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XLII. Clouage au Pilori

Recroquevillée dans un fauteuil près de la fenêtre, Hermione observait d'un air distant le ciel sombre, ses yeux encore rougis. Elle ignorait combien de temps elle avait passé à pleurer, après le récit de Théodore.

En temps normal, Hermione n'était pas particulièrement démonstrative. Ces dernières années, elle s'était même habituée à réprimer ses émotions, comme un mécanisme de défense après les moments difficiles passés dans le régime. Elle avait ressenti l'obligation de devoir se montrer forte à toute épreuve. Et après avoir refoulé tant de lamentations, Hermione s'était laissée aller à ses émotions, sans retenue aucune. C'était comme si on avait ouvert un robinet bouché depuis des lustres et qu'il était désormais impossible de le refermer. Il coulait à flot, sans le moindre signe d'arrêt.

Hermione pleurait de peine, de joie, de frustration, de crainte. Elle pleurait à cause de l'injustice liée à son statut, une chose sur laquelle elle n'avait aucun contrôle. Elle pleurait de savoir que ses parents avaient tant souffert de sa disparition. Elle pleurait pour cette vie qui aurait sans doute été différente si elle ne s'était pas retrouvée sur cette île, le jour de cet assaut violent qui l'avait privée de sa liberté.

Toutes ses émotions s'entremêlaient de manière confuse, si bien qu'elle ne parvenait même plus à les identifier.

Avant ce jour, Hermione n'avait jamais réalisé à quel point elle avait eu besoin d'extérioriser toutes ces sensations qui la tiraillaient depuis bien trop longtemps.

Elle était reconnaissante envers Théodore d'avoir pris un si grand risque pour entrer en contact avec ses parents. Apprendre que la vie avait continué pour eux et qu'ils avaient tenté, tant bien que mal, de se reconstruire malgré sa disparition la rendait à la fois triste et heureuse.

Elle avait même une petite sœur. Lorsque Théodore lui avait révélé la nouvelle, Hermione avait eu du mal à le croire. C'était en voyant les photos qu'il avait ramenées de son voyage que la réalité l'avait finalement percutée.

Hermione avait passé les jours précédents à lire et relire les lettres de ses parents et à regarder l'album photos qui les accompagnait. Son cœur s'était serré de peine et de bonheur lorsque Théodore lui avait tendu un lecteur de cassettes avec la chanson préféré de son père – celle qu'il écoutait en boucle en voiture.

Elle avait placé les écouteurs dans ses oreilles d'un geste tremblant, et des larmes avaient coulé librement sur ses joues lorsqu'elle avait entendu les premières notes de The Love Parade des Undertones.

Lorsqu'elle émergea finalement de la chambre, bien des heures plus tard, Hermione était toujours désorientée. Elle avait perdu toute notion de temps et ignorait l'heure qu'il était.

D'une démarche égarée, elle erra dans les couloirs faiblement éclairés du Manoir des Nott. Elle trouva Théodore dans le séjour de leur aile privée. Il lui tournait le dos, installé sur un sofa, face à la cheminée, son attention plongée dans des parchemins. A l'entrée d'Hermione, il les rangea soigneusement et l'observa avec appréhension.

« Hey. » souffla Hermione d'une voix faible avant de se laisser choir à ses côtés sur le sofa.

« Hey. Ça va ? » demanda-t-il d'une voix douce, la mine préoccupée.

Elle haussa les épaules en guise de réponse et se rapprocha de Théodore. Sans un mot, elle se blottit contre son torse. Elle n'avait pas la tête à discuter. Elle savait qu'elle ne serait pas en mesure de poser les mots justes sur ses émotions.

Théodore sembla le comprendre et il se contenta de l'envelopper dans une étreinte rassurante. Elle ignora combien de temps ils restèrent dans cette position, dans le silence, mais elle finit par s'endormir.

Cette nuit-là, Hermione fit encore ce cauchemar terrible, celui qui la terrorisait régulièrement depuis des années. Comme à chaque fois, elle était pourchassée par des Mangemorts avant d'être capturée et traînée de force sur un bûcher.

Elle se réveilla en sursaut, la respiration saccadée et sa poitrine serrée par l'angoisse. Elle détestait ce cauchemar si vivifiant. Parfois, elle avait même l'impression de sentir la chaleur insoutenable du feu sur sa peau.

Il lui rappelait le jour de sa capture. Ce jour-là, les Mangemorts avaient exécuté les captifs avec cette méthode atroce, sans la moindre humanité.

Comme toujours, ses poils s'étaient hérissés sur ses bras et il lui fallut quelques minutes pour se calmer. Elle n'était plus dans le sofa dans lequel elle s'était endormie mais dans le lit qu'elle partageait avec Théodore, sous un drap soyeux. Elle se tourna sur le côté et rencontra le regard interrogateur de Théodore rivé sur elle.

« Encore ce cauchemar stupide. » expliqua-t-elle avant de reposer sa tête sur l'oreiller. « Pourquoi tu ne dors pas ? »

« J'étais en train de réfléchir. » admit-il.

« À quoi ? » demanda-t-elle avec curiosité.

Quelque chose lui tracassait suffisamment l'esprit pour qu'il reste éveillé au beau milieu de la nuit. Elle était habituellement celle qui souffrait d'insomnies.

« J'étais en train de me dire qu'on pourrait peut-être déménager. » déclara finalement Théodore.

Hermione se contenta de le fixer, désarçonnée.

« Avoir un endroit à nous. Juste à nous. » ajouta-t-il. « Qu'en penses-tu ? »

« Je… J'adorerais ça. » admit Hermione, agréablement surprise.

Même si le Manoir était gigantesque et qu'il y avait suffisamment d'espace pour ne pas se sentir à l'étroit, Theodius restait le maître de maison et Hermione ne s'était jamais sentie complètement à l'aise, même après leur mariage et son emménagement officiel.

La perspective d'avoir leur propre maison était excitante. Avoir leur indépendance et jouir d'une intimité nouvelle en tant que nouveaux mariés était important, surtout avec tous les changements qu'ils avaient vécu ces derniers temps. Théodore esquissa un sourire, visiblement heureux de sa réponse.

Le lendemain, après le départ de Théodore au théâtre, Hermione passa sa matinée dans la bibliothèque. Après un léger déjeuner, elle décida de sortir pour profiter de la température douce et s'aérer l'esprit. Elle croisa Theodius dans le hall.

Depuis l'annonce du mariage, ils ne s'étaient jamais retrouvés seuls sans Théodore, même pendant le voyage de ce dernier. Elle l'avait intentionnellement évité et avait préféré raser les murs.

Elle lui adressa un sourire hésitant, incertaine de l'attitude à adopter. Le visage de son beau-père resta de marbre.

« Est-ce que les préparatifs du gala se déroulent comme vous le souhaitez ? » demanda Theodius d'une voix machinale, plus par politesse qu'autre chose.

Hermione hocha la tête. Elle s'était contentée de suivre les conseils de Pansy. Elle ne voulait pas faire de vagues et faire jaser plus que nécessaire en s'écartant des traditions et des codes de ce type d'événement.

« Tout se passe convenablement. » répondit Hermione d'une voix plate.

Theodius l'observa un instant en silence, comme s'il la jaugeait, avant de hocher la tête.

« Pensez-vous pouvoir endosser votre nouveau rôle ? » demanda-t-il soudainement, dardant un regard perçant sur elle.

Devant le silence d'Hermione, il poursuivit :

« Vous vous doutez bien des critiques et des polémiques qui vous seront adressées à cause de votre statut. » ajouta-t-il d'un ton entendu.

Hermione hocha la tête, découragée.

« Je vais être honnête avec vous, Miss Granger. Vous êtes une jeune femme intelligente, cela ne fait aucun doute. Vous êtes plus intelligente que mon fils, aussi vexant que cela puisse être à admettre pour moi. » ajouta-t-il avec une grimace.

L'usage de son nom de jeune fille était des plus parlants. Il n'approuvait pas leur union. Et même si une partie d'elle le savait déjà, cette confirmation de vive voix était encore plus blessante.

« Je sais que vous comprenez que cette union n'est dans l'intérêt de personne. Ni celui de mon fils, ni le vôtre. Elle n'apportera que des problèmes et des obstacles. Je peux vous épargner tout cela, avant qu'il ne soit trop tard. » assura-t-il. « Vous êtes tous les deux jeunes, et naïfs. Croyez-moi, il faut plus que de l'amour pour faire tenir un mariage. »

Hermione était toujours silencieuse.

