Elie se réveille avec toujours sa compagne habituelle, la douleur. Elle ouvre les yeux et voit qu'elle se trouve dans une petite pièce sans fenêtre, et à en juger par l'absence de vibrations, elle est sur la terre ferme. Elle essaie de bouger pour constater qu'elle est attachée au lit. Elle sent toujours le collier autour de son cou. Je ne suis pas du tout arrivée à Oméga, super… Elle inspire doucement, essaie de refouler la douleur un peu plus loin dans son esprit. Il va falloir trouver un moyen de partir. Ils ne prennent plus de risques, semble-t-il. En la jouant finement, elle peut peut-être les piéger. Elle entend un bruit de pas puis la porte de la pièce s'ouvre. Elle voit Garrus entrer, approcher la seule chaise de la pièce vers le lit et s'asseoir. Ils s'observent un moment en silence, puis Garrus demande :

« Shepard, je t'avais dit de boire un verre au bar en m'attendant, pas de finir comme la pire des camées d'Oméga.

- Garrus. Vous voulez quoi, là ? Pourquoi me garder enfermée ? Et ne m'appelez pas Shepard.

- Ho, c'est vrai, pardon, je parle à Elie, la merc, répond Garrus, on dirait presque qu'il crache. Le jouet d'Aria, son bon chien, comme disent les humains.

- Je ne suis pas le jouet d'Aria !

- Ho, et tu es quoi alors, Elie ? Qui d'autre que le jouet d'Aria peut frapper ses amies les plus fidèles ? Qui d'autre que son bon chien peut mettre en danger et blesser la femme qu'elle aime et a juré de protéger ?

- Elle n'est pas ma femme ! Vous niez tous mon existence. Comme si je n'avais pas le droit d'exister !

- De quoi tu parles, Elie ?

- Vous dites que vous êtes là pour Shepard, pour l'aider. Mais sans moi, Shepard serait morte. Vous seriez tous morts. C'est moi qui ai sauvé cette putain de galaxie !

- Admettons. C'est une raison pour battre presque à mort les gens qui se sont battus à tes côtés pendant si longtemps ? Pourquoi as-tu sauvé cette putain de galaxie, Elie ?

- Pour survivre. C'est mon unique but dans la vie, Garrus. Je ferai toujours tout ce qu'il faut pour survivre.

- Et Shepard, dans tout ça ? Elle n'a pas le droit de survivre, elle aussi ?

- Elle est morte. Combien de fois faut-il répéter ?

- Je sais. Tu es la limite entre l'endoctrinement et la survie de ce corps qui t'abrite. Le garde-fou. Mais si on trouvait un moyen de lutter contre l'endoctrinement, que ferais-tu ?

- Je lutterais pour survivre. Comme d'habitude. J'ai le droit de vivre, Garrus. J'ai le droit…

- De quoi ?

- J'ai le droit d'être moi, non ? Personne ne se demande ça… Je veux juste être moi, pour une fois. »

Et la mercenaire s'enfonce dans le silence, sous le regard triste de son ancien ami, qui reste là, vigile silencieux tandis que l'humaine crie dans sa tête pour qu'on l'oublie.

Après un long moment, Elie n'arrive plus à compter les heures, la porte s'ouvre à nouveau. Garrus n'est pas resté longtemps une fois qu'ils se sont tus. Elle regarde la porte et voit cette fois entrer Liara. Elle n'a pas d'armes et s'assoit sur la chaise à la même distance que le turien. Elle observe l'humaine avec de grands yeux tristes et doux. Après un moment, elle dit :

« Elie, si on te détache, seras-tu raisonnable ?

- Définissez raisonnable, T'Soni. C'est trop vague pour que je me prononce.

- Est-ce que tu vas à nouveau tenter de t'enfuir ? Est-ce que tu vas essayer de nous blesser ?

- Je tenterai de fuir si j'en vois l'opportunité, évidemment. Vous voulez me détruire. Je ne me laisserai pas faire.

- Que veux-tu dire par là ?

- Rien. Asari.

- Parle, humaine. Tu es attachée, là, à ma merci. Je pourrai envahir ton esprit et obtenir les réponses que je veux, riposte le plus froidement possible Liara.

- Alors faites-le donc, Courtier de l'ombre. Comme si j'avais peur de ça.

- Et de quoi as-tu peur, Elie ?

