Chapitre 16 – Bernardo

Diego n'arriva jamais jusqu'aux terres indiennes. En fait, il ne dépassa pas le seuil de sa chambre. Il venait de terminer ses bagages avec Bernardo quand Isabel arriva paniquée à l'hacienda.

– Don Alejandro ! cria-t-elle. Don Alejandro !

L'hidalgo ne tarda pas à apparaître, droit dans son costume impeccable. Il avait prévu ce jour-là de travailler dans son bureau et de faire ses comptes. Almudena avait pour sa part rendue visite à Ruben et Alicia chez les Cuellar. Elle ne rentrerait qu'après le souper.

La benjamine des Cortez était affolée. Elle avait pourtant l'habitude de se contrôler et il était rare que quelque chose l'effraye. Cela inquiéta le don.

– Isabel ? Que se passe-t-il ?

– Oh, don Alejandro ! Les voleurs…

– Doucement, tenta-t-il de la calmer, voilà...

Elle peinait à reprendre sa respiration et articulait difficilement.

– Les voleurs, El Ladrón, ils ont attaqué le troupeau près de la rivière. Jaime est blessé, Isaac aussi. Je crois qu'ils ont tué Araceli.

– Ont-ils pris les bêtes ?

– Non, c'était une diversion. Ils se sont emparés des chevaux dans le corral, dix au moins !

Elle expliqua ensuite que Juan était parti chercher un médecin, qu'il préviendrait les lanciers et qu'elle était venue ici pour l'avertir. Les hommes étaient en chemin pour l'hacienda Salinas, plus proche. Avila irait là-bas.

L'attaque avait été violente, rapide aussi. El Ladrón était un habitué des attaques éclairs. Cela rendait difficile sa capture et cela facilitait ses vols. Il profitait de la sidération qu'il causait, en commençant par agresser et blesser ses victimes, pour agir ensuite vite.

– Faites seller mon cheval ! ordonna Alejandro aux domestiques qui avaient accouru aux cris. Je me rends sur place. Crescencia, faites parvenir un mot chez les Cuellar. J'irai chez don Nacho trouver des hommes et nous nous lancerons à la suite d'El Ladrón.

Il se tourna ensuite vers l'étage.

– Diego ! Diego !

L'intéressé recula d'un pas. Il indiqua d'un mouvement de tête le passage secret. Suivi de Bernardo, les bagages en main, il passa dans le réduit.

Il entendit son père monter quatre à quatre les marches et ouvrir sa chambre à la volée.

– Il est parti, maugréa-t-il. Pourquoi ce devait-il être aujourd'hui ?

Sur quoi il s'élança vers le patio. On amenait déjà un cheval pour lui et un autre pour Isabel, le sien ayant besoin de repos. Dès les premiers cris, les domestiques avaient anticipé un départ. Personne ne nota la présence des deux chevaux que Diego et Bernardo avaient prévu d'atteler pour se rendre en terre indienne.

– Selle un cheval et va au devant de mon père, dit Diego à son domestique en terminant d'écrire un mot. Ne te fais pas voir. Tu lui donneras ceci. J'y explique à Crescencia qu'il me manque certaines affaires et que tu dois mes les rapporter. Quand mon père le lira, il devrait vouloir me prévenir. Tu signeras que tu retournes chez les Indiens également pour prévenir Inez qu'on a besoin d'elle. Prends de quoi écrire mais je pense que mon père comprendra.

– Et vous ? interrogea Bernardo tout en connaissant la réponse.

– Je me change et je me lance à la poursuite d'El Ladrón.

Sur quoi il s'élança dans le passage. Bernardo aurait voulu objecter que c'était dangereux. Diego aurait sans doute promis de faire attention, mais rien n'y aurait fait. Même s'il était capable de se contrôler parce qu'on s'en était pris aux siens, il ne pouvait tolérer la violence gratuite dont faisait preuve El Ladrón. Trois blessés, dont un gravement si ce n'était mortellement, c'était plus qu'il ne pouvait supporter.

L'adrénaline courant dans ses veines, Diego se précipita vers Tornado. Moins de cinq minutes plus tard ils quittaient la grotte.

Les choses se passèrent comme le jeune homme l'avait imaginé. Bernardo réussit à couper la route d'Alejandro comme s'il venait des terres indiennes. Après moult signes, il parvint à faire comprendre qu'il irait chercher Ounia et l'emmènerait à l'hacienda Salinas soigner Jaime et les autres. Isabel, contrainte par Alejandro qui ne voulait pas la voir en danger, accepta de l'accompagner. Bernardo s'en serait bien passé mais Inez saurait taire l'absence de son frère. Bien que ni l'un ni l'autre n'en ait jamais ouvertement parlé, Bernardo se doutait qu'elle connaissait l'identité du Renard. Lui-même avait connaissance de l'existence d'Inez depuis des années.

De leur côté, don Alejandro, don Nacho et ses hommes se lançaient à la recherche des bandits. Diego avait conscience qu'il devait les trouver avant eux. Toute confiance qu'il ait en eux, ils risquaient d'allonger la liste des blessés. Les vaqueros n'étaient pas des soldats et les deux hidalgos plus de première jeunesse. Pour éviter un bain de sang, il n'avait qu'une solution : affronter El Ladrón en duel comme il l'avait demandé.