Chapitre 9 – Isabel
Diego coula un regard vers sa chambre avec un profond regret. Il était fatigué et ce n'était pas ce soir encore qu'il pourrait se reposer. La fête battait son plein.
Il se massa la nuque et attrapa un verre d'eau. Il aurait voulu se le vider sur le visage mais il dut se contenter de l'avaler d'un trait. Bernardo, un peu plus loin, le regardait inquiet. Il afficha un sourire de façade pour le rassurer et se tourna vers le patio.
Les invités dansaient, discutaient ou se restauraient. Tour à tour, ils allaient présenter leurs félicitations à don Alejandro et Almudena pour leurs fiançailles. La nouvelle avait peu surpris. Elle avait surtout réjoui. Voilà longtemps qu'il n'y avait pas eu de mariage à Los Angeles. Celui-là promettait d'être magnifique.
Diego savait qu'on s'attendait plutôt au sien, mais il n'était pas le seul célibataire ce soir. D'autres avaient eu droit aux mêmes remarques qu'il avait pu entendre de son père. Cela le rassurait, il se sentait moins seul.
– Vous ne faites pas honneur au vin, Diego ? s'étonna Isabel.
Les habitudes de Zorro l'empêchèrent de sursauter. Elle l'avait rejoint alors qu'il était dans ses pensées. Il était bien rare de réussir à le surprendre de la sorte. Il devait être fatigué plus qu'il ne le pensait.
Il avait passé ces deux dernières nuits dehors à rattraper les voleurs de bétail. Il avait eu maille à partir avec un groupe qui n'avait pas voulu se séparer la nuit précédente. Cela lui avait permis de les retrouver facilement mais, sous la coupe de leur chef, ils avaient été particulièrement retors. Il n'était parvenu à tous les arrêter qu'au lever du jour et Lopez, le chef, en dernier. Un peu plus et il aurait croisé son père et la jeune femme en revenant à l'hacienda.
– J'ai bu assez pour ce soir, dit-il à la jeune femme. Je crois qu'un peu d'eau ne me fera pas de mal.
D'ordinaire Isabel ne se serait pas privée pour lui faire une nouvelle remarque. Son regard dorénavant fixé sur sa mère indiquait qu'elle lui avait fait la leçon pour qu'elle ne fasse pas d'esclandre. Elle ne voulait pas une nouvelle dispute entre eux encore une fois.
Diego trouva sa moue boudeuse charmante. Il se resservit à boire pour cacher un sourire, franc celui-là.
– Nos parents vont se marier, reprit Isabel.
– Sí, d'ici quelques mois.
– Je me réjouis pour eux. Et vous ?
– Bien évidemment. Pourquoi ne le ferais-je pas ? Je veux voir mon père heureux autant que vous votre mère.
– Oui.
Diego fronça les sourcils. La fatigue devait brouiller ses pensées car il lui semblait qu'il aurait dû comprendre quelque chose.
– Vous ne semblez pas heureuse.
– Je le suis. Pour eux.
– Vous n'en avez pas l'air.
Isabel leva vers lui un visage qui se voulait souriant. Ses yeux reflétaient tout autre chose.
– Vous non plus, dit-elle.
– Moi ?
Elle reporta son attention sur la foule, tandis qu'il se faisait la réflexion qu'il devait trouver un moyen de s'esquiver pour aller se reposer une petite heure.
– Nous ne nous sommes jamais tutoyés, Diego. Nous nous sommes dit bien des horreurs. Nos tempéraments ne sont pas forcément différents, mais nos personnalités sont marquées. Ce jeu du chat et de la souris me convenait bien... Jusqu'à ce que je vois mon frère et sa femme se faire un sourire complice tout à l'heure.
Toute la maisonnée avait pu noter qu'ils faisaient un pas vers l'autre pour apprendre à se connaître.
– Ils se sont rapprochés.
Elle acquiesça.
– Mère pense que nous devrions faire la même chose.
– Je ne peux pas lui donner tort, reconnut l'hidalgo.
– Je ne le peux pas non plus.
Ils avaient passé plus de temps à de disputer qu'à se parler jusqu'à aujourd'hui. C'était plus fort qu'eux. Dès qu'ils se voyaient il y avait de la tension dans l'air et, presque invariablement, cela finissait mal.
– Vous… tu souhaites que nous repartions de zéro, reprit-il.
– Nous n'avons pas le choix. Nous ne pouvons pas faire comme Ruben et Alicia.
– Je ne comprends pas.
Isabel se tourna pour faire face au buffet et attraper une bouteille de vin. Il vit ses jointures blanchirent.
– Dans quelques mois, dit-elle d'une voix qu'elle maîtrisait mal, nos parents seront mariés.
– Sí.
– Contrairement à Ruben et Alicia, nous ne pourrons donc pas nous donner une chance. Il nous faudra repartir de zéro.
– …
– Car nous serons alors frère et sœur.
L'annonce tomba comme un couperet alors qu'elle le quittait précipitamment. Diego crut un moment que c'était la fatigue qui l'empêchait de comprendre. Puis il se rendit compte que c'était tout autre chose. Son cœur refusait l'idée.
– Frère et sœur, murmura-t-il.
Jamais ils ne pourraient être comme Ruben et Alicia car jamais ils ne pourraient être un couple.
Frère et sœur.
Diego crut qu'un étau venait de lui écraser le cœur. Il se sentait mal alors qu'il saisissait enfin ce qu'Inez avait compris bien avant lui.
Il aimait Isabel Cortez.