« Je sais que vous saurez prendre la bonne décision pour protéger toutes les parties impliquées. Croyez-moi, personne ne vous en voudra d'avoir pris peur et d'être partie. Vous avez succombé à la pression, c'est tout à fait normal et humain. » indiqua-t-il. « Je suis disposé à vous aider à prendre un nouveau départ. L'argent n'est pas un problème et… »

« Comment pouvez-vous dire une chose pareille ? » interrompit Hermione d'un ton scandalisé, n'en croyant pas ses oreilles.

Elle était profondément blessée par ce qu'il suggérait et sentit sa colère prendre le dessus.

« Je ne vous laisserai pas me manquer de respect, ni à Théodore et encore moins à notre union. » martela-t-elle entre ses dents serrées.

Elle sentit son poing se serrer de colère et de frustration.

« Théodore et moi sommes liés et il n'y a rien que vous puissiez faire à ce sujet. » assena-t-elle d'une voix dure. « Vous pouvez l'accepter ou vous pouvez perdre votre fils. C'est à vous de décider, M. Nott. »

Theodius ouvrit la bouche, interloqué par son éclat soudain. Hermione se moquait d'être sortie de ses gonds et d'avoir oublié le respect qu'elle s'était efforcée de montrer à son beau-père. Il s'était envolé après l'avoir entendu suggérer quelque chose d'aussi insultant.

« Rassurez-vous, nous serons bientôt hors de votre vue. » poursuivit-elle, la voix tremblante.

Il ignorait tout de leur projet de quitter le Manoir. Hermione savait que cette annonce revenait à Théodore. Elle avait toutefois besoin de faire comprendre à son père qu'elle n'allait pas se laisser manipuler aussi facilement.

« Si vous voulez bien m'excuser, j'ai un gala à préparer. » dit-elle d'un ton impérieux, ses yeux plantés dans les siens en signe de défi.

Elle fit volte-face et se dirigea vers la porte menant à l'extérieur, sans un autre regard dans sa direction.

Les jours suivants, Theodius se montra étrangement courtois avec elle. C'était comme s'il avait réalisé qu'elle ne se laisserait pas manipuler et traiter avec condescendance. Il s'adressa même à elle à deux reprises, au sujet du gala, pour annoncer qu'il se chargerait de remplacer Gislena pour le discours coutumier pendant le lancement du gala.

Hermione contempla son changement d'attitude avec suspicion. Après tout, quelques jours plus tôt, il avait tenté de la soudoyer pour qu'elle disparaisse. Elle ne plaçait aucune confiance en lui et continuerait à se méfier. Elle n'aurait pas été étonnée qu'il tente également de raconter une version déformée de la vérité à Théodore.

Le GAGE s'approchait dangereusement et elle ne pouvait pas se permettre de s'ajouter des ennemis. Avoir le père de Théodore dans ses bons papiers serait important.

Hermione s'efforça même de faire un effort à l'égard de Pansy Parkinson. Bien que cette dernière soit insupportable, Hermione devait admettre qu'elle maîtrisait parfaitement son sujet. Contrairement aux autres, ce n'était pas le statut inférieur d'Hermione qui semblait la déranger, mais son ''manque évident de style et son esprit de confrontation, absolument pas féminin''

« Tu dois comprendre quelque chose, chaton. » lui lança un jour Pansy avec lassitude.

Hermione se retint de lever les yeux au plafond. Elle haïssait cette manie de Pansy d'utiliser des sobriquets ridicules en s'adressant aux autres.

« Si je suis certains codes à la lettre, ce n'est pas par croyance profonde ni même par conviction. Je les suis parce que je sais que ça m'aidera à atteindre mes objectifs dans la vie. Il y a des codes et des stratégies à appliquer pour naviguer dans cet univers, et tant que tu refuseras de t'y plier, tu seras toujours perdante. » assura Pansy sur le ton de l'évidence.

Toutes ces traditions étaient tellement hypocrites. Pour quelqu'un comme Hermione, elles n'avaient aucun sens.

« Ginny l'a très vite compris, elle. » fit remarquer Pansy.

« Tant mieux pour elle mais je ne suis pas Ginny. » répliqua sèchement Hermione, piquée au vif.

Pansy sembla déroutée par son éclat et pour une fois, ne répliqua pas. Hermione croisa les bras, agacée.

La mention de Ginny la rendait particulièrement irritable. Théodore l'avait rapidement compris et avait cessé de prononcer son nom.

Si Ginny voulait oublier ses origines et s'adonner aux jeux des Sang-Pur pour atteindre ses objectifs - quels qu'ils soient - cela la regardait personnellement. Hermione n'avait aucune intention de l'imiter et elle était fatiguée de devoir s'en justifier.

Elle en voulait à Ginny d'ainsi fricoté avec des gens qui haïssaient profondément les personnes comme elle et qui ne désiraient que les voir disparaître.

Même si Ginny ne connaissait pas son réel statut, cela ne changeait rien à la situation. C'était un conflit de valeurs. Si Ginny pouvait fréquenter une famille d'extrémistes assumés comme les Malfoy, cela révélait des questions sur ses valeurs personnelles. Était-elle prête à les jeter à la poubelle, tout simplement pour faire partir de cette élite ?

Théodore lui avait parlé de la famille Malfoy, et de leur réputation sulfureuse au sein du régime. Et la seule interaction qu'Hermione avait eu avec Draco Malfoy, à sa venue au Manoir avec Ginny, n'avait fait que confirmer son préjugé à son sujet. Ce jour-là, Hermione n'avait pas manqué le subtil - mais profond - mépris dont il avait fait preuve à son égard.

Elle était même surprise qu'il accepte de fréquenter Ginny, une jeune femme de rang-inférieur. Elle se rappela ensuite que techniquement, le sang de Ginny était pur. C'était les affiliations questionnables de sa famille désormais disparue qui avaient placé les Weasley au rang de Traîtres à leur sang. Ginny avait été trop jeune pour être impliquée dans quoi que ce soit. Cela expliquait sans doute pourquoi Malfoy n'éprouvait pas ce même dégoût à son égard. Il devait la considérer comme une exception.

Certes, Ginny avait toujours eu des goûts questionnables en matière d'hommes, mais cette fois, cela allait trop loin pour Hermione. Il ne fallait pas être devin pour savoir que rien de bon ne pourrait sortir d'une telle relation et si Ginny pensait le contraire, elle se voilait la face. Ce n'était qu'une question de temps avant qu'elle se rende compte de la bêtise abyssale qu'était sa relation avec Malfoy. Et cette fois, Hermione ne serait pas là pour ramasser les morceaux et la consoler, comme elle l'avait fait lors de sa rupture avec son ex, Olivier Dubois.

Le lendemain, Théodore vint la trouver dans la bibliothèque, dans laquelle elle passait désormais la majorité de ses journées. Depuis son départ des Archives des Macmillan, elle disposait d'énormément de temps libre. Ne souhaitant pas se laisser envahir par son désœuvrement, Hermione profitait de ce temps pour parcourir l'impressionnante bibliothèque des Nott. Ce n'était évidemment pas comparable à son ancien lieu de travail, mais il y avait assez à faire pour la distraire et satisfaire sa curiosité.

« J'ai une surprise pour toi. » lui annonça Théodore.

Hermione leva un sourcil étonné tandis qu'il la pressait de le suivre à l'extérieur. Il refusa de lui indiquer de quoi il s'agissait et l'entraîna dans la diligence. Après une demi-heure de vol, elle sentit le véhicule se poser gracieusement au sol.

« Où sommes-nous ? » demanda Hermione, déconcertée.

« Patience, mon amour. Tu vas bientôt le découvrir. » dit Théodore, qui peinait à dissimuler son excitation.

Hermione lui adressa un regard perplexe mais accepta de saisir sa main pour sortir de la diligence. Elle leva les yeux vers une large bâtisse blanche.

« Qu'est-ce que… » commença-t-elle.

« Je suis venu ici hier, sans vraiment rien attendre, avec l'agent immobilier. Mais quand je l'ai vue, j'ai immédiatement pensé qu'elle pourrait te plaire. » dit Théodore. « Alors j'ai demandé une visite officielle. »

Hermione le fixa, bouche bée. Lorsqu'il avait parlé de ses plans de leur trouver une autre maison, elle n'avait pas imaginé que cela commencerait aussi vite. Après tout, Théodore lui avait indiqué qu'il devrait d'abord débloquer le fonds de placement que sa mère lui avait laissé à sa mort, une somme conséquente. Hermione en avait déduit que les démarches prendraient du temps.

