Chapitre 22

Rouxroue se réveilla lentement, avec un mal au crâne intense. La douleur s'estompa en quelques minutes, et c'est là qu'il remarqua quelque chose d'anormal. Il faisait absolument noir, partout. Il ne discernait pas la moindre lumière, et il ne sentait aucune odeur familière. S'il en croyait ses pattes, il marchait sur de la roche métamorphique. Lorsqu'il s'était endormi la veille, il campait dans une savane, avec deux de ses amis. L'aurait-on enlevé ?

-Hé oh ! Cria-t-il.

Le dragonnet put entendre l'écho de sa voix se réverbérer sur de multiples parois, s'éloignant de plus en plus de lui.

-Axus ? Houxe ? Appela-t-il. Est-ce que vous êtes-là ?

Personne ne lui répondit. Il était bel et bien seul. Il paniqua. Il s'envola tout en criant le plus fort possible et se cogna la tête contre quelque chose de pointu. Il retomba dans de l'eau tiède. Après avoir été calmé par le choc, il en but un maximum, puis sortit de l'eau. S'il voulait survivre, il n'avait pas le choix : il devrait avancer et essayer de retrouver son chemin.

Rouxroue se secoua pour faire partir l'eau. Il perçut ensuite une forte chaleur sur sa droite, vraiment intense. Celle-ci l'attira. En général, qui dit chaleur dit sécurité, non ?

Le dragonnet crachait de temps en temps de petites flammèches violettes pour illuminer son passage. Il était dans une sorte de couloir rocheux qui virait à présent à gauche. La température s'envola à un point qu'il n'aurait pensé être capable de supporter indéfiniment mais il se sentait bien, au milieu de cette fournaise.

Le chemin montait à présent, et il lui semblait bien apercevoir une lueur vacillante à son bout. Rouxroue se hâta, profitant de la chaleur ardente qui en provenait. Il put voir une immense cavité au bout de la grotte. A l'instant où il y pénétra, la chaleur fut telle qu'il tomba au sol.

Il se redressa avec d'immenses difficultés. Le dragonnet tenait à peine sur ses six pattes. Il remarqua qu'il s'enfonçait dans la roche, qui était étrangement visqueuse. Lorsqu'il leva la tête, il resta sans voix. Une éblouissante lumière blanche émanait du centre de la cavité ronde. Rouxroue se trouvait à côté d'un soleil ! Il rêvait d'arriver à approcher le Soleil. Une fois, il était parti de chez lui sans prévenir personne, et avait tenté d'atteindre l'astre. Il eut volé, en ligne droite, vers le haut. Hélas, il avait beau s'épuiser, voler toujours plus haut, se battre davantage pour l'atteindre et voir jours et nuits s'enchaîner, il n'a nullement eu l'impression que le Soleil fut plus proche que lorsqu'il avait initié son périple. Pourtant, dès qu'il baissait la tête… Toutes ces terres qui s'étendaient à perte de vue dans toutes les directions… … Il n'avait jamais songé à ce qui se trouvait au-delà de ses contrées.

Plus il montait, plus il discernait des paysages lointains. Cet étonnement compensa pendant un temps la frustration et la fatigue qu'il éprouva. Au bout de quatre jours, il commençait vraiment à ne plus en pouvoir. Toujours aucun changement côté ciel. Parfois il traversait des nuages, parfois un vent violent, mais le Soleil, lui, ne se rapprocha jamais. Le dixième jour, complètement exténué, accablé par la fatigue, la soif et la faim, il ne parvint pas à continuer. Il avait la volonté, mais il avait tellement mal partout. Il se laissa chuter. A cet instant, il crut entrevoir une ombre fondre juste au-dessus de lui, mais il n'y avait rien. Commençait-il à devenir fou ?

Le dragonnet tenta une dernière fois de serrer le soleil entre ses serres, puis tomba dans les pommes.

Quelques temps plus tard, il s'était réveillé, toujours en pleine chute. Ses yeux lui piquaient et ses ailes, courbaturées, le tiraillaient. Il essaya tout de même de les entrouvrir, et remarqua que le paysage avait drastiquement changé. Il ne pouvait observer qu'un territoire beaucoup plus étroit qu'avant sa chute, et celui-ci se rétrécissait de plus en plus vite à un point qui en devenait vertigineux.

« Je dois ralentir ! »

Il battit des ailes de toutes ses forces, ignorant la douleur, poussé par son instinct. Il ne voulait pas y croire, mais il voyait bien que ses efforts seraient vains. Il persévéra, malgré la fatalité de son sort. Les arbres grossissaient, n'étaient plus des points désormais.

"Papa, Maman, Ulul, je..."

Le clignement d'oeuil suivant, Rouxroue transperça le feuillage des arbres et explosa au sol en un petit cratère.

