Chapitre 24 – de la Vega
Bernardo ouvrit la porte pour laisser Isabel entrer. La señorita le remercia et lui fit signe de sortir. Sans comprendre lui non plus, Diego acquiesça à la demande. Il s'interrogeait sur sa démarche des derniers jours. Isabel avait-elle réussi à voir qu'il était plus blessé qu'il n'en avait l'air ? Non, c'était impossible.
Il craint un instant qu'elle ait découvert son identité secrète mais c'était improbable. Bernardo avait chevauché au pueblo durant sa convalescence. Tornado et le Renard avaient été vu à plusieurs reprises. Sa guérison miraculeuse avait d'ailleurs contribué à alimenter sa légende.
Isabel s'assit sur le fauteuil près du lit. Elle contempla un long moment Diego en silence, réussissant à le rendre mal à l'aise comme jamais il n'avait pu l'être.
– Isabel ? questionna-t-il en n'y tenant plus.
– Nous devons parler. Ou plutôt je dois te parler.
– Que se passe-t-il ?
Il imaginait à cet instant le pire pour leurs proches.
– Je t'aime, Diego.
La confession le sidéra. Il en perdit ses moyens.
– Tu…
– Je t'aime, Diego, répéta Isabel. Je ne peux pas l'ignorer. Les derniers événements m'ont prouvée que tout peut se terminer en un instant. Je me devais de te le dire, d'être honnête et de ne pas prendre des chemins détournés pour cela. Je crois que nos sentiments sont réciproques mais ça n'a guère d'importance. Ma position n'a pas changé depuis la fiesta.
La fatigue et la douleur n'avait pas encore quitté le jeune homme. Il n'avait pas l'énergie ou la volonté de la contredire. Il en avait assez de faire semblant. Pour une fois il voulait simplement dire la vérité et elle rejoignait les mots d'Isabel.
– Tu as raison, tes sentiments sont partagés.
Il marqua une pause, prenant le temps de se calmer avant de prononcer des mots qu'il ne dirait jamais plus.
– Isabel…
Elle frissonna rien qu'en entendant son prénom. Diego lui prit la main avec douceur.
– Je t'aime, dit-il avec douceur et tristesse, et cela ne sera jamais.
– Frère et sœur ?
Il hocha la tête aussi désespéré qu'elle. Isabel serra sa main puis se déplaça pour s'asseoir sur le lit.
– Je ne veux pas avoir de regret.
Il fronça les sourcils. Elle l'embrassait déjà.
Ils perdirent la notion du temps. Leurs lèvres se séparaient, se cherchaient, se retrouvaient… un grognement de douleur de Diego les fit revenir à la réalité.
Isabel fixa sa main sur l'épaule du jeune homme. Avant qu'il ait le temps de réagir, elle écarta sa chemise et dévoila la marque laissée par le couteau qui cicatrisait. Elle avait toujours été vive d'esprit, les doutes qu'elle avait pu avoir lui permirent d'associer les idées. Une caresse dans son dos à l'emplacement de l'autre cicatrice lui confirma qu'elle avait raison.
– Zorro… murmura-t-elle de la douleur dans la voix.
– Isa…
– Chut ! l'arrêta-t-elle en posant un doigt sur ses lèvres. Ne dis rien. Comme l'autre, ce secret demeurera ici. Quand j'aurai quitté cette pièce, plus rien de tout cela n'existera.
C'était pire que d'être poignardé par Guillermo. Cette douleur qu'il ressentit là le blessa plus que tout ce qu'il avait pu endurer dans sa vie.
Isabel se pencha pour s'emparer une nouvelle fois de ses lèvres. Son désespoir équivalait au sien.
– Adieu, mon amour.
Diego ferma les yeux et détourna la tête quand elle s'éloigna de lui. Isabel ne jeta pas un regard en arrière et quitta la pièce. Les larmes coulèrent, les poings se serrèrent puis essuyèrent les yeux.
Rien de tout cela n'avait existé. Rien n'existerait jamais.
Dans le passage secret, Bernardo était décomposé. Quant à Inez, elle était furieuse ! Il n'était pas question que son frère n'ait pas sa fin heureuse. Elle avait deux mots à dire à son cher père.
.
Alejandro de la Vega ne comprit pas ce qui lui arriva. Il était tranquillement installé au salon. À ses côtés, Almudena lisait à voix haute un roman. Il se laissait bercer par sa voix sans vraiment écouter les mots. La maisonnée était calme. Tout allait bien.
