continuer sur sa lancée.

- Et en plus ça rime, si ce n'est pas une prophétie je me demande ce que c'est. Penses-tu qu'elle est ton cerisier ?... Voilà que je l'ai encore fait, il faut que je m'arrête avant de prendre la place de ce vieux fou dans son palais.

La dernière rime de la crapaude la fit malheureusement pouffer, ce qui lui attira inévitablement les foudres des iris azur.

- J'essaye de te défendre et toi tu rigoles ?

Dans un comportement des plus enfantins, il croisa ses bras et tourna son visage vers l'une des petites fenêtres du champignon géant.

- Décidément Jiraiya-sensei a raison, les femmes sont bipolaires.

Tout comme les cinquante… non, cent dernières fois, elle oublia où elle se trouvait et comment elle s'appelait, et ce ne fut une nouvelle fois aucunement de sa faute.

Impassible, elle déplaça son index sur son regard opale.

- Bipolaire… moi ?

Après tout, qu'elle était le point commun entre un restaurant bondé à Tajimi, une séance de cinéma pleine à Fujioka, le hall d'entrée d'un hôtel à Yachimata, et un champignon géant en plein centre du Mont Myōboku ?

La réponse était simple : l'abruti face à elle s'était à chaque fois retrouvé dedans.

- Oui parfaitement, toi. Tu es bipolaire et c'est un euphémisme.

Elle esquissa un sourire… ou bien était-ce une grimace ? Elle ne savait pas, mais une chose était certaine : il était atteint d'Alzheimer.

- Dis-moi… est-ce moi qui cours de partout sans jamais être fatiguée ? Est-ce moi qui parle tout le temps sans m'arrêter ? Est-ce moi qui m'entraine à longueur de journée et qui en redemande même après que Jiraiya-sama m'ait mis une raclée ?

Sans surprise, elle réceptionna toute son attention.

- Non, je te l'accorde, mais il s'agit là d'un comportement tout à fait normal à de mon âge, et je te rappelle que je lui ai fait mordre la poussière lors du dernier entrainement.

Outrepassant l'absurdité de ce qu'il venait de dire et oubliant même que ce à quoi il avait mis une raclée était le clone d'un clone, elle poursuivit.

- Est-ce moi qui dis ne pas avoir faim et qui mange dix bols sur un coup de tête alors qu'on est en retard ?

Plissant son regard, il la dévisagea à son tour.

- Tu plaisantes j'espère ? T'es atteinte d'Alzheimer ou quoi ? C'était de ta faute si on était en retard à la base, madame je fais la grasse-mat dans un hôtel que je paye. Il ne faut pas s'étonner que j'aie faim après avoir attendu une heure de plus pour que tu sortes de la douche. Puis, à passer toute la nuit dans des endroits loufoques, ce pervers était encore plus en retard que nous.

- Tu fais bien de parler d'endroits loufoques. Est-ce moi qui étais tellement plongée dans mes pensées que je me suis perdue dans les rues de Himeji et que je suis rentrée seulement le lendemain matin, trempée, sans argent, et affamée ? Où étais-tu ? Que faisais-tu ? Je ne le sais toujours pas.

Levant à mi-hauteur ses deux mains afin de réclamer son calme qui se faisait de moins en moins présent, il opina du chef.

- Alors, j'ai une explication très solide je t'assure, en béton même… mais elle serait trop longue à raconter et là je meurs de faim.

Il déplaça ses mains en direction des bols sur la table, mais d'une voix quelque peu énervée elle l'arrêta dans son geste.

- Est-ce moi qui ne suis tellement pas capable de me concentrer sur une chose à la fois sans m'éparpiller que j'en oublie que les brioches dans mon sceau ne sont pas les miennes, que je les mange, que je ne m'excuse pas, et que je propose à la place un pot de ramens qui date de cinq mois ?

Il lui céda un grand sourire, ce qui l'énerva encore plus.

- La date de péremption n'était pas arrivée à son terme et je t'ai déjà dit que je les ai confondues avec du pain, tes horribles brioches au sucre.

À la suite de son habituel rire charrieur, elle lui offrit son habituelle tape sur l'arrière du crâne, et le rictus qu'il extériorisa n'en fut que plus amusé.

- Elles étaient à la cannelle et elles étaient délicieuses, ne me prends pas pour une idiote.

Soufflant de dépit elle rapporta son attention de l'autre côté de la table et, doucement, la honte recouvrit son visage.

La matriarche les regardait, abasourdie.

- E-Excusez-moi, je ne voulais pas manquer de respect dans votre demeure.

La tête baissée, elle jeta un coup d'œil à sa droite afin d'observer l'air moqueur dont elle s'était doutée. Elle ne sut pas vraiment le regard qu'elle lui adressa, mais il se prosterna aussitôt à l'encontre de la batracienne.

- Excusez-la ô grande Shima-sama, c'est la mauvaise période du mois elle n'est pas maitre de ses émotions.

Pour la seconde fois, elle heurta la chevelure dorée.

- Aïe !

Et le fou rire de l'autre côté de la table lui releva la tête, étonnée.

- Hahaha… il ne manque… que le mariage… haha…

Après quelques secondes d'esclaffe et ayant du mal à reprendre son souffle, la vieille crapaude rapporta ses yeux émerveillés à l'encontre des siens, plus embarrassés que jamais.

- Me voilà rassurée. J'avais peur qu'Il fréquente les mêmes endroits que son maitre, mais maintenant que tu es là, ma chère Hinata, je suis certaine que ça n'arrivera jamais. Continue de veiller sur lui s'il te plaît.

Avec hésitation, elle abaissa une seconde fois la tête en signe de respect… sous les mouvements de bras du concerné.

- Oi, aux dernières nouvelles c'est moi qui veille sur elle.

Elle pouffa à l'entente d'une telle absurdité. Malheureusement l'ouverture de l'entrée du champignon géant l'empêcha de répliquer.

- Enfin te voilà Pa', ça fait plus d'une heure que j'ai envoyé Gamaiwa te prévenir.

Suivant le regard de la matriarche, elle se retourna et observa le batracien venant de faire son entrée.

