Chapitre 3 – Beatriz
Vingt-cinq ans plus tôt.
Le docteur Avila confirma à regret ses propres dires. L'enfant n'avait pas survécu. Alma, son aide, prit délicatement la petite dans ses bras et quitta la pièce pour celle adjacente. Elle l'emmaillota et la déposa dans un couffin. C'était ainsi qu'elle serait présentée à Alejandro quand le médecin lui aurait appris la triste nouvelle. Ainsi aussi qu'elle resterait avant l'enterrement.
Elle soupira de dépit. À peine deux mois après la mort du bébé des Salinas, c'était au tour des de la Vega d'être touché par le deuil. Elle secoua la tête avec tristesse. La mortalité infantile n'épargnait aucune famille.
Le cri du médecin la contraignit à quitter la pièce sans avoir fini d'arranger le couffin. Elle se précipita dans la chambre porter assistance à Avila. Le sang sur les draps, la pâleur de la mère et le visage sévère du docteur ne laissaient pas de place au doute. Ils feraient l'impossible mais il était déjà trop tard. La mort emportait Esperanza. Ils ne pourraient pas la sauver.
Beatriz Salinas entendit le cri du médecin comme les autres. Une larme roula sur sa joue en comprenant ce qui était en train d'advenir. Contrairement à elle, son amie n'aurait pas la chance de s'en sortir.
Elle se mordit la lèvre mais renonça à entrer dans la pièce. Alejandro s'y précipitait déjà. Lui seul avait le droit de l'accompagner dans ces derniers instants. Dans le couloir, derrière elle, le petit Diego de la Vega luttait pour échapper à la prise de Crescencia, une domestique de la famille.
Beatriz se réfugia dans une autre pièce. Son regard tomba aussitôt sur le couffin semblable à celui qui s'était trouvé dans sa maison quelques semaines plus tôt. L'angoisse la prit à la gorge en même temps que les souvenirs.
La main sur la poignée de la porte, elle lutta pour reprendre le contrôle. Le brouhaha de l'autre côté du couloir l'empêchait de quitter la pièce. Soudain un bruit attira son attention.
Ses yeux tombèrent sur le couffin. Elle s'en approcha à pas feutrés, les sens en éveil.
Le bébé dormait, ce fut son seul constat. Avant de se corriger et d'ajouter qu'il semblait dormir, elle discerna le bruit infime d'une respiration. Son regard se dirigea vers sa poitrine et s'y concentra.
Haut.
Bas.
Haut.
Bas.
L'enfant respirait.
Une pensée folle la saisit. Sans vraiment s'en rendre compte, elle se retrouva avec le nourrisson dans les bras.
Le couloir était redevenu désert. Elle gagna le rez-de-chaussée puis la cour arrière sans se faire voir. Dans un état second, elle ne réalisait pas ce qu'elle faisait et surtout pas la portée de ses actes.
– Doña Beatriz ?
Elle sursauta terrifiée de s'être faite prendre par Vicente, alors que la réalité de la situation atteignait sa conscience.
Le serviteur qui l'avait amenée à l'hacienda ne mit pas longtemps à comprendre. Il distingua le nouveau-né dans ses bras. Cet enfant qu'on avait déclaré mort il y avait quelques minutes seulement.
– Que faites-vous ?
Sans un mot, elle referma sa prise sur l'enfant et le cala contre sa poitrine. Vicente devina sans peine que l'enfant était vivant, contre toute attente. Sa maîtresse était en train de l'enlever.
– Esperanza est morte. C'est mon enfant maintenant.
Les mots sonnaient étrangement dans le vide de la cour. Habitée par un regard fou, la doña n'était plus vraiment elle-même.
Vicente tenta de la convaincre de lui donner l'enfant, de renoncer. Elle parla de sa détresse à la mort de son fils, de la vie et l'amour qu'elle pourrait offrir à ce bébé sans mère et à la famille dévastée.
Il insista encore. Elle déjoua ses arguments et fit appel à ses sentiments. Elle conclut par une phrase qui le sidéra tant il comprit qu'elle était vraie :
– Je mourrai sans cet enfant.
Vicente aimait les Salinas. Il voulait leur bien et cet enfant était la réponse à tout. Sa famille le croyait déjà mort et avait un héritier. Peut-être pouvaient-ils alors...
– Vicente, allons-y.
Elle était montée dans la voiture et attendait qu'ils s'en aillent. La détermination qu'il entendit dans sa voix acheva de le convaincre. Il se retrouva près d'elle à lancer les chevaux vers leurs terres.
Beatriz avait retrouvé la raison, sans changer pour autant d'idée. Décidée à aller jusqu'au bout, elle lui indiqua de changer de direction.
– Les Indiens, ils ont perdu un enfant. Padre Ignacio doit l'enterrer aujourd'hui.
Le rappel de ce drame était aussi le plan qui s'était dessiné dans sa tête. Elle prendrait le chemin de l'hacienda avec l'enfant pendant qu'il irait mettre dans le couffin de la Vega le bébé indien. Personne n'y verrait rien.
Dans sa tête tout était logique, facile. Il ne fut pas beaucoup plus dur de le mettre en pratique. En toute discrétion, Vicente gagna la chapelle où se trouvait le cercueil du bébé indien. Il n'était pas encore fermé. Il put prendre l'enfant sans peine. Il y plaça de quoi faire du poids et le ferma.
Dans sa tête la facilité avec laquelle les choses se firent lui fit penser que cela devait se passer ainsi.
Il emprunta un cheval à la mission et rejoignit Beatriz qui avait relancé la voiture sur le chemin. La doña était sereine. Elle lui indiqua par où passer pour ne pas se faire voir chez les de la Vega en berçant l'enfant dans ses bras.
Elle ne voulait pas voir celui qui reposait inerte dans ceux de Vicente. Elle ne voulait pas être confrontée à la réalité des événements qui touchaient les autres. Elle refusait de penser à l'impact que tout cela aurait sur eux.
Seul son bébé était important. Un tout petit si adorable. Un Salinas.
