-Non mais franchement, j'ai du mal à comprendre son comportement en ce moment ! Law n'est pas quelqu'un qui exprime beaucoup ses sentiments, ça je l'ai bien compris. Et je m'y suis fait ! On n'a pas une vie de couple conventionnelle...pour des raisons que je ne citerai pas. Mais depuis quelques temps, il agit vraiment bizarrement. En fait, c'est depuis notre dîner de l'autre fois, quand il m'a fait remarquer qu'on ne se témoignait pas assez d'affection. Déjà là, ça m'avait un peu surpris. Je pensais qu'il se contentait de ce qu'on avait. Mais entre ça, et ses soudaines crises de jalousie récentes envers Porche, je me pose de sérieuses questions. Bon, je ne dis pas que ça me déplaît, hein. Il est vraiment mignon dans ces moments-là, c'en est presque étonnant, d'ailleurs ! Mais j'sais pas, j'ai l'impression que ça cache quelque chose...

Il s'était écoulé quelques jours depuis que son fiancé l'avait accompagné chez Porche pour réparer sa voiture, mais Kid était toujours perplexe par ses actes. Law n'avait pas l'air d'être quelqu'un doutant de lui-même. Kid ne lui avait jamais caché qu'il avait des atouts de séduction certain ; c'était même sans doute lui qui avait le plus de souci à se faire. Ce devait certainement être une question de fierté ; Law ne voulait pas qu'on marche sur son territoire, ou alors il avait à cœur que Kid ne bafoue pas l'honneur de son nom en le faisant cocu. Chose que Kid ne ferait jamais ; il avait des principes.

Il poussa un soupir, les bras croisés sur son torse ; il avait quand même autre chose à faire de son dimanche que de raconter sa vie à la supérette. Mais bon, il avait besoin de conseils.

-Bref, t'en penses quoi, toi ?
-Concrètement, répondis platement Baggy, je m'en bats les reins.
-Pas cool ! Je pensais que t'étais le mieux placé pour me comprendre !

Baggy haussa les épaules ; c'était vrai que Shanks quémandait beaucoup d'affection, et dans les débuts de leur relation, il avait été difficile de répondre à ses attentes. Ça avait pris du temps pour qu'ils s'habituent à l'autre, mais avec des efforts mutuels, ça avait fini par se faire.

-Sérieux, aide-moi.
-J'ai accepté d'écouter ton histoire parce que je me fais chier au boulot. Mais je trouve pas forcément d'intérêt à ta vie.
-Excusez-moi !

D'un même mouvement, Kid et Baggy tournèrent la tête vers l'homme qui venait de réclamer leur attention de manière un peu virulente. L'homme en question tenait un panier rempli de produits qu'il souhaitait acheter, et faisait la queue à la caisse n°1, tenue par Baggy, avec quelques autres personnes mécontentes derrière lui.

-Quand comptez-vous enfin reprendre le travail et nous faire passer ?! Nous n'avons pas toute la journée !
-Vous voyez pas que j'suis occupé, grogna Baggy.
-Ça vous gêne pas que j'parle, renchérit Kid.
-Vous n'êtes même pas en train de faire vos courses !
-J'achète rien, et alors ?
-Ma caisse est fermée de toute façon, dit Baggy. Vous voyez pas la pancarte ?!
-Il n'y a pas de pancarte !

Un silence s'installa un instant tandis que Baggy prenait conscience de son erreur. Puis, le plus naturellement du monde, il mit en place sa pancarte signalant qu'il était fermé, et indiqua à tous la caisse n°2. Galdino fut plutôt surpris de voir tout ces gens arriver soudainement à sa caisse.

-Bon Kid, j'vais essayer de te donner des conseils...
-Je t'écoute.
-S'installer avec quelqu'un, ça s'fait pas comme ça. On doit passer d'une vie en solitaire à une vie à deux, et ça demande de prendre beaucoup de choses en compte.

Kid hocha vivement la tête. Il le savait déjà, tout ça, c'était plutôt évident. Quand on vit à deux, il faut prendre en compte les besoins, l'emploi du temps, les habitudes de l'autre, et on doit nécessairement changer un peu pour ça. Mais ce n'était pas une mauvaise chose. Il voulait juste comprendre ce qu'il avait à changer pour que Law cesse de s'en faire.

-On dirait pas comme ça, mais les premières années, Shanks et moi avons eu plusieurs périodes de doute. On s'est posé des questions sur nous-même, et sur nous deux, et parfois on avait l'impression qu'on arriverait jamais à vivre ensemble.
-Sérieux ! Et vous avez fais quoi ?
-On a parlé, on a réglé nos différents et on s'est efforcé de tenir le coup. Lui et moi, on est honnête, et on ne tenait pas à souffrir jusqu'à être dégouté de l'autre, alors on s'est constamment remis en question. Maintenant, on a un mode de vie qui nous convient, et moi je suis avec l'homme de ma vie même si ma mère m'a toujours dit que jamais personne n'arriverait à me supporter assez longtemps pour m'épouser.

Le garagiste leva les yeux au ciel, imaginant une petite vieille courbée aux cheveux bleus tirant sur le gris et au gros nez rouge, riant avec Shanks au sujet de photos de Baggy dans les premiers mois de son existence. Hilarant.

-Réglez vos problèmes avant votre mariage. Après ça gâchera votre relation.
-Vous vous êtes mariés combien de temps après vous être installés ensemble ?
-Six ans. On ne l'a fait qu'une fois sûrs que ça serait pas voué à l'échec. On était très amoureux et on voulait plus que tout que ça marche.

Dans les moments de doute, Baggy avait pleuré, seul, en se demandant s'il avait un avenir avec Shanks. On ne peut jamais être certain à 100%, mais ce qui lui avait permis de sécher ses larmes et de se corriger, lui qui avait un fort caractère, c'était son amour fort pour Shanks, et son envie de passer sa vie à ses côtés. Shanks aurait pu ne pas avoir la même envie, ou la même force. En réalité, il avait encore plus peur que lui. Ils n'étaient pas des hommes qui se remettaient facilement en question, alors Baggy considérait que c'était leurs discussions qui avait sauvé leur couple.

-Alors, tu crois que Law a encore beaucoup d'incertitudes, et que ça le fait agir aussi bizarrement ?
-Ouais. Faut que t'affirmes ton implication dans votre histoire. Une relation, ça évolue. On a souvent besoin d'être rassuré. S'il fait des crises de jalousie, c'est que t'as pas fait ce qu'il faut pour lui prouver qu'il a pas de souci à se faire.
-Je vois...faut que je remédie à ça !

Il tapa de son poing dans sa paume ouverte, déterminé. Puis, tandis que Baggy fut convoqué chez son patron, sans doute à cause du fait qu'il n'était que 11 heures, et qu'il en était déjà à sa cinquième pause, Galdino s'approcha de Kid pour lui faire la promotion de coques de téléphone personnalisées mises en ventes à la supérette. Il vendit si bien son affaire que Kid en commanda trois avec une photo de Law. Comme il n'a qu'un téléphone, il offrira les deux autres à sa mère et sa grand-mère pour Noël ; et hop ! Deux cadeaux en moins à trouver ! Il retourna ensuite chez lui, et retrouva son fiancé assit sur le canapé avec son ordinateur portable sur les genoux, sans doute en train de lire ses mails.