Tout aussi petit et vert, il était habillé, tout comme la vieille crapaude, d'une cape gris foncé qui recouvrait la totalité de son corps hormis sa tête, où une calvitie ainsi que de volumineux sourcils blancs étaient hérissés.

À la suite d'un souffle éreinté le nouvel arrivé referma la porte et s'avança vers la table.

- Je te l'ai dit avant de partir pourtant Ma', j'étais avec Jiraiya et le Grand Gama. Que Kami-sama en soit témoin ce gamin est irrécupérable.

Elle observa le vieux crapaud avec surprise. Hormis le fait qu'il possédait une voix bien plus grave que ce à quoi elle s'était attendue, venait-il d'appeler maitre Jiraiya… gamin ?

Sa réponse donnée, le batracien les observa, avant de se concentrer uniquement sur elle. Dans un premier temps il ne dit rien et s'assit aux côtés de sa femme - si elle avait bien tout suivi – avant de la scruter de haut en bas, ce qui n'eut d'autres effets que de la mettre mal à l'aise.

Ses cheveux d'obsidienne attachés en chignon et habillée d'un débardeur noir tout aussi banal que l'était son jogge blanc, elle regretta amèrement son choix de vêtements.

Elle avait cette étrange impression de surmonter un regard de parents… était-ce… normal ?

À son plus grand bonheur, le crapaud se décida à déplacer son regard sur l'azur qui avait d'ores et déjà commencé à manger.

- Tu ne me présentes pas petit effronté ?

La bouche pleine et une larve orange de la taille de sa main cintrée par ses baguettes, l'effronté à sa droite avala difficilement en se tapant le thorax et, toussant légèrement à la suite d'un sourire, déplaça son regard vers elle et sa main vers le crapaud.

- Hinata, voici Fukasaku, il est tout comme Obāchan le doyen du Mont Myōboku, mais il possède un titre encore plus honorifique que celui-ci. Il est à ce jour le plus grand, incroyable, et impérissable grincheux que cet endroit n'ait jamais engendré.

La mine fière qu'avait affichée le crapaud au début de la présentation se volatilisa aussi vite que l'on pouvait dire éhonté. Et le regard assassin qu'il extériorisa se dissipa tout aussi rapidement tandis que le jeu de regard et de mains s'échangea.

- Ojisan, voici Hinata.

Souriant aimablement au doyen, elle attendit sa présentation. Les tintements des baguettes sur le bol lui froncèrent inlassablement les sourcils et elle observa alors le plus mauvais introducteur que cet endroit n'ait jamais élevé.

Elle ouvrit les lèvres, prête à un second round de joute verbal, mais la voix du vieux crapaud l'interpella.

- Hinata… tu es donc la femelle de cet énergumène ? N'est-ce pas trop dur à vivre au quotidien ?

Rouge pivoine et la bouche toujours entrouverte, elle rapporta son attention sur les deux parents, muette. Heureusement pour elle les baguettes qui rebondirent sur la table à sa droite attirèrent leur attention, mais celles-ci n'empêchèrent pas le dénommé Fukasaku de toiser son fils.

- Le gamin a dit que vous allez bientôt vous accoupler. Je te préviens petit fauteur de trouble, je ne veux pas d'un autre criard comme toi.

Le silence pesant lui fit recroqueviller sa tête et observer les rainures de ses mains. Elle ne savait plus où se mettre, c'était acté.

Heureusement pour elle, la suffocation, le crachat, ainsi que le morceau de larve qui passa dans son champ de vision l'empêcha de réfléchir davantage à ce que venait de dire le vieux batracien… non elle ne pensait qu'à cela, et les images qui en découlaient étaient encore plus difficiles à oublier.

- Mais ça ne va pas la tête j'ai que quatorze ans bordel ! Jamais de la vie je ne veux un enfant ! C'est ce foutu pervers qui raconte toutes ces conneries !?

Le batracien croisa ses bras sous sa cape et laissa apparaitre son petit ventre vert.

- Des conneries !? À ton âge quatre-vingt-trois de nos enfants étaient déjà nés. Si tu…

- Cent onze.

Coupé par sa femme qui essayait tant bien que mal de garder son calme, le vieux crapaud ferma ses paupières et hocha la tête.

- Exactement, comment je le disais, cent onze. Alors fais bien attention sinon on va encore se retrouver avec des pleurnichards dans ton genre. Ou encore pire, des pleurnichardes.

Peut-être qu'avec un peu de volonté elle pouvait se glisser sous la table… ?

- N'écoute pas ce vieil aigri ma petite, je garderai tes enfants aussi longtemps que tu le voudras.

Accompagnée d'un sourire à la fois aimable et désespéré elle quitta des yeux la matriarche et observa l'inévitable futur père de ses inévitables futurs enfants à la recherche de la moindre aide, mais celui-ci ne l'observait nullement.

Comme elle l'avait fait précédemment, il pointa de son index ses iris azur et impassibles.

- Oi vous deux, est-ce que ma peau est devenue verte durant la nuit ? Est-ce que j'ai perdu le contrôle de mon Senjutsu ? Je ressemble à un crapaud ? Vous croyez que les êtres humains naissent par pack de douze ?

Sans se faire attendre et à la suite des questions rhétoriques, il se releva et, attrapant l'une de ses deux mains jusqu'alors déposées sur la table, l'entraina en direction de la sortie.

- Où est-ce que vous allez ? Attends un peu elle n'a même pas eu le temps de man…

- Une prochaine fois Obā, il faut que j'aille botter le cul de ce pervers.

Abaissant la tête à plusieurs reprises afin de s'excuser du comportement auquel elle s'adonnait et dont elle n'avait aucun contrôle, elle baissa une dernière fois son visage et passa sous l'encadrement de la porte. Le cliquetis dans son dos ne l'empêcha pas d'entendre la courtoise discussion qu'échangèrent les deux doyens.

- Tu ne pouvais pas te taire vieux grincheux ?! À cause de toi la petite n'a même pas goûté à mon repas !

- Ne me cris pas dans les oreilles vieille peau ! Tu n'es pas innocente dans cette histoire !

- Je cris si j'en ai envie vieux croûton ! Lâche ce bol ! Même dans tes rêves tu n'y goûteras pas !