Puis une furie débarqua dans la pièce. Alejandro l'identifia comme telle avant de réaliser qu'il s'agissait d'Inez. Il n'eut pas l'occasion de dire un mot ou de faire un geste. La guérisseuse était hors d'elle.
La première partie du débit de paroles qu'elle lui asséna était en langue indienne. Il n'en comprit pas un mot, pas plus qu'Almudena à qui Inez s'adressait régulièrement. C'était sans doute mieux car il devina qu'elle évacuait beaucoup de choses et qu'il n'aurait pas apprécié en savoir la teneur. Une fois fait elle prit une grande inspiration pour se calmer, s'excuser en espagnol des mots qu'elle venait d'avoir et qu'ils n'avaient pas compris, pour reprendre en anglais.
– Don Alejandro, doña Almudena, vous ne pouvez pas vous marier.
Interloqué, le don esquissa un mouvement de la main et ouvrit la bouche pour protester contre cette demande venue d'on-ne-sait-où.
– Je n'ai pas terminé, coupa Inez et il se tint coi. Vous ne semblez pas l'avoir compris alors que cela crève les yeux, Diego et Isabelle s'aiment. Plus que ça, ils sont destinés.
Elle parut chercher un instant un mot plus approprié mais tout ce qui lui vint fut en langue indienne. Elle continua.
– Ces deux idiots pensent qu'ils doivent le taire, que votre amour est plus important que le leur. ¡ Estúpido ! J'ignore pour quelle raison votre religion les empêcherait de vivre ensemble si vous vous mariez. Le padre et moi ne sommes jamais parvenus à nous comprendre sur ces sujets. Toujours est-il que je resterai pas sans rien faire !
– Inez, l'arrêta Almudena. Diego et Isabelle sont-ils vraiment amoureux ?
– Sí.
– Ils veulent renoncer à cet amour pour nous ?
– Ils ont dit « frère et sœur », cela me semble assez évident de la raison.
– Eh bien, notre mariage lierait nos deux familles. Cependant aucun lien du sang n'existe entre eux et…
– Bien sûr qu'ils seraient frère et sœur !
– Alejandro !
Reprenant ses esprits et ses moyens, le don avait bondi sur ses pieds.
– Ne me dis pas que tu penses la même chose ! s'offusqua Almudena.
– Beaucoup le penseraient ici.
– Si les médisances de quelques-uns te gênent, nous n'avons rien à faire ensemble.
Le ton de la señora était sans appel. Elle ne rentrerait pas dans un débat du qu'en-dira-t-on ou de religion. Pour elle, la situation était simple, Diego et Isabel pouvaient se marier, en premier si cela devait simplifier les choses, et eux ensuite. Alejandro la connaissait bien, il le comprit en un instant, Inez également.
– Je n'ai jamais dit cela, répliqua-t-il. Je serais heureux que Diego et Isabel s'unissent.
Sa phrase sonnait un peu creuse. Il ne parvenait pas à les imaginer ensemble. Toutefois, il n'était plus à une surprise près ces dernières semaines. Entre la révélation d'une fille et un fils hors-la-loi, il pouvait facilement s'arranger de l'amour des jeunes gens.
– Qu'ils se marient d'abord, dit-il, et vite ! Je ne veux pas qu'ils changent d'avis. Il sera tout temps pour nous de faire plus tard une cérémonie.
– Et pourquoi pas un double mariage ? proposa Almudena.
– Si tu veux, balaya le don d'un geste.
Il doutait qu'Isabel et Diego soient d'accord et il n'en avait que faire. Il réalisait à peine ce qui c'était décidé en quelques minutes.
– Merci, père ! s'écria Inez en lui sautant au cou.
Sur quoi elle lui claqua une bise sonore sur la joue avant de s'empresser de filer.
– Je vais leur annoncer la bonne nouvelle !
Cette fois, Alejandro dut s'asseoir.
– Mon amour ? s'inquiéta Almudena à son brusque changement d'attitude.
Il fallut un moment, le temps qu'il assimile tout. Puis un large sourire éclaira son visage. Il regarda sa fiancée l'œil brillant.
– Elle m'a appelé père.
Almudena effleura sa joue d'une caresse.
– Oui, c'est bien une de la Vega.
– Ma fille… réalisa alors véritablement Alejandro. Inez.
L'avenir était en train de se parer de ses plus belles couleurs.
Fin
NdA : L'histoire se termine sur une fin ouverte. Je trouve que c'est mieux. :-) En espérant que ça vous ait plu. ^^ N'hésitez pas à laisser une trace de votre passage en review.
