Chapitre 6 – Ounia

Ounia était « sauvage » selon les termes de ses contemporains. Sa peau brunit par la vie dehors, ses tenues, son attitude… tout appuyait ce mot « indienne » péjoratif dans la bouche de nombreux californiens.

La première fois qu'on l'avait considérée autrement, c'était lorsqu'elle avait rencontré Diego. Lui seul n'avait eu aucune réserve. Même le padre les regardait différemment, comme des enfants qui ont tout à apprendre. Diego, lui, l'avait traitée comme son égal. Il avait parlé avec tous les Indiens et les Blancs de la même façon, qu'ils soient enfants comme elle, adolescents ou adultes, qu'ils soient filles ou garçons.

L'héritier de la Vega était toujours comme ça. Il avait aussi cette farouche envie d'en découdre quand il assistait à une injustice. Il n'aimait pas se mettre en valeur, ce qui contrastait avec la façon moqueuse dont il raillait les méchants, ceux qui maltraitaient les Indiens, qui refusaient de suivre les consignes du padre ou les valeurs d'équité qu'il prônait. On voyait qu'il aimait être le centre de l'attention pour prouver à tout le monde ce qui était juste et paradoxalement qu'il n'aimait pas que son nom soit associé à ses actions.

À dix ans déjà, Diego de la Vega était un être pétri de justice et de paradoxes.

Inez avait tout de suite aimé ce garçon différent des autres. Plus que sa personnalité, quelque chose l'attirait irrémédiablement chez lui. Lupe, son cousin, avait affirmé que c'était son regard, qu'ils avaient le même. Elle n'avait que cinq ans et une certitude s'insinuait en elle. Ce garçon plus âgé qu'elle ferait partie de sa vie.

Ses parents avaient eu bien du mal à canaliser son énergie à son retour de la mission. Elle semblait en vouloir au monde entier et à personne. Elle se sentait mal dans sa peau tout en se sentant à sa place chez les Indiens. La fièvre avait fini par s'emparer d'elle.

L'Ancien avait lutté trois jours durant sans parvenir à la sortir de cet état. Son père avait alors décidé de se rendre à la mission. Il n'en avait pas ramené le padre. Il était revenu avec un jeune garçon au regard noisette identique au sien. Diego de la Vega s'était installé à son chevet. Il avait pris sa main dans la sienne. Il avait embrassé son front et prononcé des mots rassurants. Moins d'une heure plus tard Inez ouvrait les yeux et sa température baissait.

Calamienja et Téopuati avaient demandé à ce qu'on ramène le garçon à la nuit. Inez se souvenait d'un déchirement quand il avait quitté la tente, emmené par son père et le chef. La nuit avait été tumultueuse. Au matin, le retour de Diego avait apaisé la fillette.

Les adultes n'avaient pu nier l'évidence. Eux non plus. Au-delà du regard ou de la ressemblance, il y avait cette aura qui se dégageait d'eux. Les Indiens avaient un mot pour ça, Diego avait eu un sourire. Il l'avait regardé tendrement, murmurant « petite sœur » avec affection. Cet instant avait marqué leur mémoire.

Inez avait obtenu de Diego qu'il garde le secret par la suite. Sa famille, c'étaient les Indiens, elle ne voulait pas être séparée d'eux. Le garçon avait eu l'air peiné puis avait acquiescé. Le poids de l'héritage de la Vega ne serait qu'à lui seul. Le poids de la société ne s'imposerait pas à elle. Elle ne serait pas étouffée par le carcan des hommes sur les femmes, par les lois et les us et coutumes qui limitaient les niñas de son entourage. Elle aurait une famille et une tribu pour l'accompagner sa vie durant sans aucun jugement. Elle serait libre. Diego lui enviait ça quelque part.

Les années s'étaient écoulées tandis qu'ils nouaient un lien frère-sœur plus fort que la mort qui les avait séparé. Malgré les recherches, ce qu'ils avaient pu apprendre des Indiens, l'histoire restait obscure. Inez sans souciait moins que Diego qui regrettait de devoir mentir à son père sur son existence.

Elle le connaissait et l'avait rencontré à de nombreuses reprises, lors de son travail sur le domaine. En devenant guérisseuse, elle avait souvent été amenée à soigner les vaqueros. Ses talents étaient reconnus et il était plus rapide de quérir l'Indienne que le docteur Avila. Les travailleurs des champs n'avaient pas les appréhensions des autres, ils respectaient les Indiens à défaut de les aimer, sans jamais les détester. Comme eux, ils avaient une relation proche de la nature. Cela les rapprochait.

Don Alejandro avait donc pu rencontrer Inez, ou plutôt Ounia comme on l'appelait depuis ses huit ans où elle avait pris la voie de guérisseuse. Les échanges n'avaient jamais été longs, toujours cordiaux et liés au travail du ranchero. Pas un instant l'hidalgo n'avait vu en elle autre chose que l'Indienne qui soigne. Au regret de Diego qui aurait voulu que les rencontres fassent naître un lien. Au soulagement d'Inez qui tenait au secret la gardant loin des Blancs.

Les années avaient passé sans que la situation change. Le retour d'Almudena Cortez risquait, malgré lui, de tout bouleverser.