Chapitre 8 – Ruben

Almudena Cortez contempla le salon. L'impression de rêver ne la quittait pas. Ils habitaient pourtant bien à l'hacienda de la Vega dorénavant. À ses côtés, son fils n'était pas dans les mêmes dispositions.

– Demain soir ? s'étonnait Ruben. Il me semblait que vous auriez attendu davantage.

Almudena pencha la tête avec un sourire malicieux.

– Nous n'avons plus vingt ans, mon chéri. Hâter les fiançailles est bien normal.

– Toutefois…

– Les gens comprendront, Ruben. Quand bien même ils ne comprendraient pas, nous ne changerions pas la date.

– Mère, je comprends, je vous l'assure. Je trouve seulement qu'il est un peu tard pour prévenir les invités.

– Oh, ne t'inquiète donc pas pour cela. Tout la région n'est pas invitée. Bien que j'aimerais un mariage dans l'intimité, Alejandro n'est pas pour. Il veut faire ça en grande pompe et je ne peux pas lui reprocher. Aussi avons nous convenu que les fiançailles au moins seraient avec un cercle d'intimes. J'ai convié nos amis proches il y a déjà quelques temps pour demain soir, sans leur dire pour quelle raison bien entendu.

– Vous saviez déjà !? s'étonna son fils.

Il savait qu'Alejandro ferait sa demande à un moment ou à un autre à sa mère. Il lui avait suffi de les voir se retrouver pour le deviner. De là à ce qu'elle anticipe la soirée de fiançailles était tout de même un peu trop.

Almudena le rassura aussitôt et l'invita à s'asseoir près d'elle sur les fauteuils du salon. Elle passa ses doigts sur le tissu avec nostalgie. C'était Esperanza qui l'avait choisi. Depuis tout ce temps, malgré le passage du temps, Alejandro n'avait pas voulu le changer. Elle ne l'en aimait que davantage. Qu'il soit rester fidèle au souvenir de sa femme la réjouissait au lieu de lui faire peur. Ils partageaient son souvenir, cela les rapprochait.

– J'ignorais qu'Alejandro me ferait sa demande il y a quelques jours, reprit-elle en regardant son fils droit dans les yeux. Si j'ai convié nos amis demain soir, c'est pour nous retrouver ensemble comme à l'époque. Toutes les personnes qui devraient venir aux fiançailles ne sont donc pas encore prévenues. C'est pour cette raison que je souhaitais te voir. Je t'ai préparé une liste et des invitations. J'aimerais que tu ailles les distribuer.

– Pensez-vous que cela suffira ? Demain soir, c'est si tôt…

– Nous ne sommes pas en Espagne, Ruben. Les mondanités sont moins nombreuses. Il est courant de prévenir tardivement.

– Je vous fais confiance, dit-il d'un hochement de tête en attrapant la liste et les invitations. Je monte me préparer.

– Je vais demander à ce que l'on prépare les chevaux.

Les chevaux ? releva-t-il.

– Alicia va t'accompagner. Elle a davantage le sens de l'orientation que toi et tu ne connais pas toutes les haciendas.

Il le concéda d'une grimace.

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Il retrouva sa femme près des chevaux sellés. Alicia avait revêtu une tenue d'amazone qui lui seyait à merveille et Ruben se surprit à la trouver belle. Il n'avait jamais remarqué quoique ce soit chez elle jusqu'à présent.

Du perron, sa mère ne manqua pas le changement sur sa figure et se félicita de la manœuvre. S'il réagissait ainsi, cela voulait dire que son mariage pouvait être sauvé. Ce serait bien plus simple que l'annuler.

Almudena se réjouissait d'avance de jouer les cupidons entre son fils et sa bru. Elle avait hâte de recommencer.

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Ruben et Alicia Cortez accomplirent leur mission sans faillir. Pour la première fois, ils réussirent à se parler et non agir comme des étrangers. Devisant sur le chemin à prendre, dans quel ordre remettre les invitations, ils effaçaient la frontière qui s'était établie entre eux jusqu'à présent. Ils se parlaient, donnaient de l'attention à l'autre. C'était un début.

Ils rentrèrent avec la satisfaction du devoir accompli. Almudena se réjouit de savoir que tout le monde avait répondu présent. Elle se dépêcha de partir en informer Alejandro.

Son fiancé se trouvait sur ses terres accompagné d'Isabel. La benjamine s'était prise de passion pour le travail de la terre. Alejandro trouvait en elle tout ce dont il avait rêvé chez son fils. Il se réjouissait de lui apprendre les ficelles du métier. En peu de temps, elle lui était même devenue indispensable. Diego était proche de lui abandonner le peu qu'il faisait sur le domaine.

Tous deux conversaient sur la bonne prairie où faire paître les bêtes la saison prochaine pour faire une rotation des cultures correcte. Si Alejandro avait l'expérience, Isabel avait de nouvelles idées venues de l'Ancien Continent très intéressantes. Il leur fallait trouver un juste milieu dans ce qui était envisageable de faire et la réalité du quotidien. Il leur faudrait encore plusieurs jours de discussion pour en venir à bout.

– C'est une excellente nouvelle, se réjouit Alejandro quand Almudena les eut rejoints et avertis. Je suis heureux que tu aies pu penser aux Bonito et aux Esperon.

– J'ai également eu la réponse des Salinas avant de venir ici.

– Seront-ils présents ?

– Oui, don Olivio a répondu positivement. Il viendra avec sa femme et sa fille.

– Je m'en réjouis. Alicia et Isabel pourront ainsi rencontrer Soledad. Je suis certain que vous vous entendrez.

Almudena n'en doutait pas.

Ils discutèrent un peu de l'organisation, qu'Alicia et Ruben semblaient prendre plaisir à prendre en charge, puis des invités.

– Il est dommage que le docteur Avila ne puisse être présent. Je sais que vous êtes bons amis.

– Il rencontre un futur successeur à Capistrano, un certain Agapito. Il lui aurait été difficile de différer ce rendez-vous organisé de longue date. Ne t'inquiète pas, ma chère, il sera là à notre mariage, c'est suffisant.

– J'aurais tellement voulu que tout le monde soit là. Ton ami Gregorio Verdugo ne sera pas présent non plus.

– Tout le monde ne peut être présent, c'est ainsi.

– Tout de même...

– Alejandro a raison, mère, vous vous inquiétez trop. Nous serons déjà bien assez nombreux.

– Isabel !

– Je veux dire par là que la majorité de vos invités a donné une réponse positive. N'est-ce-pas une raison de se réjouir ?

– Tu as raison bien sûr.

– Je suis d'accord avec Isabel. Réjouissons-nous plutôt de la raison pour laquelle nous invitons nos amis. Nos fiançailles !

– Vous dites vrai. Je crois que je m'inquiète trop à l'idée de cette soirée.

– Ma chère, que pourrait-il arriver de mal ?

– Rien, répondit-elle.

Mais quelque part son instinct lui soufflait le contraire.