Chapitre 28
« … Ouïe….. »
Un bourdonnement aigu défonçait les oreilles de Basalt. Elle avait mal partout, mais la douleur s'estompait plutôt rapidement. L'Aile de Roc parvint à se relever, au prix d'un lourd effort.
La première chose qu'elle vit lui coupa le souffle : le belvédère sur lequel elle se tenait auparavant avait disparu. A la place, une fine surface orangée parcourue de carrés scintillants faisait guise de sol. De larges fissures y étaient présentes, disparaissant progressivement comme si elles n'avaient jamais existé.
-J'ai peur ! Basalt ! Lança le petit Horatio.
Il n'avait rien, lui, le chanceux.
Elle s'en fichait qu'il ait peur. Si cela lui faisait plaisir... En revanche, ce qui attirait son attention, c'était l'enveloppe qui recouvrait entièrement le corps de la gamine surdouée. C'était la même matière magique que le nouveau sol. En plus d'avoir détecté sa présence et d'avoir réussi à briser son champ de force, elle était parvenue à se générer un bouclier pour se protéger de, visiblement, une explosion, tout en les empêchant de dégringoler ! Comment pouvait-elle faire ça ?
« Qu'a-t-elle à me dire ? Pourquoi tient-elle absolument à me voir ? J'aurais dû l'écouter... maintenant, je suis tout égratignée. »
Le mâle était en train de veiller sur sa fille. Des traces de griffures s'évaporaient le long de cette carapace.
-Vous étiez vraiment là alors… lâcha le père.
-Votre fille est… très perspicace, renvoya-t-elle, gênée que son secret ait été percé au grand jour.
-Oui… répondit-il tout aussi gêné.
Néanmoins, si elle réfléchissait d'un autre point de vue, peut-être que ce dragon ne se tenait pas très informé de l'actualité. Peut-être qu'il ne s'intéressait pas à elle, qu'il ne savait pas que les gens croyaient qu'elle ne pratiquait pas de magie.
-Où a-t-elle appris ? Interrogea Basalt.
Le dragon se gratta la tête.
-C'est un peu difficile à croire, mais elle est... ... ...
-Est ?
Il se figea, comme s'il ne trouvait pas les mots pour terminer sa phrase. Une certaine inquiétude pouvait même aisément se lire sur son visage.
-Je ne m'en souviens plus... déclara-t-il.
« Bah voyons ! »
-Allez, dîtes-le moi, continua l'Aile de Roc. Je ne dirai rien si elle vole des parchemins rares.
Le père fit non de la tête.
-Le problème n'est pas là, rétorqua-t-il. J'ai... ... oublié ce qui l'a fait changer...
Ce que lui racontait ce dragon n'avait aucun sens. Personne n'oublie ce genre de choses ! C'est aussi ridicule que prétendre ne plus se rappeler de son nom.
-Vraiment...? Demanda-t-elle.
Pour réponse, il baissa la tête.
-Je ne comprends pas comment j'ai pu... cela la travaillait depuis un moment en plus... La pauvre...
- « Travaillait » ? Remarqua-t-elle. Etre un prodige méconnu la travaillait ?
-Euh... oui. Dans mon souvenir, elle ne se sentait vraiment pas bien les premiers jours...
-Est-ce en lien avec le fait qu'elle veuille venir me parler ? Réfléchit Basalt.
-Sûrement...
Il ne savait même plus pourquoi il était ici ? C'était la meilleure ! Non mais franchement !
-Jus ? Jus ?! S'exclama-t-il.
La jeune dragonne se remuait, puis ouvrit grand la gueule comme si elle essayait désespérément de respirer. Sa carapace brilla l'espace d'un instant avant de se dissiper. Elle toussa du sang. Son visage était bien ensanglanté. Son père allait intervenir lorsqu'elle lui signala que tout allait bien.
Jus repris son souffle pendant plusieurs pesantes minutes.
-Vous étiez vraiment là... articula-t-elle.
Basalt détourna le regard. Elle en avait marre de devoir côtoyer des imbéciles.
-Je suis vraiment désolée... ajouta-t-elle. Peut-être devrais-je essayer de ne plus deviner vos pensées ?
-C'est le mieux, répondit Basalt.
La gamine toussa à nouveau du sang, et essuya les filaments qui s'échappaient par ses oreilles, son museau et ses yeux.
-Jus, tu dois absolument te faire soigner ! Lança son père. Tu...
-Non, je t'assure que ça va pas... ser... Pourquoi m'appelles-tu Jus ? Demanda-t-elle.
« Qu'est-ce qu'elle nous fait comme numéro ? »
-Je ne comprends pas. Que veux-tu dire ? Questionna le mâle.
-Ah, je vois. Il a déjà tout effacé... Marmonna Jus.
