Chapitre 6
(Palais des Ailes du Soleil)
« J'espère que ces idiots ont compris mon message... En attendant, je n'ai toujours pas trouvé de méthode idéale pour le lui annoncer... Hornixa, je suis un dieu... Hornixa, on se connait depuis longtemps en réalité... Hornixa, je ne suis pas vraiment la princesse Solaris... Rah ! Ca ne peut pas marcher ! Elle ne sait même pas qu'elle s'appelle Hornixa ! Pourquoi je m'embête à chercher une formulation alors que je me retrouve démuni devant elle ? »
Zoglentia s'observa dans son miroir. Il était présentable. C'était vrai que la marque au niveau de son oeil pouvait être un peu effrayante, mais ce ne serait pas cela qui la dérangerait le plus si jamais elle venait à avoir peur de lui. Il espérait que ça n'arriverait pas, ou alors, que ça lui passerait vite.
Zoglentia redevint la princesse Solaris. Elle avait l'air si innocente. Personne n'aurait pu soupçonner la vérité à son propos. Il sortit de sa chambre. Sa bien aimée se trouvait dans les jardins. Elle faisait une sieste solaire, dans un recoin calme, avec ses compagnons.
Lorsqu'il arriva devant eux, il s'assit devant elle. Il fit en sorte que les deux autres Ailes de Pluie ne puissent se réveiller, sans pour autant les tuer. Après un peu plus d'une heure. Hornixa ouvrit les yeux. Elle s'étira puis releva péniblement la tête, avant de remarquer la présence de Zoglentia.
-Vous êtes là depuis longtemps ? Questionna-t-elle.
-Un petit moment, répondit-il.
-Ca vous arrive souvent d'espionner les gens pendant leur sommeil ?
-Pas vraiment...
-De quoi ai-je rêvé ? Demanda Hornixa.
-Tu... tu veux vraiment savoir ?
-Oui.
-... Tu as rêvé qu'une tornade dévastait ton village mais que personne ne paniquait malgré le fait qu'ils étaient emportés alors que toi tu ne semblais pas affectée. Lorsqu'elle est passée, tu t'es retrouvée dans un champs de fleur et tu as rêvé d'une plage. A la fin, un paresseux t'a mangé parce que tu étais en feuilles.
Elle éclata de rire, et Zoglentia l'imita.
-Les rêves sont parfois absurdes, lança-t-elle.
-C'est vrai...
Il attendit quelques secondes.
-Tu voulais que je t'explique pourquoi j'agis comme cela, n'est-ce pas ? Interrogea-t-il.
« Il vaudrait mieux que l'on soit seuls pour en parler. »
-Ne t'inquiètes pas pour eux, déclara-t-il. Ils dorment profondément. Ils n'entendront rien.
-Si vous le dites...
Zoglentia ferma les yeux et serra les dents, puis prit une grande inspiration.
-Je... Je suis... ... ... Est-ce que les noms de... Zoglentia... et Hornixa... t'évoquent quelque chose ? Questionna-t-il.
-Euh... ... Non... Je ne crois pas...
« Hornixa... Zoglentia... J'ai l'impression d'avoir déjà entendu ça quelque part... ... .. mais ça ne peut pas être le cas... Des noms aussi étranges... je m'en souviendrais si j'avais rencontré quelque chose ou quelqu'un les portant… … … ... »
-Qui sont-ce ? Demanda-t-elle.
-...Tu ne vas peut-être pas le croire, mais... ... il s'agit de toi et moi.
L'Aile de Pluie bleuit.
-Euh... ... ... d'accord... ... ... Ce sont nos noms de code ? Vous êtes une espionne ? Pourquoi trahir votre propre royaume ?
-Non, ce sont nos vrais noms, rétorqua Zoglentia.
-Je m'appelle Ibis, et vous Solaris, donc je ne comprends pas ce que vous essayez de me dire, et en plus, ça rime.
-Il faut que je t'avoue quelque chose, même si ce que je vais dire est inexacte, je ne suis pas vraiment la princesse Solaris.
-Tout cela commence à devenir flippant... lâcha Hornixa. Si vous n'êtes pas elle... alors qui êtes-vous ? Et où est la vraie ?
-Promet-moi de ne pas t'enfuir, enfin... pas tout de suite, déclara-t-il.
-... Je... Je vous le promets… lâcha-t-elle en se teintant un peu de vert.
Soudain, le silence se fit autour d'eux. Plus de bruit, plus de vent. Les dragons qui se promenaient dans les jardins se figèrent comme des statues.
