Chapitre 21

Chrysope était nerveuse. Ses coéquipiers tardaient à rentrer, et elle avait un besoin urgent de leur parler. Elle faisait les cent pas, ne pouvant pas s'empêcher de s'imaginer le pire.

C'est alors qu'elle sentit du mouvement à l'extérieur. Elle écarta légèrement le feuillage et aperçut l'unité arriver. L'Aile de Guêpe se précipita vers l'entrée du campement. Elle devait en discuter avec eux.

Lorsqu'elle arriva, elle les trouva en train de s'éparpiller. Elle chercha du regard ses amis et aperçut Tourbe. Elle attendit d'avoir la place de circuler et s'approcha de lui. Il parlait avec Blizzarde et Litchi. Quand ce dernier l'aperçut, il recula.

« Pourquoi cherche-t-il à m'éviter depuis tout à l'heure ? »

L'Aile de Boue s'apprêtait à parler, mais Blizzarde lui coupa la parole.

-Tu te souviens de tout à ce qu'il paraît… déclara-t-elle.

Chrysope hocha la tête.

-Puis-je te poser une question pour m'en assurer ? Continua la dragonne.

-Bien sûr, répondit l'Aile de Guêpe. Demande-moi tout ce que tu veux.

Elle prit une profonde inspiration.

-La plume que je porte à ma corne, elle m'a été donnée par mon arrière-grand-père. Quel est son nom ?

« Oh non… Je ne m'en rappelle pas… Elle ne m'en avait jamais parlé, enfin, je croyais... »

-Je ne sais pas… avoua Chrysope, abattue. J'avais pourtant l'impression d'avoir tout retrouvé. Il me semblait que je te l'avais offerte il y a trente ans… Pardonne moi s'il te…

-Non, l'arrêta Blizzarde.

Des larmes commencèrent à perler de leurs yeux.

-N'en dis pas plus, ajouta-t-elle.

L'Aile de Glace marcha jusqu'à Chrysope et appuya son front contre le sien.

-Tu es bien de retour, assura Blizzarde.

-J'ai... réussi le test ? S'étonna l'Aile de Guêpe.

-Tout à fait, affirma-t-elle en louchant vers Litchi qui recula un peu plus.

-J'avais tellement peur de ne plus jamais te revoir... avoua Chrysope.

-Il en était de même pour moi... ajouta Blizzarde, toujours sous le coup de l'émotion.

Les deux dragonnes se frottèrent leur tête l'une contre l'autre. Cela lui avait manqué, cette sensation de bonheur, pendant sa captivité. Elle avait presque l'impression de le ressentir pour la première fois.

-Arrêtez ! Stop ! Cria Litchi. C'en est trop ! Ce n'est pas Chrysope que !...

-Mais tu vas arrêter avec ça ?! Oui ? S'énerva l'Aile de Glace. Tu vois bien que c'est elle !

-Non, rejeta-t-il. On dirait… mais ce n'est pas le cas !

« Mais qu'est-ce qu'il raconte ? »

-Pourquoi dis-tu cela ? Interrogea l'Aile de Guêpe en essayant de se montrer compréhensive. Je vois bien que tu es terrorisé, mais qu'est-ce qui te mets dans un tel état ? C'est bel et bien moi, Chrysope, qui se tient devant toi.

Elle lui tendit la patte, mais il fit un pas en arrière.

-Je vais te dire ce qu'il croit, grogna Blizzarde. Il prétend que tu es une usurpatrice, que tu ne nous connais même pas, et qu'un sorcier t'as hypnotisée !

Chrysope se retint d'exploser de rire, mais ne put contenir un sourire.

-Mon pauvre, je crois que tu n'arrives plus à discerner le rêve de la réalité, déclara-t-elle.

-Mais… marmonna Litchi.

-Si tu es jaloux de nous deux, dis-le de haute voix plutôt que de nous traiter de la sorte, lança l'Aile de Glace.

-Vous y allez un peu trop fort à mon goût… fit remarquer Tourbe.

Litchi semblait désespéré. Il tremblait de tous les os de son corps. Un immense désespoir se lisait dans son regard. Il se retourna lentement vers l'Aile de Boue.

-Tourbe... tu me crois, toi au moins... hein ? Questionna-t-il

-Euh... ééveentueelleemeent ? Ce que tu dis n'a aucun sens, mais je sais que tu ne nous mentirais jamais... alors oouiiii ?

-Merci, vraiment... Tourbe, chuchota-t-il avant d'éclater en sanglots.

