Chapitre 24
Basalt contemplait la vue, perchée au sommet d'une montagne. C'était son coin de repos, où elle se rendait quand elle avait trop de pression à supporter, où quand elle s'ennuyait. Même de là, le paysage était gâché par l'immense trou béant au milieu de la capitale.
Elle laissa s'échapper une flammèche qui réchauffa brièvement l'air.
« Est-ce cela ce qu'ils appellent le Grand-Incendie ? »
A l'heure actuelle, rien ne laissait présager cela. Certes, la pagaille se propageait à travers tout Pyrrhia, mais l'Aile de Roc ne voyait pas comment cet évènement pourrait se produire. En tant que représentante des dragons, elle était la prochaine personne dans l'ordre de succession à la couronne. En temps normal, cela aurait dû être le petit Horatio, mais il était beaucoup trop jeune pour gouverner, surtout en une pareille crise.
« Nous avons perdu… Nous sommes sans défense face à Zoglentia… A quels changements allons-nous devoir faire face ? Je l'ignore et c'est sans parler du nombre incroyable de paradoxes qui ont dû se produire… »
Elle héritait vraiment de la couronne au pire moment. A quand remontait la dernière fois qu'un dragon avait régné dans l'Histoire ? Elle n'en avait aucune idée. Basalt ne se souvenait pas très bien de ses leçons. D'ailleurs, on allait sûrement l'appeler « princesse Basalt » désormais. Cela lui faisait quelque chose étrange.
-Basalt, appela une voix en arrière.
Elle tourna sa tête pour le voir, le petit Horatio, trembler.
-J'ai froid... lâcha-t-il.
En plus de tout cela, la dragonne devait s'occuper de cet enfant. Mais que pouvaient bien faire ses parents ? Personne ne parlait jamais d'eux. Ils étaient pourtant importants, non ? Ils n'étaient pas morts ; cela se serait su le cas échéant, et puis la princesse... l'ex-princesse en aurait été durablement affectée pendant son règne. Et même, il devait bien avoir une nourrice dans ce foutu palais avant qu'il n'explose !
-J'ai vraiment froid... insista-t-il.
-Viens par-là, appela Basalt.
Il s'approcha d'elle. Lorsqu'il fut assez près, de fines lignes grises se mirent à parcourir l'air autour d'eux.
-C'est mieux ? Questionna-t-elle.
-Merci...
Basalt se reconcentra sur la vue, mais à présent qu'elle devait maintenir son sort de zone actif, elle ne pouvait plus déprimer aussi tranquillement qu'il y a deux minutes.
-Quand est-ce qu'ils rentrent ? Interrogea Horatio.
-Qui ? Demanda l'Aile de Roc alors qu'elle savait très bien de qui il parlait.
-Emma, et la drôle de madame, et le drôle de monsieur.
« Ils sont tous morts. Tu ne les reverras jamais. »
Mais elle n'allait pas lui répondre ça, bien évidemment. Elle ne gagnerait que d'autres désagréments de sa part.
-Bientôt, mentit-elle, ils seront bientôt de retour.
-Elle ne part jamais sans prévenir, protesta l'enfant.
-Eh bien si, rétorqua Basalt.
Qu'est-ce qu'il pouvait être énervant ! S'il avait été dragon, il serait presque déjà adulte !
« Mais j'y pense, il va exister deux fois ! Ca m'étonnerait que ce petit puisse aller dans le futur à présent que la magie animus n'est plus. Sera-t-elle à nouveau présente un jour ? Heureusement que les autres magies sont toujours là. On courrait à la catastrophe sinon ! »
Des battements d'ailes se firent entendre. Deux dragons se posèrent non loin d'eux. Ils étaient un Aile de Spectre qui accompagnait une plus petite Aile de Glace... A bien y regarder, ils étaient tous deux des hybrides entre plusieurs clans en réalité. Ils n'allaient sûrement faire que crier. Basalt n'aurait-elle donc pas le droit au moindre répit désormais ? Encore heureuse que le gosse lui ait demandé de le réchauffer. Elle avait ainsi pu les rendre invisible. L'échauffement était en fait une conséquence de cet isolement.