« ? »
-Papa, je sais que tu vas trouver ça bizarre, mais je ne m'appelle pas Jus. Je m'appelle Barrière. Si tu ne me crois pas, tu te souviendras que toi et maman m'avez appelé comme cela en référence à la barrière auprès de laquelle vous vous êtes rencontrés. Et si tu fais la tête bizarre que tu fais, c'est parce que tu te rends compte que vous avez effectivement décidé de m'appeler en référence à cette barrière mais que nous employons tous moi y compris le prénom Jus dans tes souvenirs.
« Si je comprends bien, quelqu'un a altéré notre mémoire ? Mais elle s'est présentée en tant que Jus tout à l'heure... Ca veut dire que c'est très récent ? Je n'ai rien remarqué ! Est-ce qu'autre chose a changé ? »
-Oui... oups, désolé, hé hé... C'est plus fort que moi.
-Barrière... Barrière... ça me fait tout drôle, répéta le père.
-C'est normal, déclara l'intéressée.
La mystérieuse dragonne se tourna vers Basalt.
-Allez-y votre altesse, posez-là, incita-t-elle.
-Qui... qui es-tu pour être capable de tels exploits ? Ton corps réagit comme si tu n'avais jamais pratiqué de magie, mais ton niveau est bien supérieur à tout ce dont j'ai pu avoir vent. Tu as frôlé les limites de ta force vitale et tu es encore vivante. Comment est-ce possible ?
« Et j'ai l'impression qu'elle est... »
-Omnisciente ? Termina la dragonne.
Jus... enfin Barrière... baissa la tête.
-Ca va paraître fou... commença-t-elle. C'était il y a environ... je ne sais pas... dix huit jours ?... je veux dire un peu moins de trois semaines ! Tout m'est revenu à ce moment-là... et j'aimerais que ça soit faux...
La jeune femelle soupira.
-En réalité, je suis Kaltaro...
Des larmes coulèrent de ses yeux. Elle jeta un regard vers son père qui comprenait aussi peu que Basalt cette déclaration.
-Tu t'appelles Barrière ou Kaltaro à la fin ?! S'énerva Basalt.
-Non, je veux dire que je suis LE Kaltaro, affirma-t-elle.
-Jamais ouï dire, rétorqua l'Aile de Roc.
-Waouh... ah ouais... il a sacrément fait le ménage, lâcha Jus... enfin Barrière... ou encore Kaltaro ? Rassurez-moi, les noms de Emma, Vase... et par exemple Focal vous disent-ils quelque chose ?
-Nan, assura Basalt.
-C'est génial... je vais devoir tout vous expliquer... pour que vous oubliez deux minutes après... T'es vraiment un enfoiré Zoglentia ! Je suis quand même un de tes grands frères ! Et Pourquoi tu m'as épargné moi et pas les autres ? Hein ?! Pourquoi ?!
« Ce Zoglentia est-il à l'origine de cette réécriture de ma mémoire ? Si elle est son frère... ... ... son frère ? Mais ça n'a aucun sens ! C'est une femelle ! »
-Ah là là… par où commencer ? Se demanda… Barrière ?
-Peut-être par la raison de ta venue, suggéra Basalt. Il me semble que tu ne l'as toujours pas dévoilée.
-Vous ne pouvez pas comprendre si je commence par-là, expliqua-t-elle.
« Mais bien sûr... »
Elle leur conta des choses ahurissantes, relevant de la pure fiction. De quelle façon pouvait-elle concevoir leur faire croire qu'elle était un dieu ? C'était la chose la plus absurde qu'elle n'ait jamais entendu de toute sa vie. Sérieusement, il faut être timbré pour croire cela. S'il y avait de vrais dieux en ce monde, cela se saurait, quoiqu'ils feraient pour se cacher. Et puis quoi encore ? L'un d'eux aurait décidé de faire un coup d'état là, aujourd'hui, par hasard ? Pff... Douze mille vingt-quatre ans ? Où est-elle aller chercher une durée aussi absurde ? Sauver ses frangins dieux ? Même si c'était vrai, ils sont morts ! Dommage ! Un plan pour l'arrêter ? Mais bien sûr ! Quelqu'un qui manque de crever comme une merde en utilisant un sort qui lui coûte démentiellement trop est à coup sûr une bonne idée !
Dire que son abruti de père la prenait au sérieux... En même temps, il n'allait pas lui rire au museau comme Basalt mourrait d'envie de le faire.
-Basalt, croyez-vous vraiment que je serais venu vers vous si j'avais d'autres choix pour sauver les miens ? Questionna-t-elle.
-J'en crois surtout que ton père avait raison. Tu ferais mieux d'arrêter la drogue. Ça ne te réussit pas du tout.
-Votre altesse... ma fille vous dit la vérité. Tout coïncide maintenant qu'elle m'a rappelé.
-Basalt, si je ne raconte que des bobards, comment t'es-tu retrouvée sur le trône ?
-Pff... Parce que l'ancienne princesse, la... ... princesse, est morte.
-Comment s'appelait-elle ?
-... Pyrrhia...
-Son nom, pas sa dynastie !
-...
-...
-Tu m'as envoûtée ?
