Aethyta observe la scène avec une grande attention. Depuis que l'escouade est revenue de Sanctum avec Shepard, tout le monde est silencieux. La Matriarche frémit à chaque fois qu'elle croise le regard de l'humaine. Elle est attachée, assise par terre dans un coin de la soute. Il y a tellement de rage, là, qu'elle peut le sentir. Elle n'aime pas le collier autour du cou. Trop de souvenirs d'une période où elle chassait les marchands d'esclaves. Ne supportant plus le silence, elle demande :
« Je peux savoir pourquoi vous avez utilisé ce collier ? Les suppresseurs biotiques ne sont pas suffisants ?
- Apparemment non, Aethyta. Elie a utilisé ses biotiques douze minutes après qu'on les lui ait administrés. Ça doit être à cause des drogues qu'elle prend, répond Miranda, elle aussi observant Elie de loin.
- Tali va s'en sortir, Miranda ?
- Normalement oui, les brèches ont causé une infection grave mais on a de quoi la soigner. Ça a vraiment failli mal tourner, en bas. Elle est tellement en colère. On peut presque sentir sa rage d'ici.
- Vous avez tué ses coéquipiers et vous lui avez mis un collier butarien. N'importe qui serait en colère pour moins que ça.
- On n'avait pas le choix, Aethyta. Vous croyez que ça me plaît ?
- Non, je sais. Désolée. C'est juste que je n'aime pas ces trucs-là. »
Les deux femmes se taisent et continuent d'observer Elie. La mercenaire sent sa rage bouillir en elle. Elle a essayé de méditer mais les aiguilles du collier la rendent dingue. Alors elle visualise sa colère, une boule de magma au creux de son ventre, oscillant entre le bleu sombre et glacial des grottes de glace et le pourpre du sang humain. Elle revoit le crâne de Kesanta exploser, le cadavre détruit de Sasvan. Elle a échoué. Perdu des hommes. Une amie. Elle a échoué. Elle est un monstre qui ne fait qu'échouer. Sa vision s'assombrit doucement alors qu'elle répète ces mots dans sa tête. Elle ferme les yeux, continue. Puis elle entend, de l'autre côté de la soute :
« Je vais aller lui parler. Miranda, tu viens ? Demande Liara en arrivant près des deux femmes.
Miranda acquiesce et elles s'approchent de la prisonnière. Liara prend la parole :
- Bonjour, Elie. Est-ce que ça va ?
La mercenaire garde les yeux fermés sur sa rage et répond :
- A votre avis, asari ? Vous avez tué mes hommes, vous m'avez mis ce collier comme si j'étais une esclave. A votre avis ?
- On n'avait pas le choix, Elie. On veut t'aider. Comprend-le, s'il-te-plaît.
- M'aider ? Vous savez que Kesanta avait une compagne, qui l'attend à Oméga. Une centaine d'années ensemble. C'est ce que je vais dire à Kali, quand je reviendrai : ta femme est morte parce que mes soi-disant amis voulaient m'aider.
- Eléanor, est-ce que tu sais ce qu'il y a dans tes pilules ?
- T'Soni, je l'ai déjà dit, je ne suis pas chimiste, putain. Et si vous m'appelez encore comme ça, collier ou pas collier, menottes ou pas menottes, je vous arrache la tête, à vous et à tous les autres dans ce vaisseau. »
Liara frémit à ces mots. Elle n'a jamais senti autant de colère dans un être vivant. La mercenaire reste là, assise contre la paroi, les yeux fermés, mais même dans cette posture, attachée, la menace semble bien réelle.
« D'accord, Elie. Est-ce que tu sais que dans la drogue que tu prends, il y a des molécules fabriquées par Cerberus ? Sais-tu que le chimiste qui la fabrique est de Cerberus, lui-même ?
A cela, Elie essaie de ne pas réagir mais elle ne peut s'empêcher de se tendre. Ça ne peut pas être vrai. Aria ne ferait pas ça. Ce n'est pas possible. Elle choisit de se taire, les yeux toujours fermés, son cerveau continuant encore et encore de répéter l'échec.
- Elie, Aria gardait ce type en prison depuis la libération d'Oméga. Nous l'avons ici, avec nous, ajoute Miranda.
- Elie, on veut t'aider. Te débarrasser de ces drogues, te permettre de penser plus clairement.
Elie ricane et ouvre enfin les yeux. Sa vision est sombre et tout son être commence à être douloureux. Elle voit les deux femmes, debout devant elle. Elle sourit, de son sourire maniaque, et dit :
- Encore ce mot, m'aider. Vous ne comprenez donc pas ? Je ne vous ai pas demandé de m'aider. Je suis très bien, comme je suis. Tout allait très bien. Pourquoi insister à ce point ?
- Et Shepard, elle n'a pas le droit d'avoir un avis ? Une chance de choisir ? Demande Miranda
- Shepard est morte. Combien de fois dois-je le répéter, Lawson ? Votre Shepard est morte. Trop faible pour ce putain de Alors libérez-moi et peut-être que je ne détruirai pas tout ce qui vous est cher dans ce monde.