- C'est ma maison ici je fais ce que je v… rends-moi cette cuillère !

L'attention toujours tournée vers le champignon rouge et géant, elle manqua de trébucher tandis qu'il l'entraina sur le petit sentier.

- Tu me dois une semaine de ration complète de ramens.

Toujours en mouvement et essayant en vain d'apercevoir du sarcasme sur son visage tant le timbre de sa voix fut monotone, elle se contenta d'observer le t-shirt blanc qui l'habillait.

- Je n'ai pas d'argent.

- Je t'en donnerai.

Avant d'une nouvelle fois pouffer.

Rien ne semblait pouvoir l'empêcher de manger des ramens, pas même sa dignité.

- Et pourquoi je te dois ça au juste ?

Il s'arrêta et elle lui passa devant. Lui offrant son plus magnifique sourire, elle inversa les rôles et le tira à son tour.

Elle connaissait exactement la raison, ou plutôt les raisons, mais le titiller était beaucoup trop tentant.

- Je plaisante, merci Naruto-kun.

Elle arbora un air charmeur et, elle dut le reconnaître, il fut beaucoup plus doué qu'elle à ce petit jeu. Le sourire et le regard qu'il lui adressa en furent la plus grande preuve.

- Ce n'est rien, je ferai tout pour la mère de mes futurs enfants.

Son sang n'eut le temps de faire qu'un tour, et pourtant, il parvint à lui réchauffer le visage avant même qu'elle ne jette son regard fuyard sur la flore multicolore.

Un paysage qu'elle avait admiré durant les cinq dernières heures et qui, étrangement, fit renaitre en elle une fascination déconcertante.

- N-Ne plaisante pas avec cela.

Elle n'avait jamais vu un plan aussi beau, aussi stupéfiant, pas même dans les films qu'ils avaient vus ensem…

- Pourquoi penses-tu que je plaisante ?

Au beau milieu du sentier qui descendait le long d'une petite colline où la maison des deux doyens se trouvait, au centre du Mont qui abritait un immense lac et des dizaines de petits villages en son sein, il tira sur son poignet et elle se retrouva, l'instant d'après, plaquée contre son torse.

Elle entrouvrit sa bouche, mais la prenant de court, il déposa sa seule main libre sous son menton et la lui referma aussitôt. Les pupilles azur et dilatées ne lui laissèrent guère de doute quant à ce qui allait suivre.

Son rythme cardiaque accéléra et joua la chamade à ses tympans. Plongée dans l'orangé d'un après-midi de printemps, elle ferma les paupières et prit une grande inspiration… puis deux. Les secondes s'écoulèrent et asséchèrent ses lèvres, et l'incompréhension lui fit rater un battement… puis deux.

Perdue, elle rouvrit son regard et les hormones la firent douloureusement redescendre sur terre. Elle dévisagea alors l'expression joueuse au-dessus d'elle, et comprit que ses lèvres allaient rester aussi sèches que les dunes du Vent.

-Désolé ma bipolarité m'a...

Vexée, elle le repoussa sans ménagement et se tourna vers l'horizon. Les bras croisés sous sa poitrine, elle observa alors l'horrible paysage.

- Parfait, de toute manière après ce que tu as mangé je n'en avais pas envie.

Ne lui laissant pas le temps de ruminer davantage, il se glissa dans son dos et l'enlaça. Les deux mains ceinturées à son bassin, elle sentit son souffle chaud dans le creux de son cou et l'odeur du jasmin l'enivra.

Hormis sa colère qui se voulait, comme toujours, éphémère, une autre chose était certaine : elle n'arriverait jamais à être énervée contre lui plus d'une inspiration.

- Désolé, ce n'était pas drôle.

Le ton sincère éteignit définitivement toute forme de colère en elle. Pour autant, même si son humeur passagère s'en était allée, sa fierté, elle, ne la quittait jamais et il en allait sans dire que le sang qui coulait dans ses veines la rendait incommensurable.

- Dit-il après s'être esclaffé à deux reprises.

- Dit-elle d'une voix miséricordieuse.

Elle esquissa un sourire à la réplique, ce qui officialisa sa défaite.

D'un œil calme, elle admira le ciel orangé et la chaîne de montagne à l'horizon qui dissimulait le coucher de soleil et, tendrement, déposa ses mains tièdes sur les avant-bras qui entouraient sa taille.

- Je te pardonne si tu me rembourses mes brioches.

Elle le sentit bouger, mais n'osa pas l'observer. Croiser son regard à cet instant serait synonyme d'abandon, et ceci n'était pas envisageable.

Elle était prête à tout pour ses brioches.

- N'était-ce pas moi qui les avais payées ?

Elle se rigidifia et à la manière dont il resserra son étreinte, nul doute qu'il l'eut ressenti. Il s'emmitoufla un peu plus dans son cou, et les chatouilles lui arrachèrent un rire.

- Je t'en achèterai le double… non le triple.

Son hilarité passée, elle garda néanmoins un sourire face à la magnifique victoire. La voix de la vieille batracienne lui revint en mémoire et le lui effaça aussitôt.

- Au fait, qu'a voulu dire Ob… Shima-sama lorsqu'elle a plaisanté sur le fait que j'étais ton cerisier ? C'était une métaphore ?

Le doux soupir lui réchauffa une nouvelle fois la carotide.

- Tu retiens vraiment tout, n'est-ce pas ?

Son sourire refit surface, et il lui répondit alors d'une voix lasse.

- Cela concerne une prophétie que l'on m'a contée il y a longtemps.

Il s'arrêta dans ses explications, ce qui attira inévitablement son attention opale.

Songeur, il contemplait le paysage. La brise tempérée fit virevolter ses mèches rebelles et dorées et le ramena à la réalité. Une réalité dans laquelle il lui offrit un resplendissant sourire.

- Je te la raconterai une prochaine fois, d'accord ?

Déçue, elle acquiesça néanmoins.

Il ne lui en reparlerait pas, cela en était certain, et c'était bien la première fois qu'il ne voulait pas discuter de quelque chose qui le concernait.

