Jack n'a jamais aimé la Citadelle, trop brillante, trop polie, trop hypocrite. Ils cachaient les perversités du monde sous une lumière éclatante et les jardins du Présidium faisaient oublier que le Conseil, ses décisions et ses absences de décisions coûtaient chaque jour la vie de milliers de gens. Mais elle a un bon souvenir du dernier jour qu'elle a passé dans cet endroit. C'était au Purgatory et elle avait réussi à convaincre une Shepard très ivre de danser avec elle. Elle sourit en se rappelant comment son Commandant bougeait sur la piste, comme un robot bourré qui trébuche de gauche à droite, totalement hors du rythme de la musique. Alors qu'elle rit doucement, dans la navette qui les amène, elle et Liara, dans la ruine, l'asari la regarde avec curiosité et Jack s'empresse de lui partager son souvenir. Liara rit également et raconte quelques souvenirs qu'elle-même a des prouesses en danse de Shepard.

Elles ont amené leur navette au plus proche de leur première cible, la tour du Conseil. Liara pense que , d'après les rares images montrant l'arrimage du Creuset à la station, que la mise à feu a pu se faire dans cette zone. Mais il semble que personne, pour le moment, n'ait réussi à l'atteindre. L'absence de gravité, de lumière et la présence de très nombreux débris rendent l'expédition compliquée. C'est pour cette raison que Liara avait besoin de Jack. Avec leurs biotiques combinés, elles pourront déplacer, dans un environnement sans gravité, des blocs énormes sans trop de difficulté. Quand elles sortent de la navette, ce qui les accueille en premier, c'est le silence. Et puis cette obscurité complète. Jack est incapable de reconnaître l'endroit où elle se trouve. Liara lui dit qu'il y a cinq ans, elles auraient été sur un pont au-dessus du lac du Présidium, près du quartier des Ambassades. Elles avancent prudemment au milieu des débris, et Jack demande :

« Dis, Liara, pourquoi on va vers la tour ? On n'était pas sensé trouver ce vaisseau, là ? Celui de ce connard d'Homme Trouble ?

- Si, Jack. Mais je me dis qu'on pourrait trouver des informations sur ce qui est arrivé à Shepard ici avant. Peut-être trouver du matériel, ou des données, qui montreraient comment ils ont pu endoctriner Eléanor. Et pour trouver le vaisseau… Disons qu'il va nous falloir de la patience.

- Mais comment Shepard s'est retrouvée dans le bras qui est tombé à Milan, si c'est ici que tout s'est terminé ?

- Bonne question. Mon hypothèse est qu'elle a mis à feu le Creuset, puis chercher à s'enfuir. Il y a eu sept minutes entre le déploiement du Creuset et l'explosion de la Citadelle. Elle a pu avoir le temps d'atteindre le bras qui s'est détaché.

- Ouais, pourquoi pas… J'ai vu que l'Alliance et les turiens se sont mis à chasser Cerberus dans l'espace concilien ces derniers temps. C'est plutôt cool…

- Ce le serait vraiment si ils ne le faisaient pas uniquement pour récupérer la technologie et les données de recherche. C'est pareil qu'avec les opérations de nettoyage d'Aria dans les systèmes Terminus. Et tu savais que le Red Sand a quasiment disparu d'Oméga ? Tout le monde se drogue à la drogue Cerberus, maintenant !

- J'en reviens pas que les gens soient aussi cons ! Ils étaient aux premières loges pour voir les trucs bien dégueulasses que font ces bâtards et ils prennent cette saloperie ?

- Ils ne savent pas ça. Les agents du Courtier essaient de faire circuler l'information, mais Aria est de plus en plus paranoïaque et infiltrer son réseau est quasiment impossible désormais.

- On lui a volé son jouet, normal qu'elle soit vénère, la mégère.

- Je t'interdis de parler de Shepard comme ça, Jack.

La rage dans la voix de Liara encourage Jack à ne plus rien dire tandis qu'elles approchent du côté droit de la tour. Là elles voient que là où était censée se trouver une paroi, il y a comme un tunnel obstrué par de larges débris. Les deux biotiques passent alors plus de deux heures à débloquer les débris, doucement, les envoyant flotter vers les ruines derrière elles. Et plus elles dégagent de débris, et plus de corps entament eux aussi une danse macabre, libérés du carcan qui les maintenait prisonniers de cet étrange couloir.