-Ne me dis pas que tu entres dans sa folie ! S'exclama Blizzarde.

-Vous ne voyez pas dans quel état il se trouve ?! Cria l'Aile de Boue. Pensez-vous vraiment qu'il soit capable de simuler ?!

Les écailles de Litchi, d'habitude si colorées, étaient extrêmement pâles. Elle savait que Tourbe improvisait cela pour le rassurer de son cauchemar. Enfin, elle l'espérait... Mais quand même, elle n'aimait pas le voir dans cet état. Elle appréciait encore moins l'idée de devoir jouer avec ses sentiments pour le calmer. Et sa compagne n'y allait vraiment pas de patte morte.

-Non, je ne l'en crois pas capable, admit l'Aile de Glace, mais ça ne veut pas dire qu'il a raison.

Tourbe leur fit signe d'entrer dans le jeu de leur ami.

-Bon... selon toi... je suis qui si je ne suis pas Chrysope ? Demanda-t-elle.

Il redressa la tête.

-Mais ! Tu ne vas quand même pas... lança Blizzarde.

L'Aile de Boue lui jeta un regard noir.

-A vrai dire... ignora Litchi, j'étais trop effaré par ce à quoi j'assistais... Je n'ai pas bien compris...

Il s'essuya un œil.

-Je crois que tu te dénommes Lena...

« Se-lena »

Chrysope sentit son coeur battre plus fort.

-...Ou quelque chose comme ça, continua l'Aile de Pluie.

-C'est pas très courant comme nom ça, tenta Blizzarde en essayant de ne pas avoir l'air exaspérée.

-Plus que le nom du sorcier... zoo-quelque chose.

« Zoo... euh... zoo... Zolvira ? Zoglentia ? Zolenda ? Non ! c'est... c'est qu'une coïncidence si j'ai l'impression d'avoir déjà entendu ça! »

Elle devait se calmer. Après tout, ce n'était pas la première fois qu'elle entendait ce genre de noms exotiques. Les peuples voisins de sa terre natale en usaient au quotidien. Elle avait sûrement dû lire un de ces noms sur une affiche en se baladant, avant que la guerre n'éclate ; et si l'une d'elles mentionnait un sorcier, elle s'en souviendrait ; cela ne vole pas les cieux.

-Et... ensuite ? Questionna Chrysope

-Vous... vous aviez l'air de vous connaître... lança-t-il. On aurait dit... que t'hypnotiser était un jeu entre vous deux... mais tu ne voulais pas... et il ne l'appréciait pas.

« Non ! Je... refuse ! »

Chrysope en eut mal à la tête. Pourquoi le cauchemar de son ami la mettait elle dans cet état ? Y aurait-il une part de vérité dans son récit ? Pourtant, il était complètement invraisemblable !

-Excuse-moi, il faut que j'aille vérifier l'avancement de la fabrication de la poudre fumigène, inventa Chrysope. Il ne faudrait pas qu'elle explose parce qu'on n'a pas éteint le feu au bon moment, n'est-ce pas ?

Elle se sauva sans attendre et se rendit dans un coin isolé du campement. Elle avait besoin de respirer profondément.

L'Aile de Guêpe ferma les yeux et se remémora tous les souvenirs de ses proches. Ils étaient là, devant-elle, apaisants, pour la plupart tout au moins. Elle s'allongea et continua de se reposer.

Quelques minutes plus tard, elle fut enfin calmée.

-Je t'ai trouvée, lança la voix de Blizzarde.

L'Aile de Glace vint s'allonger au dos de Chrysope. Leurs ailes s'entremêlèrent et leur queue s'emmêla l'une autour de l'autre. La douce fraîcheur de son amie se répandit à travers elle. Il y eut un certain silence, pendant lequel, seul le bruit du vent, des oiseaux, des insectes et des dragonnets se faisait entendre.

-J'imagine ce que tu dois ressentir, commença Blizzarde. Tu viens juste de revenir parmi nous, à tous les sens d'ailleurs, et on essaie de te faire croire que ce n'est pas le cas.

Chrysope ne répondit rien.

-Ne t'inquiètes pas, continua-t-elle, tu sais bien que j'aurai toujours confiance en toi ; et Litchi a enfin terminé son histoire à dormir debout.

-Tant mieux, elle commençait à m'effrayer... déclara Chrysope. Pourtant... et si ce qu'il disait était vrai ? Et si je n'étais pas moi-même ?!

-Arrête de raconter des bêtises, lança son amie, bien sûr que tu es toi-même ! Comment peux-tu en douter ?

