Chapitre 29

Chrysope souffrait. Elle avait horriblement mal partout. Elle ne voyait rien. Était-elle morte ? Si c'était cela, elle serait vraiment déçue. Elle vivait la même chose que dans les abysses !

-...

« JE TE HAIS ZOGLENTIA ! TU ENTENDS ? JE TE HAIS ! »

Elle était incapable de parler, de bouger... ah, il lui semblait... waouh ! Elle contrôlait ses pattes, ses ailes et le bout de sa queue.

Soudain, un miracle se produisit ; quelque chose s'était posé sur son dos. C'était très léger, et cela sautilla. Cela laissa une trace d'humidité sur elle en décollant.

L'Aile de Guêpe sonda les environs avec ses pattes. Il n'y avait rien, sauf devant elle. Quelque chose coinçait sa tête. Cela avait la texture de... c'est quoi déjà ? Ces trucs qu'on trouve partout dehors, verts et marrons, grands... un chemin ? Non... elle ne se souvenait plus du mot.

A l'aide de son pouvoir, elle détruisit la jointure de la chose. Très rapidement elle se mit à chuter. Elle se cogna plusieurs fois, et sentit ses membres se fracturer. La douleur irradia à travers tout son être. Son aile se disloqua lorsqu'elle percuta le sol.

« ...Un sol ?! »

Attendez... elle ne bougeait plus, elle ne chutait plus, la douleur irradiait... euh on s'en fiche de ça... Elle sentait la gravité, son propre poids. Que c'était étrange ! Chrysope allait presque pleurer tant elle avait perdu espoir de revivre tout cela un jour.

Ses os brisés l'accablaient d'une souffrance insupportable, mais elle s'en fichait. C'était si bon de sentir la terre ferme, les petites bestioles qui lui montait dessus, le vent, le contraire de la chaleur !

« Est-ce que... est-ce que je suis sortie de l'enfer ? »

Elle n'osait pas trop y croire tant cela serait beau. Il fallait quand même bien admettre que tout était très inhabituel !

Elle patienta un petit peu. Lorsque ses membres furent régénérés, ses mouvements lui indiquèrent que tout ce qui se trouvait au-delà de la base de son cou avait disparu. Elle ne devait patienter rien qu'un peu plus avant de pouvoir admirer le paradis.

« Ce n'est rien par rapport à ce que tu as subi jusque-là. »

Ses écailles se reformaient, l'une après l'autre. Elle les sentait toutes. Bientôt... bientôt... très bientôt...

« Enfin ! »

Des couleurs difformes apparurent. Au bout d'une très longue minute, une image nette se forma.

Des bûches... des bûches avec des ailerons verts... Il y en avait à perte de vue ! Quel paysage sublime !

« Enfin... enfin la liberté... enfin... »

Chrysope pleura toutes les larmes de son corps.

« Est-ce... réel ? »

L'Aile de Guêpe ramassa une poignée de terre. Cette odeur... elle lui avait manquée. Elle laissa glisser la poudre dans sa gueule. Cela avait un goût horrible, affreux ! Mais cela en possédait un, au moins !

Chrysope savoura cet instant. Elle se mit à marcher, s'arrêtant devant chacune des bûches qu'elle croisait. Elle posait ses pattes dessus, profitait de la moindre rugosité de cette matière. Elle mangea des ailerons verts qui se trouvaient au sol. Chrysope allait vomir si elle continuait d'avaler tout ce qu'elle croisait.

« Blizzarde ! Elle est peut-être encore en vie ! »

Avec un peu de chance, elle ne serait pas tombée dans le piège. L'Aile de Guêpe devait retourner au Bastion de la Marée, le centre de l'univers.

Mais dans quelle direction partir ? Elle ne savait pas où elle était. Il se pourrait très bien qu'elle passe sa vie à chercher cet endroit ! Et le temps qu'elle s'y rende, Blizzarde sera partie depuis longtemps, dans tous les cas.

« Suis-je condamnée à rester seule ? »

Chrysope pouvait se le demander. Tout semblait tendre vers cela. Peut-être que le piège de Beluga faisait partie du châtiment de Zoglentia après tout.