-Qui étaient ces dragons avec la princesse Emma, au bord du cratère, juste après l'explosion ?
-...
Lorsqu'elle revoyait ces scènes, à chaque fois, elle ne parvenait pas à trouver les informations simples qu'elle cherchait.
« Si elle disait la vérité... Et si elle disait la vérité... »
-Dans l'éventualité où tu serais bel et bien un dieu tout puissant et omniscient, tu devrais facilement pouvoir changer le monde entier en diamant, ou faire apparaître de nouvelles lunes, ou encore déclencher des cataclysmes naturels planétaires.
-Tu veux... vraiment que... je fasse ça ?! S'exclama Barrière.
-On rigole tout de suite moins, hein ! Ria Basalt.
-C'est clair. Plus sérieusement, arrête de te moquer de moi ! Nous sommes pressés ! Notre marge de manœuvre se limite à neuf heures dix-sept minutes cinquante-deux secondes ! Pour la prochaine, il faudra attendre six cent quatre vingt quatre millions de secondes ! Nos corps ne tiendront pas pour la phase suivante si nous loupons le premier créneau ! ET PUIS MON CORPS NE TIENDRA PAS LE COUP SI J'ESSAIE CE QUE TU DIS !
-Bah alors, t'es pas un dieu ? Dit Basalt qui commençait à s'enfermer dans sa bulle. Tu en serais capable si tu étais réellement divine !
Elle prenait presque plaisir à narguer cet imposteur.
« Ah ! Enfin tranquille ! »
-Non, tu ne l'es pas ! Tu auras du sang dans les serres si tu refuses de m'aider ! Supplia Barrière.
« Tu es chiante. »
-Toi aussi.
« FERME-LÀ ! »
Cette insolence... Basalt ne pouvait plus la supporter. Pour qui se prenait cette petite impertinente ?! Dire qu'elle avait failli gober tous ses ragots...
La gamine soupira.
-Rentrons chérie. Elle ne te répondra pas, assura le mâle.
-Écoute Basalt, je m'en contrefiche que tu sois possédée par mon benjamin... c'est tellement bizarre de l'appeler comme cela... mais peu importe. Tout ce dont j'ai besoin, c'est de ton autorité pour rencontrer le général Tarrot dans les plus brefs délais.
-Tarrot ? Je ne vois pas de qui tu parles, répondit son altesse.
-Le chef d'état-major de Duni à Pantala.
-Pardon !? S'écria le père.
-Et... pourquoi ? Demanda-t-elle.
-Je dois détourner le réseau lunaire afin de contacter un allié qui ne sait pas encore que nous existons.
« Le... réseau lunaire ? Qu'est-ce que c'est que ce truc ? »
-J'ai déjà effectué tous les calculs de trajectoires afin de déterminer le moment idéal pour leur envoyer un message en minimisant dans la mesure du possible la dégradation du signal.
-Euh... ça a l'air... bien ? Tenta son père.
« Rien compris. »
-Ne cherche pas à comprendre. Tu le verras en temps voulu, mais celui-ci est limité. Nous devons émettre dans précisément trente-trois mille trois cent vingt-huit secondes si nous voulons espérer recevoir de l'aide.
-A quoi ça servirait ? Tes frangins sont déjà morts. Qu'est que ça changerait qu'on les venge en éliminant ton malade ? Questionna Basalt.
-Zoglentia a peut-être pris le pouvoir, réécrit toute l'histoire, mais il ne les a pas tués. Je sais qu'ils sont toujours là, quelque part. Je sens leur présence. Ils comptent sur moi. Je sais comment le vaincre. Aryonnos y travaillait depuis le commencement... Comment a-t-il supporté de garder ce secret, pendant si longtemps ? Je n'aurais pas pu à sa place... Il me l'a confié en mourant. Mais pour mettre en œuvre son plan, j'ai besoin de quelque chose qui n'existe pas sur cette terre.
-Et… quoi donc ? Interrogea la princesse.
-Ca n'a pas de nom dans ta langue, répondit-t-elle. Ils l'appellent « naya ».
-Non mais tu…
-Un supraconducteur, détailla-t-elle.
« Un quoi ? »
-Comptes-tu m'aider ? Il faut vraiment qu'on parte maintenant, déclara Barrière.
La suivre, ne pas la suivre, comment savoir quel était le bon choix ? Comment savoir si elle essayait de l'amadouer, ou si elle était sincère ? Sa seule garantie était sa parole.
-Effectivement.
Dans le pire des cas, que risquait Basalt si elle acceptait de l'aider ? Un incident diplomatique ? Pff, pas de problème. Non, elle ne voyait pas ce qu'elle pourrait perdre, si ce n'était du temps.
Les particules cessèrent peu à peu de voltiger, et le champ de force se dissipa.
« Soit, je t'accompagne, mais je te préviens : si jamais je découvre que tu m'as menti, tu le regretteras. »
-Donc vous me croyez, sourit Barrière.
« Dépêchons-nous d'en finir ! »
