Oméga est en effervescence. Depuis la disparition d'Elie, Aria a serré la vis, augmenté ses activités, accéléré son expansion. Elle finira par découvrir ce qui est arrivé à l'humaine, et ce jour-là sa colère sera cosmique. En attendant, elle part sur le sentier d'une guerre silencieuse et discrète. La Travée est quasiment entièrement sous son contrôle, la plupart des gangs et des groupes de mercenaires ont accepté son leadership. Elle a ordonné que tout agent du Courtier de l'ombre soit envoyé dans ses prisons où elle ou une de ses commandos pratiquent un interrogatoire musclé, puis élimine ce qui en reste après. Les drogues que le chimiste de Cerberus, lui aussi évaporé dans la nature, lui a créé sont une source exponentielle d'argent. Le point positif supplémentaire, c'est l'augmentation des pouvoirs biotiques de ses troupes. Elle possède les mercenaires les plus létaux de toute la galaxie. Et elle compte bien les utiliser contre tout ce qui se dresse entre elle et ses objectifs.

A Thessia, dans un baraquement fortifié au creux d'une montagne, non loin du domaine T'Soni, Miranda fait les cent pas devant ce qui est devenu la cellule d'Elie. Les autres sont en train de chercher, un peu partout, un peu désespérés, une solution, un remède à l'endoctrinement de Cerberus. Mais le problème est qu'ils ignorent qui l'a implanté et comment il a été implanté. Si seulement ils savaient ça… Elie n'est pas du tout coopérative. Elle refuse de parler depuis sa dernière discussion avec Liara. Miranda sait que cette conversation a été très éprouvante pour la jeune asari, mais cette dernière a refusé de dire quoi que ce soit à Miranda. L'ancienne membre de Cerberus doit donner ses drogues à la mercenaire. Le chimiste est récalcitrant et maintient qu'il est impossible de se sevrer de cette drogue, que Cerberus voulait que certaines des molécules qu'il a uitlisé ait ce but précis, entre autres. Miranda aimerait lui mettre une balle dans la tête, mais cela devra attendre. Elle soupire et entre dans la cellule. Elie est assise sur le lit, les yeux fermés. Certainement en méditation, selon ce que lui a dit Liara. Apparemment, la mercenaire a pris beaucoup d'habitudes asaris. Miranda ferme la porte derrière elle, approche bruyamment la chaise du lit, s'assoit et dit :

« Où vas-tu pendant ces méditations, Elie ?

Elie n'ouvre pas les yeux, ne change pas sa posture, seule sa bouche grimace un peu.

- Souvent le néant de l'espace. Et tout le temps aussi loin que possible d'ici. Pourquoi Lawson ?

- Simple curiosité. Dis-moi, Elie, quel est le dernier souvenir de Shepard, le dernier jour de la guerre ?

- Pourquoi voulez-vous savoir ?

- Ça pourrait aider à comprendre le problème.

- Le problème… Le dernier souvenir… Je me souviens la mise à feu du Creuset, une explosion, et l'impression de brûler vive. En quoi cela vous aide, Lawson ?

- Certes, et avant ça ? Shepard a passé une heure-trente dans la Citadelle, avant que la vague rouge ne se déploie. Tu dois bien te souvenir de ces moments-là ?

- Si longtemps ? Une heure-trente… Je me souviens être brûlée par le rayon du moissonneur, puis je suis dans la Citadelle. Je suis… C'est confus. Quand je suis dans la Citadelle, je ne sais pas où je suis. Je sais, avant la mise à feu du Creuset, je sais que les Geths et EDI vont mourir. Que je vais mourir aussi. Mais je ne sais pas comment je sais ça. Ça vous aide ? Moi non.

- Pourquoi ces mémoires, précisément, te manquent ? Si c'était du à un traumatisme, un problème physique, ton amnésie serait plus générale. Tu as essayé une union mémorielle ? Pour voir si tu ne pouvais pas, avec de l'aide, recoller les morceaux ?

- J'ai essayé. Les souvenirs sont juste entrecoupés d'obscurité. Comme coupés à la serpe. Aria dit que ce n'était pas naturel.

- Est-ce que tu as découvert qu'il te manquait d'autres souvenirs ?

- Majoritairement des souvenirs du dernier jour. Comment j'ai perdu mon œil. Et la nuit avant Cronos.

Miranda observe la mercenaire. Elle a enfin ouvert les yeux et sourit, de ce sourire angoissant. L'ex responsable du projet Lazare n'aime pas le changement dans l'attitude d'Elie. Jusque-là, elle répondait calmement, facilement. Docilement, pour une fois. Mais maintenant, elle scrute Miranda comme pour détecter les failles. Comme un prédateur. Alors que Miranda continue de l'observer en silence, Elie poursuit, d'une voix plus grave :

- Lawson, qu'est-ce que ça fait de baiser avec la femme de Shepard ?

- Ça suffit, Elie ! Cette question...

- Est légitime. Que diriez-vous à votre ancien Commandant, Miranda ?

- Shepard comprendrait. Ça suffit, maintenant, prends tes pilules, je m'en vais !

