Chapitre 13 – Ignacio
Alejandro darda son regard sur Alma. Il était assassin. Anticipant la réaction de son père, Diego se précipita devant de lui et l'empêcha de faire plus que quelques pas.
– Pourquoi raconte-t-elle cela !? cria-t-il. Qu'est-ce que cela signifie ?
– Je l'ignore, don Alejandro. À l'époque…
– Que s'est-il donc passé à l'époque !? Cet enfant était-il vivant ou mort ?
– Il n'a pas crié, il ne respirait pas, je vous l'assure. Quand je l'ai déposé dans le couffin, nous étions tous persuadés que l'enfant était mort.
– Quand vous l'avez déposé ? releva Diego. Vous avez donc eu un doute plus tard.
– Pas dans ce sens, don Diego. L'enfant était assurément mort quand je suis revenue, c'était une heure après. Votre père était en furie suite à la mort de doña Esperanza. Le docteur et moi avons été mis dehors, je n'ai pas terminé la toilette mortuaire.
– Et ? l'encouragea-t-il.
– C'était le même couffin, il était enveloppé de la même façon, mais j'ai eu l'impression que ce n'était pas le même bébé. Je n'ai jamais eu le temps de vérifier.
Alejandro recula d'un pas et évita leurs regards. Il se souvenait d'avoir forcé Avila et Alma à partir en hâte. Qu'elle n'ait pas pu vérifier était plausible. Cela voulait-il dire…
– Vous dites que Beatriz, ma femme, articula don Olivio avec difficulté, a enlevé l'enfant de don Alejandro ? Que ce serait… elle ?
Il désignait Ounia du doigt.
– C'est absurde.
– Ruben, appela alors Diego, demandez à doña Beatriz ce qu'elle a fait après avoir pris le bébé.
La question fort pertinente du jeune homme obligea les uns et les autres à se recentrer sur la señora.
– Doña Beatriz ? appela Ruben. C'est Vicente.
– Vicente ?
– Sí. Pouvez-vous me rappeler ce qui s'est passé ensuite ?
– Ensuite ?
– Après que vous ayez pris le bébé, que j'ai essayé de vous en dissuader.
Car d'après ses dires il était évident que le domestique n'avait pas accepté la situation.
– Tu étais d'accord. Tu savais que je mourrais sans cet enfant.
– Sí. C'est pour cela que nous sommes partis. Nous avons quitté l'hacienda avec lui. N'est-ce-pas ?
– Nous devons rejoindre la mission.
– Pourquoi la mission ?
– Un bébé indien est mort, il faut le mettre dans le couffin.
Diego, revenu près de Ruben, s'adressa au prêtre.
– Padre Ignacio ? Est-ce la vérité ?
– Oui, un enfant indien était mort, un nouveau-né. C'était un garçon. J'étais parvenu à les convaincre de l'enterrer selon nos rites. Domingo, son père, s'était rangé à la voix de la raison. Ensuite…
Il hésita, cherchant auprès de don Olivio l'autorisation de révéler ce que beaucoup taisaient depuis des années à la demande de Javier Salinas. L'homme était bien trop perturbé pour le comprendre.
– La suite de l'histoire est telle que nous la connaissons, choisit de terminer le padre.
Diego était loin d'être satisfait. Il chuchota quelques phrase à Ruben qui résumait cette fameuse histoire. Le señor Cortez reprit les questions avec Beatriz.
– Nous avons été mettre l'enfant indien à la place du bébé. Est-ce cela ?
– Oui, tu as été très prudent. Et rapide.
– Et ensuite, qu'avons-nous fait ?
– Nous sommes rentrés.
– Tout s'est bien passé ?
Le visage de Beatriz changea. La panique commença à déformer ses traits.
– Les Indiens ! Ils sont là ! Ils vont me prendre mon bébé ! Non, Vicente, tu dois faire quelque chose ! Non, attention ! Vicente !
Elle se mit à sangloter.
– Vicente ! Oui, j'ai compris, ce n'est pas de ma faute. L'hacienda est là, regarde. Vicente ! NON !
Les pleurs redoublèrent. Olivio, les larmes roulant sur ses joues, prit sa femme dans ses bras.
– Les Indiens ont cherché à reprendre leur enfant, confirma padre Ignacio. Domingo et Vicente se sont battus. Ils sont morts ce jour-là
– Don Javier avait raison, soupira Diego. Il ignorait seulement que l'enfant n'était pas celui des Indiens, qu'il y avait eu un échange.
– Domingo était le frère de Calamienja, mon père adoptif, poursuivit Ounia. Quand ils m'ont trouvée, ils ont choisi de me garder. Personne ne cherchait d'enfant, ils ont pris cela comme un signe. Les Blancs avaient commis les pires horreurs, ils se sont fait un devoir de m'élever et de me garder en sécurité loin de leur folie, sans jamais me cacher mon histoire.
– Tu savais donc qui tu étais ? demanda Almudena.
– Pas avant mes cinq ans, quand je suis allée à la mission. J'y ai rencontré Diego. Quelque chose m'a attirée chez lui. En revenant dans mon village, je suis tombée malade. Je n'ai commencé à guérir que lorsque Calamienja a ramené Diego près de moi. Quand il est parti le soir, mon état s'est dégradé. Tout n'est revenu à la normale que le lendemain, quand il a été de retour.
Elle sourit au souvenir vivace du garçonnet près d'elle lui tenant la main. Diego posa une main sur son épaule avec chaleur. Il se rappelait lui aussi.
– Quand nous nous sommes vus sous la tente, c'était comme évidence, confirma-t-il. Ça l'était davantage pour les Indiens. Nous avons le même regard et la même aura d'après eux. Nous nous ressemblions aussi à l'époque, davantage qu'aujourd'hui.
– C'est la première fois qu'on m'a appelée Inez, se rappela sa sœur. Le padre n'avait jamais pu me faire baptiser, c'est quand Diego m'a donnée mon nom que cela s'est fait.
– Tu savais donc, Diego ? questionna don Alejandro. Depuis tout ce temps ?
Le jeune homme hocha la tête.
– Pourquoi…
– Personne ne m'aurait cru, devança-t-il sa question et sa colère. Et puis Inez avait une famille. Elle était bien au milieu des Indiens, libre. De quel droit lui aurais-je enlevé ?
– Tu aurais dû me le dire !
– Vous ne m'auriez pas cru !
– Et si je l'avais fait ?
– Vous l'auriez ramenée de force à la maison. Elle aurait été malheureuse et moi aussi. Sa vie était parmi les Indiens.
– Vingt-cinq ans ! Ne crois-tu pas que j'aurais pu l'apprendre depuis tout ce temps !?
– Je ne le voulais pas, expliqua Inez. Je lui ai fait promettre de n'en parler à personne. J'ai accepté de vous rencontrer une fois, pour vous être présentée comme guérisseuse. Vous ne m'avez pas reconnue. Vous ne l'avez jamais fait ensuite. C'était un signe.