C'est à ce moment-là qu'il lui sembla déceler un bruit inhabituel : les petits animaux ne chantaient plus ; il y avait un silence d'enfer. La dragonne inspecta ses alentours. A première vue, rien d'anormal à déclarer.

Néanmoins, quand celle-ci leva la tête, elle nota une forme familière parmi les bûches.

-... ...Noyau ?

Oui, c'était bien lui, la queue coincée dans une des petites bûches qui dépassaient de la principale.

-Hé ! Noyau ! Apostropha-t-elle.

Le Maréen ne bougea pas au son de sa voix. Chrysope fut forcée de déployer ses ailes et de... voler ?! Elle pouvait voler ?! Ah mais c'est pour ça qu'elle avait des ailes !

Elle se cogna contre l'arbre, ayant perdu l'habitude de les utiliser. Après cinq essais, la dragonne parvint enfin à les maîtriser convenablement. Elle s'en servit pour s'élever jusqu'à la hauteur de son ami, manquant de justesse des bûches.

-Hé ! Noyau ! Nous sommes libres ! Annonça-t-elle toute joyeuse.

-Ne t'approches pas de moi ! Répliqua-t-il en hurlant.

-Je sais, c'est super !... Attends... pourquoi ne veux-tu pas que je m'approche de toi ? S'interrogea-t-elle.

-Va-t'en ! Ne me tue pas ! Supplia le sergent-chef.

-Mais enfin, on est libres ! Pourquoi aurais-je besoin d'abréger tes souffrances ? Demanda-t-elle interloquée.

-Ne me tue pas s'il te plaît ! Hurla-t-il.

« Est-ce qu'il est bête ? »

-Est-ce que tu fais exprès d'être bête ? Questionna-t-elle.

-...

-...

-...

-...

-...

-Parle ! J'en ai marre d'écouter en permanence le silence ! Réponds-moi ! Supplia-t-elle à son tour.

-Tu as essayé de m'assassiner alors que je t'avais clairement dit non ! Se défendit le sergent-chef.

-Quoi ?! S'offusqua Chrysope. Tu m'avais donné ton accord !

-Bien sûr que non ! J'ai clairement décliné ta proposition, et toi tu m'as sauté dessus ! Et puis, réfléchis deux minutes ! Je n'étais pas encore brisé comme toi, alors pourquoi j'aurais voulu mettre fin à mes jours ?!

-Parce que... ... tu savais que tu serais brisé... ... ... hésita-t-elle.

« Il savait qu'il avait une porte de sortie... alors que je croyais ne jamais en avoir... »

-Bref, j'ai l'impression que tu vas mieux maintenant que nous sommes sortis... Comment est-ce que tu as fait ?

-Je n'ai rien fait ! Protesta Chrysope. Je t'atta...

-Tu veux vraiment me faire croire que c'est une pure coïncidence que l'on soit éjectés de ce plan pile au moment où tu essayes de me tuer, alors qu'il ne s'est jamais rien passé de tel dans aucune des expéditions de Beluga ?! Désolé, mais tu devras faire mieux que ça ma belle pour m'entourlouper.

« Je n'y suis pour rien ! »

Elle n'avait pas cherché à faire ça... Et si...

« Et si... et si c'était mon pouvoir qui m'aurait permis de faire ça... Et si j'avais la solution à mon problème depuis le tout début... le tout début... le tout début... »

Avait-elle vraiment passé une éternité d'enfer alors qu'elle aurait pu sortir quand elle voulait ?

-Est-ce que... tout va bien ? Hésita Noyau.

-...

-Chry... sope ?

-...

« J'aurais pu... sortir... depuis... le début... »

-Hé ! Du calme !

« J'aurais pu... c'était là... sous mon museau... »

-Du calme ?...

« J'aurais pu... pourquoi n'y ai-je pas pensé... POURQUOI ?! POURQUOI ?! »

-A L'AIDE ! A L'AIDE !

-POURQUOI ?! POURQUOI ?! S'écria-t-elle du plus profond de son être.

-Ecoute... tout ce qui compte... c'est que... on est libre maintenant ?...

-LIBRES ! ON EST... libres ? S'étonna Chrysope.

Noyau avait raison. Il fallait qu'elle se calme. Elle venait à peine de le remarquer, mais elle avait entièrement noircie en se mettant en colère. Ses écailles reprirent peu à peu leur coloration naturelle.