Law l'entendit entrer dans la pièce, mais il ne leva la tête vers lui que parce qu'il trouvait étrange que son fiancé se soit arrêté soudainement au milieu du salon, sans raison apparente. Il l'interrogea du regard, et quand il vit que Kid s'approchait de lui, il referma son ordinateur et le posa de côté, sentant que la discussion allait être longue. Le roux s'assit sur la table basse, en face du chirurgien, se pencha en avant, posa ses avant-bras sur ses cuisses et joignit ses mains devant lui.

-Law, il faut qu'on mette les choses au clair...
-À quel sujet ?
-Est-ce que tu es amoureux de moi ?

La question, posée si brusquement, surpris Law qui sursauta et eut bien du mal à s'empêcher de rougir. Mais pourquoi lui demandait-il une telle chose, bon sang ?! Vraiment, un Kid qui réfléchi trop était trop effrayant.

-Non, je n'ai pas ce genre de sentiments pour toi.
-D'accord, donc on est d'accord que tout ce qu'on fait, c'est pour jouer un rôle.
-Tout à fait.
-Et on doit agir comme un couple dès que ça implique une tiers personne.
-Je ne vois pas où tu veux en venir.

Kid laissa échapper un petit grognement et gratta sa tempe gauche en détournant le regard.

-Je crois que je n'avais pas compris ce que tu attendais de moi en tant que faux fiancé.
-Oui, j'avais remarqué.

Il était en effet plus qu'évident que Kid n'avait pas saisi tout ce qu'impliquait leur mascarade. Il n'avait pas pris en compte les regards extérieurs critiques de ceux qui ne sont pas de leur famille, et qui ne sont donc pas vraiment concernés. Il commençait seulement à percevoir la complexité de leur mensonge.

-Law, si tu as un comportement aussi bizarre ces derniers temps.
-Comment ça "bizarre"!
-Est-ce que c'est parce que tu n'es pas sûr que toi et moi, on soit sur la même longueur d'onde ?

Law ne répondit pas tout de suite. Cette question était plus difficile qu'il n'y paraissait, surtout parce qu'il n'en savait rien lui-même. Il n'agissait pas souvent impulsivement, préférant avoir bien réfléchi au préalable pour éviter de commettre des erreurs. Mais à cause de Kid, il avait trop tendance à se laisser aller, et même si ça n'avait eu aucune répercussion négative jusqu'à présent, il ne devait pas baisser sa garde. Pourquoi agissait-il de la sorte ?! Bon, son comportement avec Porche étant sans nul doute la conséquence de sa jalousie, mais ce n'était qu'une question de fierté, pas d'amour. Il allait quand même devoir traiter cette histoire plus tard. Et puisqu'il n'était pas certain lui-même de ce qu'il éprouvait en réalité sur cette situation, mieux valait qu'il réponde simplement.

-On peut dire ça, en quelque sorte...
-D'accord. Alors voilà ce que je te propose !

Doucement, Kid attrapa la main de Law et la serra dans la sienne.

-Maintenant que j'ai saisi, je vais changer ma façon d'agir. Et régulièrement, il faudra qu'on prenne le temps de se dire ce qu'on doit encore améliorer, et ce qu'on ne doit pas modifier.
-Oui, ça me paraît bien.
-Super ! Alors on fait comme ça !

Il tapota deux fois la main de Law, puis se leva et s'étira, se sentant beaucoup mieux. Law le suivit du regard alors qu'il se dirigeait vers le couloir, sans doute pour aller à la salle de bain afin de prendre une douche. Mais Kid s'arrêta, comme s'il venait subitement de se rappeler de quelque chose d'important. Law fronça légèrement les sourcils ; qu'y avait-il encore ? Kid se retourna dans sa direction, et quand il vit son regard sérieux, le cœur du médecin manqua un battement.

-Law, ne te soucie plus de Porche. Je vais m'en occuper.

Il n'ajouta rien d'autre avant de disparaître. Law resta interdit un moment, essayant de prendre conscience de ce qu'il venait de se passer entre eux. Ce n'était qu'une petite discussion, certes importante puisqu'elle s'assurait de l'avenir de leur relation, quelle qu'elle soit. Mais on dirait que la façon dont Kid lui avait parlé et avait pris les choses en mains lui avait...plu.

-Bon sang, grogna-t-il en prenant sa tête entre ses mains. Mais qu'est-ce qui m'arrive ?!


-Ça y est Sanji, j'ai fini le séjour ! Y a plus qu'à laisser sécher.
-Super Usopp ! Je vais ouvrir la fenêtre pour aérer.

Usopp adressa un petit sourire à son ami et rassembla son matériel. Il pouvait à présent débuter une seconde pièce, qui devrait lui prendre moins de temps maintenant qu'il a pris le coup de main. Il n'avait pas l'habitude de peindre sur mur auparavant, mais au moins, cette grande maison était un bon moyen de s'entraîner.

-Je m'attaque à quoi ensuite ?
-Déjeunons d'abord. Nous déciderons après.
-Oh, bonne idée ! Je suis affamé !

Riant, Sanji alla chercher ce qu'il avait préparé : une toute nouvelle recette dont il avait eu l'idée la veille, et dont il souhaitait qu'Usopp soit le premier à y goûter. Il n'avait qu'une fois testé une recette avec son mari ; Shuraiya avait englouti son repas sans se douter de rien et était reparti sans dire un mot. Sanji se contentait de lui faire toujours la même chose, pour le peu qu'il mangeait à la maison de toute façon. Quel rustre !

À l'inverse, pour l'artiste qu'il voyait presque tous les jours, il lui plaisait de changer régulièrement le menu et de tester le nouvelles choses, avec pour seuls objectifs de lui faire plaisir et de lui donner suffisamment de force pour continuer son travail.

-Ça sent rudement bon, gloussa Usopp en le voyant poser le plat au centre de la table.
-Installe-toi, je vais chercher de l'eau.

Il retourna à la cuisine chercher une bouteille et deux verres. Il revint ensuite, et fut surpris de voir qu'Usopp avait dressé la table, et les avait tous les deux servis proprement. Il ne devrait pas en être étonné, mais pour sa défense, il avait été élevé à la vieille école ; chez son père, c'étaient aux serviteurs de tout faire. Et avec Shuraiya, il était naturel pour ce dernier que son époux s'occupe de l'entièreté du service.

Quand Usopp restait manger, Sanji avait pris l'habitude de veiller à ce que tout soit prêt au moment où le peintre se mettait à table. Et pour une fois qu'il ne le faisait pas, le brun n'avait pas hésité une seule seconde à s'en charger. Bon sang, pourquoi n'avait-il pas plutôt été fiancé à cet homme ?!

-Alors Sanji, qu'est-ce que tu as préparé aujourd'hui ?
-Quelque chose que je n'avais jamais cuisiné auparavant.
-Génial ! J'ai hâte de voir ce que ça va donner...