Miranda se lève, jette les cachets sur le lit et commence à partir. Elle entend Elie hurler alors qu'elle franchit la porte :

- Moi je ne comprendrais pas, à sa place. Ma femme baise avec mon ex-maîtresse pendant que je moisis avec un putain de collier relié à mon système nerveux ! Ce n'est pas normal, Lawson, c'est putain d'injuste ! Libérez-moi ! »

Miranda ferme la porte alors que la mercenaire continue de hurler. Elle frémit en ressentant, même en s'éloignant, la violence dans la voix d'Elie. Elle ne comprend pas ce qui a provoqué ce changement de comportement. Et se demande, rapidement, comment la mercenaire a pu savoir pour elle et Liara. Secoue la tête. Ce n'est pas important. Elle ne doit pas laisser cette sociopathe jouer avec sa tête. Elle a reçu de nouvelles informations. Comme ils l'imaginaient, l'endoctrinement n'a pu avoir lieu qu'à la Citadelle, et celui qui la fait a endommagé la mémoire de Shepard dans le processus. La destruction des souvenirs aurait pu avoir comme seul but de protéger l'identité du responsable, et la technique employée, mais trop de souvenirs ont été supprimés. Pourquoi supprimer la nuit avant Cronos ? Une forme de manipulation ? Pour empêcher Shepard de s'accrocher, de continuer à se battre ? Miranda recommence sans s'en rendre compte à faire les cent pas devant la porte de la cellule, plongée dans ses réflexions, essayant d'ignorer les cris de rage et les insultes que hurlent la mercenaire. Il faut qu'ils trouvent une solution, rapidement.

Dans la cellule, Elie fulmine. Elle s'est jetée sur les pilules et ce comportement l'a dégoûtée. Elle veut frapper quelqu'un, elle veut tuer, elle veut utiliser ses biotiques, elle veut baiser. N'importe quoi plutôt que d'être coincée dans ce trou. Parler du dernier jour de la guerre avec Miranda a créé cette rage, qui camoufle la terreur de la mercenaire. A chaque fois qu'elle pense à ce jour, que son esprit effleure les zones effacées de ses souvenirs, elle ressent cette angoisse primale en elle. Elle marche de long en large, insulte le monde entier, et puis elle sent une immense douleur dans sa cage thoracique, qui la force à se tordre et à tomber à genoux. Sur le sol, elle se met à pleurer, à crier de douleur. C'est Shepard qui a peur, qui sort tout ce qu'elle ressent, enfermée si longtemps dans sa folie et son enfer. Et puis Shepard se dissout dans un dernier hurlement et son corps se tord sur le sol, vide, brisé, épuisé.

Quand Miranda se rend compte que les cris qu'elle entend ne sont plus des cris de colère mais de douleur, elle se précipite à la porte et voit un spectacle qui sert le cœur. Elie est à genoux, les joues humides de larmes, elle se sert la poitrine et crie, un râle qui fait frémir Miranda. Et puis d'un coup, elle voit la mercenaire se tordre, ses muscles se tendant si forts qu'un instant Miranda craint qu'ils puissent rompre. Et puis le corps se recroqueville, se resserre. Miranda comprend alors ce qu'il se passe. C'est comme avec Alia. La troisième personnalité de Shepard est là. Celle qui est endoctrinée. Alors Miranda se précipite à l'intérieur dans l'espoir d'aider ce pauvre être qui semble dans une telle douleur, dans une telle angoisse… Elle saisit une main inerte, la serre dans la sienne, en même temps qu'elle appelle Liara. Dans la cellule, elle tient cette main, la caresse doucement, effrayée par ce qu'elle voit, son Commandant, détruit par la guerre et un ennemi abominable, toujours au combat dans son propre cerveau.

Au bout d'une éternité, la porte de la cellule s'ouvre et Liara entre. Quand elle voit Miranda qui sert le corps recroquevillé de sa compagne contre elle, elle ne cherche pas à arrêter les larmes qui se mettent à couler. Elle s'agenouille près de Miranda et caresse doucement la joue du soldat inanimé. Au bout d'un moment, elle demande :

« Qu'est-ce qu'il s'est passé ?

- On a juste discuté, Liara. Je lui posais des questions sur le dernier jour de la guerre. Ça allait, et puis d'un coup elle s'est énervée, a commencé à hurler et dire des horreurs. Alors je suis sortie et après… Liara, je n'avais jamais entendu un être humain hurler comme a hurlé cette femme avant de se retrouver dans cet état. Elle est catatonique. Comme enfermée en elle-même. »

Liara enlace un instant la scientifique, sentant sa profonde détresse, puis se reconcentre sur sa compagne. Elle pose une de ses mains contre la tempe de l'humaine, ferme les yeux et entre dans son esprit, doucement. Elle pensait être préparée à ce qu'elle allait voir, depuis qu'Elie lui a partagée ce souvenir. Mais ce qu'elle voit est si intense, si angoissant, si terrifiant qu'elle crie en sortant de l'union. Elle se baisse, enlace tendrement sa compagne et la serre fort contre elle, lui murmurant un vieux poème asari, qui parle de paix et d'océan, de vagues douces et de reflets de lune, tandis que des larmes coulent sur ses joues et finissent sur celles de l'humaine.