Prise de court, Hermione ne répondit pas immédiatement, se contentant d'observer la bâtisse, sans vraiment le réaliser. D'un pas prudent, elle le suivit à l'intérieur, observant ses alentours avec curiosité. La maison était si différente du Manoir des Nott et correspondait davantage à ses goûts personnels.

Cet endroit était tout simplement parfait. La maison était incroyablement chaleureuse, avec ses teintes pastels, ses grandes baies vitrées et son parquet vieilli mais authentique. Elle était isolée, cachée par des larges grilles et des arbres imposants et était dotée d'un large jardin naturel, qui contrastait des jardins des Nott, tellement parfaits qu'ils en paraissaient artificiels. La maison était également dotée d'une bibliothèque, d'une large pièce à vivre illuminée, et même d'une pièce à l'étage qui pourrait faire office de bureau musical pour Théodore. Même l'énergie de la maison lui semblait positive et accueillante, contrairement à celle plus formelle et chargée du Manoir.

« Qu'en penses-tu ? » demanda Théodore avidement, lorsqu'ils eurent terminé la visite.

« Elle est parfaite. » admit Hermione avec sincérité, une lueur excitée dans ses yeux.

« Il y a quelques pièces à rénover, mais elle est immédiatement habitable. » expliqua Théodore avec un sourire. « Alors, ça dépend de toi. Si tu es d'accord, alors elle est à nous. »

Elle se tourna vers lui, les yeux écarquillés, interdite. Elle hocha frénétiquement de la tête, surexcitée par la perspective de vivre dans cet endroit. Elle lui sauta au cou, ce qui sembla le surprendre, car elle n'était habituellement pas une personne démonstrative.

« Il y a assez de place pour des enfants. Je les vois bien grandir ici. » ajouta-t-il tandis qu'il observait le grand séjour.

Hermione se figea à ces paroles. Des enfants, pensa-t-elle, mal à l'aise. Elle ne voulait pas d'enfants. Une décision qu'elle avait prise bien des années plus tôt et sur laquelle elle était certaine.

Elle réalisa que son estomac s'était tordu. Cela aurait été sans doute un sujet de discussion à avoir avant de décider de s'unir de manière sacrée, pensa-t-elle.

Elle pensait régulièrement aux conséquences et à l'impact de leur union. C'était pourtant la première fois que ce sujet lui passait à l'esprit. La remarque de Théodore la rendait également perplexe pour d'autres raisons.

« Je croyais que le plan était d'essayer de quitter cet endroit, à la première occasion. » dit-elle d'une voix hésitante.

Théodore lui avait assuré qu'il ferait tout pour qu'ils parviennent à quitter le pays.

« C'est le cas, mais ça pourrait prendre des années, Hermione. » dit-il en se tournant vers elle.

Il sembla remarquer son air confus.

« Est-ce qu'il y a un problème ? » demanda-t-il.

Pendant un court instant, elle hésita à lui révéler la vraie raison de son trouble. Elle ne savait pas si elle voulait avoir cette conversation à cet instant précis. Elle décréta finalement que non.

« Non, rien. Cette maison est parfaite. » ajouta-t-elle avec un sourire.

/

Draco leva le regard vers le boursouflet violet qui sautillait joyeusement dans une cage, émettant de temps à autres des couinements heureux. La petite créature l'observait avec espoir, comme si elle espérait attirer son attention. Draco reposa sa tasse de thé.

Ginny avait acheté le boursouflet quelques semaines plus tôt. Elle avait toujours rêvé d'avoir un animal de compagnie. Son frère le lui avait toujours refusé lorsqu'elle vivait sous son toit. Elle avait ensuite préféré ne pas prendre de risques en amenant un autre animal dans son ancien appartement à cause du chat de sa colocataire qu'elle avait qualifié de ''monstre sur pattes''

« Il aurait probablement essayé de le dévorer à la première occasion. » avait lancé Ginny.

Cela n'avait pas étonné Draco. A deux reprises, lorsqu'il était venu chez elle sous sa forme animale, un chat orange en surpoids avait tenté de l'attaquer, visiblement enclin à protéger son territoire.

Arnold, le nom stupide que Ginny avait donné à son boursouflet, faisait désormais les yeux doux à Draco. Ce dernier lui adressa un regard signifiant clairement ''Ne compte pas sur moi.''

Il ne comprenait pas l'engouement pour cette boule de poils. A part piailler de manière insupportable, dormir, manger et réclamer des caresses à longueur de journée, l'animal ne faisait rien d'autre. Probablement une lubie typiquement féminine. Pansy, elle aussi, avait semblé sous le charme de la petite créature lorsqu'elle l'avait vue pour la première fois. Draco soupçonnait toutefois cette dernière d'œiller la créature à cause de sa fourrure épaisse et incroyablement douce, connue pour faire des manteaux de qualité.

Un claquement se fit entendre près de la fenêtre et Draco détourna les yeux de la créature. Il aperçut un hibou dont le bec claquait contre la fenêtre close, réclamant qu'on l'ouvre pour livrer le courrier. Draco agita sa baguette magique en direction de la fenêtre et la créature lâcha une petite pile de lettres par l'ouverture avant de s'envoler de nouveau. Les enveloppes glissèrent au sol et il lança un sort d'attraction pour les ramasser.

Lorsque Ginny avait emménagé dans son nouvel appartement, il avait fait en sorte de transférer la livraison du courrier qu'elle recevait encore à son ancien logement vers le nouveau. Il s'agissait d'une prestation proposée par les services postaux. Dans la petite pile du courrier, se trouvaient quelques factures et l'abonnement à un magazine. L'attention de Draco fut toutefois attirée vers une autre lettre. Il tiqua au nom de l'expéditeur - Olivier Dubois.

Il jeta un regard par-dessus son épaule. Ginny était toujours dans la salle de bain. Il pouvait l'entendre chanter - faux – sous la douche.

Son emménagement dans cet appartement leur permettait de se voir plus facilement. Draco passait désormais le peu de temps libre que son travail lui laissait avec la jeune femme. Cet endroit facilitait leurs rencontres tout en offrant un gage de discrétion. Il avait trouvé fascinant de la découvrir autrement, dans son intimité.

Draco retira le sceau de l'enveloppe sans hésitation pour en extirper le parchemin. Ginny n'apprécierait probablement pas qu'il ouvre ainsi son courrier sans sa permission mais la pensée fut bien rapidement refoulée quelque part dans son cerveau.

Draco fonctionnait sur un modèle simple dans sa vie personnelle comme dans sa vie professionnelle - l'expérience lui avait prouvé qu'il était plus simple de demander le pardon après les faits plutôt que de réclamer la permission.

Il parcourut la missive des yeux avec un mépris certain. L'imbécile s'était lancé dans une longue envolée lyrique dans laquelle il reconnaissait ses erreurs, demandait à Ginny de le pardonner et de lui donner une nouvelle chance. Son absence lui avait fait comprendre ses sentiments, prétendait-il. Il était désormais un autre homme et la traiterait différemment. Draco ne termina même pas la lettre, et ses lèvres émirent un tressaillement agacé. Il se dirigea vers l'âtre de la cheminée et jeta la missive à l'intérieur avant d'attiser le feu. Il reprit sa place à la table et termina sa tasse de thé.

Le parchemin s'était déjà totalement consumé lorsque Ginny fit irruption dans le living room, tout sourire, visiblement de bonne humeur.

« Qu'est-ce que c'est ? » demanda-t-elle en désignant d'un geste de la tête la pile formée par les autres lettres.

« Des factures pour les nouvelles protections. » répondit-il d'un ton détaché. « Je m'en occupe. »

Il s'était assuré de faire installer dans l'appartement un niveau avancé de protections par le Service des Protections Domestiques qui demandait un abonnement mensuel pour la maintenance. L'immeuble était déjà sécurisé mais on ne prenait jamais assez de précautions. Après l'incident dans son ancien appartement, il ne préférait pas prendre de risques.

Malheureusement, les protections n'empêchaient pas le courrier indésirable. Il trouverait bien une solution pour ce problème-là, songea-t-il.

Ginny se dirigea vers la cage de son nouvel animal de compagnie. Immédiatement, le boursouflet sautilla dans sa cage à l'approche de sa maîtresse. Elle ouvrit la grille et le prit dans sa main. Draco trouvait incompréhensible cette obsession qu'elle avait envers cette boule de poils inutile.

