Chapitre 19
« Non ! Tu n'es pas quelqu'un de méchant ! Je t'en prie, arrête ! »
Chrysope se réveilla en sursaut, les sens en alerte, observant les alentours. Elle était bien dans son repaire, devant les restes du feu qu'avait allumé Tourbe la veille. Quelque chose l'avait alertée, la poussant hors de son sommeil, mais pourtant, tout était paisible. Un cauchemar ? Possible.
« C'est moi… ou… j'ai recouvré la mémoire ! »
Elle se rappelait qui elle était ! C'était une grande nouvelle !
« Il faut absolument que je prévienne Blizzarde ! Et les autres aussi. »
L'Aile de Guêpe se leva et s'étira longuement. Elle allait partir quand elle s'aperçut que l'herbe était imbibée de sang juste à côté d'elle. Pourtant, elle n'avait rien mangé la veille.
« Pas le temps ! C'est sans doute sans importance. »
Chrysope quitta son coin de repos et rejoignit le campement principal. De là, elle se hâta vers ses quartiers. C'était par là qu'elle était rentrée après s'être enfuie du bastion de la Marée.
« Tiens, maintenant que j'y repense, je n'ai croisé strictement aucun soldat, et il n'y avait personne dans le ciel lorsque je suis sortie. »
C'était décidément louche. Elle n'avait aucune idée de ce qui aurait pu déclencher un tel incendie, surtout dans un lieu aussi fortifié, et sans que personne n'ait put endiguer le départ de feu. La dragonne finit par arriver à destination. Elle passa à toute vitesse devant Litchi, qui buvait une infusion, puis rejoignit sa chambre.
Seulement, le lit de feuilles qu'elles s'étaient fabriquées était vide. Chrysope fit demi-tour et se dirigea vers l'Aile de Pluie.
-Litchi ! Est-ce que tu sais où est passée Blizzarde ?
Il arrêta de boire et la regarda, puis recula d'un pas.
-S'il te plaît, répond-moi vite ! L'implora-t-elle. Il faut que j'aille lui dire que je ne suis plus amnésique !
Le dragon la fixait, effrayé. Il avait souvent tendance à avoir peur pour un rien, mais là, il exagérait tout de même ! Il y avait urgence quoi !
-Pourquoi ne réponds-tu pas ? Interrogea Chrysope, énervée.
-Tout… tout va bien ? Questionna-t-il d'une manière à peine audible.
-Non justement ! Répondit-elle. Je ne sais pas où est Blizzarde !
-Non… je veux dire… enfin… tu sais… par rapport à…
Litchi balaya les alentours du regard, puis s'approcha de l'oreille de Chrysope.
-...Hier soir, chuchota-t-il.
-Qu'est-ce que tu veux dire ? Demanda l'Aile de Guêpe, perplexe. Bien sûr que tout va mieux.
L'Aile de Pluie se mit à trembler.
-Le… Le type qui… qui t'as… menacée… et… que… tu t'es… laissée faire… comme s'il te… … possédait…
-Euh… j'ai passé la soirée seule hier, rétorqua-t-elle, mais peu importe. Où est Blizzarde ?! Cria Chrysope.
Litchi se mit à pleurer.
-J'ai… j'ai tout vu... invisible... Tu... tu...…
Il baissa la tête, un flot de larmes coulant le long de son museau. Il sanglotait à chaque fois qu'il essayait de parler.
-Elle est partie... en reconnaissance... cette nuit... pour voir comment... évoluait la situation aux quartiers... de la Marée…
Il s'essuya les yeux, et s'enfuit en courant vers le camp principal. Chrysope resta plantée sur place.
« Ah… je vais devoir attendre qu'elle rentre… chouette… »
Litchi était vraiment bizarre. Pourquoi avait-il l'air aussi nerveux ? Il en faisait tout un plat alors qu'il devrait plutôt se réjouir de son retour !
« J'imagine qu'il a dû faire des cauchemars cette nuit à cause de moi. Le pauvre... Bon, c'est pas tout ça, mais il faut que je m'assure de l'état de tout le monde. Tourbe étant probablement avec Blizzarde, et Litchi traumatisé, je vais devoir aller tout vérifier par moi-même. »
Chrysope sortit de la pièce. Elle se balada à travers le camp. La plupart des dragons dormaient encore à cette heure-ci, mais certains étaient réveillés. De loin, elle vit une patrouille se faire relever.
Le brasier, destiné à apporter de la lumière et de la chaleur pendant les nuits, s'était presque éteint, mais quelques petites flammes résistaient toujours. Chrysope se dirigea vers un Aile de Mer aux écailles orange qui s'aiguisait les griffes. Il s'agissait de la personne qui gérait tous les blessés du groupe, aussi bien mineurs que majeurs. Heureusement, ils n'en avaient pas beaucoup eu dans cette guerre, pas encore... et les rares malchanceux avaient été pris en charge suffisamment tôt pour s'en sortir. Dans cette forêt se trouvaient plein de plantes médicinales, s'avérant très utiles à qui savait où les chercher.