La mercenaire regarde longuement la jeune asari. Elle hésite à lui montrer la mémoire qu'Aria lui avait partagé, celle de la forme piégée par les yeux bleus. C'est ce qui terrifie Elie, en permanence. La seule chose qui l'angoisse terriblement. Ça et les mémoires perdues. Elle sait que sa vie est basée sur ces amnésies, ces morceaux de Shepard qui ont disparu. Elle tourne sa main, paume vers le haut, dans un mouvement traditionnel asari, demandant une union mémorielle. Liara voit le geste, plutôt mal exécuté à cause des liens. Hésite un instant, puis accepte. L'asari prend la main de l'humaine et s'unit à l'esprit de la mercenaire qui a érigé d'immenses barrières tout autour d'un simple souvenir. Liara s'y plonge et quand elle en ressort quitte rapidement l'union, perturbée par la vision et les sentiments qui y étaient attachés. Elle a senti l'angoisse d'Elie, la détresse intense de Shepard, mais aussi la profonde inquiétude d'Aria, et, quelque part, pendant l'union, elle a senti son lien avec Eléanor, ténu, mais présent.

- Qu'est-ce que tu m'as montrée, Elie ?

- Ce contre quoi il faut se battre chaque jour.

- Qui est prostré devant les yeux bleus ?

- On en parle pas. Ce que vous avez vu, c'est tout ce qui reste dans ce corps quand je ne suis pas là. Shepard n'est plus qu'une ombre, un écho quelque part. Laissez moi en paix. Laissez moi partir.

- Tu sais que je n'abandonnerai pas, Elie. Pour Shepard. Pour mon enfant. Pour que nous ayons une chance, enfin, de vivre en paix.

- Et vous, vous savez que si je ne retourne pas à Oméga, vous ne serez plus jamais en paix. Si Aria apprend ce que vous avez fait, que vous me retenez prisonnière… Elle va déclencher l'enfer, et quand elle vous trouvera, rien ne pourra plus vous protéger.

- Et tu laisserais Aria me faire du mal ? En faire à mon enfant ? Vraiment, Elie ?

Et la mercenaire se tait. Car au fond d'elle, elle sent la colère, la détermination, qui naissent de l'idée que l'asari puisse être en danger. La colère et la détermination de Shepard.

- Je ferai ce qu'il faut pour survivre, c'est tout ce qui compte, asari, ment Elie.

- Tu n'as jamais su mentir. »

Et les yeux bleus océans de Liara scrutent la mercenaire, semblent percer son âme, ou ce qu'il en reste. Elle sent le désir, se souvient de cette peau sous ses doigts. De la douceur, de la tendresse. Des mots d'amour. Elle chasse ces souvenirs qui ne seront jamais les siens et dit :

« Arrêtez de me regarder comme ça, T'Soni. Je ne suis pas elle.

- Je le sais, Elie. Je ne pourrai jamais vous confondre, crois-moi.

- Vous devriez réfléchir à la vie que vous voulez offrir à votre fille. Vous voulez vraiment être en guerre contre Aria quand elle va venir au monde ?

- Que crois-tu, Elie ? Qu'elle va me laisser tranquille, même si tu es avec elle et pas ici ? Elle sait que je suis le Courtier de l'ombre, n'est-ce pas ? La guerre est déjà déclarée, Elie.

La mercenaire réfléchit. Elle doit partir d'ici mais la négociation ne fonctionne pas. Il faudra qu'elle trouve un autre moyen. En attendant, la conversation la fatigue, il faut que Liara s'en aille. Elle sourit, de son sourire maniaque, et demande :

- Dites-moi, simple curiosité, depuis quand vous baisez, vous et Lawson ? »

Liara ressent comme un choc dans sa cage thoracique. Elle essaie de refouler ses larmes et une unique perle d'eau coule sur sa joue. Elle lève sa main, caresse doucement la joue de la mercenaire, le regard si triste qu'Elie ressent un pic au fond de son ventre. Puis l'asari se lève, se tourne pour partir puis dit, sans regarder derrière elle :

« Garrus viendra te détacher du lit. Mais au moindre faux pas, tu y retourneras. Je n'abandonne pas Shepard, Elie, jamais. »

Elle sort de la pièce, avance un peu, puis s'effondre contre le mur. Comme à chaque fois, la conversation avec Elie l'a épuisée. Elle a réveillé en elle une telle confusion de sentiments qu'elle en a presque mal. Tout se mélange, un peu d'espoir et puis de l'angoisse, une grande détresse et puis une colère absolue, un amour incroyable pour cette femme et une haine incroyable envers cette galaxie. Les mains sur son ventre, elle ferme les yeux, doucement pense à cette forêt terrienne où vivent ses plus beaux souvenirs, avec son humaine, le crépuscule et le chant des grillons.