Chapitre 2 – Cortez

Aujourd'hui.

Diego manqua d'arriver en retard au repas donné par son père. Après la période de tranquillité qui avait succédé à l'arrestation de Monastorio, les troubles avaient repris. Les bandidos profitaient de l'absence de commandant. Malgré toute la bonne volonté du sergent Garcia, il n'était pas un meneur de troupes et certainement pas le plus intelligent des soldats. Zorro devait donc régulièrement lui venir en aide.

Il avait arrêté des voleurs de bétails cet après-midi là. Il n'avait pas eu toute la bande, il lui faudrait encore plusieurs jours de traque avant de réussir. Ça ne l'inquiétait pas, l'affaire était sans gravité. Les rancheros savaient se protéger. La difficulté résidait en la capture des voleurs qui se séparaient lors de leur fuite. C'était intelligent de leur part pour diminuer les risques de se faire prendre. C'était beaucoup moins pratique pour Zorro qui devait les attraper un à un, les chevaux des lanciers étant hélas bien moins rapide que ceux des bandits ou le sien.

Pour cette raison, Diego de la Vega faillit arriver après le début du dîner. Son père ne se priva pas pour lui jeter un regard noir –il avait manqué l'arrivée de leurs invités– mais il évita les remontrances.

Les Cortez étaient en Californie depuis quelques temps déjà. Ils résidaient dans une hacienda voisine. Elle appartenait aux Cuellar, la famille maternelle d'Almudena Cortez que Diego salua respectueusement. La doña était une amie de d'enfance de sa mère.

Diego avait eu peu d'années pour connaître et profiter de sa mère, Esperanza de la Cruz, sœur d'Esteban et grand amour d'Alejandro de la Vega. Il n'avait que cinq ans à sa mort. Il se souvenait d'une femme rayonnante mais de santé fragile, un être lumineux dont la disparition avait été un véritable séisme bien au-delà du cercle familial. Esperanza était morte en couche. Cette fin tragique pour elle ainsi que l'enfant qu'elle portait était une blessure qui ne s'était jamais refermée.

Diego retrouvait en Almudena Cortez la mère qu'il aurait pu avoir sans ce drame. Du même âge qu'Esperanza et donc bien plus jeune qu'Alejandro, elle n'avait encore que peu de traces du passage du temps. Quelques rides pointaient au coin de ses yeux, l'embellissant sans la vieillir. Ses boucles brunes reposaient sur ses épaules bien plus souvent qu'elles n'étaient attachées et la rajeunissaient. Vêtue à la dernière mode espagnole, elle était magnifique. Diego comprenait facilement pourquoi elle était le premier amour de son père quand il était plus jeune.

C'était elle qui avait présenté Esperanza à Alejandro. Son amour et son amie étaient tombés amoureux, comme destinés l'un à l'autre. Le cœur brisé bien qu'heureuse qu'ils se soient trouvés, elle était partie peu après pour l'Espagne. Elle s'y était mariée deux ans plus tard. Contrairement à ses craintes, son mari l'avait comblé sur tous les plans. Ils s'étaient sincèrement aimés et sa mort récente avait été une épreuve. Le temps de deuil passé, elle avait choisi de quitter les souvenirs et les lieux ternis par son absence. Choisissant de chérir dans sa mémoire chaque instant de cette vie madrilène, elle avait pris la décision de partir.

Officiellement bien entendu, tout le monde soutenait que cette décision difficile venait de ses enfants. Almudena en avait trois. Une de ses filles était mariée en Espagne, Carolina vivait sa vie et la doña n'avait pas à s'inquiéter pour elle. Il en était autrement pour les deux autres.

Ruben Cortez, tout d'abord. Son fils était dans un mariage malheureux. Alicia, son épouse était une femme douce et timide, elle appréciait son mari sans l'aimer. Il en était de même pour lui. Tous deux étaient liés par ce mariage forcé qui les rendait malheureux. Contraints par leurs familles et les conventions, ils n'avaient en tête que la perspective du divorce. Leurs familles ne le permettraient jamais en Espagne. Ils mettaient leurs espoirs sur le nouveau monde. Almudena était touchée par leur détresse. Elle avait tenté sans succès d'empêcher cette union. Ça avait été là le seul sujet de dispute de toute sa vie maritale. Las, son mari avait campé sur ses principes. Il était mort sans savoir combien ce mariage était un échec et un poids sur les épaules du jeune couple. Almudena espérait que la Californie leur permettrait de se séparer sereinement ou bien d'apprendre à se connaître et à s'aimer, ce dont ils n'avaient encore jamais eu l'occasion.

Restait la dernière de la fratrie, Isabel. C'était une jeune femme aussi belle que sa mère mais bien plus farouche, comme disait son père. Elle seule avait réussi à faire échouer toutes les tentatives de mariage organisées par sa famille. Elle cherchait l'amour, au grand dam des siens qui ne voyaient pas qui pourraient épouser une telle tornade. Diego lui-même avait fait les frais de son tempérament de feu. Elle lui avait reproché son indolence, ce à quoi il avait répondu avec justesse par les mots. Pour la première fois, Isabel avait trouvé plus fort qu'elle. Chaque discussion entre les deux finissait depuis invariablement en verbes hauts pour l'une en piques pour l'autre.

Pour tous, Isabel et Ruben Cortez étaient donc les raisons pour lesquelles leur mère avait quitté l'Espagne, plutôt que le veuvage. Si rien n'était faux, il était évident, pour tous ceux qui avaient vu Almudena depuis son arrivée dans les environs de Los Angeles, qu'il existait une toute autre raison. Effectivement, elle était revenue en Californie avec le secret espoir de revoir Alejandro de la Vega, ce premier amour qu'elle n'avait jamais oublié.

Diego savait tout cela. Cependant rien ne l'avait préparé à l'annonce qui suivit le dessert.

Don Alejandro demanda leur attention. Il se leva et invita Almudena à faire de même. Il avait sa main dans la sienne et un sourire tendre ne quittait pas ses lèvres.

– Mes enfants, dit-il à Diego, Isabel, Ruben et Alicia. Nous avons quelque chose à vous annoncer.

Il détacha son regard de la femme à ses côtés pour le poser tour à tour sur chacun d'eux.

– Nous allons nous marier.

L'air stupéfait de Diego disparut aussitôt que Ruben applaudit la nouvelle. Ses habitudes en tant que Zorro reprirent le dessus et lui évitèrent de reprendre un air estomaqué quand le fils Cortez s'écria :

– Enfin ! Mère, je suis si content pour vous. Don Alejandro, je sais que vous saurez la chérir. Gare à vous si ce n'est pas le cas !

– Je te le promets, mon garçon, ta mère ne connaîtra que des instants de bonheur pour le reste de ses jours.

Suivirent des félicitations que Diego s'entendit à peine prononcer, trop choqué. Il savait que les deux s'étaient rapprochés, mais pas à ce point. Trop occupé par le Renard, il n'avait rien vu venir.