« Comment peux-tu être aussi adorable, Arnold ? » s'extasia-t-elle, caressant son poil duveteux avec affection. « Draco a été gentil avec toi pendant que je me préparais ? »

Ginny avait jeté un regard amusé vers Draco en même temps et ce dernier répondit par une mine blasée et murmura un commentaire désobligeant dans sa barbe.

« Ignore-le, Arnold. Draco est jaloux car je te trouve plus adorable que lui. » lança Ginny à l'attention de l'animal.

Draco leva les yeux au plafond.

« Tu vas continuer à parler encore longtemps comme si je n'étais pas dans la même pièce, Ginevra ? » demanda-t-il en levant un sourcil. « Tu es prête ? »

Il était déjà en retard sur son heure de début habituelle. Draco aimait commencer ses journées très tôt. Il était commun qu'il arrive même avant sa réceptionniste. Il se releva, et sa tasse de thé lévita avant de se diriger vers l'évier de la cuisine. Ginny reposa prudemment Arnold dans sa cage puis s'approcha de Draco. Elle enroula sa nuque de ses bras.

« Ne sois pas jaloux, Draco. » taquina-t-elle avant de poser ses lèvres contre les siennes. « Je plaisantais. C'est toi que je trouve adorable. »

Il répondit à son baiser et il glissa ses bras autour de sa taille tandis qu'elle se pressait contre lui. L'odeur délicieuse de ses cheveux lui remplit les narines, et il entremêla ses doigts dans ses mèches soyeuses. Lorsqu'elle posa ses mains au niveau de son torse, le caressant de manière suggestive à travers sa chemise, Draco stoppa son geste. Il ne savait que trop bien la tournure que les choses allaient prendre.

« Tu es déjà en retard. » fit-elle remarquer avant d'esquisser un geste pour défaire les premiers boutons de sa chemise. « Au moins, tu auras une vraie raison de l'être. »

« Tu es vicieuse, Ginevra. »

« Sans doute mais tu adores ça, ne dis pas le contraire. » répliqua-t-elle avant de mettre ses mains à plat sur son torse désormais dégagé et le pousser en direction du couloir qui menait à sa chambre.

Ce ne fut que trois quart d'heures plus tard qu'ils montèrent finalement dans sa diligence. Draco avait oublié la frustration liée à son retard et s'était contenté de demander à son assistante de prendre directement ses messages en attendant son arrivée. Ginny arbora un petit sourire satisfait tandis qu'elle l'observait donner des instructions à son assistante à travers le miroir à double sens.

Il n'était pas certain d'apprécier de céder ainsi à toutes ses demandes, quelles qu'elles soient. Il capitulait trop facilement devant ses pouvoirs de persuasion.

Et lorsqu'il s'agissait de sexe, lui comme elle ne cherchait même plus à contrôler leurs pulsions. Leur attirance avait été refoulée pendant si longtemps qu'elle se matérialisait désormais de manière si virulente et puissante que ni l'un ni l'autre ne semblait pour voir y résister. Au contraire, le moindre prétexte était devenu une raison de s'y adonner.

Pour Draco, il suffisait qu'elle lui lance l'un de ses regards flamboyants dont elle avait le secret, qu'elle le frôle de manière volontaire mais discrète dans l'ascenseur ou même qu'elle se balade en petite tenue devant lui. Il suffisait peu à Ginny pour réveiller ce monstre de convoitise en lui. C'était de l'ordre de l'invisible. Le sexe avec elle était passionnel, magnétique, addictif.

Lorsque la diligence s'arrêta devant les locaux de Sorcière-Hebdo, où Ginny travaillait la majorité de la semaine pour assister Pansy, la jeune femme se tourna vers lui.

« Je finis plus tôt ce soir. On peut dîner ensemble, si tu veux. » prévint-elle.

Draco secoua la tête.

« Pas ce soir. Un dîner avec mes parents. » révéla-t-il avec lassitude. « Je ne pourrais pas y échapper, aujourd'hui. »

Ginny hocha la tête, lui signifiant qu'elle comprenait avant de lui souffler un baiser et de quitter la diligence qui reprit sa route.

Ces dernières semaines, Draco avait passé le plus clair de son temps libre en compagnie de Ginny, et découchait du manoir plusieurs fois par semaine. Il donnait toujours l'excuse de son travail, ce qui n'était pas entièrement un mensonge car il était vraiment occupé. Il se demandait si ses parents avaient remarqué quelque chose de particulier. Il était même étonné que sa mère ne l'ait pas encore interrogé sur ses absences répétées du Manoir. Il n'irait toutefois pas mettre le sujet sur la table si elle ne posait pas de questions.

Pendant la journée, Draco fut surpris de recevoir la visite inopinée de son grand-père.

« Cet hôtel est un vrai témoignage de la grandeur des Malfoy. » commenta Abraxas Malfoy avec fierté, au sujet de l'hôtel. « Je n'entends que des éloges à ce sujet. »

Il complimenta Draco sur sa gestion de l'hôtel, et ce dernier ressentit une vague de fierté à ses paroles. Abraxas était un homme exigeant mais objectif et juste. Lorsqu'il s'agissait des affaires, il gardait la tête froide, ne laissant aucune émotion diriger ses décisions. Tout le contraire de son fils, Lucius, qui ne parvenait pas à se défaire de son ego. Et comme s'il avait compris le désamour de Lucius envers Draco, Abraxas l'avait pris sous son aile dès son jeune âge, comme son propre fils. Draco avait toujours éprouvé un profond respect envers son grand-père. Il était pour lui un modèle, le genre d'hommes à qui il voulait ressembler.

« J'apprécie te voir courir après tes propres objectifs. » commenta Abraxas avec appréciation. « Un Malfoy est leader dans l'âme. Il ne suit pas aveuglément les autres. Il crée son propre chemin et donne envie aux autres de le suivre. »

Il posa une main sur son épaule et la serra brièvement, dans un geste d'approbation.

« Je ne te vois plus beaucoup ces derniers temps, petit-fils. Que se passe-t-il dans ta vie ? » demanda Abraxas.

Il s'installa avec aise dans le siège faisant face au bureau de Draco, et sortit une pipe élégante de bruyère, son plaisir coupable depuis des décennies.

« L'hôtel prend le plus clair de mon temps. » admit Draco.

« J'admire ton dévouement. Mais la vie offre bien des plaisirs. Tu devrais en profiter à ton âge. » ajouta-t-il d'un ton entendu.

Abraxas se décrivait lui-même comme un épicurien – il aimait les plaisirs de la vie et ne s'en était jamais caché. Ses frasques avec les femmes étaient de notoriété publique.

« Que devient cette jeune femme, que tu voyais de temps à autre ? » interrogea Abraxas avec curiosité.

Il faisait sans doute référence à Daphné Greengrass que Draco avait mentionné brièvement par le passé. Il avait pourtant été clair sur le fait que leur relation était purement sexuelle et qu'il n'avait pas le temps pour les distractions. Une formule qui avait fait rire son grand-père à l'époque.

« J'ai cessé de la voir. Elle devait trop… insistante. » répondit Draco d'un ton plat.

Maintenant qu'il y réfléchissait, il était même surpris de voir que Daphné avait semblé abandonné. Il n'avait plus entendu parler d'elle depuis le jour où il avait mis fin à leur petit arrangement, dans cette même pièce. Il n'avait pas été particulièrement tendre avec elle et s'était même montré odieux. Il savait toutefois que c'était le seul moyen de se débarrasser d'elle.

« Rares sont les femmes qui peuvent entretenir ce genre de relation longtemps sans réclamer plus. » commenta Abraxas en sirotant sa tasse de thé, parlant visiblement par expérience.

Draco se contenta de hocher la tête, sans répondre. Daphné n'avait aucun sentiment pour lui. Tout ce qui l'intéressait était son potentiel social et la perspective d'une union avec sa sœur, Astoria.

« Et il n'y a personne d'autre ? » demanda Abraxas.

Abraxas était l'une des seules personnes à réellement le connaître et à pouvoir déceler ce qu'il tentait de masquer aux communs des mortels. Draco resta toutefois silencieux. Malgré leur proximité, il ne pouvait pas lui dire la vérité.

Parfois il avait l'impression de mener deux vies différentes. Sa vie normale, truffée de responsabilités, caractérisée par l'image qu'il devrait renvoyer au reste du monde à cause de son statut.

Et cette autre facette, celle qu'il ne s'était jamais connu, et qui semblait s'être réveillée depuis que Ginny Weasley avait fait irruption dans son quotidien parfaitement rangé et planifié. Ce Draco-là, s'autorisait à faire quelque chose qu'il n'aurait jamais cru possible - vivre dans le présent, sans constamment calculer.