-Que se passe-t-il ? Interrogea Hornixa. C'est... C'est vous qui avez fait ça ?!
-Je viens d'arrêter le temps, répondit calmement Zoglentia.
Hornixa se leva et se dirigea vers un buisson. Elle en arracha une feuille, puis la jeta. Celle-ci resta immobile en l'air.
-Fascinant ! Cria-t-elle. Vous pouvez encore faire d'autres choses comme ça ? Demanda-t-elle.
-Oui, à peu près tout et n'importe quoi, expliqua-t-il.
L'Aile de Pluie tourna sa tête vers lui avec un regard à la fois plein d'excitation, de curiosité et d'appréhension.
-Si vous n'êtes pas la princesse Solaris, qui êtes-vous et comment tout cela est-il possible ? Pourquoi dites-vous que je m'appelle Zoglentia ? Questionna-t-elle.
« Allez ! Courage ! Tu y es presque ! »
-Je... Je suis... ... ... ... Eh bien en fait... je suis...
-Vous êtes ?
-Je... Je m'appelle Zoglentia et je suis le dieu de ce monde.
-... ...Vous… Vous êtes un dieu ? Ca existe ? S'étonna Hornixa.
Ses écailles changèrent. Sa taille augmenta. Il était plus grand qu'elle à présent. En voyant cela, l'Aile de Pluie prit une couleur fuschia.
-Voilà à quoi je ressemble réellement, lança-t-il.
-Waouh... Je... Je ne sais pas trop quoi dire... Comment ça se fait que personne n'ait jamais entendu parlé de vous ? Demanda-t-elle.
-J'ai pas envie qu'on sache que j'existe, lâcha-t-il. Et puis, c'est pas parce que je suis le dieu qu'on doit me vénérer.
-Mais pourquoi tout raconter à moi et non à quelqu'un d'autre ? Questionna-t-elle. Attendez, vous aviez dit que je m'appelais Hornixa... Est-ce que ça veut dire que vous aviez planifié ma naissance ? Vous êtes mon père ? Mais pourquoi vous aviez l'air d'avoir peur de moi la dernière fois que nous nous sommes parlés ?
-Non, je ne suis pas ton père. A vrai dire, je ne savais même pas que tu étais vivante il y a quelques jours... répondit Zoglentia.
-Que sous-entend ce « vivante » ?
-Nous nous sommes déjà rencontré il y a plusieurs milliers d'années. A cette époque, tu t'appelais Hornixa. Tu n'étais qu'une Aile du Ciel comme une autre.
-Attends attends... Quoi ?! Il y a des milliers d'années ? Reprit-elle. Mais je n'ai que douze ans ! Et comment j'aurais pu vivre aussi longtemps ? Et Aile du Ciel ?
-Un jour, il s'est passé quelque chose de terrible. Tu as ensuite essayé d'utiliser une invention de Totrinor pour résoudre le problème...
Une larme coula le long du museau de Zoglentia.
-Mais tu ne savais pas t'en servir. Tu as chargé sa création, mais... ça... ... ça... ... ... tu t'es pris toute sa puissance de plein fouet... Etant donné qu'elle était calibrée pour un dieu, ton âme a été instantanément désintégrée... Je ne sais pas si tu comprends ce que cela implique. C'est pire que la mort, il m'a été impossible de te ramener ! C'était la fin... ... Mais visiblement, un fragment de ton âme, aussi infime soit-il, a survécu. Quand je pense que si je n'avais pas créé ce monde, je ne t'aurais probablement jamais retrouvée...
Zoglentia pleura à chaudes larmes. Il baissa la tête, puis la releva.
-Je t'aime Hornixa, ou Ibis, et je ne veux pas te perdre encore une fois ! Avoua-t-il.
Hornixa le regarda droit dans les yeux, bouche bée, oscillant entre le jaune et le rose.
-Je... ... J'ai eu une vie antérieure ?... Mais je... ... ... Et j'étais votre petite amie ?
L'Aile de Pluie fut ébahie de cette nouvelle. Jamais elle n'aurait pu concevoir une telle chose.
-Est-ce que tu veux bien revenir avec moi ? Demanda Zoglentia.
-Euh... ... bah... c'est peut-être... ... ... encore trop tôt. Vous me connaissez très bien, mais moi, je ne vous ai rencontré qu'il y a deux ou trois jours...
-Je comprends, répondit Zoglentia.
-En attendant, on pourrait se contenter d'être... disons... amis ?
-D'accord ! Répliqua-t-il.
Zoglentia implosa intérieurement. Il fut envahi d'un bonheur intense. Il avait récupéré Hornixa, et elle ne l'a pas même repoussé !