Ils prirent place à table, et après avoir joyeusement souhaité un bon appétit à l'autre, ils entamèrent leur déjeuner. Dès la première bouchée, Usopp prit son temps pour savourer cette délicieuse cuisine, essayant de deviner par le goût ce qu'il y avait dedans. Sanji attendit patiemment le verdict, sans aucune anxiété ; il savait qu'Usopp saurait lui donner son avis sans que ça le blessé, même si c'était raté. Au bout de quelques secondes, le visage d'Usopp s'illumina, et il s'exclama :

-C'est exquis, Sanji !
-Tu m'en vois ravi.
-T'aurais pas mis un peu de curry ?
-Très légèrement. T'as un sacré palais, dis donc.
-Oh ça, c'est depuis que je mange ta cuisine !

C'était sûr que ce ne serait pas les plats tout faits qu'il mangeait lorsqu'il n'avait pas le temps de préparer son repas à cause d'un travail à finir qui allaient émoustiller ses papilles. Parfois, il préférait ne pas manger plutôt que de se nourrir de ses trucs-là.

-Tu n'as jamais pensé à écrire ton propre livre de cuisine ?
-Eh bien, non, pas vraiment.
-Ça pourrait être un projet. Ta cuisine plairait à beaucoup de gens !
-Quand tu as une idée en tête, tu n'en démords pas.

Usopp rougit, ce qui fit rire Sanji. Il remercia tout de même son ami pour son soutien, et lui promis que, s'il pouvait un jour réaliser son rêve, il le ferait manger à l'œil pour le remercier. Ce à quoi Usopp lui répondit que, dans ce cas, il ne se gênerait pas pour manger comme dix afin de goûter le plus de plats possible. Sanji se demanda en son fort intérieur s'il en était vraiment capable, et se dit que ça n'avait pas d'importance. Peu importait la taille de son appétit, Sanji veillait toujours à nourrir les gens convenablement.

-Ça t'arrive de cuisiner, Usopp ?
-De temps à autre.
-Vraiment ?
-Je t'inviterai bien, mais ce que je fais est loin d'être exceptionnel. C'est même immangeable parfois.
-Je suis sûr que tu exagères.
-Tu ne dirais pas ça si tu avais vu ma paella l'autre jour.

Il se mit à raconter ce qu'il s'est passé ce jour-là, avec une telle intensité que Sanji eut l'impression qu'il lui contait à nouveau une de ses fameuses histoires d'aventure. Il aimait cette capacité que le brun avait de se contenter de peu de chose. La vie semblait plus savoureuse lorsqu'elle était évoquée avec lui. Quand Usopp eut donné la chute de son anecdote, il prit quelques secondes pour observer Sanji lorsqu'il riait : il était sacrément beau à cet instant. Non pas qu'il ne l'était pas le reste du temps ! D'ailleurs, Usopp avait gravé dans sa mémoire chacune de ses expressions, si bien qu'il pouvait toutes les reconnaître rapidement.

Soudain, il remarqua quelque chose de plutôt étrange sur le visage du blond. En fait, c'était un tout petit détail qui faisait que son expression d'hilarité n'était pas comme d'habitude. Il ne parvint cependant pas à identifier quel était exactement ce détail. Il le trouverait certainement la prochaine fois.

Sanji reprit calmement sa respiration, et décida de changer de sujet.

-Dis-moi Usopp, tu es né ici ?
-Oh, non. Je suis né à Syrop.
-Syrop ?
-Oui. Je suis venu ici pour des raisons professionnelles après la mort de mes parents.
-Toutes mes condoléances...

Usopp le remercia d'un signe de tête, lui assurant que ce n'était pas grave. Il avait eut le temps de s'en remettre, même si ça n'avait pas été simple de se retrouver seul face au reste du monde.

-Est-ce indiscret de te demander comment ils sont morts ?
-Non pas du tout. Mon père était policier et est mort dans l'exercice de ses fonctions. Quant à ma mère, elle était malade.
-Ma mère aussi est morte de maladie. Je sais ce que c'est...

Se penchant en avant, Usopp le consola d'une douce caresse sur le bras. Ils avaient une douleur commune ; peut-être y en avait-il d'autres. On se retrouvait parfois à partager avec une personne des choses insoupçonnées.

-Ton père est toujours en vie ?
-Oui, mais la situation entre lui et moi est très tendue, alors on ne se voit jamais.
-À cause de ton mariage ?
-Entre autre.

Usopp leva une main et secoua la tête, signes qu'il comprenait que c'était un sujet délicat sur lequel il n'allait pas insister. Sanji lui sourit et but une gorgée avant de reprendre.

-Tu es fils unique ?
-Oui. Mais j'aurais bien aimé avoir un frère.
-Un petit frère ?
-Ah, j'aurais pu lui raconter beaucoup d'histoires ! Mais j'aurais plutôt préféré un frère plus âgé. Une figure rassurante à laquelle j'aurais pu m'accrocher.
-Les grands frères ne sont malheureusement pas tous comme ça.
-Tu en as ?

Sanji hocha la tête en grimaçant. Il ne pouvait pas dire qu'il haïssait sa famille ; s'il avait épousé Shuraiya, c'était bien parce qu'il était capable de presque tout pour eux, et parce qu'il voulait absolument qu'ils soient fiers de lui. Malgré tout, s'il pouvait les éviter, il le faisait ; raison pour laquelle ils ne se voyaient que s'ils y étaient obligés.

-Nous n'avons absolument rien en commun. J'ai toujours été comme le vilain petit canard dans ma fratrie.
-Ça devait pas être facile tous les jours...
-Et ça ne l'est toujours pas.
-Est-ce que tu as une photo ? J'aimerais bien voir à quoi ils ressemblent !

Sanji fronça les sourcils et se leva, se demandant s'il avait apporté des photos avec lui, et si oui, où les avait-il mises ? Il devait bien en avoir une ou deux, tout de même. Il se dirigea vers la bibliothèque, qui prenait tout un mur de la pièce, et parcourut rapidement les étagères avec attention. Il sourit lorsqu'il repéra un petit album photo ; il savait bien qu'il en avait amené avec lui ! Enfin, il n'y avait pas beaucoup de clichés, son père n'était pas du genre à immortaliser les beaux moments. Il saisit l'album et retourna à table, le donnant à Usopp avant de se rasseoir.

-C'est tout ce que j'ai avec moi.
-Merci !

Usopp l'ouvrit et observa la première photo : il y avait un grand homme à l'air sévère, et cinq jeunes enfants devant lui. Trois d'entre eux souriaient : une fille aux cheveux roses, et deux garçons aux cheveux bleus et verts. Un troisième garçon aux cheveux rouges se tenait à gauche des autres, et avait la même expression faciale que l'adulte. Quant au petit Sanji, il avait l'air très triste, ses yeux lançant un appel à l'aide presque imperceptible. Usopp préféra ne pas le lui faire remarquer.