Ils avaient tellement échangé, dialogué, papoté durant les neufs derniers mois, que pour la première fois, elle avait arrêté de compter les heures passées. Elle avait cru pouvoir affirmer tout connaitre de lui, absolument tout. Mais il fallait croire qu'elle s'était fourvoyée.

Il possédait tout comme elle certains sujets dont il ne souhaitait pas discuter.

Essayant de penser à autre chose afin de ne pas insister, elle rapporta sa déception sur les indénombrables couleurs et les structures à même les fleurs, si elle pouvait appeler ces dernières ainsi tant elles se voulaient uniques en leur genre.

Ce lieu, cette végétation, lui donnait véritablement l'impression de n'être rien d'autre qu'un parasite.

Chaque centimètre carré, chaque arbre, chaque plante, chaque brin d'herbe, chaque être vivant y étaient endémiques. Tout, sauf eux.

Même si elle avait été attentive aux paysages qu'ils avaient traversés pour arriver jusqu'ici, elle n'avait absolument aucune idée de comment retourner dans cet endroit si elle devait s'y rendre d'elle-même. Et c'était une bonne chose.

Le Mont Myōboku était un lieu coupé du monde dont l'entrée ne pouvait être trouvée que si l'on savait où elle se trouvait. Un paradoxe qui, elle l'espérait, protègerait ces crapauds pour deux autres millénaires.

- Tu le vois ?

Elle n'eut pas besoin de lui demander de qui il parlait pour entamer sa recherche. Ce n'était pas la première fois qu'il lui demandait, mais c'était bien la première fois qu'elle n'avait pas peur de le chercher. Elle était la seule femme à des centaines de kilomètres à la ronde. Cette fois-ci elle était certaine de ne pas voir des scènes qui viendraient lui rendre visite dans ses cauchemars.

Tout naturellement, le blanc devint noir, le noir devint blanc, et les milliers de créatures lui indiquèrent leur position.

Une fraction de seconde lui suffit pour l'apercevoir, au-delà de la colline, de la forêt, et du petit village aux milliers d'âmes, à l'intérieur d'une immense structure en bois. Debout, les bras croisés et appuyé sur un pilier en piteux état, il discutait avec… personne ?

- À huit heures, sept cent soixante mètres, dans un arbre. Il parle tout seul, tu penses qu'il est devenu fou ?

Avec douceur, il relâcha son étreinte et jeta un rapide coup d'œil à huit heures dans leur dos. Puis, à la suite d'un souffle amusé, rapporta son attention sur la sienne.

- J'oublie tout le temps que même ton champ de vision n'est pas un obstacle.

Flattée, voilà le seul mot qui incomba ses pensées.

Il était vrai que depuis qu'il lui avait retiré le sceau de Kumo, celui qui l'avait empêché durant toute son enfance d'utiliser ses yeux, elle s'était beaucoup entrainée pour rattraper le temps perdu. Et recevoir un compliment de sa part quant à ses progrès était certainement ce qu'elle appréciait le plus au monde.

Après son odeur… et les brioches à la cannelle.

- Je pense qu'il discute avec Ojiji.

Elle l'observa sans ciller.

Parmi tous les talents qu'il possédait, il y en avait un qui sortait du lot, et il ne s'agissait pas de sa rapidité d'apprentissage ou du trou noir dans son estomac.

- Ojiji… ?

Il parvenait, sans qu'elle ne sache comment, à trouver un surnom adéquat à tout ce qui pouvait en porter un. Par chance, elle était l'exception à la règle et elle espérait réellement que cela ne change pas.

- Le Grand Gama ou le Grand Sage, tout dépend à qui tu poses la question. Il est vénéré par tous le Mont pour sa sagesse et son âge.

Elle manqua de s'étouffer avec sa propre salive.

Son… âge ?

Elle savait que les deux doyens avaient plus de quatre cents ans, et le simple fait d'y penser était surréaliste. De par ce titre, elle avait pensé qu'ils étaient les plus anciens, mais il existait encore plus vieux qu'eux… ?

- Quand tu dis son âge… tu veux dire combien ?

- Plus de mille ans.

- C'est impossible.

Son affirmation était sortie d'elle-même… tout comme son expression sceptique.

- Je t'assure, ça l'est, il y a des livres dédicacés qui datent d'avant l'ère Sengoku dans sa bibliothèque, et même d'avant la formation des trois grandes nations élémentaires. Je crois qu'une fois j'ai vu un journal écrit par le Ri…

Bibliothèque, livres. Ces deux mots avaient suffi à la convaincre. Ce crapaud avait plus de mille ans, elle n'espérait que cela maintenant, sans quoi sa soif de lecture ne serait pas comblée.

Il rigola franchement alors qu'elle le tira de force sur le sentier en direction de cet arbre, cette bibliothèque. Tout portait à croire qu'il l'avait exprès, et il s'agissait là d'un franc succès.

Voilà quelques semaines qu'elle n'avait pas pu lire un nouveau livre. Soit le temps qu'il leur avait fallu pour atteindre ce lieu depuis la nation des Crocs, elle ne pouvait donc qu'être enchantée par cette nouvelle.

Que Kami en soit témoin, quelques jours de plus et elle se serait rabattue sur les écrits de maitre Jiraiya, quitte à en ressortir traumatisée.

- Combien il y a d'ouvrage ? … Des milliers ? Tu plaisantes ? Pourquoi tu ne m'en as pas parlé avant ? … Attends une minute je ne te suis plus, comment ça la plupart font ma taille ?

- Ils sont en quelle langue ? Je ne maitrise pas bien la langue ancienne… Est-ce qu'il me laissera les lire ? … Tu pourras lui demander s'il te plaît ? Je ne veux pas m'imposer.

- Tu sais s'il possède l'Art de vivre ? C'est mon livre préféré… Non, pas du tout, il a été écrit par Senju Tobirama… Oui, mais ce lieu était associé à Konoha, c'est possible qu'il le possède tu ne penses pas ?

La descente de la colline et la traversée de la forêt de champignon furent entrecoupées par ses innombrables questions, et elle posa sa dernière au moment où ils pénétrèrent dans le petit village.

- Pourquoi je n'arrive pas à le voir, ce Grand Sage ? Tu es certain qu'il est bien avec Jiraiya-sama ?