L'Aile de Pluie commença à se promener dans les jardins. Il réduit sa taille pour avoir la même qu'elle. Ils passèrent devant une fontaine dont l'eau, immobile aurait pu être confondue avec du verre ou de la glace fine. Elle s'arrêta devant un groupe de très jeunes dragonnets qui jouaient ensemble. Hornixa se plaça devant l'un d'entre eux.
-Et donc, là, quand le temps se réactivera, il n'aura pas remarqué qu'on est passé devant lui ? Questionna-t-elle.
-En effet.
-Est-ce que lui aussi, il avait une vie différente jadis ?
-C'est très probable, répondit-il.
Zoglentia regarda l'Aile de Pluie.
-Tu préfères que je t'appelle Ibis ou Hornixa ?
-Ibis, indiqua-t-elle, mais Hornixa... je dois admettre que je trouve ça plutôt mignon en fin de compte.
-Ibis, aimerais-tu savoir qui était ce dragonnet dans le passé ?
-Attends, je vais essayer de deviner. C'était un marchand ambulant qui a traversé d'innombrables contrées, et c'était un Aile de Puce ?
Zoglentia ria.
-Perdu ! C'était un général Aile de Glace qui servait dans l'armée royale il y a un peu moins de deux cent mille ans.
-Un Aile de Glace ? Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle.
Zoglentia prit l'apparence d'un individu de ce clan.
-C'est plutôt classe, lança-t-elle.
Ibis l'observa quelques secondes, puis se tourna vers un autre dragonnet.
-Et lui ?
-Un soldat Aile de Boue mort au combat il y a deux ans.
-Sa vie antérieure ne date que de deux ans ?! S'étonna l'Aile de Pluie. Mais... c'était il n'y a pas longtemps ! J'avais dix ans à ce moment là...
Zoglentia sourit.
-L'univers dans lequel tu vis a à peine plus d'une semaine d'existence, déclara-t-il avec un grand sourire.
Elle écarquilla les yeux.
-... Mais... ça veut dire que je suis toute petite !
-Non, tu as bien douze ans. Si ça peut t'aider à comprendre, imagine toi qu'au moment où j'ai créé ce monde, les douze dernières années de ta vie se sont déroulées en l'espace d'un seul instant. On s'éloigne encore plus de la réalité, mais si tu ne comprends toujours pas, vois cela comme une distorsion du temps.
-Je crois que j'ai saisi l'idée, mais pourquoi s'éloignerait-on de la réalité ? répliqua-t-elle.
-Si je te disais concrètement ce qu'il s'est passé, tu l'interpréterais mal.
-Je vois... fit Ibis.
Elle s'approcha d'un autre dragonnet.
-Et moi, qui j'étais avant ? Questionna-t-elle. Comment est-ce que nous nous sommes connus ?
-Tu vivais il y a plus de cinq mille ans. C'est à cette époque que j'ai enfin accepté d'écouter le conseil que m'avait donné Aryonnos, un de mes frères: trouver l'amour. J'ai fait ta connaissance peu de temps après. Bien sûr, je ne me suis pas présenté sous ma véritable identité. Ah, j'ai oublié de te dire. Par le passé, tout le monde me connaissait. Tu étais une Aile du Ciel ordinaire et tu menais une vie paisible. Ta passion était la peinture. Ensuite, on a parlé et je suis rapidement tombé sous ton charme, même si au début, tu me traitais de pot de colle. On a vécu quelques années ensemble et puis… et puis... c'est arrivé... termina-t-il tristement.
-C'est marrant, parce que j'aime bien dessiner ! Mais vous n'aviez pas dit que vous étiez le seul dieu ? Interrogea Ibis.
-Aujourd'hui, je le suis, mais à ce moment là, j'avais des frères et soeurs.
-Qu'est-ce qu'il leur ait arrivé ?
-Je les ais tous tués, avoua Zoglentia.
L'Aile de Pluie sursauta.
-Vous... Vous les avez... Mais pourquoi ?
-Tu peux me tutoyer, tu sais. En effet, cela s'est produit peu de temps après ta mort. Ils évitaient de parler de toi. Ils se comportaient comme si tu n'avais jamais existé ! Comme si tu n'avais jamais eu la moindre importance ! Je ne pouvais pas supporter cela ! Et Aryonnos qui n'a rien trouvé de mieux à me dire que je finirais par retrouver l'amour... A partir de là, j'ai décidé d'agir. Je me suis débrouillé pour les dépouiller de tous leurs pouvoirs, et je leur ai donné envie de mourir. Enfin.. il y a bien eu quelques complications, mais en gros, c'est ça.