-Tu étais vraiment adorable, dis donc !
-Je dois avoir cinq ans sur cette photo.
-Vous vous ressemblez, tous les cinq. Vous avez les mêmes sourcils ! Mais toi, tu as un visage un peu plus rond, je trouve...

Sanji sourit alors qu'Usopp se lançait dans une analyse détaillée des ressemblances et différences entre les membres de sa famille. Il n'était pas étonné qu'il sache si bien décrire un visage, lui qui réalisait tellement de portraits. Il faudrait vraiment qu'il arrive à trouver plus de photos ; il adorait quand Usopp parlait de ce qu'il aimait chez lui, non pas parce qu'il voulait qu'on le vante ou qu'on lui dise qu'il était beau, même si ça faisait plaisir, mais parce que si le peintre n'avait de cesse de s'émerveiller de la brillance de ses yeux quand il cuisinait, Sanji avait eu un coup de cœur pour la lueur des yeux de son ami lorsqu'il parlait d'un sujet qui l'inspirait.

Usopp tourna la page, et ses yeux s'écarquillèrent lorsqu'il vit la deuxième photo. Il la regarda quelques secondes, puis releva la tête vers Sanji et s'exclama :

-Est-ce que c'est ta maman ?!

Sanji regarda la photo, et son regard devint triste lorsqu'il vit l'éclatant sourire de Sora Vinsmoke. Il hocha la tête doucement.

-Oui, c'est elle.
-Ça alors ! C'est une des plus belles femmes que je n'ai jamais vu ! Elle est peut-être un peu pâle, mais wow, elle est vraiment sublime !
-Elle serait très flattée de t'entendre dire ça, rit le blond.
-S'il te plaît, je peux prendre une photo avec mon téléphone ?! J'aimerais la peindre, si tu veux bien.
-Oui, vas-y.

Vivement, l'artiste le remercia et saisit son téléphone pour prendre différentes photos. Il commençait déjà à avoir quelques idées pour une œuvre, qu'il offrirait à Sanji avec plaisir. Mais pour ça, il avait plutôt intérêt à ne pas la rater. Il lui faudrait parvenir à retranscrire la douce beauté de cette femme à la perfection. Il ne s'autorisait aucune erreur que ce soit.

Il continua ensuite de regarder l'album, appréciant de voir Sanji à différents âges avec sa mère, parfois dehors, souvent dans une chambre d'hôpital. Il sourit tendrement en caressant l'un des clichés du bout des doigts.

-Tu es le portrait caché de ta maman...
-Ah oui.
-Tu as hérité de son charme !
-Si je comprends bien, ça veut dire que tu me trouves attirant ?

Il accompagna sa remarque d'une moue séductrice qui les fit rire tous les deux. Un rire léger et agréable qui résonnait dans la pièce, un de ceux qu'on aimait entendre dans un foyer.

Et puis, ce fut à ce moment-là qu'Usopp saisit ce qui lui avait échappé tout à l'heure, le détail qu'il avait vu sans comprendre lorsque son ami avait ri, et qui lui apparaissait enfin clairement. Tellement clairement qu'il ne se croyait pas lui-même lorsqu'il pensait se tromper. Mais pourtant, ce ne pouvait pas être ça...

-Sanji, est-ce que tu...
-Hm?
-Est-ce que tu es amoureux de moi ?

La question pris Sanji au dépourvu, aussi ne répondit-il pas. Comment avait-il deviné ? De quelle façon s'était-il trahi ? Et plus important encore, qu'allaient-ils faire maintenant qu'Usopp savait ? Le brun ne bougea pas, ne le pressa pas. Son cœur à lui aussi battait la chamade. Tout allait changer à cet instant, qu'ils le veuillent ou non. Sanji le savait aussi. Alors, avec un petit sourire, il souffla sa réponse.

-Oui, je t'aime.

Usopp se mordit la lèvre jusqu'au sang pour ne pas hurler de joie. Ce n'était pas le moment de perdre la tête. Il laissa échapper un petit souffle et changea de position sur sa chaise.

-Bon sang, si un jour on m'avait dis que quelqu'un comme toi...pour quelqu'un comme moi...
-Comment as-tu...
-Tes yeux. Ils avaient quelque chose de différent quand tu riais, je l'ai vu tout de suite. Enfin, ça m'a pris du temps avant de saisir...
-Mes yeux...

Sanji rit et recoiffa doucement sa mèche, laissant apparaître son deuxième œil un court instant qu'Usopp ne manqua pas.

-Toujours mes yeux. Tu ne penses qu'à eux.
-Oh, pas qu'à eux mais...j'en suis tellement fan !
-Je suis content qu'ils te plaisent.

Comme il avait les mêmes que sa mère, il avait toujours été fier de ses yeux. Mais parfois, son père, ses frères ou Shuraiya, lorsqu'ils se disputaient, disaient qu'ils n'aimaient pas son regard. Au fond de lui, il savait qu'ils parlaient de l'insolence qu'ils y voyaient ; mais malgré tout, il se mettait toujours plus en colère lorsqu'ils disaient ça. Ses yeux étaient son trésor, et ils ne brillaient que pour l'homme qui savait les apprécier à leur juste valeur.

-Là, reprit Usopp, il y avait en eux une lueur tellement belle, et qui n'était pas la même que d'habitude. Je sais que c'est une lueur d'amour, parce que je sais qu'elle a brillé dans d'autres yeux. Dans mes yeux. Chaque fois que je pense que...je t'aime et je...j'y pense tellement mais je ne croyais pas que ça pouvait être réciproque.

Sanji cru rêver lorsque les mots "Je t'aime" sortirent d'entre les lèvres d'Usopp, mais les battements de son cœur étaient si frénétiques que ça prouvait bien qu'il était réveillé. Malgré tout, il avait besoin de l'entendre encore une fois.

-Est-ce que tu m'aimes aussi Usopp ?
-Oui je t'aime.

Le sourire le plus éblouissant qu'il n'ait jamais fait s'installa sur le visage de Sanji, alors qu'il prenait conscience du bien que ça faisait de voir son amour rendu. Lui qui pensait que ça ne lui arriverait jamais.

Malheureusement, la réalité le rattrapa brutalement, lorsqu'Usopp murmura :

-Mais on ne peut pas, Sanji.

Non, ils ne pouvaient pas. Parce que Sanji avait au doigt un anneau en or qui le brûlait actuellement. Il avait envie de l'arracher, de le briser, de le jeter, et de partir loin, si loin d'ici pour vivre la vie qu'il désirait tant. Pourquoi ne le faisait-il pas ? Pourquoi ne le pouvait-il pas ?

-J'en ai envie Sanji, je te le jure. Mais Shuraiya est tellement imprévisible, et j'ai peur qu'il te fasse du mal si jamais il découvre que tu le trompes vraiment. Si ça te met en danger, je préfère qu'on ne tente pas le coup.
-Je ne veux pas te mettre en danger non plus. Et malheureusement, je ne peux pas me débarrasser de lui, même si j'en ai envie plus que tout.

Il pourrait chercher à divorcer. Mais cela entraînerait trop de complications, d'autant plus qu'il n'avait aucune chance de gagner. Et faire cette tentative désespérée allait le condamner encore plus après l'échec, car il était plus que clair que Shuraiya lui rendrait la vie encore plus infernale pour lui faire passer l'envie de lui imposer une nouvelle humiliation.