Si elle se concentrait suffisamment et si elle savait ce qu'elle devait chercher, même un insecte à plusieurs centaines de mètres ne pouvait échapper à sa vision, elle avait donc réellement du mal à concevoir qu'un crapaud, qu'importe sa taille et se trouvant à seulement six cents mètres, puisse échapper à son regard.

- Certainement parce qu'Ojiji ne fait qu'un avec ce qui l'entoure. Durant les cinq ans que j'ai vécu ici, je ne l'ai vu sortir de son palais que lorsqu'il souhaitait faire une partie d'échec avec Gamabunta. Le reste du temps, il est assis sur son siège, immobile, à accueillir le Senjutsu. Il a atteint une maitrise telle qu'il parvient à substituer son propre chakra avec celui de la nature.

Malgré qu'elle ne pouvait que s'imaginer ce qu'il venait de lui dire, elle hocha la tête en signe de compréhension. Ce n'était pas la première qu'elle entendait parler de ce chakra.

Lors de ses premiers entrainements à ses côtés, elle lui avait demandé pourquoi, après chaque séance, il passait plusieurs heures à méditer, et il lui avait alors expliqué ce qu'était le Senjutsu.

Une source infinie d'énergie qui se trouve partout et en chacun de nous, mais que l'on ne peut ni voir ni toucher.

Autrement dit, si on ne savait pas comment ressentir cette énergie – soit la quasi-totalité des humains qui habitaient cette planète, à quelques exceptions près – il s'agissait là d'un énième mythe que peu de shinobis croyaient.

- Et toi ? Tu sais faire cela ?

Trop obnubilée par la conversation, elle ne remarqua que maintenant la dizaine, non la centaine de regards globuleux tout autour d'eux. Que ce soit sur la terre ferme, perché au sommet des plantes ou dans les bâtisses à même la flore, toute la rue qu'ils traversaient s'était arrêtée dans son activité afin de les observer, enfin, surtout elle.

Les murmures qu'elle percevait lui indiquaient clairement ce fait.

« C'est ça une femelle ? Je n'en avais encore jamais vu. »

« Comment est-elle rentrée ? Elle accompagne Naruto-kun ? »

« Regarde, regarde, ils se tiennent la main… ça doit être l'humaine dont parlait maitre Jiraiya ce matin. »

« Tu as vu ses yeux… ? Ça ne te rappelle rien ? »

- Non, je suis encore très loin de la maitrise d'Ojiji. Mais un jour je le surpasserais, c'est l'un de mes objectifs. J'ai dépassé Jiraiya-sensei en seulement quelques semaines alors que ça fait des décennies qu'il s'entraine dessus. Qu'est-ce que c'est un millénaire à rattraper ? De la…

Sans qu'elle ne sache pourquoi, il s'arrêta soudainement dans sa vantardise afin d'observer une imposante forme jaunâtre à une dizaine de mètres et, sans qu'elle ne sache pourquoi, il lui relâcha la main afin de se diriger vers celle-ci.

- Ne bouge pas je reviens.

Saluant d'un sourire les batraciens qu'il croisa sur son chemin, il laissa là, seule, sous des regards curieux. Elle ne vit pas très bien le visage du batracien qu'il essayait de réveiller, mais de moitié dissimulé par une plante conique et violette, le crapaud jaune possédait deux pattes arrière à taches noires ainsi qu'un ronflement unique en son genre.

À chaque expiration, il extériorisait une demande en rapport avec de la nourriture.

- Oi.

- Un autre bol s'il vous plaît mère…

- Oi Gamatatsu.

- Oui, plus de poisson, avec plaisir…

- Tu vas te réveiller sale empiffré !

Engendrant littéralement un tremblement de terre, l'imposant crapaud de deux mètres fit un bond avant de lourdement s'écraser au sol.

Elle eut réellement du mal à retenir son rire, contrairement à la plupart des batraciens du village qui eux ne se retinrent aucunement.

- Je le jure ce n'est pas moi qui l'aie mangé je n'étais même pas oh Naruto salut ça va quel bon vent t'amènes ?

Une patte levée vers les cieux orangés et sous le soupir de l'interrogé, le crapaud présenta ses salutations comme si de rien n'était.

- Je cherche ton frère tu ne saurais pas où il…

Le fil de la conversation lui échappa lorsque quelque chose de mou et tiède lui toucha la hanche. Sursautant presque, elle se retourna et observa la petite et jeune crapaude à ses pieds.

Mesurant un peu moins de cinquante centimètres et de couleur bleu foncé, l'animal abaissa immédiatement sa tête afin de la saluer. Un respect qu'elle rendit avec une pointe de retard.

L'étrange crainte présente dans les iris de la batracienne la troublait plus qu'elle ne souhaitait l'admettre.

- E-Excusez-moi de vous interpeller de la sorte, mais… que se passe-t-il pour que vous soyez venue ici-bas ?

Elle cligna des yeux plusieurs fois, réfléchit plusieurs secondes, mais rien n'y fit. Elle ne comprenait absolument rien à ce que venait de lui demander la crapaude.

Sa réponse ne fut pas différente de sa pensée.

- Je ne comprends pas.

L'animale fronça des sourcils et tourna son attention vers un groupe de crapauds à une dizaine de mètres qui, de même couleur et de même taille, l'incitèrent d'un mouvement de la main à poursuivre.

Ce fut à ce moment précis, le champ de vision élevé sur le village fleuri, qu'elle remarqua que toute la rue était attentive à l'échange.

La petite batracienne se racla la gorge et, s'armant de courage, reprit là où elle s'était arrêtée.

- Vos yeux ce sont… ce sont ceux qui sont dépeints dans les légendes. Les pupilles des gardiens, des esprits de la lune, ceux qui s'assurent que le fléau ne se réveille pas.

Sa seule pensée résuma très bien le silence pensant.

Hein ?

Ne sachant toujours pas quoi répondre tant ce qu'elle venait d'entendre n'avait pas de sens, elle fut soulagée par les phalanges qui se glissèrent entre les siennes et qui lui firent oublier la centaine de crapauds qui attendaient une réponse.