-Il n'y a personne ici, déclara le grand mâle.
« Tss »
-Je sais qu'elle est là. C'est le seul endroit où elle a pu aller, rétorqua la petite.
Elle observa les environs et arrêta son regard sur Basalt, au niveau de ses yeux. Elle ne l'avait quand même pas remarquée ?
La gamine s'approcha pas à pas. Basalt cru la voir sursauter lorsqu'elle traversa le champ d'influence de son sort. Ce n'était pas un sort de camouflage ordinaire. Ce sort les faisait disparaître temporairement de la réalité. En d'autres termes, ils étaient là sans être là.
Elle passa au travers d'eux et s'arrêta dans Basalt. L'Aile de Roc recula, encore mal à l'aise de ce genre de situation. Le petit Horatio, lui, trouva très amusant de passer au travers. Il aurait été traumatisé s'il pouvait voir ce qui se trouvait à l'intérieur d'un corps.
La dragonne contempla l'horizon, avant de renifler l'air.
-Rentrons, appela le mâle.
-Ar oscusglenala... murmura de manière presque inaudible la dragonne.
-Quand est-ce qu'ils vont nous foutre la paix ?... Pensa tout haut Basalt.
Etait-ce une larme qui se formait au bas de l'œil de l'hybride ? Tout à coup, elle paniqua et fixa Basalt et Horatio.
« Elle ne peut pas me voir. Pourquoi flippe-t-elle ? »
-Je peux...! Répondit la dragonne.
Toutes les deux sursautèrent en même temps. Elle la voyait ? Personne n'avait jamais su que Basalt pratiquait cette magie, et ce champ de force protégeait aussi des télépathes. Il était parfaitement impossible qu'elle l'ait vue. Et pourtant...
-Tu... tu me vois ? S'inquiéta Basalt.
Elle soupira.
-Oui... et je vous entends...
L'anomalie fondit en larmes après avoir prononcé ces mots. Elle fonça se réfugier derrière le mâle.
-Eh ! Quelle mouche t'as piquée ? Questionna-t-il.
-Elle est là, papa. Basalt est juste là ! Je ne me trompais pas !
Elle était terrifiée d'avoir raison.
-Je t'avais défendu de manger cette plante, Barrière. Tu vois dans quel état elle te met.
« ... »
Basalt ne comprenait pas les agissements de cette dragonnette. Elle l'avait vue. Ce n'était pas rien. Elle devrait en être flattée, être capable de percer les défenses de la princesse... Pourquoi était-elle dans tous ses états ?
Barrière l'étudia à nouveau.
-Papa, s'il te plaît... j'ai peur ! Supplia-t-elle.
-Pourquoi me cherches-tu ? Interrogea haut et fort Basalt.
-S'il te plaît ! Répéta-t-elle.
Le père lui jeta un regard désespéré, puis il s'avança vers Basalt. Il ne la regardait pas ; il la cherchait.
-Princesse Basalt ? Appela-t-il sans vraiment y croire.
« Ca fait trop bizarre »
Le dragon chercha l'approbation de sa fille, qui se cachait derrière sa propre aile.
-Princesse Basalt ? Êtes-vous là ?
-Elle se tient juste devant toi... chuchota la dragonnette. Elle ne comprend pas comment je peux la ressentir... J'ai honte... Je... je n'aurais jamais dû venir...
Basalt était de plus en plus intriguée, pendant que de son côté, le petit Horatio jouait à faire briller le champ de force en essayant de le traverser, chose impossible de l'intérieur.
-Je souhaiterais vous parler de ma fille, continua le mâle.
« Et bien qu'elle vienne me parler directement, puisqu'elle perce ma tranquillité. »
-J'en suis désolée... Lâcha l'intéressée.
Mais qui était cette dragonne pour percer aussi bien la magie de Basalt ? Cette pensée la fit à nouveau pleurer.