-Sanji...
-Oui ?
-Je peux continuer à venir travailler ici ?
-Oui bien sûr. Je sais que tu as besoin de ce travail, et je...
-Non, je veux surtout continuer à te voir. Même si on ne peut pas être ensemble, ne plus passer de temps avec toi me détruirait encore plus. Et si ce n'est pas trop dur pour toi...
-Si tu arrêtes de venir, Shuraiya se posera des questions. Et puis...

En souriant, Sanji se pencha en avant et saisit la main d'Usopp dans la sienne. Ce dernier resserra ses doigts sur les siens avec tendresse.

-Savoir que tu m'aimes pour moi, et que tu me vois de cette façon, ça me rend déjà très heureux.
-Je me suis résigné depuis un moment à t'aimer de loin...
-Alors on ne change rien.

Ils continuèrent de se tenir la main un moment, tout en poursuivant leur repas. Et après avoir mangé, ils agirent comme si de rien n'était, tout en sachant pertinemment au fond d'eux qu'ils se mentaient l'un l'autre : quand tu sais que tes sentiments sont partagés, comment peux-tu prétendre que c'est suffisant ? Ils voulaient beaucoup plus, et désiraient offrir plus encore que ça. Mais ils allaient devoir se contenter de se dire : "Il y a quelqu'un dans ce monde qui m'aime pour qui je suis." et s'efforcer de ne pas laisser paraître à quel point c'était dur de voir le plus beau joyau de notre cœur exposé sous nos yeux sans pouvoir le toucher.


En fin d'après-midi, Ace rentra du travail, un peu épuisé par la journée qu'il venait de passer. Il n'avait qu'une envie : retrouver son fils et le serrer fort dans ses bras. Aussi à peine fut-il garé dans son allée qu'il s'empressa de couper son moteur et de s'extirper de sa voiture. Il était si pressé qu'il claqua sa portière un peu brutalement. Il fit la moue et vérifia qu'aucun de ses voisins n'avait été dérangé. Heureusement, il ne semblait y avoir personne dehors. Il se dirigea donc chez lui et toqua à la porte avant d'entrer.

-Haiko, Vivi, c'est moi !
-Papa !

Le pompier sourit en entendant les pas précipités de son petit garçon venant dans sa direction. Il se mit à genoux et l'attrapa dès qu'il arriva dans l'entrée. Il l'embrassa sur le front en lui souhaitant bonsoir, et le porta dans ses bras lorsqu'il se releva. Il se tourna ensuite vers Vivi et la remercia d'un sourire. La jeune femme avait accepté de venir garder Haiko chez lui lorsqu'il avait dû partir précipitamment pour une urgence. Un feu s'était déclaré alors que la plupart des pompiers étaient en intervention, et bien qu'il n'était ni de garde ni d'astreinte, il avait dû aller apporter son aide. Son départ un peu précipité l'avait forcé à trouver rapidement quelqu'un pour s'occuper d'Haiko, même s'il avait horreur de ça. Ses frères n'étaient pas disponibles à cause du travail, et il en était de même pour Marco, bien que le jeune garçon ait émis le souhait de retourner le voir. Ace avait dû lui promettre qu'ils iraient lui rendre visite prochainement pour qu'il ne soit pas triste.

-Bonsoir Ace. Comment s'est passé cette intervention ?
-Ça n'a pas été facile, mais on a réussi à s'en sortir plus rapidement que prévu. Et vous deux, ça a été ?
-Oh Haiko est adorable ! Je serai enchantée de le garder à nouveau !

Elle caressa les cheveux du petit, qui éclata de rire en gigotant. Ace le reposa sur le sol et proposa à son ami de prendre un verre avant de partir afin qu'ils puissent discuter. Elle accepta avec plaisir, n'étant pas pressée de rentrer chez elle tout de suite ; Nami s'était absentée quelques jours pour aller rendre visite à sa sœur. Vivi n'avait pas pu l'accompagner à cause d'un rendez-vous avec son père, et la perspective de passer sa soirée seule ne l'enchentait pas vraiment.

Ils s'assirent sur le canapé avec chacun un verre de limonade, tandis qu'Haiko jouait tranquillement sur le sol. Ils restèrent au moins une heure à se raconter les dernières petites choses qui sont arrivées dans leurs vies. Ace passa un si bon moment qu'il fut bien content d'avoir pris cinq minutes à la caserne pour prendre une douche avant de rentrer. C'était vraiment agréable de passer du temps avec ses amis, c'était ce qui rendait la vie moins difficile.

Et puis, dans la discussion, le nom de Spandam fut évoqué. De façon très brève, sans même que Vivi ne s'en rende compte. Pour elle, ce n'était ni plus ni moins que le nouveau patron de sa petite-amie. Mais pour le pompier, c'était le rappel que son ex-mari vivait près de chez lui, ce qui était encore un peu difficile à accepter.

Son regard dériva jusqu'à son fils, qui jouait innocemment sans prêter attention à ce que se disaient les deux adultes. Haiko était ce qu'il avait de plus précieux au monde. Et le retour de Spandam le préoccupait. Voudrait-il revenir sur sa décision ? Allait-il demander à récupérer leur enfant ? Ace ne pourrait jamais supporter ça. Et il savait qu'Haiko ne voulait pas aller avec son père. Il était encore si jeune, mais n'avais pas du tout envie de connaître Spandam.

Un père inquiet était impossible à rassurer, et pour avoir partagé la vie de Spandam durant quelques années, il savait qu'il avait plutôt intérêt à se tenir au courant de ses faits et gestes.

Ce fut donc avec un faux air innocent qu'il s'approcha de son ami et lui demanda :

-Comment ça se passe pour Nami avec son nouveau patron ?
-Eh bien à vrai dire, elle l'évite autant qu'elle le peut. Elle a beaucoup de préjugés sur lui.
-Par ma faute, j'imagine.
-Mais ça changera peut-être ! Il semble vouloi faire des efforts pour se rapprocher de ses collègues !
-Ah oui ?
-D'après Robin en tout cas.

Le brun fronça les sourcils, ses doigts se crispant brièvement à cause d'un mauvais pressentiment qu'il ne savait expliquer.

-Robin ?
-Nami m'a dis qu'ils se voyaient souvent. Elle a aidé Spandam à se repérer sur le campus.
-Vraiment...
-Ils sont de bons amis maintenant.

Elle sourit, puis jeta un coup d'œil à sa montre ; il se faisait tard, elle ne voulait pas déranger son ami plus longtemps. Elle salua Haiko d'un gros câlin, puis remis son manteau et se saisit de son sac. Ace la raccompagna à la porte, la remerciant encore pour son aide.

Il resta à la porte et regarda son amie s'éloigner. Il repensa à la discussion qu'ils venaient d'avoir, mêlant ces nouvelles informations à ce qu'il savait de son ex-mari. Spandam était quelqu'un qui détestait ne pas avoir ce qu'il désirait, et il pouvait être très redoutable si c'était le cas. Il se laissait d'autant plus aller assez facilement par la colère, et tous les moyens étaient bons. Il ne voulait pas de mal à Robin, non. Mais il allait peut-être lui en faire malgré tout, à elle et à d'autres.

