Chapitre 20

Zoglentia était allongé au bord d'une fontaine. Il laissait traîner sa queue dans son bassin, et dessinait dans l'eau avec une griffe. Il était très tôt le matin. Déguisé en Aile de Puce, il se fondait parfaitement parmi les quelques dragons profitant de la nuit. Il était préoccupé par les paroles de Selena, plus encore que de l'incident de tout à l'heure. Il savait d'expérience qu'il était impossible pour un mortel de faire en sorte que lui, Zoglentia, ne puisse entendre toutes ses pensées. On lui avait jeté un sort, sans aucun doute, pour la protéger, mais quoi ? Que lui cachaient-ils qu'ils ne voulaient pas qu'il sache ?

« Que puis-je faire de plus pour les convaincre ? »

Il pourrait peut-être aller faire ses excuses à ses frères ?

« Mais cela… Je... Je ne peux point le faire... ou peut-être que oui... ou peut-être que non... »

Est-ce que ça leur ferait plaisir de rentrer à Pyrrhialem ?

« Certainement, mais ils ne se jugeraient pas plus avancés qu'à l'heure actuelle et trouveraient certainement autre chose à me reprocher. Quoi que je fasse, ils ne me croiront jamais. Ha là là… J'aurai dû les tuer quand j'en avais encore l'occasion, au lieu de leur donner de faux espoirs. Tout aurait été beaucoup plus simple pour tout le monde »

Soudain, quelque chose le poussa avec force dans la fontaine. Surpris, il secoua la tête pour en chasser l'eau. Zoglentia sentit la colère monter en lui, mais il se retint de blâmer son agresseur. Un dragon, d'environ quatre ans et un mois, venait de le percuter. Il s'était fait mal à la tête en le cognant.

-Oups… désolé… marmonna-t-il. Je pensais qu'il n'y aurait personne…

-Eh bien ce n'était pas le cas, répondit Zoglentia, les pattes baignant toujours dans l'eau froide.

-C'est que… d'habitude, personne ne vient ici… ajouta l'Aile de Puce. Mais je sais… j'aurais dû faire attention.

Il fit un pas sur le côté, et marcha lentement jusqu'au rebord du bassin. Quand il l'eut atteint, il s'assit et regarda son reflet, triste.

-Ca fait combien de temps ? Questionna le dieu en s'extirpant de l'eau.

-Que voulez-vous dire ? Demanda-t-il.

-Depuis combien de temps tes yeux ne marchent-ils plus ?

-Mes yeux fonctionnent normalement... rétorqua-t-il en tentant de masquer une légère crainte.

-Non, tu es aveugle, affirma Zoglentia.

Le dragon pâlit tout à coup. Il avait visé juste, comme toujours.

-Comment l'avez-vous deviné ? S'inquiéta-t-il.

-Oh, j'en ai vu pas mal, alors je sais reconnaître tous les profils, avoua Zoglentia. Tu t'es aussi déplacé en suivant ta carte.

-Est-ce que mes yeux brillent toujours ? Interrogea le dragon.

-Bien sûr, assura Zoglentia.

Ses beaux yeux jaunes et verts luisaient d'une douce lueur. Il était impossible de deviner leur dysfonctionnement en les observant.

-S'il vous plaît, gardez cela pour vous, supplia-t-il.

-Je pourrais le faire, ou bien je pourrais l'annoncer aux quatre coins du monde, lança Zoglentia.

L'Aile de Puce prit peur. Par le passé, il avait demandé à un spécialiste si le genre de dégâts qu'avaient subis ses yeux était réparable. A cause d'une surtension dont il n'avait plus le souvenir de la cause, leurs circuits s'étaient fracturés, et quelques autres composants complexes avaient fusionné hasardeusement.

Le résultat était qu'en apparence, tout allait, mais en réalité, cela faisait deux ans deux jours qu'il ne pouvait plus voir. S'il se refusait à remplacer ses yeux, c'était parce qu'un ami, qui avait tout de même vingt-neuf ans de plus que lui, lui avait offert les yeux qu'il porte toujours en cadeau pour ses un ans. Cet ami cher disparut peu avant l'incident. Etant les derniers souvenirs matériels de lui, il s'obstinait à les garder, bien qu'il savait pertinemment que son ami lui aurait dit qu'il n'avait pas besoin de faire ça.

-Mais non, je « ne » plaisante « pas », fit le dieu.

Il leva la tête vers les lunes et le magnifique ciel vide.

-Au fait, continua Zoglentia, si tu veux savoir, ton ami s'est fait démanteler en pleine nature par des brigands qui ont fondu ses écailles et réutilisé ses organes pour en faire des armures et des armes de première qualité.

-Vous… vous l'avez tué ?!… Gronda le dragonnet.

-Non, répondit tout simplement Zoglentia.