- Arrête de l'embêter avec tes histoires Gamakoji, sinon je révèle à tout le monde où tu trouves tes chenilles foreuses.

Ayant terminé sa discussion avec ce Gamatatsu, il était revenu s'emparer de sa main ainsi que de la conversation.

Elle ne savait pas à quel point cette histoire de chenille était importante, mais en moins une seconde, tous les murmures audibles aux alentours avaient changé de sujet, passant d'esprits de la lune à recettes de cuisine.

Ces crapauds étaient… stupéfiants.

- T-Tu ne ferais pas ça quand même ?!

Le recul de la crapaude fut empreint de terreur, et il profita de l'espace générer pour une nouvelle fois la tirer sur le sentier.

Quittant encore une conversation sans que cela soit son fait, son souhait, elle désigna de son pouce, après quelques pas, la rue qu'elle venait de quitter.

- J'aurais aimé savoir ce qu'elle a voulu dire, tu sais.

Malgré son sous-entendu, il ne s'arrêta pas.

- Ne t'en fais pas, tu auras l'occasion de lui reparler si tu le souhaites. Mais je ne te le conseille pas. Quand elle commence à parler de ces… légendes, rien ne peut l'arrêter, pas même le sommeil. Et encore, elle est la moins énergétique de sa famille. Gamaribe, son père, pourrait parler des semaines entières sans s'arrêter.

Accélérant le pas, elle se positionna à sa hauteur afin de le dévisager.

- Tu connais vraiment le nom de tous ces crapauds ?

Il lui offrit un sourire.

- Non, j'en suis loin du compte, seul un fou essayerait d'apprendre plus de cinquante mille noms. Mais parmi la vingtaine de villages que renferme le Mont, c'est près de celui-ci que j'ai grandi, il est le plus proche de la maison d'Oba et d'Oji.

Elle l'observa, bouche-bée.

Cinquante mille.

Ils pourraient littéralement envahir un pays s'il le souhaitait, et c'était sans compter que certains d'entre eux faisaient la taille d'un immeuble.

- Combien font la taille du grand bleu que l'on a vu à l'entrée ? Celui avec ses deux énormes katanas dans son dos.

Ce crapaud, si elle pouvait l'appeler ainsi, faisait littéralement vingt fois sa taille. Si seulement une dizaine d'entre eux lui ressemblaient, ce serait la péninsule ninja qu'ils pourraient asservir.

- Tu parles de Gamahiro… ? Je dirais une centaine. Mais il n'est pas le plus grand, Gamatoko fait plus de vingt-cinq mètres et son père Gamatake avoisine les trente. Et là encore ce n'est rien.

Il reprit son souffle, et elle ne put que retenir le sien.

Une centaine. Trente mètres.

C'était… vraiment stupéfiant.

Elle avait craint qu'un jour les hommes puissent apprendre l'existence de ce lieu et que, comme à leur habitude, ils tentent d'accaparer les bienfaits. Mais elle pensait désormais tout l'inverse. Ce n'était plus pour la vie des crapauds qu'elle craignait qu'un tel drame puisse arriver, mais pour la vie du pays qui l'engendrerait.

- Gamashin, la plus jeune sœur de Gamakoji, m'a un jour raconté l'histoire de Gamaheki qui, six siècles auparavant, avait dépassé les quarante mètres. Il était le descendant d'une lignée de puissants guerriers ayant survécu aux guerres avec les serpents. Un combattant dans l'âme et dans le sang, en soi.

En effet, elle s'était trompée du tout long. Le paradoxe qui entourait cet endroit n'était pas là pour protéger les âmes qui vivaient à l'intérieur, mais pour empêcher quiconque de créer un conflit avec.

Continuant sa marche, il pointa de sa seule mains libres le nord de leur position, au-delà de la flore, des habitations, et des regards curieux.

- Là-bas se trouve ce qu'ils appellent le cimetière des rampants, où des tonnes et des tonnes d'ossements gisent encore. C'est l'endroit où Gamaheki est parvenu à repousser à lui tout seul plus d'un millier de serpents qui avaient creusés une galerie jusqu'au Mont. Malheureusement les blessures de son affrontement furent sérieuses et il a volontairement laissé son Senjutsu prendre le dessus.

Il s'arrêta et elle fit de même, ne remarquant que maintenant qu'ils venaient d'arriver à destination.

- Depuis ce jour, sa statue surveille l'entrée du tunnel d'un sourire narquois et, en six cents ans, aucun serpent n'a osé en sortir. Il a sacrifié sa vie afin de sauver sa famille, afin de sauver le Mont, et même après sa mort il continue d'y veiller. J'adore cette histoire, elle me rappelle un peu celle de mes parents.

D'une mine admirative, elle contempla la crête à plusieurs kilomètres et, sous la caresse du vent tiède, sourit tendrement.

Elle oubliait tout le temps qui il était.

Jusqu'à ce qu'il lui dise, elle avait toujours pensé qu'il ne connaissait pas le nom de ses parents, simplement qu'ils avaient vécu à Konoha. Étant donné qu'il ne possédait pas de nom, qu'il était Naruto, juste Naruto, ce fut logique de penser cela.

Une énième erreur de sa part.

Kushina Uzumaki et Minato Uzumaki.

S'il ne portait le nom de ses parents, ce n'était pas sans raison. Il ne souhaitait tout simplement pas attirer l'attention.

Elle se souvint encore de la première chose qu'elle lui avait demandé de répéter : Le titre de son père. Encore aujourd'hui, elle avait du mal à s'en remettre.

Le Yondaime Hokage, Minato Namikaze Uzumaki, l'éclair jaune de Konoha.

Son paternel… était le quatrième Kage de Konoha. Celui dont même ses adversaires, en l'occurrence Kumo, avaient loué les faits d'armes durant la troisième Grande Guerre.

Il était le fils d'une légende de la Feuille, mais vivait le plus loin possible de celle-ci. Pour quelle raison ?

Cela avait été la question qu'elle lui avait posée, et il lui avait répondu sans la moindre hésitation, sans la moindre émotion. Là encore et neuf mois après, elle s'en souvenait au mot près.