Il sursauta lorsque le sujet de ses pensées passa justement devant sa maison, en sifflotant, sans doute ravie de la journée qu'il venait de passer, ou bien du contenu de la grande enveloppe qu'il tenait en main. Quoi que ce fut, Ace ne s'en souciait pas. Il signala rapidement à son fils qu'il sortait dans le jardin, et courut retenir Spandam avant qu'il ne s'éloigne. Ce dernier sursauta, rattrapa son enveloppe à bout de bras avant qu'elle ne tombe au sol, et se tourna vers Ace. Il soupira en voyant l'air mécontent du pompier.

-Ace, bonsoir.
-Bonsoir. Que viens-tu faire ici ?!
-Eh bien là, je rentre chez moi.
-Ne fais pas l'innocent ! Je suis sûr qu'il y a une autre raison que le travail qui justifie ta présence dans notre paisible quartier !
-Tu es paranoïaque, mon pauvre Ace. Si j'avais pu, je ne serai pas venu dans ce trou paumé où il ne se passe jamais rien. Comme je te l'ai mainte fois répété, je ne suis là que par obligation professionnelle.

Ace croisa les bras sur son torse et tapa du pieds à trois reprises, témoignage de son agacement profond.

-Alors pourquoi ce soudain rapprochement envers Robin ?
-Nous sommes collègues et amis, rien de plus.
-Bizarre, j'ai pas l'impression que tu vois tous tes collègues aussi souvent. Qu'est-ce que tu attends d'elle, au juste ?!
-Roh, ce que tu peux être agaçant quand tu t'y mets ! Tu vois le mal partout, et tu te sens obligé de tout me mettre sur le dos !

Ace grogna ; il n'avait pas du tout l'impression d'exagérer, lui. Bon, peut-être que Spandam n'avait pas déménagé dans un but discutable, mais il reconnaissait bien son air mesquin et diabolique. Il fallait se méfier de cet homme, de ce danger public !

-Je te jure que si jamais tu...
-Je sais bien ce qui t'inquiète, mon cher. Et rassure-toi, tu es définitivement sorti de ma vie. Haiko aussi d'ailleurs.
-Tu n'es qu'un beau salaud !
-Ne te mêle pas de mes affaires, Ace. Je sais certaines choses que tu voudrais sans doute que ton nouveau petit-ami ne sache pas. Pour une fois dans ta vie, tu pourrais avoir un gars bien avec qui te caser, quelqu'un qui t'offrira la vie de famille que tu désires, et que je savais ne jamais pouvoir te donner. Ne me mets pas des bâtons dans les roues, ou je pourrais tout gâcher à mon tour...

Ace serra les dents, et il brandit son poing bien qu'il ne l'abattit pas sur le nez de Spandam. Il en avait envie, très envie. Mais il n'en avait présentement pas la force. Ses comptes avec lui avaient déjà été réglés lorsqu'ils ont divorcés. Et il était dans son intérêt de ne pas attiser les foudres de son ex sur son fils et lui.

Il ne se rendit compte des tremblements de son corps que lorsqu'une main apaisante se posa sur son épaule, le calmant instantanément. Il leva les yeux vers celui qui se tenait maintenant à côté de lui, et fut agréablement surpris du soulagement qui s'empara de lui en voyant Marco. Ce dernier accordait un regard de défie à Spandam, qui ne semblait pas heureux de le voir, et qui serrait plus fort son enveloppe entre ses doigts.

-Monsieur l'agent...
-Je vous serez gré de bien vouloir regagner votre domicile, Monsieur. Il serait regrettable que je vous arrête pour "trouble à l'ordre public", n'êtes-vous pas de mon avis ?
-J'y allais, de toute façon. Bonne soirée.

Il s'éloigna sans demander son reste. Marco soupira pour faire tomber la pression et se tourna vers Ace, dont les joues étaient mouillées par quelques larmes de rage. Le policier sortit un mouchoir de sa poche qu'il lui tendit en lui faisant un petit sourire rassurant.

-Tout va bien, Ace.
-Désolé, j'aurais aimé que tu n'ais pas à subir ça...
-Ne t'en fais pas pour moi.

Ace eut un hoquet, et il se força à se reprendre. Haiko allait s'inquiéter s'il retournait à l'intérieur avec les yeux rouges. Il avait passé une si bonne journée. Il leva les yeux vers Marco, et vit son air inquiet. Il avait, de toute évidence, entendu certaines choses en venant interrompre cette conversation.

-Tu dois avoir des questions, murmura-t-il comme s'il ne voulait pas que le blond l'entende.
-Es-tu en état de me répondre ?
-Ça ira.
-Je n'ai pas tout entendu. Simplement, je m'interroge sur votre divorce.

Ace hocha la tête ; il acceptait de répondre. Marco marqua tout de même une pause, et lorsqu'il reprit la parole, il le fit d'une voix très calme.

-Vu vos relations tendues, je pensais que votre divorce s'était mal passé. Pourtant, il semble affirmer que la faute lui revient, et qu'il n'a pas su te rendre heureux.
-Spandam ne voulait pas d'un enfant. Quand on a décidé de divorcer, on savait tous les deux que c'était ce qu'on avait de mieux à faire. Notre histoire s'est finie presque...naturellement, en fait.
-Je vois. Mais alors, d'où te vient tout cette colère ?

Un petit rire nerveux échappa à Ace, qui triturait le mouchoir jusqu'à ce qu'il s'effrite entre ses doigts.

-Je devrais être content que ça se soit fini aussi facilement. Mais je lui en veux de ne jamais avoir été là pour son fils. Et même si j'ai peur plus que de toute autre chose qu'il demande un jour à récupérer Haiko, je hais l'idée qu'il se soit détaché de lui comme s'il n'était rien.
-Je comprends.
-Toi aussi, tu dois me trouver paranoïaque. Je n'arrive pas à laisser ça derrière moi, je suis pathétique.

Marco secoua la tête et posa ses mains sur les épaules du pompier, exerçant une pression très légère qui veut dire : "Je suis là, arrête de te faire du souci."

-Ace, tu as partagé la vie de cet homme pendant des années. Vous vous êtes mariés et vous avez eu un fils. Ceux qui pensent que tu peux tourner la page en un tour de main ne savent pas de quoi ils parlent.
-Mais Spandam l'a fais, lui.
-Es-tu certain qu'il ne souffre plus ? Peut-être ne veut-il tout simplement pas te le montrer.

Un silence s'installa alors qu'Ace considérait cette éventualité. Il devait reconnaître que c'était plausible ; Spandam l'avait aimé, ça avait donc forcément été dur pour lui, au moins un peu. Il n'avait pas épousé un homme totalement inhumain, tout du moins il voulait le croire.

