Ecrit pour Sailin sur le thème "cadeau non désiré". Epoque : 19e siècle.


Loki avait toujours clamé qu'il se souciait peu de l'arrivée des chrétiens. Vraiment ! C'était les autres Ases qui perdaient des croyants dans l'affaire ! Lui n'avait jamais eu de prêtres et d'autels : chacun son tour !

Il est vrai que leur Jésus donnait toujours envie de balancer un petit coup de pieds aux fesses. Il ressemblait un peu à Balder, sur ce point. Mais principalement, Loki savourait tellement la frustration des Ases que c'était secondaire.

Pourtant, quelques siècles plus tard, Odin eut une idée. Loki aimait à penser qu'il n'était pas rapide et qu'il y avait réfléchi tout ce temps. Mais ce n'est pas comme si Odin lui parlait encore de ses projets.

Peu importe : le fait est qu'Odin modifia l'apparence de la chasse sauvage, mit des fourrures encore plus voyantes que d'habitude, et s'infiltra dans le christianisme comme un loup dans une bergerie. Sous un de ses multiples noms d'emprunts, il acquit la réputation d'apporter des cadeaux aux petits enfants. Bien sûr, il en avait apporté au maximum une dizaine, et ensuite les parents s'étaient empressés de suivre.

Loki trouvait cela complètement ridicule, et pourtant, il ne pouvait se défendre d'une certaine admiration. C'est pourquoi il décida que cette nouvelle tradition valait la peine d'être ruinée.

Il choisit un de ces villages qui ont l'air si paisibles que l'on se sent mourir d'ennuis rien qu'à les contempler des collines voisines. Loki dut se faire violence pour y entrer ; il pensa à tous les mensonges qui y étaient cachés. Il pensa à toute la discorde qu'il allait y rajouter.

Et il vola tous les cadeaux.

Ce n'était pas si simple que cela en avait l'air. Il ne vola pas les paquets, pour ne pas se faire remarquer. Il dut pour cela employer une grande quantité d'elfes qui savaient se rendre invisibles et intangibles, en les payant avec quelques compliments et mensonges qui n'avaient plus été utilisés depuis des siècles.

Et bientôt, il eut tellement de cadeaux bien intentionnés qu'il aurait pu se baigner dedans. Mais bien sûr, ce n'était pas le but ! Ou au moins, pas le seul but, un ou deux plongeons suffisaient ! Qu'aurait-il fait, d'ailleurs, d'un livre de prières ? (Non, ce n'était pas le moment de se poser cette question, même si plusieurs idées séduisantes s'offraient à lui).

Aussi, il envoya les elfes remettre les cadeaux presque à leur place, de façon soigneusement organisée.

Le matin de Noël, de nombreux enfants eurent la plus grande surprise de leur vie, ce qui était, après tout, de saison.

Plusieurs petits garçons manifestèrent leur horreur en regardant les jolies robes ou les nécessaires de couture qu'ils avaient reçu, mais certains dissimulèrent une joie secrète, et c'était encore plus amusant. Des adolescentes reçurent les soldats de plomb qu'elles n'avaient jamais eu étant petites, mais c'était un peu trop tard, ou du moins les pensées qu'elles eurent du eux furent moins pures.

Les enfants de l'instituteur secrètement athée reçurent des chapelets et des figures saintes, tandis que le livre subversif qu'il avait prévu fut envoyé dans la plus dévote des familles du village. Ces enfants y apprirent beaucoup plus de choses que la famille de l'instituteur l'aurait fait.

Des enfants de pauvres reçurent des bijoux en or, qu'ils prirent pour des imitations, et des enfants de riches des figurines de bois faites à la main, qu'ils prirent pour des bois précieux ou des artistes à la mode.

Et absolument tous les bonbons furent envoyés à des enfants dont les parents jugeaient que c'était mauvais pour leur tempérance.

Bien sûr, il était hors de question que quiconque mentionne une erreur dans la distribution. Qui pouvait juger les forces divines ? Ce n'est pas comme si les parents allaient avouer maintenant leurs habitudes de mensonge, et combien ils haïssaient, en fait, que quelqu'un d'autre se permette de donner des cadeaux à leurs enfants.

Pendant ce temps, Loki, perché sur la colline voisine, avait convaincu les rayons de lumière de lui envoyer les détails de ce qui se passait dans chaque famille, et se tordait de rire à ne plus pouvoir tenir debout.

Mais une petite fille de quatre ans avait reçu la carabine de chasse qui était censée faire de quelqu'un un homme, et elle tirait très bien, ou très mal. Une balle érafla l'épaule de Loki.

Il décida que cette fête était finie, et qu'il était grand temps de préparer la prochaine.

Il souhaita à la petite fille beaucoup d'amusement avant que quelqu'un réussisse à lui prendre sa carabine.