-Comment est-ce que vous avez pu faire une chose pareille ?! Vous avez l'air si gentil et attentionné !
« J'aurais peut-être dû attendre un peu avant de le lui dire... »
-Tu sais, on peut faire beaucoup de choses par amour, lui dit-il. Devenir fou et psychopathe fait parti de ces choses. Mais je te rassure, je me suis calmé depuis. Je n'ai encore tué personne depuis que tout a recommencé, et puis,cet épisode sanguinolent m'a ouvert les yeux sur certaines choses...
-Et le dragon qui est venu vous voir hier, qu'est-ce que vous lui avez fait ? Questionna-t-elle.
-Ils étaient deux au départ. Ils ont découvert mon identité en utilisant le système de surveillance du palais. Plutôt que de la leur faire oublier, je me suis amusé avec eux. J'en ai transformé un en bijou, et il contrôle l'autre.
Ibis le regarda bizarrement. Ce n'était pas du dégoût ou de l'horreur comme il avait l'habitude de le voir après avoir tenu ce genre de propos, mais une sorte d'incompréhension.
-En bijou ? Répéta-t-elle. En bijou ensorcelé ?
-Oui, mais ne t'inquiètes pas, je leur rendrait leur état normal dans quelques temps, quand ils auront compris la leçon. Est-ce que tu veux voir ce que ça fait ?
-Euh... non merci, répondit-elle.
Ils continuèrent de marcher et s'installèrent à l'ombre.
-Mais du coup, pourquoi avoir brouillé tout appareil électronique ? Demanda Ibis. C'était juste pour le fun ?
-Quand j'ai créé ton monde, j'ai anéanti le précédent. Ses habitants n'ont pas du tout apprécié. J'ai provoqué un groupe de survivants très irritants qui veulent maintenant m'éliminer. Ils sont censés venir dans quelques heures pour faire un... traité de paix...
-Je ne comprends pas... comment est-ce que quelqu'un pourrait s'opposer à toi ?
-Si tu veux que je réponde à cette question, il va falloir que je te relate la fin du monde d'avant.
-Est-ce que ce serait possible ? Questionna-t-elle.
Zoglentia sourit. Il commença à lui raconter tout en détail: son combat contre Aryonnos, son emprisonnement, ses agissements dans l'ombre, ses jeux avec ses ennemis, la fois où cette maudite Aile de Boue a eu une ouverture pour le tuer et qu'elle ne s'en est pas rendu compte, heureusement d'ailleurs. Après un long récit, il arriva au moment où ses ennemis franchissaient Ethernalia.
-C'est pour cela que j'ai tout brouillé, continua-t-il. Cela affecte aussi la magie, et j'espérais qu'ils meurent dans le désert du Whitesoul. Cependant, ils ont trouvé un moyen de contrer ma manoeuvre, donc j'en ai eu marre, et je leur ai proposé cet accord.
-Et cet accord, tu l'honoreras, hein ? Questionna l'Aile de Pluie.
-J'hésite encore avoua-t-il. Si je frappe bien fort, je pourrais les annihiler, mais si je me loupe, honnêtement, j'ai peur qu'ils me tuent... et de mourir comme si j'étais un simple mortel...
Il lâcha une larme. Il a déjà été mort de nombreuses fois durant son existence, mais l'idée de na pas pouvoir ressusciter quand il en avait envie... de perdre tous ses souvenirs et sa personnalité, ou pire, de voir son âme se déchirer... cela lui glaçait le sang.
-Il faut que tu l'honores ! C'est beaucoup moins risqué pour tout le monde ! Zoglentia, promets-moi que tu tiendras ta parole ! Supplia Ibis.
Il la regarda droit dans les yeux.
-Je te le promets, déclara-t-il. Et en gage de bonne volonté, je viens de détruire la bàrm. Ah et je dois te dire, prépare toi à te boucher les oreilles quand je réactiverai le temps, parce qu'il y aura du bruit.
Ibis lui sourit.
-Je peux te poser une question ? Demanda Zoglentia.
-Laquelle ? Répondit-elle.
-Comment as-tu su que je pouvais lire dans les pensées quand tu m'as vu pour la première fois ?
« Oh, je n'en n'avais aucune idée »
Elle ria.
-Je fais juste cela à chaque fois que je rencontre quelqu'un pour la première fois.
Ils continuèrent de papoter pendant plusieurs heures, à tel point qu'Ibis se sentit affamée et fatiguée. C'était peut-être l'un des plus beaux jours de la vie de Zoglentia.