- J'ai parlé à Shepard, elle n'est pas morte, Elie. Elle souffre, terriblement, mais elle n'est pas morte. Et ce que tu fais… Pourquoi ne veux-tu pas qu'elle aille mieux ? Dit Liara, luttant de tout son être pour garder son calme.
- Vous voyez la cicatrice sur mon crâne, asari ? On a du me l'ouvrir à cause de vous. J'ai failli mourir ce jour-là. Et c'est vous qui me dites ça ? Vous avez défoncé le crâne de votre putain de femme et c'est moi qui empêche Shepard d'aller mieux ? Allez-vous en, vous deux. Laissez moi pourrir en paix, si vous ne me libérez pas.
- Elie, pourquoi es-tu là, exactement ? A la place de Shepard ? Demande Miranda, tentant un dernier essai, sentant que la discussion tend à l'impasse.
- Vous ne comprenez rien. Je suis une solution.
La réponse désarçonne l'ex-agent de Cerberus. C'est nouveau. Il faut continuer à creuser dans ce sens.
- Une solution ? A quoi ?
- A un problème, quelle question.
- Elie, arrête de nous prendre pour des imbéciles, répond, tu es la solution à quel problème ? Demande Miranda, perturbée par le regard vide de la mercenaire.
- Les yeux bleus, dit Elie, doucement, les yeux perdus dans le vague.
- Les yeux bleus ? Tu veux dire l'endoctrinement ? Elie, qu'est-ce que ça veut dire ? Demande nerveusement Liara.
Mais Elie est trop loin dans la douleur pour répondre plus désormais. Tout son corps semble la brûler. Elle sent ses nerfs, ses muscles, sa chair s'entre-dévorer. Sa vision est si sombre et son cœur bat si fort qu'elle n'entend pas, ni ne voit, Miranda près d'elle :
- Liara, il me faut ses pilules. Elle est en manque, je pense. Et elle souffre. On ne tirera rien de plus tant qu'elle sera dans cet état. »
Liara, les mains tremblantes, tend à l'humaine les boîtes qu'elle a récupéré sur Elie avant de l'attacher. Elle regarde sa compagne, le regard perdu, le corps tordu dans des douleurs qui semblent abominables et Liara se demande un instant si ce qu'ils font est le bon choix. Peut-être, comme a dit Elie, qu'il aurait fallu la laisser à Oméga. Mais il y a Shepard, quelque part, là, et l'asari se dit que c'est à Shepard de faire ce choix. Elle voit Miranda donner une pilule noire et une rouge à Shepard, le chimiste leur ayant dit quelles étaient leurs fonctions. Puis l'humaine se lève, attrape la main de l'asari, dans un mouvement plein de tendresse, et elles s'éloignent. Les deux femmes ne voient pas le regard d'Elie qui les suit, l'esprit un peu plus clair, les yeux rivés sur les mains qui se tiennent. En elle, elle sent une pointe de douleur, de tristesse et d'angoisse, une immense solitude qu'elle sait ne pas ressentir elle-même. Shepard, quelque part, pleure.
Au bout d'un moment, Elie, voit revenir l'asari, seule. Elle amène avec elle un peu de nourriture et une bouteille d'alcool butarien. Liara sert deux verres, en silence, glisse devant la mercenaire le plat et un verre, puis s'assoit près d'elle. Elle boit une gorgée, puis dit doucement :
« On dirait que tu vas mieux, Elie. On va pouvoir continuer à parler.
- Que voulez-vous encore, asari ?
- Tu as dit que tu étais la solution aux yeux bleus, tout à l'heure. Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
- Exactement ça. Liara, il y a une raison à toute chose. Je suis le monstre nécessaire. Les yeux bleus sont terrifiants et forts, mais ils ne peuvent rien contre moi.
- Et contre Shepard ?
- Ils ont tué Shepard, autant que les Moissonneurs, les balles, les explosions et tout ce que la galaxie a balancé sur cette femme. Vous ne comprenez rien…
- Pourquoi dis-tu sans cesse que Shepard est morte, même après que je t'ai dit lui avoir parlée ?
- C'est ce que vous ne comprenez pas. Shepard ne peut pas revenir. C'est une loque. L'épave du monstre qu'elle était. Quand elle est là, les yeux bleus gagnent, T'Soni.
- Déesse, tu es la réponse à l'endoctrinement. La seule raison qui fait que Shepard n'est pas démente, ou morte… Comment...
Cette réalisation pulvérise le cœur de Liara, noyant ses espoirs en un seul instant de cauchemar. Elle entend à peine Elie qui dit :
- On se connaît depuis l'enfance. J'ai toujours été la solution au problème, asari. La différence, cette fois, c'est que le problème ne peut pas être résolu. Alors je reste. »
Quand elle a fini de parler, Elie profite de la détresse visible de Liara pour l'attraper et passer le lien qui relie ses menottes autour de son cou. Elle sert juste assez pour la maintenir puis les lève toutes les deux. Elle récupère le pistolet qui était à la ceinture de Liara puis lui murmure dans l'oreille un ordre et celle-ci s'exécute. Elle détache le lien qui maintenait Elie contre la paroi et les deux femmes avancent. L'objectif d'Elie est de grimper dans la navette, mais il faut d'abord qu'elle trouve le moyen d'ouvrir la soute. Alors qu'elle cherche une solution, elle entend des pas derrière elle, se retourne et tombe sur Aethyta, furieuse, un pistolet lourd braqué sur sa tête. Elie, son sourire maniaque encore une fois sur les lèvres dit alors :
« Matriarche, vous allez reculer car sinon la nuque de votre fille va joliment craquer.