-Eh bien... au fur et à mesure que Litchi parlait, j'ai comme eu des bribes de souvenirs qui me revenaient, très brèves... On aurait dit ceux de quelqu'un d'autre !

-Chrysope... sais-tu comment on appelle cela ? Une sensation de déjà vu ; et tu sais quelle peut en être la cause ? Le stress. Tu as eu peur de me perdre, de nous perdre, et de décevoir tout le monde. Toute cette pression que tu viens de retrouver d'un coup, elle t'écrase ! Tu n'as pas pris le temps de respirer, alors ce n'est pas étonnant si le moindre détail te paraît abriter un danger.

-Je sais… mais il me semble que c'est différent cette fois… rétorqua l'Aile de Guêpe.

-C'est normal de te sentir bizarre après t'être sortie de cette situation si particulière, assura Blizzarde.

-J'imagine que tu as raison... soupira Chrysope.

Elle libéra ses membres et se retourna, afin de pouvoir reposer tête sur l'Aile de Glace.

-Il faut que je te parle de quelque chose, annonça Chrysope. Cela concerne notre sécurité à tous.

-Qu'y a-t-il ? Répondit-elle.

-J'ai croisé un dragon, d'un clan inconnu, qui avait récolté beaucoup trop d'informations sur nous.

-Ici ? A la base ? S'étonna Blizzarde.

Elle hocha la tête.

-Je pense que c'est un espion, mais il se conduit d'une façon si déroutante que je ne sais pas trop.

« Et maintenant que je le relie à Litchi... non, tout va bien Chrysope, arrête d'être paranoïaque. »

-Ne devrions-nous pas déménager, dans le doute ? Continua l'Aile de Guêpe.

-Je crois que je l'ai croisé tout à l'heure... lança l'Aile de Glace. Il m'a dit qu'on se reverrait à la réunion stratégique, avant de décamper...

-Il n'a aucun moyen de savoir où elle aura lieu précisément, n'est-ce pas ? S'inquiéta Chrysope.

-Non, personne n'en a parlé à personne, j'en suis sûre, affirma-t-elle.

La dragonne n'en était pas plus rassurée. Elle passa encore de longues minutes, aux côtés de Blizzarde, puis elles finirent toutes deux par se remettre au travail. L'Aile de Guêpe fut sollicitée par Calamar car le venin qu'il avait prélevé avait disparu. Seule des traces de brûlures dans l'herbe subsistaient là où elle avait laissé le bol. Il devenait de plus en plus urgent de prendre une décision au sujet de cet espion. Qui sait ce qu'il comptait faire avec... Certainement des pièges. C'était le plus probable.

Dans tous les cas, le conseil de guerre aurait lieu d'ici peu. Chrysope passa son temps à prendre des nouvelles de ses troupes, les réconfortant.

Cette guerre, leur guerre, démarra lorsque Beluga, une Aile de Mer rongée par la rancoeur, assassina froidement sa reine devant tous. L'histoire devient floue à partir de ce passage. Certains disent que son coup aurait été longuement prémédité, aidée par une bonne partie des gardes. D'autres versions suggèrent qu'elle aurait été en possession d'une arme très persuasive.

Néanmoins toutes s'accordent sur un point : la réussite de son coup d'état, le changement de nom du « Royaume de Mer » en « Marée » et le début de son impitoyable règne.

Dès le début, elle se lança dans une politique expansionniste. Elle mobilisa toutes ses armées, enrôla tous dragons en âge de se battre, et les força à conquérir des territoires. Les terres gagnées furent soumises au même traitement, et la vie y devenait systématiquement aussi mauvaise qu'au sein des frontières originelles. Son ambition semblait sans limites, et personne ne savait quelles étaient ses motivations, ni ses desseins en fait, pas même ses généraux selon des déserteurs.

Et cela ferait bientôt deux ans. Deux ans depuis la formation de la rébellion de Chrysope. Seulement un mois après le commencement des conflits, la contrée de l'Aile de Guêpe fut envahie. Elle réussit par miracle à s'enfuir. Au début, elle crût que Blizzarde eut succombé, la remplissant d'un profond désespoir. Fort heureusement, elle la retrouva la semaine suivante, cachée dans une grotte, en larmes. Après plusieurs jours sans quitter leur nouveau foyer, elles finirent par sortir. Elles explorèrent un village soumis, étroitement surveillé. Tout le monde avait peur. Tout le monde était terrorisé, même certains occupants. Les dragonnes furent révoltées par la dureté de ce règne. Ainsi naquit leur petit groupe.