Et pourtant, contre toute attente, il avait survécu. Il n'avait aucun souvenir de ce qu'il s'était passé après l'impact. Il avait repris conscience chez lui, allongé sur son duvet, et avait dû justifier son absence prolongée.

Mais là, son but était à quelques queues de lui ! Il lui suffirait de voler juste un tout petit peu pour l'atteindre. Il s'abaissa, prenant de l'élan… et réussit de justesse à se relever.

« Pourquoi ? Pourquoi ne puis-je pas sauter ? »

Il ne pouvait pas non plus déployer ses ailes. Pourquoi ne pouvait-il pas réaliser son rêve, alors qu'il était si proche de lui ?! La frustration grandit en lui. Il ne comprenait pas ce qui l'en empêchait. Il n'y avait strictement rien !

-J'arrêterais si j'étais toi.

Rouxroue se tourna brusquement vers la voix, mais dans sa précipitation, il perdit l'équilibre et s'écrasa contre le sol. Il put apercevoir une étrange dragonne, assise sur la paroi. Elle était un peu plus grande que lui, avec un museau fin et des yeux ambrés. Ses ailes vermillon contrastaient avec ses écailles bleu profondes. Ses cornes se rejoignaient en montant juste en arrière de sa tête. Ses griffes...

-Ne me regarde pas comme ça, ordonna-t-elle.

-Mais vous êtes si jolie ! Rétorqua Rouxroue.

La dragonne soupira. Il se releva, puis s'approcha de sa dulcinée. Il fut très étonné de ne pas devoir enfoncer ses griffes dans la roche pour tenir sur la paroi. En fait, il pourrait presque croire qu'il était à l'endroit.

Le dragonnet s'arrêta devant elle. Il frotta son cou contre le sien. Elle le remercia en lui planta ses griffes dans le cou.

-Aïe ! Mais ! Euh ! Pourquoi vous faîtes ça ?! Questionna Rouxroue.

-J'ai déjà quelqu'un, annonça-t-elle, et ce n'est vraiment pas le moment pour que je sois dérangée.

Le dragonnet rosit. Il était extrêmement gêné par l'interprétation de sa dulcinée.

-Je... je n'essayais pas de vous séduire... avoua timidement Rouxroue. Je voulais juste vous saluer.

-Me saluer ? S'étonna la dragonne.

-Oui... c'est comme ça que mes parents m'ont appris... continua-t-il.

-Je ne sais pas quelle drogue ils ont ingurgité, mais c'est très mal placé de faire ça pour ça, surtout quand on ne se connaît pas.

« Est-ce que tout mon village serait malpoli ? »

La dragonne retira ses griffes et commença à les essuyer.

-C'est plutôt rare du sang rose, et un sixpède, commenta-t-elle.

-Ah bon ? Demanda le dragonnet.

-La plupart des gens que je connais l'ont rouge. Il y en a aussi un ou deux qui l'ont bleu…

-Oooohh ! Est-ce que je peux voir ? Demanda-t-il plein d'enthousiasme ?

-Sérieusement, arrêtez de faire comme si vous aviez un an, c'est très énervant.

-Mais… Mais j'ai trente-quatre ans… se vexa Rouxroue.

-Un attardé, à la bonne heure, soupira la dragonne.

-Un quoi ? Interrogea le dragonnet.

Sa dulcinée se rassit puis porta son regard d'un air ennuyé sur le soleil. Rouxroue se positionna à côté d'elle. Il se sentait en sécurité, ici, près du soleil, près de cette inconnue qui le rejetait, bercé par cette douce chaleur écrasante.

-Retour, dit la dragonne.

Le dragonnet la regarda étrangement.

-Retour, c'est mon nom, assura-t-elle.

-Rouxroue, lança-t-il.

-Roue roue ?... C'est... très... nase.

-C'est pas très gentil ! Remarqua-t-il.

-Qu'est-ce que tu fais dans le coin ?

Le dragonnet baissa la tête.

-C'est que... j'ai été perdu, déclara-t-il.

-Par qui ?

-Bah, par personne, rajouta Rouxroue. Non, c'est que hier, j'étais chez moi, et ce matin, je me réveille dans une grotte obscure, seul, sans défense... Vous n'allez pas me manger !?

Retour eut un fou rire.

-Tu n'aurais pas croisé ou aperçu par hasard des gens bizarres que tu aurais potentiellement confondu avec des amuse-gueules ? S'enquit-elle. Je me serai portée volontaire pour les accueillir, mais ils ont du retard.

-Non, absolument personne, assura Rouxroue.

-C'est dingue... tu es arrivé par le chemin qu'ils auraient dû emprunter au moment où ils auraient dû se pointer... Qu'est-ce qu'il leur est arrivé ? Paniqua Retour. Personne ne m'avait parlé de ce contretemps !

La dragonne sembla perdue. La peur se lisait dans ses yeux.

-Ou peut-être qu'il était réellement trop tard... ajouta-t-elle.

-Trop tard ? Mais pour quoi ? Interrogea Rouxroue.