-Pourquoi veux-tu t'entretenir avec moi si je t'effraye autant ? Interrogea l'Aile de Roc.
-Je dois vous parler... répondit-elle. Je n'en ai pas le courage mais il faut impérativement que je vous parle.
-Barrière, je te promets qu'il n'y a absolument personne. Si tu as tant besoin de lui parler, tu attendras qu'elle rentre au palais... ou à ce qu'il en reste, lança le mâle.
Elle s'essuya les yeux puis s'avança vers son père.
-Désolée papa, nous n'avons que quelques heures, annonça-t-elle, ou alors, il faudra attendre trente-deux mille cent jours pour passer à l'acte.
« Trente quoi ? »
La dragonne elle-même parut surprise de ce qu'elle venait de dire.
-Excuse-moi papa...
-Non, toi excuse-moi. Ca ne doit pas être simple de traverser... ce que tu traverses.
Barrière se redressa et fit face à Basalt. Elle était positionnée juste devant la limite de la zone d'invisibilité.
-Ecoutez, Basalt. Comme je l'ai dit, on a très peu de temps. Tu n'as pas envie d'attendre trente-deux mi...lle... cent jours ?... Enfin bref, il faut qu'on parle. Si vous pouviez lever votre sort, cela nous simplifierait la vie. Sinon, je devrais briser votre champ de protection, et nous en serions toutes les deux blessées.
Briser son sort ? Non, elle exagérait. Une dragonnette de cinq ans ne peut pas avoir un tel niveau de maîtrise, même surdouée.
-Comme vous voulez, soupira-t-elle.
La jeune femelle posa une griffe sur la bordure du champ de force. Elle dessina quelque chose dessus. Lorsqu'elle eut terminé, son tracé apparut et s'illumina.
Tout à coup, Basalt se sentit observée. Elle détectait une présence qui n'était pas là auparavant, à l'intérieur même de son sanctuaire.
Barrière, tout en gardant la patte posée contre la frontière, traça un autre glyphe. Basalt crût qu'on essayait de l'étrangler. Au même moment, des lignes partirent de la patte de l'hybride et commencèrent à se propager tout autour du bouclier magique.
Basalt luttait, aussi bien physiquement, mentalement, et magiquement, mais elle perdait du terrain.
-Ne résiste... pas, s'il te... plaît, supplia Barrière. Je ne pourrai même pas... encaisser tous ces efforts... sans résistance.
Horatio prit peur en la voyant souffrir. Il s'écarta et demanda ce qu'il pouvait faire. Elle lui mit un vent royal.
Les particules qui emplissaient l'air s'agitaient chaotiquement et s'organisaient de plus en plus comme une sorte de vortex. Du sang coula des naseaux de Barrière.
-Papa ! Recule ! Ordonna-t-elle. Une surpression va bientôt se produire !
Le mâle hésita en la voyant si mal en point, mais il obtempéra quand elle le lui réitéra.
« Une surpression ?... Qu'est-ce qu'elle veut dire ? »
-Toute la matière... qui se trouve vraiment là où se... tient le champ de force... va être éjectée violemment. Si tu veux éviter cela... c'est maintenant !
La petite avait les yeux tout rouges. Elle ne tenait plus debout, à tel point qu'elle perdit même connaissance, la patte toujours accrochée au motif. Son père accourut dès qu'elle s'écroula. Il l'attrapa et tenta de l'éloigner, mais sa patte la bloquait.
Basalt quant à elle, ne pouvait pas lever son sort. Elle ressentait une sorte de réaction en chaîne dans sa magie, la rendant de plus en plus instable. Cela n'était vraiment, vraiment pas bon signe. En plus de cela, le glyphe ainsi que les lignes viraient progressivement au bleu.
-MAIS QUI EST CETTE DRAGONNE MERDE ! Pensa tout haut l'Aile de Roc.
-Pardonne-moi Barrière... Demanda le mâle.
Il courut se mettre à l'abri. Très rapidement, le bouclier magique céda. Basalt eut la sensation d'avoir été poignardée en plein coeur, et une détonation s'ensuivit.