-Bonjour Calamar, lança-t-elle.
Le dragon se leva et se tourna vers Chrysope.
-C'est bon de te revoir parmi nous, déclara-t-il. J'avais peur qu'ils ne te tuent...
-Non, ils n'en avaient pas l'intention, rassura l'Aile de Guêpe. Tant que vous ne vous rendiez pas, je leur étais plus utile vivante que morte. En revanche, ils ne se sont pas privés de me... torturer… et de...
Des frissons la parcoururent. Elle se remémora les coups de fouets, les poisons, la soif, la faim, les brûlures et griffures qu'on lui avait fait subir. Ça lui faisait mal rien que d'y repenser. Elle avait de la chance que ses cicatrices ne soient pas très visibles. D'ailleurs, ça lui paraissait extraordinaire qu'elle s'en soit tirée avec si peu de séquelles. Ce n'était pas le cas de son compagnon de cellule, qui, malheureusement, n'avait pas survécu aux jets d'eau électrisée par des anguilles. Elle sentait presque encore le courant faire trembler ses membres. On l'avait même forcée à ouvrir l'eau qui eut tué son camarade, Diffraction ! Et le pire, c'était qu'il n'avait rien à voir avec leur résistance !
-Hé ! C'est terminé ! Intervint Calamar. Désormais, tu es avec nous.
Chrysope ne s'en était pas rendue compte, mais elle s'était mise à trembler.
-A ce que je vois, tu te rappelles certaines choses, remarqua-t-il.
-Ils t'en ont parlé ? S'étonna-t-elle.
-Oui, afin que je trouve un remède, ou quelque chose qui puisse stimuler ta mémoire, mais hélas, je suis un peu pris au dépourvu.
-Ce n'est plus la peine, assura l'Aile de Guêpe. Je l'ai retrouvée.
-Ah ? Tu as fait quelque chose de particulier ?
-J'ai juste… dormi, avoua-t-elle.
-Tu es bien chanceuse, dit-il. Et du coup, comment t'ont-ils rendue amnésique ? Questionna l'Aile de Mer.
-Je n'en ai pas la moindre idée, affirma Chrysope. Je sais juste que j'étais seule dans ma cellule. La nuit était tombée depuis un moment. Je n'arrivai pas à dormir et puis il y a eu l'incendie. Et alors que j'essayais de me détacher, j'ai tout oublié d'un coup.
-Ca n'a vraiment pas de sens… lança Calamar. On ne perd pas la mémoire sans raison comme par magie.
-Peut-être que ce sont des substances toxiques qui ont brûlées ? Suggéra-t-elle.
-C'est possible… mais quand même, d'après ce que tu me dis… ... ... Il faudrait creuser la question…
-Et sinon, comment ça s'est passé de votre côté, pendant ce temps ? Demanda Chrysope.
-On a continué à se battre et mener des guérillas. On s'est aussi débrouillé pour ne pas avoir pu recevoir de demandes de rançons. Ca n'aurait pas fonctionné encore longtemps… mais au moins, comme notre ennemie est idiote, on a gagné assez de temps pour monter un plan de sauvetage. Et puis, le soir du jour de l'assaut, il y a eu cette fournaise, on a dû reporter, et te voilà. Cela me rappelle que nous n'avons presque plus d'antidotes en réserve. Je sais que c'est un peu déplacé de te demander ce…
-Non, tu as raison, coupa l'Aile de Guêpe. C'est important.
Calamar s'éloigna et alla ramasser une sorte de moule en forme de dentition. En revenant, il attrapa un gros bol et le déposa devant Chrysope. Il lui passa le moule qu'elle plaça dans sa gueule. Ensuite, elle se pencha au-dessus du récipient.
Ses dents commencèrent à la démanger, puis elle sentit un liquide au goût exotique couler le long de sa langue et envahir lentement sa gueule. Le venin finit par tomber dans le bol. Il pourrait sans doute préparer une bonne centaine de doses une fois le récipient plein.
-Je vais chercher mes instruments, annonça Calamar.
L'Aile de Mer s'envola. Chrysope réfléchit. Si elle était restée enfermée plus longtemps, son équipe aurait dû faire un choix terrible : se rendre pour la sauver, en sachant que tout le monde serait probablement exécuté, car on ne peut pas se fier à la cheffe de la Marée, et ainsi la laisser accomplir ses sombres desseins ou bien, laisser Chrysope, leur leader, leur espoir, et surtout leur amie, mourir. C'était un choix impossible, le genre de choix qu'elle ne voudrait jamais avoir à prendre.
Soudain, quelqu'un courut vers elle et s'arrêta juste devant. Elle leva les yeux pour entrapercevoir sa silhouette.