Depuis ces deux ans, Beluga a réussi à contrôler plus de trois cent cinquante mille royaumes éparpillés sur une vingtaine d'horizons lointains ! Ca ne devrait pas être possible ! Un horizon lointain, c'est la distance qu'un dragon parcourt en un an en volant sans faire aucune pause ; alors vingt ?! Comment ?

Et ce n'est pas tout. De quelle manière arrive-t-elle à diriger tout son empire avec un tel retard de transmission de ses ordres ? Certes, les Ailes de Spectre peuvent atteindre des vitesses inimaginables, mais ça ne suffit pas pour permettre un élargissement aussi rapide des frontières !

Une bille se cogna contre les griffes de Chrysope. Cette dernière se pencha pour la ramasser. Lorsqu'elle se redressa, l'espion se tenait juste devant elle, souriant.

-Salut Chrysope, lança-t-il.

L'Aile de Guêpe resta passive un moment.

-Qu'est-ce que tu fais encore là toi ? Questionna-t-elle. Tu as largement eu le temps de t'enfuir et de retourner chez la Marée, alors pourquoi es-tu toujours dans notre campement ?

-Je ne suis pas un espion, contrairement à ce que tu penses, répliqua-t-il.

-Et pourquoi détiendrais-tu autant d'informations sur nous dans ce cas ? Demanda Chrysope.

-Tu veux des réponses ? J'étais dans vos têtes jusqu'à hier soir.

-...

-Et j'aurais même pu être omniscient si les circonstances y avaient été favorables.

Elle resta immobile, se méfiant de l'attitude de son interlocuteur.

« Omniscient ? Connaitre notre passé, notre présent et notre avenir ? C'... »

-Est-ce que ça va ? Questionna-t-il. On dirait que je te surprends.

-Arrêtons de tourner autour du pot, se reprit la dragonne. Tu me demandes ce dont tu as besoin et ensuite tu répondras à mes questions.

L'Aile de quelque chose s'attrista soudainement.

-J'aurais tant aimé pouvoir te faire une blague, maintenant. Ca me manque... Néanmoins, je te propose un marché : tu m'aides à atteindre le lac Karasaralys, et je vous fais gagner cette guerre.

« Hein ? »

-Comment pourrais-tu précipiter le cours des combats ? S'étonna Chrysope.

-Je connais les faiblesses, les points forts et les mentalités de tous tes adversaires ; ainsi que toutes leurs tactiques, leurs armes, leurs relations, leurs goûts... Tu ne m'as pas privé de mes souvenirs au moins...

« Il est... cinglé... »

-Je ne vois pas pourquoi tu voudrais seulement te rendre au lac Kara... Kaarala... quelque chose. D'ailleurs où est-ce ? Questionna Chrysope.

-C'est l'origine, expliqua-t-il.

-De ?

-Bah, c'est le centre, ajouta-t-il.

« Il se fiche de moi ?! »

-Tu te payes ma... rah ! Grogna-t-il avant de prendre une grande inspiration. Excuse-moi, j'avais oublié que ces contrées étaient dépassées en matière de cartographie… et de tout en général. C'est que contrôler deux corps en même temps est plus dur qu'auparavant !

L'Aile de Guêpe était désespérée. Ce dragon était complètement barge ! Elle n'aurait jamais dû s'engager à écouter ce qu'il avait à dire.

-J'ai un doute, dois-je aussi t'expliquer ce qu'est l'univers ? Interrogea-t-il. Non, tu es assez intelligente pour le savoir. Bon euh... prenons le bastion de la marée. Il est construit à son origine. A cet endroit particulier se trouve quelque chose que Beluga tente d'exploiter. Si elle réussit, c'est simple : elle devient maîtresse du monde, et pourquoi je dis ça ? Elle a réussi en fait.

-Et quel est le rapport avec le lac ? Posa-t-elle, déroutée.

-Il s'agit du centre, situé dans la partie la plus gardée du bastion.

-Le bastion a été détruit, rappela Chrysope.

-Je sais, c'est moi qui l'ai incendié, mais je n'ai détruit que la partie émergée de l'iceberg. Il reste les souterrains. Sous-sol quarante-cinq, couloir Banane, porte Huître, puis tout droit jusqu'à la grande salle. Il y aura beaucoup de résistance. Je dirais entre quarante et soixante soldats en fonction de comment elle décide de répartir ses troupes, mais j'opterais pour soixante ; sans compter les trois centaines de renforts proches qui arriveront par vagues dès que l'attaque aura commencé. C'est là-bas que nous devons nous rendre.

