Chapitre 12 – Esperanza

La señora cria une fois encore le nom d'Esperanza. Puis elle se mit simplement à hurler, un cri déchirant, presque inhumain.

– Beatriz ! chercha à la calmer son mari.

– Mère ! supplia Soledad.

Le scénario se répétait à nouveau. Cette fois, c'étaient Olivio et Ruben qui maintenaient la doña en place tant bien que mal.

Soledad était sur le point de pleurer quand Alicia Cortez s'accroupit près d'elle pour l'enlacer. L'étreinte la rassura un peu. L'état de sa mère la sidérait. Don Olivio, déjà confronté à la situation, ne parvenait pas à lui faire entendre raison, pas plus qu'Alma qui savait que sa technique ne fonctionnerait pas une nouvelle fois.

Avec Isabel, don Alejandro soutenait Almudena qui paraissait avoir vu un fantôme. Lui-même était stupéfait du prénom de sa défunte femme ainsi crié par la doña.

Restaient Diego et Ounia, parfaitement conscients de la nature du problème. Cette dernière ne tarda pas à réagir.

¡ Basta ! siffla-t-elle en s'approchant de Beatriz. ¡ Cállate ! No soy ella. Lo sabes ! Soy Ounia.

L'injonction fit ses preuves. Beatriz se tut. Ounia poursuivit dans sa langue, des mots que seul Diego comprit et qui signifiait la même chose : Arrêtez, calmez-vous ! Je ne suis pas elle. Vous le savez ! Je suis Ounia.

Sa façon de parler plus que le sens de ses mots eurent raison de la folie de Beatriz. La señora se calma avant de se mettre doucement à pleurer.

Mi pequeño. Mi bebé...

La raison revenait à elle en même temps que les souvenirs. Ounia se détourna, prête à partir. Un cri la retint :

– Arrêtez-vous !

Le señor Salinas s'était levé, furieux.

– Don Olivio… voulut intervenir Diego.

– Cette femme a rendu mon épouse ainsi, je refuse qu'elle parte comme si rien ne c'était passé ! Vous nous devez des explications !

Elle hésita. Au-delà de l'ordre, c'étaient la fêlure et la colère dans sa voix qui eurent raison d'elle. La jeune femme lança un regard désolé à Diego. Il attendait cette occasion depuis toujours, pourtant c'était lui qui était contre cette fois.

Il fallait que tout s'arrête. La vérité devait sortir. Tous les protagonistes étaient là pour cela. Tous sauf…

– Padre ?

Réveillé par sa chevauchée, padre Ignacio apparaissait sur le seuil suivi de Bernardo. Sur ordre de Diego, il avait été quérir le padre. Le don savait qu'il serait le seul manquant ce soir, qu'avec lui tout pouvait enfin être révélé. Et alors qu'il avait attendu ça toute sa vie, voilà qu'il voulait faire machine arrière.

Ounia posa une main sur son bras.

– C'est toi qui avais raison, chuchota-t-elle pour que lui seul entende. Tout doit être révélé. Ce soir.

Sur quoi elle prit une profonde respiration et fit face à Olivio Salinas.

– Don Olivio, je suis désolée de la réaction de votre épouse, mais je vous assure que ce n'est pas de mon fait. Pas directement en tout cas. Si elle a réagi comme ça, c'est parce que je suis…

Sa voix trembla, elle respira profondément et reprit :

– Je suis...

– Inez de la Vega, termina pour elle Almudena Cortez.

L'annonce stupéfia tout le monde. Ils se tournèrent elle en quête de réponses, Alejandro le premier.

– C'est ainsi qu'elle voulait t'appeler, poursuivit la doña avec douceur. Et quoi qu'il ait pu se passer, je crois que c'est ainsi que tu t'appelles, n'est-ce-pas ?

– Oui.

– C'est incroyable de voir à quel point tu lui ressembles. Oh, bien sûr il faut pour cela avoir connu Esperanza enfant.

– Quoi !?

Le hoquet de don Alejandro lui amena une mine triste.

– Je comprends que tu ne l'aies pas reconnue. On ne voit pas ce que l'on ne veut pas voir. Pourtant je suis formelle et la réaction de Beatriz l'atteste, Ounia est ta fille.

– Impossible !

Contrairement à ce que l'on aurait pu penser, ce n'était pas Alejandro mais don Olivio qui le contredisait.

– Vous affabulez ! Beatriz a réagi comme cela parce que c'est une indienne !

– Le croyez-vous vraiment ? Tout en elle clame qu'elle est de sang espagnol. Voyez au-delà des apparences, cessez de voir ce que vous voulez voir.

– Sottises ! Je suis persuadé que...

– ASSEZ ! tonna don Alejandro et le silence se fit.

Le ranchero sortait de ses gonds. Un mot de plus et il ne répondait de rien. Chacun attendit qu'il se calme suffisamment pour parler. Prenant sur lui, il reprit plus posément.

– Ma femme est morte il y a vingt-cinq ans et notre fille aussi.

– Non, pas mi niña.

Le murmure de Beatriz Salinas était parfaitement audible. Don Olivio écarquilla les yeux de surprise tandis qu'Alejandro se retenait à grand peine de l'obliger à s'expliquer à sa façon. La doña berçait son châle comme un enfant imaginaire.

– Mi pequeña niña, chantonnait-elle, Inez Salinas. Regarde Vicente, elle est si belle.

Elle s'adressait à Ruben Cortez, médusé comme les autres de la tournure des événements. Rentrant dans son jeu pour qu'elle ne fasse pas de nouvelle crise, il acquiesça.

– Très belle, doña Beatriz.

Don Olivio eut besoin de s'asseoir.

– Beatriz ? s'étrangla-t-il.

Mais sa femme ne l'entendait pas. Elle continuait de parler à Ruben comme s'il s'agissait de Vicente, son domestique et ami.

– Olivio sera si content. Un enfant, notre enfant.

– Oui, il sera heureux.

– N'est-ce-pas ?

Elle dardait sur lui un regard brillant. Ruben se tortilla mal à l'aise. Il hésitait sur la conduite à tenir, il ne voulait pas commettre un impair et relancer une crise. À son soulagement, Beatriz reporta son attention sur le châle. Elle chuchota des mots qu'ils n'entendirent pas mais qui semblaient destinés à l'enfant imaginaire.

Diego s'accroupit à côté de Ruben. Il fallait saisir l'occasion. Il lui chuchota quoi dire en lui assurant qu'il continuerait au fur et à mesure selon les réponses de la doña. Déglutissant avec difficulté, Ruben opina.

– Doña Beatriz, dit-il en reprenant les mots de Diego, pourquoi s'appelle-t-elle Inez ?

– C'est le nom qu'a choisi Esperanza.

– Esperanza de la Vega ?

– Oui.

– Mais cette enfant est une Salinas.

– Bien sûr, c'est mon enfant maintenant.

– Pourquoi maintenant ?

– Esperanza est morte.

– Était-ce l'enfant d'Esperanza ?

– Non, puisque elle est morte.

– L'avez-vous vue ?

– Non, non. Alejandro est en colère. Je me suis cachée.

– Où êtes-vous ?

– Dans la chambre du bébé.

– Sa chambre ?

– Alma l'a déposé dans le couffin. Mais il n'est pas mort. Non, non, non, ils ont tort, il respire.

– Pourquoi l'avoir pris ?

– Je te l'ai déjà dit, Vicente, ils le croient mort, Esperanza est en train de mourir, ils ont déjà un héritier, c'est mon bébé maintenant.

Sur quoi elle se remit à chantonner une berceuse.