Chapitre 10 – Alfonso

Soledad Salinas dissimula ses joues rougies derrière son éventail. Décidément, cet Alfonso avait le don de la mettre dans tous ses états. Voilà plusieurs fois qu'ils se rencontraient. Ils avaient le même âge et avaient vite sympathisé, même si la timidité du jeune homme avait compliqué les choses.

Alfonso Bonito était le dernier d'une fratrie de quatre enfants. C'était un rêveur qui se plaisait dans les livres. Il désespérait ses parents à l'instar de Diego avec son père. Il était bon ami du jeune de la Vega, un grand frère qui savait toujours trouver les mots justes quand il se disputait avec sa famille au sujet de la gestion de l'hacienda.

Diego l'avait invité à se former dans d'autres matières. Ni le droit ni les arts ne l'intéressaient. En revanche, il appréciait l'écriture. Sur une proposition de Diego, il avait envoyé quelques articles sur la vie dans la région au journal de San Francisco de Asis. Certains de ses papiers avaient été publiés et il était devenu un de leurs correspondants régulier. Il souhaitait progresser en se rendant sur place avant de, peut-être, revenir à Los Angeles lancer son propre journal. C'était là son ambition et il la tenait secrète des siens, il écrivait sous un pseudonyme. Il ne se sentait pas encore prêt à partager ce secret. Seul Diego et Soledad étaient au courant.

Ses yeux tombèrent sur la señorita cachée derrière son éventail. Il rougit à son tour et se détourna pour se donner une contenance. Le simple fait de la voir le mettait toujours dans des états pas possibles. Son cœur se mettait à battre la chamade, il avait les mains moites… c'était à se demander comment il parvenait encore à lui parler sans bégayer.

Un peu plus loin, Olivio Salinas assistait à la scène attendri. Il se réjouissait de l'idylle qui se nouait entre les deux jeunes gens. De ce qu'il pouvait en juger les parents d'Alfonso aussi.

Comme à leur habitude, ni Soledad ni Alfonso ne se rendirent compte de ce qui se passait autour d'eux. Ils se rapprochèrent pour discuter loin des danseurs. Si la señorita regrettait parfois de ne pouvoir marcher et faire comme eux, Alfonso s'en fichait. Il avait toujours détesté danser et l'effort physique en général. Parler avec les autres était déjà bien assez difficile. Il n'y avait qu'avec Soledad que tout devenait facile.

Dans leur bulle, ils ne prirent conscience que la soirée touchait à sa fin que lorsque don Olivio vint les interrompre. Alfonso papillonna des yeux comme s'il se réveillait d'un doux rêve. Il découvrit que, hormis les de la Vega et les Cortez, seuls les Salinas et les Bonito étaient encore là. Et tous les regardaient.

Perturbé par cette attention soudaine, il perdit l'équilibre en cherchant à s'éloigner.

– Alfonso ! cria Soledad sans pouvoir empêcher sa chute.

Le mur du patio l'empêcha de s'étaler sur le dallage. Ce faisant, sa tête rencontra brutalement le mur d'adobe. Le jeune homme s'effondra, inconscient, un filet de sang sur la tempe.

– Alfonso ! supplia Soledad. Réveille-toi !

– Qu'on appelle un médecin ! demanda son père tandis que don Pedro Bonito venait près de lui.

À l'autre bout du patio, Almudena pâlit.

– Madre dios !

– Mère ! s'écria Ruben en l'attrapant par le bras avant qu'elle fasse un malaise.

Alicia lui vint en aide pour qu'ils puissent aller l'asseoir sur une chaise. Isabel se précipita pour un verre d'eau. De son côté, Alejandro était auprès du blessé.

– Le docteur Avila est à Capistrano, apprit-il à ses amis.

La nouvelle amena un cri à Soledad et Margarita, la mère d'Alfonso, soutenue par ses autres enfants.

– Il faut quérir Ounia, dit Diego.

– L'Indienne ?

– Sí, don Pedro. Elle est guérisseuse.

– C'est un médecin qu'il nous faut !

– Je suis d'accord ! Nous ne pouvons pas…

– Don Olivio, coupa Alejandro de la Vega, Pedro, mes amis, du calme. Alfonso a besoin de soins, aucun de nous n'est en mesure de lui prodiguer. Seule Ounia peut encore faire quelque chose. J'ai confiance en elle. Elle fait du bon travail.

Si Olivio voulait protester, Pedro se rangea à son avis. Il était prêt à tout pourvu qu'on sauve son fils.

Diego était une des rares personnes, à l'exception de quelques vaqueros, à savoir où la trouver. Il proposa d'aller la chercher, accompagné de Francisco, un des frères d'Alfonso. Alejandro et Pedro acceptèrent, ils disparurent.

– Et Alma ? proposa Almudena Cortez remise de sa frayeur.

– Alma ?

– Oui, elle aidait le docteur Avila.

– Elle n'exerce plus.

– Mais peut-être accepterait-elle de nous aider. Un avis de plus ne serait pas de trop. Et si jamais Ounia était introuvable, peut-être aura-t-elle été appelée ailleurs ?

La remarque était juste, Alejandro devait le concéder.

– J'irai la chercher, proposa Olivio.

– Je vous accompagne, dit Raul, l'autre frère d'Alfonso.

Ils quittèrent le patio à leur tour.

Alfonso n'avait toujours pas repris conscience. Le sang continuait de s'écouler de sa plaie malgré le linge posé sur sa tempe par son père.

– Nous devons l'amener à l'intérieur, lui dit Alejandro.

– Je vais vous aider, décida Isabel. Ruben ?

– J'arrive.

Ils laissèrent leur mère aux soins d'Alicia et vinrent leur prêter main forte pour emmener Alfonso dans une des chambres du rez-de-chaussée.

Les minutes leur parurent des heures. Alfonso respirait faiblement et ne donnait aucun signe de réveil. C'est alors qu'on entendit une cavalcade.

– Diego ! s'écria Soledad restée dehors avec les autres.

Puis il y eut un cri. Et le bruit d'une chute.

Alors que Pedro et sa femme veillaient leur fils, Ruben, Isabel et Alejandro se précipitèrent dehors.