« Il a raison... maintenant que je suis de retour... il va falloir que je me maîtrise... ce qui est fait est fait, concentre-toi sur l'instant présent. »

L'Aile de Guêpe s'approcha de la bûche à laquelle était suspendu Noyau et s'y posa. Elle chargea sa puissance dans sa griffe, qui se mit à briller.

-Non... s'il te plaît non... marmonna le sergent-chef.

-Chuuut, fit-elle. J'ai besoin de concentration.

-S'il te plaît...

Chrysope tendit sa patte devant elle, et s'imagina l'enfoncer dans les écailles de quelqu'un. Contre toute attente, elle eut vraiment l'impression d'écorcher quelque chose.

Elle tira vers le bas un tout petit peu, et la chose invisible résista. Elle tira jusqu'à sentir la chose se déchirer. Une lumière les aveugla, la même lumière, mais en plus faible. Elle se dissipa quasi instantanément.

Une déchirure flottait, dans l'air, comme par magie.

« Waouh... l'air, ça se déchire ? »

C'était une petite fente, à peine de quoi y glisser le bout de son museau... et de l'autre côté, quand elle tirait les extrémités de l'air... il y avait... il y avait l'enfer... l'enfer dans lequel elle avait vécu sa vie.

-Co... comment fais...-tu ? Questionna-t-il, abasourdi.

-C'est mon pouvoir... visiblement, il annihile aussi ce qui ne s'annihile pas, remarqua-t-elle.

-Annihiler ? Qu'entends-tu par là.

-Bah... annihiler ? Expliqua-t-elle.

-Tu veux dire détruire, disparaître ? Interrogea-t-il.

-Oui ?

-Mais ton dossier indiquait que ta seule particularité était un venin létal qui s'injecte lorsque tu mords.

-C'est le cas, répondit-elle.

-...

-Un héritage de ma vie passée. Je l'ai depuis l'incendie du quartier général de la Marée.

-...

-Quand il y avait ces choses orange et jaune qui sentaient mauvais et qui nous étouffaient.

-Je sais ce qu'est un incendie, ne me prends pas pour un crétin. Je ne comprends juste pas ton explication.

-Elles sont pourtant très claires. Avant d'être Chrysope, j'avais ce pouvoir apparemment. Un taré a décidé de m'introduire dans Chrysope, et maintenant, je suis elle, et elle ne peut rien faire. Je serais curieuse de savoir si elle a été brisée elle aussi.

Noyau la regardait à nouveau d'un air terrifié.

-Tu es un parasite ? Questionna-t-il.

-Techniquement, tout à fait. Ça m'a brisé le coeur quand j'ai compris que je ne pourrai pas être avec Blizzarde, que je la volais à la vraie moi. Mais maintenant, après tout ce que j'ai subi, je n'en ai honnêtement plus rien à foutre. Que la vraie aille au diable si elle se plaint, je suis aussi Chrysope qu'elle.

-Mais comment est-ce possible ? Comment quelqu'un aurait pu te...

-C'était Dieu, tout simplement. Il m'avait choisi comme jouet, et il l'a payé au prix fort. Tu poses beaucoup de questions pour un sergent-chef qui est habitué à voyager dans l'enfer. Pourquoi tombes-tu vers le ciel ?

Sa queue et tout le reste de son corps étaient tellement tendues qu'on aurait dit qu'il était suspendu non pas dans le vide... mais vers le ciel.

-A toi de me le dire, et pourquoi es-tu embrochée par une branche ?

Chrysope baissa la tête. Oh, effectivement, une grosse bûche dépassait. Eh... mais elle ressortait aussi de l'autre côté. C'était donc pour ça qu'elle avait du mal à se déplacer ! Néanmoins, pour éviter de s'effondrer dès qu'elle aurait désintégré la bûche, elle allait la détruire petit à petit, pour que son corps ait le temps de se régénérer.

-Nous ne sommes plus en enfer, pourquoi ne suis-je pas morte ? Questionna-t-elle.

-Cest un peu bizarre, mais les effets de l'eau mystique qui remplit ce que tu appelles l'enfer perdurent lorsqu'on en sort.