Il se leva et s'étira.

-Décidément, vous êtes tous pareils : inquiets, idiots, et ignorants, râla le dieu. Tiens, reprend le si ça te fait plaisir. J'ai autre chose à faire désormais.

Un dragon apparut subitement sur sa gauche. Il était vraiment perdu, et se frotta une bonne vingtaine de fois les yeux en tremblant. Le dragonnet quant à lui resta gueule bée, sentant la présence inexplicable de son ami. Zoglentia commença à s'éloigner.

Après une minute de marche, il entendit une voix crier.

-Mais vous êtes qui bon sang ?!

-Quelqu'un, répondit-il avec un sourire malicieux.

Zoglentia se volatilisa d'un coup. Il eut tout le loisir de contempler depuis l'autre bout de la cité la stupéfaction du dragonnet. Après cela, il se recentra sur ses priorités. Il mourrait d'envie de retrouver Ibis, mais hélas, elle dormait. Il pourrait pénétrer son rêve, mais il craignait qu'elle finisse par le prendre comme du harcèlement. Il se contenta de l'admirer de loin, depuis le fond du lac de la cité des Ailes de Puce. Cela dura un certain temps, puis il décida de dormir, ne sachant pas quoi faire pour patienter.

Au petit matin, un appel espéré le tira de ses songes.

« Solaris ? Fit la voix d'Ibis.

-Oui ? Se retint de toutes ses forces Zoglentia.

-Ah ! Euh... tu es là. Je n'avais pas prévu que tu me répondes, déclara-t-elle.

-Je suis toujours là si tu as besoin de me parler, assura-t-il.

-Bon... puisque j'en ai l'occasion ; il faut que je te dise quelque chose, lança l'Aile de Pluie.

-Oui ! Réagit Zoglentia tout excité.

-C'est à propos de ta mère, enfin, la reine. Elle est... elle... elle est morte... pas longtemps après votre départ, statufiée ! C'est super bizarre ! Et effrayant quand on la voit. Je… Je suis dés...

-Bof, j'ai juste oublié de la dégeler avant de partir avec les autres.

-La dégeler ? Pensa-t-elle inconsciemment.

-J'entends déjà les cris du médecin qui vient de voir la reine bouger. Elle est de nouveau dans son état normal, déclara Zoglentia. Que faites-vous ici ! Où sont-ils passés ?! Lui crie-t-elle. Votre majesté ? Vous sentez-vous… bien ? Réagit-il. »

Ibis resta un moment sans rien dire. Elle avait peur, peur de ce qu'il avait fait, mais il s'agissait en fait d'une excuse pour ne pas aborder la vérité. Elle craignait qu'Ils le détruisent, lui, un dieu ; le dernier légitime restant. Elle n'arrivait toujours pas à réaliser l'ampleur de ce qui allait se produire, et elle ne voulait pas y penser.

« -Hé ! Tu n'as pas besoin de t'en faire autant ! Intervint-il.

-Mais….

-Non, coupa-t-il. Je n'ai pas besoin de vérifier l'avenir pour savoir quel sera leur choix, non pas parce qu'une telle opération est inefficace dans ma situation, mais parce que c'est dans leur nature. »

C'est alors qu'il sentit que les personnes dont ils parlaient commençaient à se réveiller. Il fallait qu'il soit à côté d'elles à leur réveil. Il s'y dépêcha donc et redevint la princesses Solaris.

« Soit quand même prudent… chuchota l'Aile de Pluie. »

Zoglentia apparut dans le couloir de l'auberge. Une porte s'ouvrit juste devant lui, le menant face à face avec Flocon et Profondeur. Les deux dragons se stoppèrent net. Il les effrayait, même s'il n'y avait nul raison de réagir de la sorte.

-Bien dormi ? Questionna-t-il pour briser la glace.

Flocon hocha la tête. Zoglentia ne laissa pas le temps à l'Aile de Mer de répondre qu'il leur rappela que la reine des Ailes de Puce voulait les voir. Il alla réveiller les autres et prévint Faucon, puis ils se mirent en route. La reine leur avait donné rendez-vous sur une place.

« Dis-moi Selena, as-tu apprécié nos aventures de la nuit dernière ? Demanda-t-il.

-Je m'en serais passé… soupira-t-elle.

-N'essaie pas d'esquiver la question ! Défendit Zoglentia.

-…Peut-être… Grommela-t-elle.

-Ha ! Je le savais ! S'exclama-t-il.

-Ne t'emballe pas trop ! rétorqua-t-elle. »

Cela lui faisait plaisir que leur petite escapade onirique l'ait amusée. Et pourtant, quelque chose plombait l'ambiance. Zoglentia ne savait pas pourquoi, mais il avait une désagréable impression lorsqu'il regardait l'Aile de Sable.