Ce fut le son d'Abraxas s'éclaircissant la gorge qui sortit Draco de sa torpeur. Il réalisa que son esprit avait divagué tandis qu'il pensait à Ginny.

« J'ai d'autres priorités en tête, Grand-Père. » répondit Draco, pour changer le sujet de conversation.

« Eh bien, si ton père s'était montré aussi sérieux que toi à ton âge, je n'aurais pas éprouvé autant de préoccupation à l'idée de lui laisser les rênes de l'entreprise. » commenta Abraxas avec un rictus. « Comment va-t-il ? J'imagine que le Coven est particulièrement sollicité avec tout ce qu'il se passe. »

« Je l'ignore. Pour être honnête, je suis rarement au Manoir, ces derniers temps. A cause de l'hôtel. » ajouta Draco.

« Ça ne doit pas plaire à ta mère. » fit remarquer Abraxas.

« Probablement pas. » répondit Draco en haussant les épaules.

« Elle s'inquiète que tu quittes le nid. » devina Abraxas.

« Si ça ne tenait qu'à elle, je passerais toute ma vie au Manoir. » ironisa Draco.

« C'est certain. Elle insistera sûrement pour que tu restes au Manoir lorsque tu seras marié. Pour te garder sous les yeux. »

Draco émit un léger rire moqueur. L'instinct surprotecteur de Narcissa à son égard avait toujours été un sujet de plaisanterie entre eux. Même s'il aimait beaucoup sa mère et qu'ils partageaient un lien fort, son implication dans sa vie l'agaçait parfois.

« Tu es spécial pour ta mère. Elle a beaucoup sacrifié pour t'avoir, tu sais. » dit Abraxas, pensif.

Draco fut étonné par le ton sérieux qu'il avait soudainement adopté. Tandis qu'il fumait sa pipe distraitement, Abraxas sembla perdu dans des pensées profondes. En observant son grand-père, Draco ne put s'empêcher de remarquer qu'il semblait plus fatigué qu'à l'accoutumée. Malgré sa vigueur à toute épreuve et son charisme percutant, le poids des années était visible sur lui. Et pour la première fois, Draco réalisa ce qu'il était devenu – un vieil homme. Comme pour confirmer ses pensées, Abraxas se mit à tousser après avoir inspiré une voûte de fumée.

« Est-ce que vraiment encore de ton âge, Grand-Père ? » commenta Draco d'un ton moqueur en désignant la pipe.

« Ne sois pas insolent, Draco. » répliqua Abraxas d'un air faussement désapprobateur, provoquant le rire de Draco.

Il adorait parler avec son grand-père. C'était la seule personne de sa famille avec qui il n'éprouvait aucune difficulté à être lui-même. En sa compagnie, il n'éprouvait pas cette pression constante et cette angoisse profonde de l'échec. Son grand-père lui avait toujours accordé une oreille attentive. Ses conseils étaient précieux, sages et réfléchis. Draco était toujours de meilleure humeur après s'être retrouvé en sa présence. Une influence qu'Abraxas semblait avoir sur beaucoup de personnes. Lorsqu'il s'apprêta à quitter l'hôtel pour rentrer au Manoir, Draco proposa à son grand-père de le rejoindre. Ce dernier ne sembla pas particulièrement emballé à l'idée.

« Je sais comment se déroulent ces repas. Je suis trop vieux et trop fatigué pour écouter les chamailleries de tes parents. » avança Abraxas.

Il posa une main affectueuse sur l'épaule de Draco avant de prendre congé.

Les paroles d'Abraxas semblèrent être justifiées immédiatement à l'arrivée de Draco au Manoir. Il entendit les voix de ses parents à travers la porte de la salle à manger, manifestement affairés dans une discussion virulente. Draco resta en retrait pour écouter.

« Je te rappelle que l'audit externe aura bientôt lieu, Lucius. Si jamais ils trouvent quoi que ce soit de douteux, que fera-t-on ? » demanda la voix préoccupée de Narcissa.

« Nous ferons en sorte qu'ils ne trouvent rien. » répondit Lucius d'une voix ferme.

« Nous devons absolument réfléchir à une solution de secours, au cas où. » insista-t-elle.

Draco ne distingua pas le reste de la conversation car son père répondit d'une voix plus faible. Ils ne semblaient pas se disputer, comme à leur habitude, mais cherchaient à régler un problème. Draco savait que cette soudaine collaboration ne pouvait signifier qu'une chose – ils faisaient front contre un ennemi commun.

Il devrait admettre que c'était sans doute la seule caractéristique de leur mariage qu'il admirait. Ils savaient mettre de côté leur hostilité l'un envers l'autre et unir leur force lorsque c'était nécessaire. Malgré leur relation houleuse, ils faisaient toujours front uni contre l'extérieur pour protéger le clan Malfoy. Les intérêts de la famille passaient avant tout. Le dévouement qu'ils déployaient forçait le respect.

Même si Draco ignorait à quoi ils faisaient référence, il pouvait deviner que cela avait un lien avec Machinations Malforescentes, l'entreprise familiale.

Il décida finalement d'entrer dans la pièce, les trouvant tous les deux installés à la longue table de la pièce, la tête penchée vers l'autre. Immédiatement, la conversation cessa. Un sourire gracieux habilla les lèvres de Narcissa, tandis que Draco prenait place à la table à son tour.

« Draco. » l'accueillit-elle avec contentement. « Nous n'étions pas sûr que tu nous rejoindrais, ce soir. »

Draco esquissa un sourire un peu forcé. Ses dîners en compagnie de ses parents étaient toujours un supplice. Il avait été plus que ravi de les éviter régulièrement, ces dernières semaines. Il savait pourtant qu'il devait faire acte de présence de temps à autre, pour ne pas éveiller les soupçons au sujet de ses escapades avec Ginny.

« Tu travailles tellement dur. » dit Narcissa avec appréciation. « Et les résultats sont là. »

Les résultats de l'hôtel étaient au-dessus des prédictions financières faites à l'ouverture - un succès évident pour Draco. L'implication de Narcissa était minime, ce qui avait surpris Draco. Sa mère n'était pas du genre à déléguer facilement, surtout lorsqu'il s'agissait d'un investissement aussi important que l'Augurey Magistral. Ce besoin incessant de contrôle était d'ailleurs un trait de personnalité dont Draco avait hérité. Narcissa aimait émettre des commentaires et des avis sur tout ce que son fils entreprenait. Toutefois, contrairement à son père, elle ne le faisait pas de manière rabaissante ou méprisante. Elle était tout simplement exigeante et plaçait sur lui des objectifs élevés - comme elle le faisait dans sa propre vie. Laisser Draco gérer l'hôtel avait été un moyen pour elle de voir s'il serait prêt à gérer des choses plus importantes dans l'entreprise familiale.

À son plus grand soulagement, Narcissa ne l'interrogea pas sur ses journées prolongées, ainsi que les soirées et les nuits qu'il ne passait pas au Manoir. La conversation qu'il avait surprise entre ses parents lui révéla qu'ils semblaient avoir d'autres préoccupations en tête, ce qui les empêchaient de s'intéresser de trop près à ses allées et venues. Cela l'arrangeait grandement et il comptait bien en profiter.

« Grand-père est venu à l'hôtel, aujourd'hui. » informa Draco sur le ton de la conversation, en dépliant sa serviette pour la placer sur ses genoux.

Narcissa s'enquérit de l'état d'Abraxas avec un intérêt poli. Quant à Lucius, comme à chaque fois que le nom de son père était mentionné, il pinça les lèvres et afficha une mine irritée. Draco savait que les relations de Lucius et Abraxas étaient compliquées. A y bien réfléchir, toutes les relations que Lucius avec les autres membres de sa famille étaient problématiques. Tandis que les elfes apportaient la nourriture, la conversation se tourna vers un autre sujet :

« Draco, le GAGE approche mais ton père et moi ne pourrons pas y assister. Nous recevons une visite importante et exceptionnelle du conseil d'administration et nous ne pouvons pas la reprogrammer. » expliqua Narcissa en jetant un regard bref vers Lucius. « Nous avons donc besoin que tu te rendes au Gala pour représenter notre famille. »

Draco leva un sourcil étonné. Chaque année, le GAGE lançait la Saison mondaine et c'était un rendez-vous que Narcissa ne manquait jamais. Si elle acceptait de le rater, cela signifiait que cette visite était extrêmement importante. Cela attisa davantage sa curiosité. Il devinait que cela avait un rapport avec la conversation qu'il avait surprise mais il ne posa pas de questions.