-Conduis-moi là où tu t'es réveillé, demanda Retour.

-Revenir là-bas ? Non ! objecta le dragonnet. C'était effrayant là-bas. Ici, on est bien. Ici, il fait chaud ; et ici, je peux réaliser mon rêve !

-...

-Aller dans le soleil ! Expliqua-t-il avec joie.

-C'est un rêve débile, commenta la dragonne, et cette chose n'est même pas un soleil. C'est une apogée. Rien ne peut rentrer à l'intérieur ! Et même si c'était possible, il faudrait un miracle pour pouvoir en survivre.

Des larmes se formèrent sur les yeux de Rouxroue, et sa queue se sépara, à la grande frayeur de sa dulcinée.

-Tu... tu te trompes ! C'est un soleil ! Et je vais te prouver qu'on peut aller dedans !

Rouxroue leva la tête, faisant face à cette immense lumière transcendante. Il se concentra de toutes ses forces.

« Tu en es capable Rouxroue ! Ne laisse pas cette femelle pas nette te faire du mal. »

-Ne fais pas l'idiot Rouxroue, conduis-moi à cet endroit le plus rapidement possible ! Nos avenirs en dépendent !

Le dragonnet se concentra au plus profond de son être. Il pouvait réussir. Il devait réussir. Rouxroue s'abaissa légèrement, puis, lorsqu'il se sentit prêt, il s'élança.

-C'est toi e… lâcha Retour.

Rouxroue sentit une force nouvelle l'envahir, décuplée par un bonheur intense. Il flottait ! Il arrivait à lutter contre ce courant qui le repoussait, même sans user de ses ailes ! Il tendit ses pattes vers la lumière, puis commença lentement à s'y diriger.

-Comment fais-tu ça ?! Interpella la dragonne.

Rouxroue l'ignora. Il avait à peine avancé que l'air et la chaleur devinrent drastiquement plus écrasants.

-Arrête immédiatement cela ! Ordonna Retour.

Comme il ne l'écoutait pas, elle mordit sa queue, et commença à s'envoler à sa suite.

-Lâche-moi ! Se débattit-il.

Néanmoins, il continua de monter. Sa dulcinée finit par lâcher prise et s'écrasa avec violence contre la paroi. Elle ne parvint pas à se relever. Une de ses ailes semblait complètement disloquée, déchirée, et elle poussait des cris de souffrance.

-Ca… Ca n'a aucun sens... peina Retour. Je ne pourrai... en aucun cas... avoir subi tous ces dégâts... lorsque je suis partie en mission...

Le dragonnet se sentit coupable de l'état de sa dulcinée. Il lui en voulait de l'avoir insulté, moqué, traité de dragonnet d'un an... mais pas à ce point-là !

-Je suis désolé Retour, mais je suis sur le point d'accomplir mon rêve ! Cria-t-il.

-Non... Rouxroue... il faut... il faut que tu arrêtes tout de suite !

La dragonne avait dit cela avec une voix plus grave, et plus lentement aussi.

-Je ne peux pas, rétorqua-t-il. Je touche au but ! Tu t'imagines ? Très peu de jeunes de trente-quatre ans ont eu la chance de réaliser de tels exploits. Même les anciens de six cents ans n'ont pas vu de tels prodiges !

La lumière l'entourait presque. Il toucherait bientôt le soleil !

-Non... Roux... roue... Tu... pro... vok... quer... ra... une... ca... tas... trophe... C'est... imp...

-Pourquoi parles-tu au ralenti ? Demanda Rouxroue.

-... mais... si... on... par... ve... nait... à... ren... trer... au... coeu... r... d'une... a... po... gé... Ce... la... dé... trui... rait... TOUT...

-Hein ? Comment ça ? S'inquiéta Rouxroue.

-... aaaauuuuu...

Retour agissait de plus en plus au ralenti. A ce stade, on croirait presque que le temps se serait arrêté. Rouxroue sentait qu'il ne restait qu'une queue entre lui et le soleil. Il y avait tellement de lumière qu'il ne pouvait discerner sa surface.

« Tout détruire ? Mais pourquoi pénétrer dans le soleil provoquerait une telle abomination ? »

Cela le préoccupait. Devrait-il ou ne devrait-il pas réaliser son rêve ?

« Dans tous les cas, il n'y a rien dans cette grotte moche. Qu'est-ce que je pourrais détruire à part des cailloux... et ma dulcinée...? »

Elle pouvait bluffer ? Non ?

« Que faire ? Je ne peux quand même pas la tuer ! »

Soudain, une sensation malaisante l'envahit. Il avait l'impression de rapetisser et ne pouvait pratiquement plus bouger.

« Que m'arrive-t-il ?! »

Le corps de Rouxroue se condensa. Il sentit sa tête se désintégrer, suivie de ses pattes et du reste de son corps. Rouxroue fut rayé de l'existence.