« Et maintenant, accepterais-tu de me parler de ce que vous me cachez, s'il te plaît ? Demanda-t-il.

-Tu veux parler de l'? Bah, c'est juste une, répondit Selena.

-Encore… et encore… Bon, après tout, ce n'est pas grave. C'est déjà un bon début. »

Le groupe se posa à l'endroit indiqué. Les citadins présents s'interrompirent en les apercevant, tous impressionnés de voir les héros qui venaient d'empêcher leur extinction. Ils furent bientôt rejoints par Faucon et Lysandra. En patientant, les dragons s'étaient un peu écartés de Zoglentia, pensant qu'il ne les entendrait pas. Il les laissa faire.

Quelques temps plus tard, la reine finit par venir. Elle se posa au milieu de la place, seule, et les chercha du regard. L'Aile de Puce ne tarda pas à les remarquer malgré les couleurs variées de ses sujets. Elle commença à marcher lentement dans la direction de Zoglentia, et ils firent de même. La dragonne avait fêté ses seize ans le mois dernier, et était donc un peu plus grande que ses invités. Néanmoins, elle était nerveuse à l'idée de leur parler.

-Votre majesté, s'inclina Faucon.

-Non, ce n'est pas la peine de vous incliner, lança la reine. Je vous dois une fière chandelle.

Elle détourna le regard un instant.

-Si vous n'aviez pas été là... enfin, vous vous imaginez très bien ce qu'il se serait produit.

Il sentit d'un coup une montée de stresse dans la reine.

-Oh, excusez-moi. Je ne me suis même pas présentée. Me voici, reine Simile pour vous servir.

-Je suis la princesse Solaris des Ailes du Soleil, déclara Zoglentia.

Il présenta ensuite les autres dragons, et s'aperçut que quelqu'un avait réussi à se fournir un accès à l'esprit de la reine. Il remonta la connexion et trouva qu'une très lointaine Aile de Grotte les espionnait. Cette dragonne avait l'air de vraiment tenir à le rencontrer, ce qui le flatta qu'on ait pu entendre parler de lui aussi loin, alors que même là où il était personne ne le connaissait au début. Ce qui le dérangea en revanche, ce fut les personnes avec qui cette dernière parlait : Emma, ainsi que quelques-uns de ses proches. Que faisaient-ils là-bas ? Cela ne pouvait pas être normal. D'autant plus que leur profonde haine envers lui s'était drastiquement amplifiée depuis la dernière fois qu'il les avait vus.

« Du calme, tu es occupé pour l'instant, attends d'être libre, et tu pourras revenir maintenant pour t'occuper d'eux. »

La réunion se poursuivit. La timide reine continua de blablater plus ou moins les mêmes choses, puis, elle les convia à entrer dans son palais. Ils furent bien obligés, et la suivirent. Tous ensemble, ils s'envolèrent.

Le somptueux édifice, localisé non loin d'eux, surprit ses « compagnons ». Ils n'auraient pas deviné naturellement qu'il s'agissait de la demeure royale. Constitué de plusieurs ellipses, il s'étirait vers les cieux, enfin, sans compter les nombreux sous-sols. Ils y eurent une réunion et la reine radota tellement que Zoglentia finit par ne plus du tout écouter ce qu'elle racontait. Il crut même s'être assoupi l'espace d'un instant. La conversation dura encore, et encore...

« ZOGLENTIA ! Appela la voix d'Ibis pleine de détresse

-Qu'y a-t-il ? Demanda-t-il désespéré par Simile, qui voulait connaître exactement la manière dont ils s'y étaient pris pour sauver leur clan.

-On... je...

-Comment se fait-il que tu saignes autant ?! Paniqua Zoglentia. Par les trois lunes ! Tes cornes !

-On est... attaqués... Je... je... »

L'Aile de Pluie tomba dans les pommes. Zoglentia se leva immédiatement.

-Désolé reine, mais nous devons partir en urgence, annonça-t-il sur un ton trahissant sa colère.

-Mais on n'est pas pressés, rétorqua Fyrite avec une voix faiblissante, montrant qu'il savait qu'il aurait dû se taire. Mais il n'avait pas le temps de le réprimander. Il se contenta d'augmenter sa peur.

-J'ai de nouvelles informations, alors on y va, point barre, ordonna Zoglentia.

-Pourquoi veux-tu fuir tout à coup ? Questionna Vase.

-Que ne nous dis-tu pas ? Compléta Impulsion.

Simile quant à elle semblait confuse, et ne comprenait pas leurs réactions.

-Je sais que vous aimez bien être lents et indécis, mais je vous promets que j'ai une bonne raison de faire cela.

Il saisit en un éclair l'amulette et l'activa, enveloppant la pièce d'une douce lumière.

« Peu importe qui t'a attaqué, il va payer, Ibis. »