Epilogue
Les lunes illuminaient le ciel nocturne. Il était assis au sommet d'une colline aux pentes très prononcées. La pente juste en face de lui était si abrupte, qu'on pourrait la qualifier de falaise. D'ici la vue dégagée offrait un large paysage.
« Ça n'a pas marché... »
Et il recommençait. Il recommençait à se plaindre. C'était plutôt à Vallon de se plaindre ! S'il était encore le maître de ses émotions, il était sûr et certain qu'il pleurerait.
« Encore... Encore une fois... »
Cela faisait une heure qu'il se lamentait ! Vallon n'en pouvait plus ! Il suffoquait !
« J'ai encore dû en tuer... encore... »
Mais Vallon s'en fichait complètement ! Tout ce qu'il désirait, c'était retrouver sa liberté. Être possédé était insupportable !
« Ne devrais-je pas arrêter de lutter ? C'est vrai, j'échoue à chaque fois. J'ai tué d'innombrables enfants qui n'avaient rien demandé… pour finalement aboutir à rien, alors à quoi bon continuer ?
-Relâche moi monstre !
-Que devrais-je faire ? Je ne sais pas ! »
Il ne l'écoutant pas, comme à son habitude. Vallon avait même parfois l'impression qu'il ne l'entendait même pas.
Mais pourquoi était-ce à lui d'endosser le rôle d'esclave ? Il n'avait rien fait ! Enfin... rien qui ne suscite une si grande punition...
L'Aile du Ciel se pencha en avant, et bascula dans le vide.
« NE FAIS PAS ÇA ! PAS ÇA ! »
Vallon discernait bien les stalagmites qui clairsemaient le sol. Elles grandissaient dangereusement. Il ne voulait pas mourir... Il n'avait que douze ans...
Vallon fut foudroyé par la douleur au moment où il s'empala sur le pic rocheux. Il avait mal, si mal ! Et son sang coulait abondamment ! Il ne comprenait même pas comment il pouvait être encore conscient.
« Vallon. »
Cet enfoiré lui adressait enfin la parole ?! Alors qu'il était aux portes de la mort ? Il ne pouvait vraiment...
« J'ai enfin trouvé le courage de te parler.
-NE ME TUE PAS ! LIBÈRE-MOI !
-Waouh, tu es bien énervé on dirait.
-LIBÈRE-MOI !
-Tu sais, nous allons rester ensemble pendant d'innombrables siècles. Il serait préférable pour nous deux que nous les passions en tant qu'amis plutôt qu'ennemis, ne crois-tu pas ?
-LIBÉRE-MOI !
-Je suis plus ouvert que Zoglentia. Occasionnellement, je pourrai t'accorder quelques temps de libre arbitre, histoire de te défouler un peu. Ce que je n'ai pas encore décidé, c'est si je t'autorise à parler de moi. »
Disait-il la vérité ? Allait-il le libérer ?!
« Eh ! J'ai précisé « occasionnellement » ! »
En fait, rien n'allait changer. Il était doué pour se foutre des gens.
« Tu vois vraiment du noir partout toi. Je peux te libérer pour quelques jours, peut-être quelques mois, voire même plusieurs années. »
Il se moquait encore de lui, c'était clair.
« Mais comment fais-tu pour être aussi bête ? Tu m'impressionnes !... J'ai l'impression de parler comme mon fils. »
Hein ? Que se passait-il ? L'Aile du Ciel s'envola tout seul. Il n'avait plus mal. Le sol s'éloignait, s'éloignait, et il se retrouva en haut de la colline, comme tout à l'heure.
« Tu veux aller dormir chez toi ?... Ah, il fera jour quand nous arriverons... euh et bien dans ce cas, passe un peu de temps chez toi, ça te changera les idées. »
Vallon sursauta brusquement. Il... il se contrôlait par lui-même ? Attendez... mais oui ! Il pouvait se mouvoir ! Que c'était bon ! Enfin !
« Tu vois, c'est pas si terrible. »
-Non ! C'est horrible !
« Je te laisse quelques jours.
-Quelques jours... seulement... il ne me laisse que quelques jours...
-Pitié, arrête de te plaindre ! Zoglentia, lui, ne t'aurais jamais accordé la moindre pause ! Avec moi, il arrivera même que tu ais assez de temps pour fonder une famille ! »
-Fonder... quoi ? Questionna-t-il, abasourdi.
« Dix, vingt, trente... quarante ans, c'est rien pour moi ! Alors, maintenant, fonce profiter de tes jours de congé ! »
-Tu... tu n'envoûteras personne ? Demanda-t-il, inquiet.
« Je n'ai besoin que d'un corps ; deux sont pleinement inutiles. »
Vallon avait vraiment du mal à le croire.
« Aie confiance, pour une fois. Ne va pas croire que la gentillesse ne sert qu'à cacher des coups en traître... Si tu insistes tant... je me tais. »
Il fallait qu'il retrouve son frère. Peut-être que lui saurait quoi faire. Il fallait au moins le prévenir, au moins essayer ! Peut-être parviendraient-ils à se débarrasser du monstre !
Vallon sauta, déployant ses ailes de toute leur envergure. Il mit le cap vers le Royaume de Ciel. S'il se dépechait, il aurait peut-être le temps de le prévenir... son frère qu'il n'avait pas revu depuis trois ans.
(Système Tauruk – en approche de Kroch)
Ubark planait, paisiblement, dans le cercle intermédiaire. Il appréciait ces moments de solitudes, avec seulement lui, et les Tauruk. Il appréciait leur lumière. Elle convenait parfaitement à ses ailes. D'ailleurs, dans peu de temps, il aurait emmagasiné suffisamment d'énergie pour pouvoir se placer sur une orbite suborbitale. Ce n'était plus qu'une question de minutes.