- Espèce de monstre, tu ferais ça alors qu'elle porte ton gosse ?
Elie ne comprend pas. Elle cherche dans sa mémoire mais ne trouve pas cette information. C'est faux, c'est une manœuvre de l'asari pour la perturber, c'est obligé. Alors Elie sert un peu plus le cou de Liara, recule vers la navette, doucement, et dit :
- Bien tenté, asari, mais ça ne marchera pas avec moi. Maintenant vous allez faire ce que je demande et tout ira pour le mieux. Je vais monter avec Liara dans la navette, vous allez ouvrir la soute et je vais partir. Si vous me laissez tranquille, je déposerai l'asari quelque part. Sinon, et bien, elle sera la première à crever. Et après ce sera vous.
- Père, fais ce qu'elle dit.
- Liara, tu ne peux pas être sérieuse. Cette psychopathe va t'emmener à Aria, et tu sais comment ça va finir.
- Silence, vous deux. J'ai dit ce que je voulais et ce que je ferai. Si vous m'obéissez, Liara sera déposée… Je ne sais même pas où nous sommes…
- Toujours en orbite de Sanctum, dit Aethyta, le pistolet toujours braqué sur la tête de la mercenaire.
- Bien. Je la dépose sur Sanctum si vous me laissez partir sans embrouilles. C'est une promesse.
- Liara…
- Aethyta, ça va aller. Elle va faire ce qu'elle dit. J'ai confiance en elle. »
Et ainsi, la Matriarche obéit et observe sa fille et la mercenaire grimper dans la navette et disparaître dans l'obscurité de l'espace. Elle se demande un instant si elle vient juste d'envoyer son enfant à la mort, ou pire…
Dans la navette, Elie, s'est mise juste derrière Liara, qu'elle a jeté sur le siège du pilote, le pistolet braqué sur la crête de l'autre femme. Alors que l'asari les dirige vers la surface de Sanctum, elle demande à Elie :
« Tu ne te souviens vraiment pas ?
- Me souvenir de quoi, T'Soni ?
- Je suis enceinte, Elie… Eléanor et moi, nous avons conçu un enfant la nuit avant Cronos.
- Non, c'est faux. Je m'en souviendrai… Je saurai… »
Et Elie fouille ses mémoires, ce catalogue fournis d'histoires et de sensations qui ne sont pas les siennes et de cette nuit avant Cronos, elle ne voit que l'obscurité, un réveil en sursaut, une discussion avec l'asari… Le cœur de Shepard, en elle, se serre et la douleur est intenable. Elie sent la terreur en elle, alors qu'elle cherche, qu'elle fouille, qu'elle se demande quelles autres informations lui manquent, si celle-ci, cette énorme nouvelle, a pu disparaître de sa mémoire. Et elle a peur des raisons de cette amnésie...
« Ça me brise le cœur, que tu aies oublié ça. Que Shepard ne se souvienne pas de ce moment. Est-ce que tu me permettrais de te montrer ce souvenir ?
- Non. Hors de question, asari.
- De quoi as-tu peur, Elie ? Tu sais bien que je vais juste te montrer le souvenir, jamais je ne me permettrai de faire autre chose sans que tu ne le veuilles.
- Je n'ai pas peur, T'Soni. Je n'ai pas besoin de ce souvenir. Ce dont j'ai besoin, c'est de partir d'ici.
- Tu es terrifiée, Elie, je peux le sentir. Et je ne comprends pas pourquoi.
- La ferme. Posez-nous et fermez-la où je reviens sur ma parole et vous amène à Aria.
- Elie, tu ne te demandes pas pourquoi tu ne fais pas justement ça ? » demande Liara, doucement.
La mercenaire sent toute sa rage, sa douleur, sa confusion s'intensifier à cet instant, à ces mots. Elle inspire puis frappe de toutes ses forces le pistolet sur le crâne de l'asari, qui tombe sur le sol de la navette, assommée. Elie pousse Liara et reprend le pilotage. Elle se pose à côté de la ville où elle avait été hospitalisée, prend l'omni de l'asari, puis la dépose près d'une route. Elle reprend les airs et essaie de contacter son pilote, mais elle se rend compte que l'omni est sécurisé, réglé pour ne réagir qu'au contact de l'asari. Une clé ADN, impossible à contourner. La douleur revient. Elle doit quitter le secteur avant que les autres ne récupèrent l'asari et dirige la navette vers le relai. Enclenchant le pilote automatique, elle s'allonge sur le sol de la navette et se recroqueville, les douleurs s'imposant doucement à tout son être. Elle ferme les yeux et souhaite juste, enfin, disparaître.