-Ai-je affaire à un ex-général de la Marée ? Questionna Chrysope.

-Non, je n'ai même jamais vu Béluga, ni son fort.

-...Et comment connais-tu si bien le plan des lieux ? S'inquiéta-t-elle.

-J'ai juste voulu le savoir, avant que tu ne m'agresses... mais tu ne t'en souviens même pas, alors laisse tomber. Je crois que c'est l'heure de la réunion. Pars devant, je te rejoindrai.

Le dragon déploya ses ailes. Il s'apprêtait à décoller lorsque l'Aile de Guêpe l'arrêta.

-Je ne sais même pas comment tu t'appelles, souligna-t-elle.

L'Aile de quelque chose tourna la tête vers elle.

-Je suis censé être Vallon, un jeune Aile du Ciel, tu vois, comme toi tu es censée être Chrysope l'Aile de Guêpe. En réalité, je suis le dieu Zoglentia.

Sa face se crispa en entendant ce nom. La personne en face d'elle... n'était quand même pas le Zoglentia des cauchemars de Litchi !

Zoglentia se mit à sautiller.

-Tu te rappelles de moi ?! S'exclama-t-il.

-Non non... rétorqua-t-elle en fermant les yeux.

-Ca veut donc dire oui ! Pour une fois que je suis content qu'un de mes sorts échoue partiellement !

-Ne t'emballe pas, on... on ne s'est jamais rencontrés avant hier, déclara Chrysope.

-Hier ? S'étonna-t-il. Mais je pensais que tu croyais que l'on s'était vus pour la première fois ce matin. Hmm... qu'en dis-tu Selena ?

Le monde se mit à trembler autour de Chrysope. Elle vit flou et eut des sueurs froides.

-Le sorcier de l'histoire de Litchi... est-ce toi ? Demanda-t-elle.

-Je ne me qualifierais pas de sorcier, mais c'est cela. Je l'ai laissé nous espionner, le petit coquin.

-Alors... il... il avait raison depuis le début... Je... je...

Son coeur battait à tout rompre. Elle avait l'impression que sa tête pourrait exploser à tous moments.

Zoglentia s'allongea à moitié sur le sol et soutint sa tête de sa patte, la regardant, blasé.

-Préviens moi quand tu auras fini, ordonna-t-il. Aujourd'hui, je ne suis pas d'humeur à plaisanter de la sorte.

-Il... Il doit bien y avoir une erreur ! Lança Chrysope. J'ai toujours été comme cela...

-Hmm hmm... ignora-t-il.

-Et tu aurais très bien pu exploiter mes faiblesses pour me perturber !

-C'est cela, fit Zoglentia.

-Pourquoi fais-tu tout ça si tu n'es pas pour la Marée ?

-Tout à fait, expliqua-t-il… … … Ah ! Cette question est intéressante ! Alors... je t'ai fait prendre la place de Chrysope pour nous amuser, en attendant le matin. Mais bien sûr, comme tu es trop paranoïaque, tu as cru que je vous trahissais. Je ne sais pas comment, mais tu as réussi à me retirer absolument toute ma puissance après que je t'ai réécrite. D'ailleurs, c'est sans doute à cause de cela que tu te souviens aussi bien des événements de ta vie légitime.

-Pourquoi devrais-je te croire sur parole ? Interrogea Chrysope.

Le mystérieux dragon s'approcha d'elle, puis se tint juste devant elle, déployant petit à petit ses ailes.

-Tu t'accroches désespérément à l'identité que tu usurpes. En temps normal, je te soutiendrais. Hélas, je n'ai pas une milliseconde à perdre ! Si je ne les convaincs pas avant que ces corps ne meurent, je... je ne vaudrais désormais pas plus qu'un mortel ! Alors s'il te pl...

Chrysope se concentra sur sa respiration, puis patienta jusqu'à être calme. Après cela elle se tourna vers son interlocuteur. Elle s'aperçut qu'il s'était interrompu en voyant qu'elle ne l'écoutait plus.

-Vous avez dit... que vous étiez dieu ? Tenta-t-elle.

Zoglentia fit oui de la queue.

« Mais pourquoi n'ai-je jamais entendu parler de son culte ? »

-Pourquoi m'avoir choisie ? Et pourquoi avez-vous l'air si ordinaire ? Questionna-t-elle.