Ubark porta sa patte à sa pierre de mémoire, qui était incrustée sous son cou. Il était temps de vérifier les coordonnées du site d'atterrissage.
« Hmm... hm... ... deux minutes trente de poussée continue... et... ah, c'est vrai qu'il y a une atmosphère. Comment dois-je m'y prendre ? Où dois-je viser pour atterrir au bon endroit ?! Pourquoi personne n'arrive à me l'expliquer ? »
La présence d'une atmosphère rendait, certes, plus facile les atterrissages et les décollages, mais en ce qui concernait la détermination du chemin à emprunter pour atterrir au bon endroit, tout était plus dur. Il avait l'impression d'avancer à l'aveugle à chaque fois.
Malheureusement, Ubark était l'un des rares qui n'arrivait pas à faire cela. Souvent, il avait dû voler quelques heures supplémentaires, voir quelques jours dans les pires cas, pour parvenir au lieu qu'il ciblait.
Cette fois-ci, on lui avait sommé de livrer les pierres mémoires de rescapés d'une tempête météorique à Zlatar, le foyer principal de cette planète. Mais il n'avait pas envie de terminer le chemin en volant ! En plus, l'air de Kroch est fade !
-Deux minutes vingt de poussée dans dix minutes, puis tu te mets en boule dès que tu sens de l'air, ou avant si tu as peur.
-Êtes-vous sûr que...
Quelqu'un venait bien de lui parler, n'est-ce pas ? Il n'avait pas rêvé ?
Pourtant, il n'y avait strictement personne autour de lui : ni au-dessous, ni au-dessus, et encore moins sur les côtés.
Mais étrangement, il avait perçu une voix. Celle-ci provenait d'un peu en dessous des Tauruks, légèrement sur le côté gauche.
-Bizarre n'est-ce pas ? Fit la voix.
-Qui... qui êtes-vous ? Interrogea Ubark.
-Juste une jeune dragonne répondant au doux nom de Barrière qui en a marre de devoir résoudre les problèmes quand tout le monde autour d'elle se fiche d'elle... Oh, excuse-moi, je me suis emportée, déclara-t-elle.
Mais... comment faisait-elle pour lui parler sans être là ?
-En fait, je n'ai jamais quitté ma planète. Enfin si... mais non... même si... mais cette fois non. J'habite très loin de chez toi.
-Mais...
Ce que lui racontait cette voix paraissait incohérent. Ubark avait rapidement remarqué que le son ne se propageait pas instantanément. Il lui fallait du temps pour atteindre la personne à qui il voulait parler. Comment pouvaient-ils avoir une conversation normale dans ce cas-là ?
-Eh oui, les mots que tu écoutes sont vieux de cinq ans... enfin trois pour toi, vu que les années sont plus longues pour toi. Je suis à trois années-lumière de toi !
-Trois ans ?! S'exclama-t-il. Tu te fiches de moi ! Nous parlons en direct !
-Et bien non, tout ce que je dis, je l'ai prononcé il y a trois ans. Néanmoins, si tu as cette impression, c'est parce que je te connais bien, et que j'anticipe ton comportement.
Le connaître bien ? Anticiper son comportement ? Mais c'est tout bonnement...
-Impossible ? Compléta-t-elle.
-...
« Mais comment peut-elle me connaître ? Je ne suis jamais allé chez elle... Elle lit dans les pensées ?! Mais ça ne... elle le fait vraiment ?... Mais qui... qui... qui est-ce ? »
Ubark avait peur. Cette dragonne...
-...Décrit tout ce que je pense ? C'est bon, j'arrête, lâcha-t-elle. Je n'ai plus de temps à gaspiller. Ma fenêtre de tir se referme très rapidement.
Barrière inspira un grand coup, avant d'émettre des bruits vraiment étranges. Quelques secondes plus tard, elle se décida enfin à s'exprimer.
-Ubark, j'ai besoin de ton aide.
-Mon aide ? S'étonna-t-il.
-Merde merde ! Le réseau est en train de laccchhhkrer. Pruchijion... Wbark ! Tru rinkon très shiur Krofffshin ! Illll... ... ... ... ...
-Barrière ? Appela-t-il.
-...
-Barrière ?! Sir qui ?! S'exclama-t-il. Je dois rencontrer sir qui ?!
-...
Elle était partie, Barrière, la première extratauruk connue. Que lui était-il arrivé pour qu'elle se taise si subitement ? Et pourquoi le voulait-elle, lui qui n'a rien de particulier ?
Les questions se bousculaient dans sa tête. Si elle était capable de lui envoyer un message depuis aussi loin, alors pourquoi aurait-elle besoin de lui pour quoi que ce soit ? Cela demandait des capacités hors du commun ! Dont il ne disposait certainement pas !
Il se souvint qu'elle lui avait indiqué le moment à partir duquel il devrait ralentir. Voyons voir... cela pourrait en effet être cohérent avec sa destination.
« Dans quoi me suis-je fourré ? »
Si en plus, Barrière le faisait atterrir avec précision... dans quelle situation désespérée serait-elle pour faire appel à un type comme lui ?! En plus, elle n'allait même pas recevoir de réponse de sa part ! Il ne savait pas où se trouvait son système ! Espérons que ce sir Krofffshin puisse lui en apprendre davantage à son sujet.
Ubark accéléra de toutes ses forces afin de ralentir. Après cela, il put contempler Kroch grossir, grossir.
Quand le moment fut venu, Ubark sentit l'air le chauffer. Il se mit alors sur le dos, et se roula en boule, contrairement à son habitude de fermer les yeux. La fournaise le frappa très rapidement et l'écrasait.
Où allait-il atterrir ? Où allait-il se retrouver ?
A suivre...