-Combien de temps ? Demanda la dragonne.

-Eh bien... on ne sait pas. De tous les soldats qui sont revenus, aucun n'a vu les effets se dissiper, déclara-t-il.

« Cela explique donc la rapidité d'expansion de la Marée... Une armée immortelle avec un moyen de transport relativement rapide... Désolé pour toi Chrysope, mais il semble que l'éternité continuera pour toi et moi. Mais vois le bon côté des choses, on l'affrontera aux côtés de Blizzarde et les autres, et peut-être même qu'on trouvera un moyen de te permettre de parler, voir une autre enveloppe charnelle. »

-Ce n'est pas que je m'ennuie, mais pourrais-tu me détacher s'il te plaît ? Je commence à avoir la tête qui tourne à force de tomber, lança-t-il.

Chrysope piqua sa queue avec une griffe. Une ligne en fit progressivement le tour, et le sergent-chef chuta en haut.

L'Aile de Guêpe regarda en l'air. Noyau volait, mais à l'envers, et lorsqu'il arrêtait de battre des ailes, il montait. Il se débrouilla pour venir s'asseoir sous la bûche sur laquelle elle était assise.

-Bon... on dirait que l'attirance vers le bas ne fonctionne plus pour moi, lâcha-t-il.

Cette loi, Chrysope n'en avait absolument rien à carrer. C'était un principe qui disait que quoi qu'il arrive, tous les objets sont attirés vers le bas avec la même force, peu importe leur poids, leur taille, leur couleur, leur régime alimentaire, leur position, leur beauté, leur plat préféré, l'heure, leur texture... Peut-être pourrait-il atteindre le soleil en se laissant chuter. Il irait de plus en plus vite, mais est-ce seulement possible d'atteindre le soleil ?

-J'imagine que tu ne sais pas où tu nous as fait ressortir, déclara Noyau.

-Je n'en ai pas la moindre idée ! Annonça-t-elle toute joyeuse.

-Je vois... et si nous prenions de la hauteur ? Suggéra-t-il.

-De la hauteur ? Qu'est-ce que de la hauteur ? Demanda-t-elle.

Son nouvel ami était désespéré par sa question. Mais pourquoi donc ? Elle ne se souvenait pas avoir déjà entendu ce mot compliqué. Pourquoi était-il...

Le sergent-chef fit un bond. Il tomba d'un coup vers le ciel.

-Attends-moi ! Appela-t-elle.

Elle sauta dans le vide, et réalisa qu'elle se dirigeait vers le sol. Heureusement pour Chrysope, sa réaction fut assez rapide pour éviter l'impact. Elle partit juste après à la poursuite de Noyau.

L'Aile de Guêpe dut traverser une nuée d'ailerons verts qui lui barrèrent la route, et ce qu'elle vit la laissa sans voix : le ciel... il y avait un ciel... et le soleil... dans une heure ou deux, il aurait achevé sa fragmentation, et il ferait nuit. Jamais Chrysope n'aurait pensé ressortir tant d'émotions pour les cieux.

-Chrysope ? Appela Noyau, toujours à l'envers. Je crois savoir où nous devrions aller.

Il pointa de la griffe une direction. Il y avait plein de choses bizarres au sol, blanches, colorées. Cela lui rappelait le bastion de la Marée...

-Mais ne regarde pas la ville, andouille ! C'est ce qui est au-dessus que je te montre !

Chrysope releva légèrement son reg... waouh ! Dans le ciel se trouvait une sorte d'immense trou, au-delà duquel on devinait facilement l'enfer. Des choses semblaient en tomber régulièrement et provoquaient un mini-séisme.

-C'est de là que je suis parti avant qu'on se rencontre, avoua-t-il. Mais mon portail était plus petit, et discret.

« Blizzarde ! »

Blizzarde ! Peut-être se trouverait-elle là-bas ! Peut-être la reconnaîtrait-elle ! Elle allait la revoir ! Elle pourrait retrouver sa lumière !

Chrysope piqua comme une flèche vers l'endroit au-dessus duquel se trouvait le portail. Il fallait qu'elle soit là... bientôt... elles seraient réunies... bientôt...

« J'arrive Blizzarde... j'arrive… »