-Je peux savoir ce que tu m'as fait ? Questionna-t-il.
-Bonjour ? Répondit-elle.
-Que m'as-tu fait ?! Insista-t-il.
-Je ne te connais même pas, alors comment pourrais-je savoir ? Tu es une nouvelle recrue ? Articula Chrysope.
-Je t'en prie Selena, ne fais pas comme si tu ne me reconnaissais pas ! Supplia le dragon.
« Selena ? »
« Non ! Je... refuse ! »
La dragonne ressentit un étrange sentiment... mais elle ne savait pas pourquoi.
-Je me dénomme Chrysope, rectifia-t-elle. Dis-moi, où aurais-je pu rencontrer un jeune Aile de... ... de quoi au fait ?
Il sembla paniquer.
-Mais qu'est-ce que je pensais... me voilà bloqué dans ces corps, et par ma faute, tu n'es même plus capable de me dire ce que tu m'as fait.
-Euh quoi ? S'étonna l'Aile de Guêpe.
Il regarda ses serres, puis trembla.
-Non… c'est… impossible… murmura-t-il.
Le bol de venin fut presque empli. Chrysope retira le moule, puis attendit que les dernières gouttes tombent. Après cela, elle se releva, la mâchoire un peu endolorie. Le mystérieux dragon était en larmes.
-Pourquoi as-tu agi ainsi ?! S'écria l'inconnu. Je te faisais confiance ! Et je croyais que tu me faisais confiance ! POURQUOI ?!
-Hé ! Calme-toi ! Répliqua Chrysope. De quoi est-ce que tu parles ?
-De ta grave erreur, répondit-il. Je t'avais pourtant dit que tout se passerait bien ! Tu n'aurais pas dû me priver de mes pouvoirs ! Et si ça peut te faire culpabiliser, Chrysope est définitivement seule maintenant qu'il n'y a plus de télépathes dans le coin !
« C'est ça la schizophrénie ? »
Elle allait parler, mais le malade la coupa.
-Même si je ne peux plus lire dans ton esprit, je devine que tu me prends pour un fou.
« Evidemment ! »
-Tu ne réponds pas ? Tu dois certainement te dire que ce que je viens de dire est évident, beaucoup de gens auraient réagi comme cela.
« Et si tu es si fort que ça, à quoi je pense là ? »
-Toujours pas de réponse ? Te connaissant, tu dois avoir essayé de… changer de sujet ? Tu ne peux penser qu'à une seule chose actuellement, à ta Blizzarde.
« Que… comment il... Après tout, ce n'est pas si surprenant. »
-Ha ah ! S'écria-t-il. On dirait que j'ai vu juste ! Et tout simplement parce que je sais tout sur tout de toi, même pour ta réserve secrète de bombes que tu caches dans la marre juste derrière le buisson, et dans laquelle tu gardes une écaille de Eclipse alors il m'est facile de m'imaginer tes réactions !
-Comment as-tu obtenu ces informations ?! Vociféra Chrysope. Je n'en ai jamais parlé à qui que ce soit !
-Je le sais, c'est tout, affirma-t-il.
-Qui es-tu ? Un mercenaire ?
Il pouffa.
-Absolument pas, mais tu m'as peut-être fait trouver une idée pour ne pas qu'ils me tuent ! Jubila le dragon.
-Mais peut-être que je te tuerai moi alors, suggéra l'Aile de Guêpe.
Il explosa de rire, puis après quelques secondes, reprit son « sérieux »
-Je suis bien placé pour savoir que tu n'es pas une meurtrière ! Tu tues seulement par nécessité pour défendre ton équipe !
Chrysope s'avança, les crocs menaçants. Il se tut tout de suite et recula.
-Ou là ! Fais attention ! C'est en me mordant que tu m'as affecté !
Elle continua de s'approcher, prenant un air d'avantage méchant.
-Rah, d'accord ! Tu veux que je te dise tout ? Alors on se retrouve au prochain conseil.
Le dragon s'envola d'un coup vers le ciel.
-Reviens par-là toi ! Hurla-t-elle.
Elle s'élança à sa suite. Seulement, lorsqu'elle fut sortie du feuillage, il avait déjà disparu, et toute la nature paraissait imperturbable.
« Et si c'était un espion ? »
Ils devraient vite déménager leur campement maintenant qu'ils étaient découverts ! Elle n'avait pas le temps de le poursuivre. Elle se reposa à l'intérieur.
Cependant, son comportement la perturbait. Pourquoi serait-il venu l'avertir de sa présence dans ce cas ? C'était complètement idiot d'autant plus que personne ne semblait l'avoir aperçu !
Calamar revint quelques instants plus tard.
-Ca va ? Tu es toute pâle, lui dit-il.
-Je... je dois aller vérifier quelque chose, lança-t-elle.
Elle s'élança à travers le camp à la recherche de Litchi.