-Vous deviez être assez proches, reprit le policier. Il a dis savoir des choses sur toi.
-Eh oui, l'homme que tu courtises est peut-être un criminel.
-Je ne pense pas. Tout le monde a des secrets dont il ne veut pas parler. Mais tu n'es pas du genre à commettre un crime.
-On ne peut jamais connaître vraiment les gens.
-Tu as trop de valeurs pour tomber si bas.

Marco lui adressa un clin d'œil qui fit monter le rouge aux joues d'Ace. Comment pouvait-il lui accorder une telle confiance ? Devait-il lui rappeler ce qu'il faisait lors de leur première rencontre ? Marco éclata de rire à son expression, et retira ses mains de ses épaules pour croiser les bras sur son torse.

-Tu sais, je t'admire.
-Ah oui ?
-Tu es un père formidable. Élever un enfant seul n'est pas facile, mais tu t'en sors mieux que bon nombre de parents dans ta situation. Je sais ce que je dis...

Sa carrière dans les forces de l'ordre l'avait confronté à de nombreuses atrocités dont était capable la nature humaine. Il avait vu des choses qu'il avait encore du mal à raconter, même cinq à dix ans plus tard. L'homme était son propre prédateur, plus d'un événement pouvait le prouver.

-Allez, tu as besoin de te détendre. Je vous invite au restaurant, Haiko et toi.
-Tu n'es pas obligé..
-Ça sera notre deuxième rendez-vous.

Bien qu'il soit très sérieux, cette proposition eut le don de faire rire le brun, ses inquiétudes avec son ex-mari enterrées au fond de son esprit pour un moment.

-Haiko sera ravi, il avait envie de te voir.
-Parfait, comme ça tout le monde est content !
-Tu es bien conscient que notre deuxième rendez-vous va devoir se dérouler dans un restaurant proposant un menu enfant ?
-Les restaurants familiaux ont un charme indéniable.

Ils se sourirent, puis ils allèrent ensemble chercher Haiko pour sortir dîner. N'importe quel voisin trouverait, en les voyant sortir tous les trois avec d'immenses sourires aux lèvres, qu'ils formaient une adorable petite famille.

Ce fut aussi l'opinion de Spandam, qui depuis la fenêtre de sa cuisine, avait espionné les deux hommes. Il voulait s'assurer des agissements de son ex-époux, dont le rapprochement avec un policier risquait de le mettre en danger. Même s'ils ne semblaient pas avoir évoqué les soupçons du brun à son sujet, il savait qu'il avait tout intérêt à se méfier d'Ace.

Rassuré suite à leur départ, il prit place dans son canapé et se saisit de l'enveloppe qu'il avait en main tout à l'heure. Il en déchira l'ouverture avec tellement d'empressement que son contenu se déversa sur le sol. En grognant, il se mit à quatre pattes pour tout ramasser, puis s'affala à nouveau.

L'enveloppe contenait une série de photos, environ une dizaine, qu'il étala sur la table basse devant lui. Il avait fait faire ces photos par un photographe professionnel, qui lui avait coûté assez cher. Vingt balles la photo ; sérieusement ?! Mais bon, ça en valait la peine.

Il prit une photo et l'observa en souriant ; on y voyait Robin et lui, tous deux plaisant en buvant un café à l'université. Ils semblaient très proches, elle avait même une de ses mains sur son épaule gauche. Aucun doute, ces photos feraient l'affaire !

-Parfait...


C'était un début de soirée agréable, avec un soleil suffisamment discret et une douce chaleur qui donnait envie de prolonger sa balade. Des couples et des bandes d'amis se promenaient ; au parc, il y avait des enfants qui jouaient sous la surveillance de leurs parents. Ils inventaient d'autres vies chaque jour, s'offrant la possibilité d'être médecin, chef cuisinier ou bien pirate. Ils faisaient le tour du monde, se battaient comme personne, et avaient toute sorte de pouvoir incroyable permettant de sauver leurs amis de n'importe quel danger aussi sorti de leur imagination.

Quand on grandit, on doit faire face à d'autres types de danger. On laisse derrière soi les "monstres", les "sorciers maléfiques" et les "vilains trolls" pour faire face aux pires créations de l'humanité. C'est difficile de faire face, à tout âge, et c'est bien pour ça qu'on n'invente ce genre de jeu que lorsqu'on a un bon groupe de copains pour couvrir ses arrières.

Et il arrive aussi que parfois les jeux d'enfants prennent le pas sur la réalité. Nos peurs deviennent vraies, et on ne sait pas si l'on saura y faire face.

Dans son enfance, Luffy avait inventé beaucoup d'histoires avec ses frères, et face aux obstacles que la vie avait dressé sur son chemin, il avait été bien heureux de les avoir près de lui. Il avait pris les larmes et la douleur, et poussé par leur amour, il les avait enfermés dans un coin de sa mémoire en se promettant de ne plus jamais y toucher.

Zoro avait besoin de force lui aussi. Il se pensait sincèrement capable d'être cette force. Quelque soit ce qui le blessait, cette histoire de gang, ce passé dont il ne parle pas, Luffy voulait être celui qui lui permettrait d'aller de l'avant.

Voilà pourquoi ils étaient présentement au parc, tous les deux. Luffy avait bien sûr remarqué que son voisin était tendu depuis que cet homme s'était introduit chez lui. Il avait donc proposé cette sortie afin de lui changer les idées. Le long du chemin, il avait raconté sa journée, heureux lorsque les plaisanteries des enfants firent sourire le policier. Ça n'était pas suffisant pour qu'il se sente mieux, mais c'était un bon début.

Ils arrivèrent devant un banc non loin d'une air de jeu, et Luffy proposa à son ami de s'asseoir. Zoro acquiesça d'un hochement de tête et s'installa en soupirant. Luffy se jeta presque, à côté de lui, si près que leurs cuisses se touchaient légèrement. Le vert eut un sursaut et lutta contre son réflexe de s'éloigner. Il était conscient des efforts que le brun faisait pour lui et ne voulait pas le vexer par un acte mal interprété. Mais se retrouver seul avec lui faisait s'apparenter la situation à un rendez-vous, et quand il se faisait cette constatation, il ne pouvait s'empêcher de penser au baiser qui avait failli avoir lieu entre eux la dernière fois.

Ce genre de choses ne le dérangeaient pas en temps normal ; ça pouvait arriver, tout le monde le savait, juste à cause d'une maladresse. Mais là, peut-être parce que c'était Luffy, ça le gênait. Peut-être parce qu'il avait peur que ça change les choses entre eux. Peut-être parce qu'il ne voulait plus donner à quelqu'un un signe aussi fort qu'un baiser. Peut-être parce qu'il ne connaissait pas encore assez son voisin. Ouais, il y avait beaucoup de possibles raisons, mais il ne voulait pas savoir laquelle était la bonne. En fait, c'était même peut-être évident mais il ne voulait pas le voir.

Elle avait encore tellement d'emprise sur lui après tout ce temps. Il devait agir.

-Zoro, regarde, il y a un écureuil !
-Hein ? Où ça ?
-Là, juste devant nous ! Oh, il est repartit.