« Entendu. » se contenta-t-il de répondre.

« En parlant de ça… J'ai entendu une rumeur impensable au sujet du fils du Gouverneur Nott. » commenta gravement Narcissa.

Immédiatement, Draco se tendit.

« J'ose espérer qu'il ne s'agit que de rumeurs grotesques. Une plaisanterie de mauvais goût. Ce serait un tel blasphème si c'était la vérité. » ajouta-t-elle en secouant la tête.

Draco resta silencieux. Il n'était plus qu'une question de temps avant que la nouvelle de l'union sacrée de Théodore Nott se répande en société, comme une traînée de poudre. Il n'était pas surprenant que sa mère pense qu'il s'agissait d'une rumeur absurde. Lui aussi avait été choqué d'entendre la nouvelle.

Il savait que cette annonce déclencherait un tollé général parmi la communauté. Il s'agissait d'un acte blasphématoire, qu'aucun membre des Treize n'avait jamais commis, toutes générations confondues. Tous les membres avaient été radiés de leur clan avant de pouvoir commettre un tel sacrilège.

Il savait par exemple que la sœur de sa mère, Andromeda ,s'était enfuie après avoir voulu épouser un Indésirable, provoquant un scandale. C'était un sujet tabou, que Narcissa n'abordait jamais. Cette dernière et Bellatrix agissaient même comme si leur sœur n'avait jamais existé. La situation des Nott était toutefois différente. Théodore était l'héritier unique du clan Nott et n'avait pas été renié. En restant dans la communauté, après cette union sacrée, il faisait directement affront aux Treize.

Le fait que Théodore soit assez stupide - ou assez fou - pour penser que le Coven accepterait son union avec cette femme, le rendait bouche bée.

Draco se garderait toutefois de dire quoi que ce soit. Il allait rester en retrait, et observer la situation de loin. Plus que jamais, il savait que la prudence serait de mise pour sa propre situation. La relation qu'il entretenait avec Ginny était dangereuse, il en avait pleinement conscience. Pourtant, contrairement à Nott, il savait agir en toute discrétion. Il ne mettrait ni Ginny, ni lui-même, en danger.

/

Ivo soupira de contentement tandis que les rayons du soleil caressaient délicatement son visage. Il se trouvait dans la cour de La Trappe, et s'était allongé sur un banc en pierre, les pieds croisés. Pendant très longtemps, Ivo avait évité cette zone de la résidence, car elle était le point de rassemblement des Favoris. C'était ainsi qu'on surnommait les jeunes les plus performants de la Trappe. Ils mangeaient énormément - le terme qu'on utilisait pour désigner le vol à la tire - et jouissaient de tous les privilèges. Les meilleurs dortoirs, les beaux vêtements et la meilleure nourriture. Ils recevaient rarement les foudres de l'effrayant chef des lieux - Jacobus Cloyd - un homme si malveillant que seule sa mention suffisait pour faire dresser les poils sur les bras d'Ivo. Les Favoris étaient profondément respectés et enviés par le reste des enfants et des adolescents de La Trappe. Sans surprise, la plupart des Favoris étaient également des brutes qui se complaisaient à ridiculiser et malmener les autres, en particulier les plus faibles. Pendant longtemps, Ivo avait été l'une de leur cible préférée.

Les choses avaient pourtant beaucoup changé pour Ivo au cours des derniers mois. Grâce aux précieux enseignements de Kitty, une jeune fille talentueuse et pleine de ressources, ses compétences en vol à la tire s'étaient considérablement améliorées. Cela avait permis à Ivo de manger suffisamment pour satisfaire Jacobus Cloyd et surtout, de cesser les brimades incessantes des Favoris. Désormais, lorsqu'il marchait dans les couloirs de la Trappe, la tête haute, Ivo se faisait saluer et recevait des sourires et des regards admiratifs. Il avait été décontenancé lorsque certains Favoris avaient entamé la conversation avec lui et l'avaient même invité à rejoindre leur table au réfectoire pendant le repas.

En vérité, Ivo n'était pas intéressé à l'idée de rejoindre le même groupe de jeunes qui l'avait longtemps harcelé. Il n'était pas comme eux. Malmener les autres ne l'intéressait pas. Cela le rendait même profondément anxieux. Heureusement pour lui, les Favoris ne s'étaient pas formalisés de son refus – probablement grâce à Kitty. Ils le laissaient donc tranquille, ce qui lui convenait parfaitement.

Autour de lui, Ivo distinguait des rires et des conversations joyeuses. L'atmosphère de La Trappe s'était sensiblement améliorée après une période éprouvante. Le couvre-feu avait sonné des moments très difficiles pour les résidents. La population londonienne sortait moins, et se montrait plus paranoïaque et prudente qu'à l'accoutumée, une conséquence directe de l'attentat et des mesures restrictives du gouvernement. Cela signifiait que les rues étaient moins fréquentées qu'auparavant et que les opportunités de vols et d'arnaques s'étaient fortement réduites.

Heureusement pour Ivo, les enseignements de Kitty lui avaient permis de continuer à performer et à rapporter son tribut à Cloyd. Ivo avait atteint un nouveau statut dans la hiérarchie de La Trappe grâce à sa régularité. Il n'avait plus besoin de lutter tous les soirs pour obtenir une couchette médiocre. Il dormait désormais dans un meilleur dortoir, sur un lit confortable qui lui était personnellement attribué. Lointains étaient les jours pendant lesquels il devait dormir à même sur le sol, à cause du manque de place.

Il se sustentait également beaucoup mieux - du pain, de la viande et parfois même des gâteaux et des confiseries, les jours où il faisait des chiffres excellents. Il n'avait plus besoin de dormir le ventre vide ou d'avaler la bouillie de restes non identifiés qu'on servait aux enfants les moins performants.

Contrairement à lui, nombreux étaient les jeunes qui avaient peiné durant la période du couvre-feu. Cela n'avait fait qu'attiser la colère et la cruauté de Cloyd. La fin du couvre-feu avait été accueillie avec un soulagement général. Avec l'arrivée du printemps, les rues étaient de nouveau bondées.

Le manque d'opportunités n'avait pas été le seul problème auquel les jeunes de la Trappe avaient été confrontés. On avait assisté au pullulement des Rafleurs en ville. Ces derniers fréquentaient habituellement les endroits reculés du pays, afin de traquer des Dissidents pour obtenir les primes qu'offrait le gouvernement en cas de capture. Les Dissidents s'étaient eux aussi faits plus discrets après l'attentat et les Rafleurs avaient commencé à investir davantage les endroits peuplés de la capitale, à la recherche d'un moyen de gagner leur pain quotidien. Lorsqu'ils reconnaissaient des enfants comme Ivo, ils leur subtilisaient leurs gains en les menaçant de les dénoncer aux forces de l'ordre après les avoir vu commettre un vol. La plupart des enfants acceptaient de céder leur butin, terrifiés à l'idée de se retrouver aux mains de la Section Sécuritaire ou des Aurors.

Ivo avait été attrapé par un duo de Rafleurs quelques semaines plus tôt, tandis qu'il errait près d'un lieu de culte du Clan des Derniers Jours. Ils l'avaient entraîné dans une ruelle isolée et l'avaient menacé de le dénoncer aux Aurors après l'avoir vu voler une montre à gousset à un homme âgé.

Ivo avait dû leur céder tout son butin de l'après-midi pour qu'ils le laissent tranquille. Ce jour-là, heureusement, ses gains avaient été relativement maigres. La perte n'avait donc pas été trop conséquentes.

Il avait cependant bien retenu la leçon, et s'était allié à d'autres jeunes de la Trappe pour s'entraider. Certains d'entre eux faisaient le guet et épiaient la présence éventuelle de Rafleurs tandis que d'autres faisaient les poches aux passants. En fin de journée, ils partageaient leurs gains équitablement. Même si ces derniers étaient moins conséquents pour Ivo, ils étaient suffisants pour ne pas s'attirer les foudres de Cloyd.

Une alarme soudaine retentit, faisant sursauter Ivo. Il se redressa immédiatement du banc, un peu hébété. Alors que ce son lui avait provoqué des sueurs froides quelques mois plus tôt, ce n'était désormais plus le cas.

L'alarme sollicitait tous les occupants de la Trappe à rejoindre le réfectoire principal pour la Rafle, une pseudo cérémonie pendant laquelle Cloyd annonçait les noms des jeunes les moins performants avant de les expulser dans un endroit mystérieux. On ne revoyait jamais les malchanceux.