-Premièrement, tutoie-moi. Deuxièmement, c'est le hasard qui a mêlé nos histoires. Après tout; il fallait bien que quelqu'un soit choisie parmi l'infinité de dragons vivant en ces terres. Troisièmement, juste avant de dormir hier soir, nous avons eu une petite conversation. Tu l'as prise pour une trahison, alors que c'était juste l'énonciation des règles du jeu...

-Et je vous ai mordu... compléta l'Aile de Guêpe.

-Ca te revient ? Est-ce que tu te rappelles ce que tu as utilisé pour m'affaiblir ?

Elle se souvenait à présent de cette scène. Elle était tétanisée par la peur, Zoglentia, la traitant comme un dragonnet, mais de manière si terrifiante. Elle ne se contrôlait plus. Rien que de voir cette scène lui donnait des frissons. Du coin de l'oeil, il lui avait semblé apercevoir un des yeux de Litchi. Il n'avait vraiment pas menti !

C'était vraiment étrange d'avoir accès à des souvenirs qui ne sont pas les siens.

-Je ne sais pas... lança-t-elle. Les mots « arme », « fichus » et... « aymah » ... « emma » revenaient régulièrement dans mes pensées...

Zoglentia donna un coup de poing dans le sol.

-La saleté ! S'écria-t-il. Je savais qu'elle était stupide, mais je ne m'attendais à ce qu'elle soit capable d'une telle prouesse !

« Qui serait capable de fabriquer une telle arme ? Mais... il a dit que c'était moi qui... ... je serais l'arme ?! »

Si c'était bien le cas, elle pourrait vaincre La Marée à elle toute seule !

« Mais à quelle prix ? »

Une solution aussi efficace, c'était beaucoup trop beau : quelle contrepartie à tant de puissance ?

-Je t'arrête tout de suite ! Ordonna Zoglentia. Il n'est pas question d'utiliser à nouveau cette arme !

-Qu'est-ce que cela provoquerait ? Demanda-t-elle.

-J'espère que tu n'auras pas à le découvrir, se contenta-t-il. En attendant, nous devrions nous hâter de rejoindre ce conseil : cinquante-deux maréens armés jusqu'aux dents débarqueront ici dans... je dirais deux heures treize secondes, ou peut-être seize, et ce grâce à ta discrétion légendaire quand tu t'es enfuie. A vrai dire, je venais tout juste de te plonger dans les écailles de Chrysope sans te prévenir au préalable, donc c'était normal que tu sois déboussolée.

-J... questionna Chrysope.

-Je le savais déjà avant que tu ne tentes de m'assassiner.

-Ce n'était pas ce que je voulais demander. La vraie... moi... ... qu'est-elle devenue ? Interrogea-t-elle en appréhendant fortement la suite.

Zoglentia sourit.

-Oh ! Mais elle se trouve juste sous mes yeux ! S'écria-t-il.

-Je ne suis pas sûre de comprendre... déclara la dragonne. Je suis bien l'originale ?! Tout cela n'était qu'une farce à la noix ?!

-C'est pourtant simple, ricana-t-il. Je l'ai privée de toutes capacités corporelles et isolé ses psychiques pour qu'elle puisse devenir ton hôte ! Tu la possèdes ! N'est-ce pas formidable ?

Elle observa longuement ses serres, les ouvrit plusieurs fois, puis les referma.

« C'est... de la torture, purement et simplement... Est-ce qu'il a vraiment osé faire cela ? »

-Je sais ce que tu vas me sortir. Tu vas m'assurer que c'est horrible, que je la détruis, bla bla bla... Je connais la chanson puisque vous ne cessez d'y penser.

-Je comprends mieux pourquoi je vous ai attaqué, avoua-t‐elle.

-J'imagine que tu ne reconnaîtras pas ton tort...

-Mon tort ?! Mais c'est vous qui êtes en tort ! Vous avez réduit à néant ma vie, et celle de mon autre moi... et je ne vois vraiment pas comment me résigner à être... ma vraie... personne...

-Ah là là... soupira-t-il. Vous êtes heureuses dans vos situations mais vous n'êtes pas fichues de le remarquer. Et dois-je te rappeler que le temps nous est compté ? Dépêche-toi d'aller à ce conseil. Je te rejoindrai d'ici peu.

Il s'envola aussitôt en un éclair et disparut. Tourbe arriva juste à ce moment-là. Chrysope essaya tant bien que mal de masquer ses troubles, puis ils se rendirent sur le lieu du rendez-vous.