Chapitre 5 – Vicente
Vingt-cinq ans plus tôt.
Vicente déposa l'enfant indien dans le couffin et sortit sans se faire voir. Il s'étonna de la facilité déconcertante avec laquelle tout cela s'était produit en moins d'une heure. Seuls les chevaux aux naseaux écumants étaient un signe de l'urgence dans laquelle tout cela s'était passé.
Esperanza avait lutté vaillamment jusqu'au bout. Il remercia en silence la doña d'avoir tenu si longtemps. Elle leur avait permis l'échange sans que quiconque s'en aperçoive. Les deux enfants se ressemblaient. Personne ne s'en rendrait compte.
Il remonta sur son cheval avec un dernier regard pour l'étage d'où parvenaient les cris de désespoir d'Alejandro de la Vega. Jamais il n'en aurait cru le don capable.
Si sa détresse lui serra le cœur, il était trop tard pour faire machine arrière. Ses amis passaient en premier. Il leur devait tout. Les aider à avoir cet enfant était la moindre chose qu'il pouvait faire pour eux, tout aussi horrible fut-elle pour les autres.
Le scénario était parfait. Beaucoup trop. Il en prit la mesure lorsque la voiture de Beatriz Salinas fut en vue. Des cavaliers l'entouraient.
– Les Indiens !
Ils avaient découvert la supercherie. Ils attaquaient pour récupérer le corps. Le père de l'enfant menait l'assaut. Domingo de son nom chrétien était prêt à tout pour le récupérer et Vicente ne pouvait pas lui en vouloir. Le serviteur éperonna son cheval et se lança dans la bataille.
Il s'interposa à temps entre l'Indien et la señora. D'un regard ils se comprirent et mirent pied à terre, couteau à la main pour l'un, épée pour l'autre. Les autres restèrent en retrait.
Le combat tourna vite court. Vicente embrocha l'Indien avant de se faire poignarder à son tour. Les deux hommes firent un pas en arrière avant de s'effondrer. La suite se passa dans le flou pour Vicente.
Il entendit les cris de Beatriz et du bébé. Il y eut des échanges dans une langue qu'il ne comprenait pas. Puis une cavalcade avant le silence.
Il rouvrit des yeux qui s'obstinaient à se fermer. Avec difficulté, il parvint à se lever et atteindre la voiture. La doña était hystérique. Elle resta sourde à toute parole, tout geste qu'il tenta sans pouvoir y mettre de force.
Le sang coulait sans discontinuer de sa blessure. La lame était sortie quand ils étaient tombés, le condamnant invariablement à la mort.
Vicente savait que son temps était compté. Le Très Haut le punissait pour avoir fait cet échange. Il punissait aussi la señora qui perdait l'esprit.
Les chevaux fatigués prirent la direction de l'hacienda Salinas. L'homme attrapa la main de Beatriz dans un dernier espoir qu'elle se calme.
– Ce n'est pas votre faute, essaya-t-il de la convaincre une dernière fois.
Ses paroles, cette fois, l'atteignirent. Secouée par les sanglots, la jeune femme hocha la tête.
Vicente n'avait plus de forces. Il regarda une dernière fois la doña puis la direction de l'hacienda qui se dessinait au loin. Il reconnut la silhouette d'Olivio. Son ami serait bien seul désormais…
Beatriz émit un cri suraigu qui glaça le sang de tous les occupants de l'hacienda même à cette distance. Les yeux de Vicente s'étaient fermés pour toujours.
Sur les terres indiennes, Calamienja remit l'enfant à sa femme. Les leurs entouraient le corps désormais sans vie de Domingo, son frère, qu'il avait perdu une journée à peine après son neveu.
L'Indienne écarta le tissu pour vérifier l'état du bébé. La petite fille respirait difficilement. L'Ancien devrait veiller sur elle pendant plusieurs jours pour être sûr qu'elle vivrait.
Elle embrassa la petite. Parmi eux, elle serait à l'abri de la folie des hommes blancs. Ils la protégeraient des siens qui avaient commis les pires atrocités même aux yeux de leur dieu. Des horreurs dont personne ne saurait rien, tout comme l'affrontement resterait mystérieux pour les Blancs, dont ils allaient dorénavant vivre à l'écart.
Les deuils et les silences auraient raison de la vérité. Olivio Salinas haïrait les Indiens. Il leur imputerait la mort de Vicente qu'il considérait comme un frère, sans savoir que l'homme était une victime au même titre que Domingo. Il constaterait la folie de son épouse sans savoir que les actions de Beatriz avaient tout causé.
Personne n'imaginerait chez les de la Vega qu'un tel drame puisse s'être produit. Alma aurait toujours un doute sur l'identité du bébé qu'elle avait retrouvé plus tard dans le couffin. Dans la confusion qui avait suivi, mise dehors avec Avila par un Alejandro aux abois, elle se persuaderait qu'il s'agissait du même. Le drame chez les Salinas achèverait de la persuader. Personne n'irait vérifier le sexe de l'enfant avant de précipitamment l'enterrer. Tout s'achèverait dans les larmes chez les Blancs.
Chez les Indiens, passé le deuil, l'épisode serait mis de côté. On dirait tout à l'enfant plus tard. On ne lui cacherait rien. Pour l'heure, ils l'élèveraient comme l'une des leurs.
Bienvenue Ounia.