Alors que ces Rafles étaient des événements relativement rares selon les anciens, Cloyd les avait instaurés de manière hebdomadaire pendant le couvre-feu, dans une volonté manifeste d'accroître la pression. Chaque semaine, il désignait la personne la moins performante.

Pendant la première Rafle à laquelle Ivo avait assisté, Kitty avait prétendu que les malchanceux étaient vendus à des mines de Gobelins, et forcés de travailler à des centaines de mètres sous terre pour l'extraction de minerais. Selon les rumeurs, les expulsés ne revoyaient plus jamais la lumière du jour.

L'angoisse d'Ivo à ce sujet était une chose du passé. Il ne peinait plus à apporter sa part quotidienne à Cloyd. Il entra sereinement dans le réfectoire qui se remplissait rapidement. Autour de lui, certaines jeunes affichaient des mines tranquilles et d'autres arboraient des expressions angoissées. En balayant le réfectoire des yeux, Ivo eut l'agréable surprise d'apercevoir Kitty, sur la table qu'elle avait l'habitude de fréquenter. Il ne l'avait pas vue depuis des semaines.

Il se dirigea vers elle, l'air excité. En s'approchant de la jeune fille, il fut désarçonné en apercevant son visage. L'œil gauche de Kitty était entouré par d'un cocard violacé, comme si on l'avait violemment frappée. Ivo savait très bien à quoi ces ecchymoses ressemblaient. Il avait reçu son lot de bleus et de blessures de la part du personnel, de Cloyd ou encore même des Favoris.

« Petit. » salua Kitty de son habituelle voix enjouée tandis qu'Ivo arrivait à sa hauteur. « Regarde-toi, un vrai petit prince. Tu vis la vie de château, on dirait. »

Elle l'observa de haut en bas, l'air appréciateur.

« Que t'est-il arrivé ? » demanda Ivo d'une voix préoccupée, en observant son visage.

« De quoi tu parles, morveux ? »

« Ton œil. » insista Ivo.

« Oh, ça. » dit-elle avec un soupir.

Elle arbora une grimace.

« Rien de grave. Je n'ai pas rempli mes objectifs. » répondit Kitty d'une voix évasive.

« C'est cette crapule de Cloyd qui t'a fait ça ? » interrogea Ivo, horrifié.

Il était abasourdi. Même si elle résidait à la Trappe de manière intermittente, Kitty était l'un des meilleurs éléments de l'endroit. Ivo peinait à imaginer qu'elle avait failli à ses objectifs. Elle lui avait à plusieurs reprises mentionné qu'ils étaient ''ridicules et trop faciles à atteindre'' pour elle.

Kitty secoua la tête.

« Non. » répondit-elle calmement, sans extrapoler.

« Dis-moi qui t'a fait ça. » insista Ivo en fronçant les sourcils, sentant une contrariété soudaine monter en lui. « Il va passer un sale quart d'heure. »

En plus d'être son mentor, Kitty était comme une grande sœur pour Ivo. S'il vivait décemment au sein de la Trappe, c'était grâce à ses enseignements. Il se sentait endetté envers elle et il était prêt à la défendre contre toute personne qui lui voulait du mal.

Kitty lui lança un regard déstabilisé. Elle le fixa en silence, pendant de longues secondes, perdue dans ses pensées. Elle l'observait comme si elle le voyait d'un autre œil. Finalement, elle lâcha un rire ouvertement moqueur.

« Qu'est-ce que tu vas faire, petit avorton ? » dit-elle avec affection. « Tu n'as même pas de baguette magique. »

Il haussa les épaules en grommelant qu'il avait dans ses affaires des ''choses pour se défendre''. Il ne mentait pas. Durant ses virées sur le Chemin de Traverse, il avait accumulé des farces et attrapes, qui pourraient assurément causer quelques dégâts. Il avait également subtilisé des objets hasardeux à des sorciers tout aussi douteux dans le Quartier des Embrumes. Même s'il ne connaissait pas toujours leur fonction, il les gardait précieusement et prenait soin de les cacher, au cas où il en aurait besoin un jour, pour se défendre. Kitty éclata de son grand rire communicatif, rejetant en arrière sa longue tresse blonde derrière son épaule.

« Ne t'inquiète pas pour moi, petit. Je trouve toujours des solutions. Mais je suis contente de savoir que tu es prêt à m'aider. » admit-elle avec un sourire.

Il hocha frénétiquement de la tête.

« Tu peux toujours compter sur moi. » lui assura-t-il avec véhémence, prêt à en découdre.

Kitty esquissa un sourire mystérieux.

« Ça fait un bail, petit. » dit-elle en soupirant à nouveau, observant ses alentours d'un air superbement ennuyé. « Les choses ont l'air de bien aller pour toi. Raconte-moi ce qu'il s'est passé pendant mon absence. »

Ivo lui rapporta les derniers évènements en date. Son nouveau statut dans la hiérarchie, la vie plus confortable qu'il menait désormais et la folie grandissante de Cloyd depuis le couvre-feu.

Kitty émit une exclamation hautaine lorsqu'il lui relata l'épisode avec les Rafleurs.

« Quelle bande d'enfoirés. Je les déteste. » grinça-t-elle, ses dents serrées de contrariété. « Une vraie bande de rats. »

Ivo fut surpris du degré d'animosité qu'elle semblait arborer envers eux mais ne releva pas.

Ils durent mettre un terme à leur conversation promptement car Jacobus Cloyd fit irruption dans le réfectoire. Immédiatement, toutes les conversations cessèrent et l'attention se reporta sur l'homme. Avec son air cruel et sa stature physique intimidante, il imposait une crainte certaine auprès de tous les résidents. Ses pas lourds et résonnants semblèrent faire trembler le sol du réfectoire et plusieurs jeunes retinrent leurs respirations tandis que Cloyd traversait la pièce, sa longue cape en peau de dragon cuirassée virevoltant derrière lui.

Sous son bras, il tenait un carnet épais en cuir solide, relié avec un lacet doré. Cloyd ne se séparait jamais de ce carnet dans lequel il tenait un compte-rendu détaillé de toutes les transactions de la Trappe. Il ouvrit son carnet d'un geste lent et dramatique. Il semblait se délecter de la peur et de l'angoisse qu'il provoquait autour de lui.

« L'un d'entre vous a encore tiré profit de ma générosité. » lança-t-il avec un soupir à fendre l'âme. « Une fois encore, je vais devoir faire comprendre à cette personne que ma générosité n'est pas à prendre à la légère. »

Il observa longuement le carnet.

« Hudson. » annonça-t-il.

Tous les regards se tournèrent vers un garçon frêle, assis au sol, près de la porte du réfectoire. Il lui manquait un bras. Ivo l'avait vu à plusieurs reprises se faire harceler par les Favoris. Le dénommé Hudson afficha une expression angoissée avant de fondre en larmes. Ses pleurs désespérés retentirent dans le silence lugubre du réfectoire. Ivo jeta un regard à son visage, tentant de le graver dans sa mémoire. Un visage qu'il ne reverrait sans doute jamais.

« Hudson. » répéta Cloyd avec impatience en se dirigeant vers la porte.

Le garçon, qui tremblait de tout son corps, secoué de violents sanglots, se releva et suivit Cloyd, avant de disparaître dans le hall. La tension sembla se tranquilliser dans le réfectoire, et des expressions soulagées se firent entrevoir sur les visages de certains rescapés. Quelques instants plus tard, les conversations et les rires reprirent de plus belle, ce moment terrifiant déjà oublié. Aussi triste cela pouvait être, ils y étaient déjà tous habitués et au fil du temps, ils se désensibilisaient à ces tragédies. Ivo se tourna vers Kitty qui semblait toujours perdue dans ses pensées. Ses yeux étaient fixés vers la direction qu'avaient empruntée Cloyd et le malheureux Hudson.

« Tu vas rester dans le coin ? » lui demanda Ivo avec espoir.

Elle se tourna vers lui et hocha la tête.

« Oui, quelques temps. » confirma-t-elle. « Il faut bien que je t'aide à rendre la monnaie de leurs gallions à ces idiots de Rafleurs. » dit-elle.

Ivo fut heureux de retrouver la présence de Kitty les jours suivants. Avec elle, tout était toujours plus excitant. Il n'avait pas beaucoup d'amis au sein de la Trappe. Quelques jours plus tard, avant le dîner, Ivo la croisa dans les couloirs du hall. Elle revenait de la direction des dortoirs réservés aux garçons.