Il gonfla ses joues, parce que le petit animal était remonté dans son arbre avant que son ami n'ait eu le temps de le voir. Zoro éclata de rire, content de voir qu'il était le seul à se prendre la tête à cause de la dernière fois. Il se détendit et ébouriffa d'une main les cheveux de Luffy.

-Tu agis vraiment comme un gamin, parfois.
-Il y a tellement de monde, c'est une chance qu'il soit descendu. Mais tu n'as pas réagi assez vite.
-Ça va être ma faute, maintenant ?
-On va dire que c'était à cause de la fatigue.

Il sourit narquoisement et adressa à Zoro un regard en coin. Ce dernier répondit par un petit coup de poing au bras et des chatouilles, provoquant une grosse crise d'hilarité au plus jeune.

-Ce que tu peux être bête.
-Moi j'arrive à aller à droite quand on me dit d'aller à droite.
-J'ai pas fini d'en entendre parler de ça...
-Oh que non !

Ils prirent le temps de se calmer, apaisés par les rires d'enfants qui se propageaient depuis l'air de jeux. Luffy se balançait légèrement de gauche à droite, sa jambe frottant contre celle de Zoro, qui frissonna mais finit par s'habituer.

Une voiture de police passa à côté du parc, sans sirène ni gyrophare, mais elle suffit à captiver les enfants, qui décidèrent de changer de jeu en s'attribuant à chacun le rôle du civil, de l'otage, de l'agent ou du bandit. Cette vision simple qu'ils avaient des forces de l'ordre était adorable.

-Ça serait plus simple si les choses étaient comme ils les voient, murmura Luffy.
-Les gosses avec qui tu travailles doivent avoir la tête pleine de rêves.
-Tant qu'on est là pour leur donner espoir.
-Ça doit être difficile parfois.

Luffy hocha la tête, se tournant vers Zoro pour le regarder dans les yeux.

-Aucun métier n'est parfait. Quand ils pleurent parce qu'ils ont peur de ne jamais guérir, ou de ne jamais réaliser leurs ambitions, j'ai l'impression que mon cœur se brise.
-C'est toujours plus horrible quand il s'agit d'enfants.
-Qu'est-ce qui est le plus dur pour toi dans ton métier, Zoro ?

Le vert inspira profondément et répondit sans avoir besoin de réfléchir longtemps.

-Quand l'affaire implique un proche.
-Tu veux dire quand les soupçons se portent sur lui ou quand il est la victime ?
-Même quand il n'est que témoin. On sait que même la plus petite affaire peut prendre de grandes proportions si elle est mal gérée.

Il avait serré les poings ; Luffy l'avait remarqué.

-Tu parles en connaissance de cause, n'est-ce pas ?

Cette fois-ci, ce fut sa jambe qui tressaillit ; Luffy le remarqua encore. Zoro se tourna vers lui à son tour.

-Ouais.

Sa réponse, ou plutôt la façon dont il l'avait soufflée, fit comprendre à Luffy que pour la première fois, Zoro comptait lui en parler. Pas tout dire, mais s'ouvrir à son rythme, et c'était déjà un bon début. Luffy se rapprocha de lui sans vraiment s'en rendre compte, mais ça n'était pas désagréable.

-J'ai perdu ma fiancée.

Il marqua une pause et guetta la réaction de son ami ; ce n'était pas une annonce qui passait comme une lettre à la poste. Luffy écarquilla les yeux et digéra lentement la nouvelle. Zoro avait été fiancé. Elle était morte. Il souffrait encore. Il déglutit et hocha doucement la tête ; Zoro pouvait continuer. Le policier frotta sa nuque et baissa les yeux.

-On n'était pas fiancés depuis longtemps, c'était peut-être un peu précipité. Mais je ne voulais pas me prendre la tête. Sa mort m'est tombé dessus sans aucun signe avant-coureur.
-Elle a été...
-Assassinée.
-C'est toi qui l'a trouvé ?
-Je faisais parti des policiers, oui.

Il frissonna et serra les dents. Il la revit, allongée sur le sol, baignant dans son sang, les yeux encore ouvert mais vide de toute lueur, le teint si pâle, et avec tellement de marques sur le corps. Il n'était pas un homme très sensible, mais ce jour-là, il n'avait pu retenir ni la nausée, ni les larmes. Rien qu'en y repensant, une vive douleur le prenait au cœur.

-C'était devenu trop dur de vivre dans le même appart, dans la même ville, sans elle. Je la voyais partout, là où on avait l'habitude de se promener, dans le bar où on s'est rencontré, là où on faisait nos courses...je pouvais pas. Alors j'ai déménagé et je suis venu ici, parce que tout est différent dans ce quartier.
-Est-ce que...je peux savoir ce qui lui est arrivé ?
-Une autre fois.

Luffy hocha la tête ; il y aura une prochaine fois, c'était une bonne chose, et ça le rendait heureux, même si ce qu'il apprendrait serait loin d'être joyeux. Il se demanda alors si, un jour, il serait en mesure de guérir son cœur blessé à ce point. Ou plutôt, comment devrait-il s'y prendre pour en être capable ?

Zoro observa l'air concentré de son ami, et eut un petit sourire apaisé. Il se leva ensuite du banc et attira l'attention du brun d'une légère tape sur l'épaule. Quand ce dernier releva la tête, il montra un restaurant à la sortie du parc d'un signe de tête.

-Ça te dit qu'on se prenne une pizza ?
-Oh, bonne idée ! Je commence à avoir faim !
-Allons-y alors.

Il commença à s'engager sur le chemin, les mains dans les poches, d'une démarche calme. Luffy le rejoignit d'un bond et entama une nouvelle conversation portant sur les observations qu'il a fait de leurs voisins ces derniers jours. L'atmosphère se détendit rapidement, et la soirée se poursuivit tranquillement, sans qu'ils ne reparlent de ce sujet délicat. Même si le voile n'était pas totalement levé sur le passé de Zoro, les révélations faites les avaient rapprochés, et cela se voyait par la proximité agréable qu'ils maintinrent entre eux jusqu'au moment de se séparer.

Ce fut bien loin d'être la dernière soirée qu'ils passèrent ensemble. Elle n'était, en réalité, que le début d'une longue série.


L'auteur est vraiment fan des yeux de Sanji...

Il devait y avoir une autre scène incluant une discussion entre Ace et Robin, où il devait la mettre en garde contre Spandam. Mais vu comment a tourné la discussion entre Ace et Spandam, j'ai jugé qu'il valait mieux supprimer cette scène.

J'ai à l'inverse ajouté un développement pour le couple de Shanks et Baggy, en espérant que ça vous a plu.

Ça avance bien entre Marco et Ace.
Sanji et Usopp ont été clairs avec leurs sentiments, mais pas de relation. Pour l'instant...

Vous avez quelques éléments sur le passé de Zoro ! Vous connaîtrez plus tard l'identité de la fiancée en question, ainsi que ce qui entoure sa mort. Il faudra être encore patient...
Continuez à me donner vos théories c'est toujours un plaisir de les lire !

J'espère que ce chapitre vous a plu ! N'hésitez pas à laisser votre avis en commentaire !