Je suis l'hôte de Kyūbi et l'actuel dirigeant de la Feuille cherche à mettre la main dessus. Aussi bien sur ma vie que sur le démon.

Enfermée en lui, somnolait une créature titanesque pouvant faire passer les katanas de Gamahiro pour de vulgaires cure-dents. Elle ne savait toujours que faire de cette information, mais même en possession de celle-ci, rien n'avait changé.

Il était Naruto. Juste Naruto.

- C'est bien ici que tu l'as vu ?

S'extirpant de ses songes, elle releva son regard opale sur l'immense arbre qui désormais les surplombait. Du moins, de ce qui en restait, à savoir un immense tronc. Elle ne savait pas la taille originelle de l'arbre avant qu'il ne soit coupé, mais à la simple vue de la taille du tronc, celui-ci devait certainement dépasser les cent mètres.

Elle ramena sa vision sur les immenses racines tentaculaires et scruta la silhouette humaine présente à l'intérieur du défunt arbre.

Ses sourcils se froncèrent inlassablement.

Elle ne le ressentait pas. Elle parvenait à discerner maitre Jiraiya, mais elle ne ressentait rien qui lui indiquait qu'il se trouvait bel et bien derrière les deux immenses portes en bois. Si ses yeux ne lui indiquaient pas sa position, alors elle ne se serait jamais doutée de sa présence.

- C'est bien ici.

À peine confirma-t-elle qu'il s'avança vers l'immense entrée à même l'écorce et, agrippée à sa main, elle n'eut d'autres choix que de le suivre.

Elle s'attendit à ce qu'il frappe ou à ce qu'il s'annonce, mais il ne fit rien de tout cela. Poussant avec aisance l'une des deux portes grinçantes, qui devait certainement pesait plusieurs tonnes, il l'emmena à l'intérieur.

La porte se referma dans un étrange silence, mais ne s'en formalisa pas. Le décor alentour lui avait d'ores et déjà hottait cette capacité.

Même si on lui avait demandé de réfléchir à ce à quoi pouvait ressembler l'intérieur pendant des heures, jamais elle n'aurait pu imaginer cela.

C'était grand. Très grand. Trop grand. Tellement grand qu'elle ne parvenait pas à voir les murs, aussi bien le plafond que les porteurs, seules les dalles de béton se permettaient le luxe de refléter la lumière. Une source de lumière qui, d'ailleurs, n'était présente nulle part. Elle avait beau chercher, il lui était impossible de la trouver. Tout semblait être éclairé par la magie du Saint-Esprit.

Clignant plusieurs fois des yeux alors qu'il l'entraina un peu plus à l'intérieur, ce fut le sien d'esprit qu'elle récupéra.

Au vu de la taille du tronc, il était impossible que la pièce soit aussi grande. Cet endroit ne pouvait donc pas être réel et, de par cette réalisation, deux nouvelles informations s'accaparèrent de la moindre de ses pensées.

La première était que, sans qu'elle ne sache comment, elle pouvait observer les dimensions que façonnaient les sceaux. Et ceci était un autre exemple d'à quel point elle ne connaissait pas son propre corps.

La deuxième quant à elle était encore plus surprenante : elle se trouvait dans un sceau.

À la suite de cette analyse, elle perdit quelque peu l'équilibre, mais pas assez pour que les deux paires d'yeux présents dans la pièce s'en aperçoivent.

Elle n'était pas claustrophobe, seulement c'était la première fois qu'elle entrait à l'intérieur d'une autre dimension et le simple fait de le savoir la rendait mal à l'aise. Ajoutez à cela qu'elle ne parvenait pas à voir les extrémités de ce sceau, et les vertiges devenaient soudainement normaux.

Heureusement pour son rythme cardiaque, elle déposa son regard sur ce qui l'avait amené jusqu'ici et, aussitôt, l'angoisse se volatilisa.

À une vingtaine de mètres sur leur droite les étagères de livres montaient à en perdre la raison. Atteignant des sommets que l'obscurité avalait, elles s'étiraient sur plus d'une trentaine de mètres et contenaient plusieurs dizaines de milliers d'ouvrages, soit plus qu'elle ne pourrait jamais en lire.

La bibliothèque aux livres dépassant parfois sa taille s'arrêtait juste devant une vingtaine de rouleaux parfaitement agencés qui, d'une dizaine de mètres et de couleurs similaires, possédaient un autre point commun : trois identiques kanji étaient inscrits à l'encre noire sur leur face visible.

Journal de Gamamaru.

Elle déposa inévitablement sa curiosité sur la longue chevelure blanche accolée à l'un d'entre eux et comprit, de par sa position n'ayant pas bougée, pourquoi elle avait cru voir un pilier en piteux état une demie heure plus tôt : Cela n'en avait jamais été un. L'aura chaleureuse de maitre Jiraiya l'atteignit inévitablement tandis qu'elle se concentra sur ses mouvements de crayon.

Puis le souffle chaud lui caressa le visage.

Les yeux écarquillés, elle observa l'immense crapaud mauve assis entre les rouleaux au même moment ou un frisson lui parcourut son corps.

Elle ne l'avait pas ressenti. Elle avait regardé à trois reprises dans sa direction et, pourtant, elle ne l'avait pas vu.

Machinalement, elle libéra sa main et s'avança d'un pas hésitant vers le gigantesque animal.

Elle… ne le ressentait pas. Ce n'était pas quelque chose dont elle avait l'habitude. Une créature de plus de quinze tonnes et dix-sept mètres était présente dans la même pièce qu'elle, face à elle et à moins de vingt mètres, mais elle ne parvenait pas à la ressentir et cette fois-ci le sceau n'y était pour rien.

Pour la seconde fois en moins d'une demi-heure, l'obscurité devint lumière et la lumière devint obscurité, et les deux silhouettes bleutées qui l'entourèrent lui confirmèrent ses craintes. Il ne s'agissait pas de fatigue oculaire ou de manque de chakra.

Le crapaud n'était juste pas là.

- Qu'est-ce que tu vois ?

La voix rauque de maitre Jiraiya la sortit un tant soit peu de la léthargie dans laquelle elle s'était plongée, et elle profita de ce laps de temps pour exprimer un mot. Un seul, mais qui pourtant la frustra au plus haut point.