« Ah, te voilà enfin, je te cherchais. » dit-elle en posant un bras autour des épaules d'Ivo pendant qu'ils marchaient vers le réfectoire. « Par Voldemort, tu n'as toujours pas lâché ce truc débile ? »

Elle s'empara du petit briquet en cuivre qu'Ivo tenait dans la main. Il l'avait subtilisé quelques mois plus tôt sur le Chemin de Traverse, à un passant fortuné. Même si l'artefact ne valait pas grand-chose, Ivo l'avait gardé. Dans sa poche, il actionnait régulièrement le bouton à l'extrémité du briquet. Il le faisait parfois sans même s'en rendre compte. Le geste le détendait. Kitty actionna à plusieurs reprises le bouton à son tour. Rien ne se passa. Le briquet était manifestement cassé et n'aurait de toute façon aucune valeur à la revente.

Avant qu'Ivo ne puisse répondre, l'alarme redoutée retentit soudainement dans les halls. Ivo fronça les sourcils. La prochaine Rafle ne devait pourtant pas avoir lieu avant au moins trois jours, songea-t-il, décontenancé. Cloyd avait-il de nouveau changé la procédure afin de leur mettre une pression supplémentaire ? Aussi sadiques soient-elles, ses méthodes avaient le mérite de fonctionner. Craignant d'être envoyés aux mines des Gobelins ou dans un lieu tout aussi terrifiant, les jeunes faisaient tout leur possible pour satisfaire Cloyd et échapper à ce sort terrible. Ivo ne fut pas le seul à se poser des questions. À leur entrée dans le réfectoire, les messes basses étaient audibles dans tous les recoins de la salle.

« Que se passe-t-il ? » demanda quelqu'un, non loin de lui.

« J'ai entendu dire qu'on lui a volé quelque chose. » répondit un autre jeune.

« Paraît-même qu'il est furieux… » prétendit une troisième voix.

Ivo écouta les rumeurs qui retentissaient de toute part dans le réfectoire. Il suivit Kitty vers une table. Il n'avait rien à craindre. La veille, il avait même apporté des vrais gallions. Assis sur la table, il fit balancer ses pieds tranquillement dans le vide. Il jeta un regard en coin vers Kitty qui semblait soudainement bien silencieuse. Il se demanda si elle était nerveuse. Jacobus Cloyd pénétra dans la pièce, ses pas lourds résonnant sur le sol, un air de fureur extrême sur son visage. Depuis son arrivée à la Trappe, Ivo voyait Cloyd en colère régulièrement. Pourtant, l'air qu'il arborait aujourd'hui lui fit froid dans le dos. Il semblait épris d'un excès de rage si violent que son visage était déformé, le faisant ressembler à un monstre terrifiant. Il comprit la nervosité de Kitty. Lui-même ne se sentait pas en paix.

« Quel est le vaurien parmi vous qui a subtilisé mon carnet de comptes ? » hurla-t-il d'une voix enragée, ses traits déjà durs défigurés par la colère.

Il observa la foule d'un œil menaçant.

« Que la personne parle IMMÉDIATEMENT. » réclama-t-il d'une voix déchaînée. « Si la personne se dénonce d'elle-même alors peut-être que je serais clément. »

A la vue de son visage et de son ton, il était difficile d'imaginer qu'il serait capable de faire preuve de clémence. C'était un homme cruel et cupide. Il traitait les enfants de la Trappe comme de la marchandise qu'il pouvait maltraiter à sa guise et dont il pouvait disposer lorsqu'il estimait ne plus pouvoir en tirer une utilité. Et malgré le ''code d'honneur'' qu'il prétendait instaurer au sein de son établissement, il n'était pas un homme honnête.

« Les superviseurs sont en train de fouiller chacun de vos dortoirs. Tous les recoins de cet endroit seront passés au peigne fin. Personne ne sortira d'ici tant que je n'aurais pas trouvé ma propriété. » gronda Cloyd. « Si je trouve quoi que ce soit avant que le coupable ne se dénonce de lui-même, il ou elle regrettera d'avoir vu le jour. »

Un jeune eut le malheur de lui demander s'il avait tenté un sort d'attraction pour retrouver son carnet et Cloyd entra dans une fureur plus intense - si c'était possible.

L'heure suivante fut des plus angoissantes. Un silence de mort pesant régnait dans la pièce. On entendait seulement les bruits angoissants des superviseurs qui fouillaient les locaux de fond en comble, à la recherche du fameux livre de comptes, pendant que Cloyd, le visage émacié par la rage, proférait des menaces terribles sans interruption.

Ivo sentit son ventre gargouiller et il posa sa main dessus, comme pour l'arrêter. Personne ne recevrait de la nourriture tant qu'il ne retrouvait pas sa possession, avait hurlé l'homme.

Ivo jeta un regard en biais vers Kitty qui fixait ses pieds, les yeux vides, l'air complètement absent. Quelques heures plus tard, deux superviseurs firent irruption dans le réfectoire et s'approchèrent de Cloyd pour lui murmurer des paroles à l'oreille. L'un d'eux tenait le fameux livre des comptes dont Cloyd s'empara, avant de le parcourir rapidement des yeux et de le remettre dans la poche intérieure de sa cape, les yeux assombris.

S'ils avaient trouvé l'objet après cette fouille extensive, cela signifiait que quelqu'un l'avait bien subtilisé. Cloyd se retourna lentement, et marcha en direction de la table qu'ils occupaient. Ivo réalisa qu'il avançait vers Kitty. Cloyd s'arrêta devant la table puis tendit son énorme doigt boudiné veineux, le visage accusateur. Ivo écarquilla les yeux et une panique latente l'envahit.

Ce n'était pas Kitty qu'il pointait du doigt mais Ivo lui-même.

« Petit morveux. Tu pensais pouvoir me voler quoi que ce soit ? A MOI ? Nous l'avons retrouvé caché dans tes affaires, avec d'autres biens de valeur. Des biens que tu aurais dû me retourner, comme le veut le protocole. »

Les yeux écarquillés, Ivo tremblait de tout son long, peinant à réaliser ce qui se passait. C'était comme si tout son monde s'écroulait brutalement autour de lui. Dans sa poitrine, son cœur avait cessé de battre, et Ivo resta figé, la peur le saisissant jusqu'aux tripes.

« Je… Je n'ai rien volé ». » balbutia-t-il d'une voix tremblante, la gorge sèche, le regard suppliant.

Il disait vrai. Il n'avait jamais volé ce carnet. Il était impossible qu'on ait pu le retrouver dans ses affaires. Ses contestations semblèrent enrager Cloyd davantage et il saisit Ivo brusquement par le col. De ses mains puissantes, il serra sa nuque avec force. Ivo hoqueta, la respiration coupée et ses yeux s'agrandissant d'horreur dans ses orbites.

« Je vais t'apprendre ce qui arrive à ceux qui essaie de m'entourlouper ! » fustigea l'homme, les veines de sa tempe ressortant sur sa peau tant il était en colère.

Sans relâcher sa nuque, il releva Ivo dans les airs. Ce dernier battit des pieds. Lutter était toutefois inutile. Il était trop fort. Ivo sentait qu'il commençait à perdre connaissance à cause de la poigne de l'homme autour de sa nuque. Il voulut le supplier mais aucun mot ne sortit de sa gorge. L'air lui manquait.

« Je vais te faire regretter d'avoir osé sortir de la chatte impure de ta pute de génitrice. » continua Cloyd, furibond, ses dents serrées.

Ivo se débattait toujours, voulant clamer son innocence. Il jetait des regards paniqués autour de lui. A travers ses yeux remplis de larmes, il croisa des regards de pitié. Ses yeux terrifiés se tournèrent en direction de Kitty, lui implorant silencieusement de l'aider.

Ivo ne rencontra qu'un regard vide dans les yeux bleus de la jeune fille. Elle détourna la tête et Ivo comprit alors qu'il était plus seul que jamais dans ce calvaire qui l'attendait.

Il était seul et impuissant face à cet homme terrifiant. Et dans le regard pervers et sans pitié de Jacobus Cloyd, Ivo compris qu'il ne ferait preuve d'aucune pitié.


Ça faisait très longtemps qu'on n'avait pas vu Ivo (presque 30 chapitres :o) et certaines d'entre vous me demandaient parfois où il était passé. Vu ce qu'il se passe dans ce chapitre, je pense que vous auriez même préféré ne pas le revoir… !

Au programme du prochain chapitre ? Le GAGE ! Ça va chauffer, mais je ne vous dis pas dans quelle mesure.

Peace,

Fearless