- J'en déduis que ce n'était pas dans les plans, cet endroit ? Demande Jack en essayant de combattre la nausée.

- En effet, Jack. Ce tunnel n'est mentionné nulle part. Qu'ont-ils fait, ici ? Déesse… Je refuse d'imaginer à quoi cet endroit ressemblait à la fin de la guerre. »

Sur les murs du couloir qu'elles déblaient doucement, les traces d'un massacre vieux de plusieurs mois, figées dans l'éternité du vide spatiale qui a envahi la station. Jusqu'à un mètre du sol, sur les murs, des traces de sang de toutes les couleurs, des morceaux de chairs, parfois même des morceaux de corps. Elles marchent dans ce qui ressemble à un abattoir. Au bout d'encore une bonne heure à déblayer les débris, éviter les morceaux de corps, les fluides glacés qui flottent dans le tunnel, elles arrivent enfin dans une grande salle. Liara retient une sensation violente de vertige quand elle constate qu'elles sont directement devant le vide de l'espace. Les parois de la station ont volé en éclat. En levant la tête, elles peuvent voir ce qui reste du Creuset, un squelette de ce qui a été le plus grand prodige technologique jamais créé par la plus grande coalition de races jamais fondée. Elles avancent plus avant dans la salle. Une grande mare de sang pourpre gelé couvre le sol devant une console détruite. Un peu plus loin, sous un amas de débris, Jack voit une main dépasser, une main humaine, sombre et glacée.

Les deux femmes s'approchent et déblaient tout doucement, autour du corps, et découvrent ainsi le sort d'Anderson. Une balle dans l'abdomen, en plus de nombreuses coupures. Il semble, endormi, paisible. Liara place un traqueur sur le corps. L'Alliance voudra certainement enterrer son héros. Sa présence ici signifie que Shepard n'était pas seule, au final, et l'idée réconforte un peu Liara. Même si elle sait que la mort de ce soldat a du beaucoup faire souffrir la spectre. Perdre son mentor, si proche de la fin de la guerre… C'est triste.

« Kalhee pourra enfin avoir une idée de ce qui lui est arrivé. C'est pas de chance, vraiment, de tenir pendant toute la guerre dans l'enfer qu'était la Terre pour mourir ici… murmure Jack.

Liara s'agenouille près du corps, l'esprit à mille lieux de là. Elle passe ses mains sur son ventre, doucement, et se dit que ce pourrait-être Shepard, là, seule, abandonnée, oubliée. Alors qu'elle se perd dans les « et si.. », Jack poursuit son inspection et soudain crie :

- Liara ! Liara, regarde là-haut ! »

Liara regarde immédiatement ce que montre Jack. Dans le rayon de sa lampe, empalé à mi-hauteur sur un morceau de ce qui devait être une barrière, le corps d'un homme en costume trois pièces. Une partie de son visage a été pulvérisé, semble-t-il par un pistolet. Il montre des signes d'altérations graves, presque aussi importantes que celles qu'on pouvait trouver sur les soldats de Cerberus à partir du début de la guerre. Jack reconnaît rapidement l'homme qu'elles observent et ne peut s'empêcher de sourire.

« C'est l'Homme Trouble, c'est ce putain de fils de chien ! Ho, ce que ça me fait plaisir de voir ça, Liara, tu n'as pas idée. Si on n'était pas quasiment dans l'espace, je te roulerais une pelle !

- Alors cet ignoble manipulateur est mort ici. Jack, est-ce que tu peux l'atteindre ? On va devoir le fouiller, peut-être même le mettre en cryo, si nécessaire. Je ne veux rien laisser de côté.

- Tout de suite, Liara. Je vais décrocher ce tas d'ordure, avec un plaisir immense. »

Et Jack, doucement, récupère le corps de l'Homme Trouble. Liara est repartie à la navette, récupérer du matériel. La biotique, en attendant, s'agenouille face au vide spatial, encombré de débris de station, de vaisseaux, peut-être même de corps. Elle se perd dans la contemplation du néant silencieux, à côté du cadavre de deux hommes, deux ennemis, qui ont tout perdu dans une guerre qu'un seul a gagné sans le savoir.