- Rien.

Elle voulait bien reconnaître que le chakra naturel n'appartenait pas au spectre du visible, et ce même pour son Byakugan, qu'on ne pouvait que le ressentir, mais là, ce chakra lui dissimulait littéralement l'apparence du Grand Sage.

C'était inconcevable.

Pour la première fois de sa courte vie, ses yeux étaient devenus un désavantage. Si elle s'en servait, elle perdait tout ce qui lui restait pour connaitre la position de sa cible.

- Tu ne vois vraiment rien ? Pas même sa bobine ?

Elle bougea son visage de gauche à droite. C'était frustrant, très frustrant, mais elle ne voyait vraiment rien, alors même que le crapaud dormait.

- Toi !

Elle sursauta littéralement tandis que la vocifération siffla dans son oreille droite.

- Tu crois pouvoir raconter toutes ces conneries et t'en sortir sans conséquence !? Sérieusement !?

S'étant arrêté d'écrire depuis plus d'une minute, l'accusé toujours présent à côté des rouleaux leva deux mains innocentes.

- Ce n'était pas un mensonge, je n'ai fait que rapporter ce que le Ōgama Sennin a vu dans sa vision.

Empli d'incertitude, le bras accusateur redescendit, et elle profita du silence pour assembler la dernière pièce du puzzle.

Le prophète n'était donc nul autre que le Grand Sage. Chose dont elle s'était doutée, mais que maitre Jiraiya venait seulement de confirmer. Cela voulait donc dire que c'était ce crapaud qui avait prédit la prophétie dont il ne voulait pas lui par…

Ce qu'elle venait d'entendre se rejoua dans ses pensées et bloqua aussitôt la moindre d'entre elles.

Ce que le Grand Sage… a vu… dans sa vision ? Il… donc... avec…

Rouge pivoine, elle observa le bras se relevait, mais cette fois-ci en direction du Grand Gama toujours endormi.

- Oi ! Ojiji réveille-toi sale pervers !

Elle se recula d'un pas. Puis deux. Trois, et le grand Sage ouvrit les yeux.

Maintenant à plus d'une dizaine de mètres et la vision élevée à plus de dix-sept, elle se sentit honteuse. Même maitre Jiraiya avait les yeux grands ouverts.

Il venait littéralement d'appeler une créature de plus de mille ans et pouvant observer l'avenir pervers… et c'était elle la bipolaire ?

Elle se dédouanait complètement de cette situation. À vrai dire elle ne le connaissait plus. Elle venait tout juste de le rencontrer au coin de la rue, entre une limace et une betterave.

Comment il s'appelait déjà ? Elle l'avait sur le bout de la langue… Na… Naru…

- C'est vrai ce que raconte pervers numéro un ? T'as vraiment eu une vision de Hinata et moi ?

Déboussolé et ayant perdu le fil de la réalité, le Grand Gama observa le vide droit devant lui, avant de faire descendre son regard vitreux sur la chevelure dorée.

- Alors ? Est-ce qu…

Tout comme lui, elle suivit son mouvement de bras qui se dirigea à l'encontre de maitre Jiraiya et, tout comme lui, elle observa le petit tronc d'arbre qui l'avait substitué ainsi que le visage souriant dessiné dessus. Un long silence s'en suivit, durant lequel elle observa le Grand Sage, encore plus perdu qu'elle ne l'était.

- Je vais le tuer, je le promets.

Elle aussi pouvait promettre une chose, elle ne le faisait pas exprès. Pourtant ce fut bien un sourire amusé qu'elle arbora tandis qu'il se retourna vers elle. Un rictus qu'elle effaça abruptement, mais néanmoins trop tard.

Le soupir qu'il extériorisa ne l'étonna guère.

- Je t'ai déjà dit de ne pas rire quand il fait ce genre de chose, ça ne fait que le persuader qu'il est drôle.

Elle pouffa et plaqua aussitôt sa main à l'encontre de ses lèvres. Il était vrai qu'elle rigolait souvent aux blagues de maitre Jiraiya, mais…

- C'est quand même un peu drôle, non ?

Il essaya tant bien que mal de garder son sérieux à la suite de son timbre étouffé, mais jetant un coup d'œil au bois, il pouffa à son tour en secouant son visage.

- Oji a raison, il est vraiment irrécupérable.

Elle fit redescendre sa main et sourit de plus belle. Maitre Jiraiya était vraiment unique en son genre, et c'était pourquoi elle l'adorait.

- Je me demandais comment… nous allions nous rencontrer… c'est donc comme cela.

À l'unisson ils tournèrent leur attention sur le Grand Gama et, à l'unisson, rehaussèrent un sourcil.

- Comment ça te rencontrer Ojiji ? Tu ne te souviens pas de moi ? C'est Naruto, ton préféré, tu n'as pas pu m'oublier, si ?

Elle était littéralement paralysée sur place.

- Si c'est pour la manière dont je t'ai appelé, je suis désolé, c'est à cause de Jiraiya-sensei. Tu ne vas pas en faire toute une histoire hein ?

Il ne semblait pas encore l'avoir remarqué, mais elle, elle l'avait remarqué.

Le Grand Gama l'observait droit dans les yeux, et cela la terrifiait.

- Tu es… plus jeune que dans mes… souvenirs…

Il tourna son attention vers elle et ce fut à ce moment précis qu'il comprit, ce fut à ce moment précis qu'il posa la question qu'elle rêvait de poser.

- Tu connais Hinata ?

Son regard azur se plissa tandis qu'il le rapporta vers le crapaud.

- Oi, Ojiji, j'espère que ce pervers ne disait pas la vérité. Tu n'as pas eu ce genre de vision, hein ?

Le silence se fit long, avant que la voix caverneuse du crapaud ne le brise.

- Ce n'était pas… une vision…

- C'est quoi dans ce cas ? Crache le morceau, comment tu la connais ? Tu commences à m'inquiéter là.

Inspirant profondément, le Grand Gama continua de la dévisager.

- C'était il y a plus… de six cents ans maintenant… elle est venue me rendre visite… dans mon rêve.