Chapitre 14 – Alejandro
Alejandro oscillait entre détresse profonde et colère incommensurable. Il comprit à peine qu'Almudena lui prenait la main pour l'emmener ailleurs. Il ne voyait que Diego et Inez – sa fille ! – se prendre dans les bras avant que la jeune femme quitte la demeure. Il ne vit pas le padre et Alma venir entourer Olivio, Beatriz et Soledad et partir ensemble pour l'hacienda Salinas. Il ne vit pas non plus Isabel aller rassurer les Bonito sur ce qu'ils avaient pu entendre. Il ne vit pas plus Alicia entraîner Ruben vers leur chambre pour discuter de ce qui s'était passé.
Il ne vit rien de tout ça. Il ne reprit conscience de son environnement que lorsque Almudena l'obligea à s'asseoir sur son lit. Elle chercha à lui parler mais il était en état de choc. Elle l'aida à se déshabiller et il sombra dans un sommeil sans rêve.
Le réveil se fit tôt le lendemain pour tout le monde. Alfonso Bonito allait bien mieux, il n'y avait plus de crainte pour sa santé. Diego et Almudena s'occupèrent de faire raccompagner la famille à son hacienda.
Don Alejandro se leva comme un automate. Il pénétra dans le salon après le départ de leurs invités. Almudena expliquait alors à Isabel que son frère et sa femme partaient dans leur famille maternelle. Les Cuellar les accueilleraient quelques temps comme ils avaient pu le faire à leur arrivée en Californie. Elle souhaitait qu'Isabel les y accompagne, ce qu'elle refusait catégoriquement. Elle tourna son attention vers Alejandro dès qu'il parut. Sa fille en profita pour s'esquiver vers les écuries. Elle avait besoin de se changer les idées et les vaqueros devaient avoir quelqu'un à qui parler pour la journée de travail. Il était clair que leur patron n'en serait pas capable aujourd'hui.
L'hidaldo se laissa servir un petit-déjeuner léger par Crescencia. Il n'était pas sûr de pouvoir avaler quoi que ce soit, mais il lui fallait manger. Almudena voulut capter son attention. Il n'eut que des mots vides et lointains. À regret, la doña se retira, laissant père et fils de la Vega.
Diego était terriblement fatigué. Il s'était couché tard pour finir de régler le départ des Bonito au matin et gérer le rangement de la fête. Il s'était levé après un poignée d'heures de repos pour régler les affaires courantes, vérifier Tornado, gérer les domestiques et accompagner leurs invités jusqu'à leur départ. Il avait dû user de poudre pour atténuer ses cernes. Bernardo était inquiet de le voir debout et plus encore de la journée qui se profilait. Malgré tout il se retira quand il le lui demanda pour aller apporter son aide aux autres domestiques, emportant avec lui les affaires du petit-déjeuner.
Don Alejandro se leva dans le plus parfait silence. Il fit quelques pas pour se dégourdir les jambes, sans un regard pour son fils. Diego attendit puis, quand il fut clair qu'il ne commencerait pas la discussion le premier, l'appela :
– Père !
Alejandro ne réagit pas.
– Père, parlez-moi. Je vous en prie !
Le don se crispa et se détourna.
– Parler ? Tu as eu vingt ans pour cela et tu ne l'as pas fait ! Maintenant tu oses demander à ce que je te parle !?
Il était en colère. C'était attendu.
– J'avais promis à Inez.
– Ne crois-tu pas que la situation était plus importante qu'une simple promesse !
– La promesse d'un de la Vega est sacrée, c'est vous qui me l'avez appris.
Alejandro fulmina. Il devait lui accorder ça. Toutefois, il aurait pu trouver d'autres moyens de lui faire comprendre, ce qu'il ne se priva pas de lui dire. Diego soupira, regrettant qu'il ait fallu tant d'années avant la révélation.
– M'auriez-vous cru ? interrogea-t-il. Il n'y avait pas de preuve, seule une absolue certitude. Si doña Beatriz n'avait pas été en mesure de parler hier soir, si padre Ignacio n'avait pas confirmé pour les Indiens, si Alma n'avait pas révélé son doute au sujet de l'enfant… personne ne l'aurait cru. Moi-même, à leur place, je ne l'aurais pas fait.
– …
– Je comprends votre colère, votre amertume. Vous m'en voulez et c'est légitime. Je suis désolé qu'il ait fallu aussi longtemps pour prouver qui est Inez. J'aurais souhaité que cela se passe dans d'autres circonstances. Cependant ni vous ni moi ne pouvons revenir en arrière. Le passé est derrière nous, il nous faut apprendre à vivre avec.
– Ma fille est vivante ! explosa Alejandro. Comment diable veux-tu que je vive avec ça !
– C'est une bonne nouvelle, père.
– Je ne l'ai jamais reconnue, pas une seconde je n'ai imaginé que… et elle a été élevé par les Indiens !
– Les Indiens sont de bonnes personnes.
– Je ne dis pas le contraire.
Mais Alejandro les avait toujours considérés comme des étrangers. Il ne connaissait rien d'eux ou si peu.
– Vous apprendrez à connaître Inez, le rassura Diego. Il est normal que vous ne l'ayez pas reconnu.
– Normal !? Cette situation est tout sauf normale ! Tu savais la vérité ! Tu savais qu'elle était en vie et tu n'as rien dit !
– Père…
– Assez, Diego !
Il souffla pour se reprendre, conscient que se disputer ne mènerait nulle part.
– Je t'en veux, lui dit-il ensuite avec amertume, pour ce secret, pour ne pas m'avoir fait confiance. Je m'en veux aussi car tu as peut-être raison, je n'ai jamais reconnu Ounia.
Il lui faudrait du temps pour assimiler l'Indienne à la fille qu'il avait perdu. Du temps aussi pour panser la plaie ravivée par Beatriz, autant par ce qu'elle avait fait que l'évocation de la mort d'Esperanza.
Tout cela Diego le savait. Il comprenait son père bien plus que lui-même ne l'imaginait.
– Laisse-moi, Diego.
– Père, je…
– J'ai besoin de temps, le coupa son père.
– Et Inez ?
– Plus tard. Je ne suis pas prêt à la voir.
La mort dans l'âme, Diego quitta la pièce.
