Chapitre 2

Le réveil strident tire Haruka d'un mauvais sommeil dans lequel il a plongé seulement quelques minutes auparavant – en tout cas, c'est ce qu'il lui semble. Il n'a pas réussi à s'endormir malgré une heure de coucher raisonnable, et voilà qu'il doit se lever au milieu de la nuit pour se rendre à l'aéroport. Aussitôt qu'il fait taire l'alarme, son cœur affolé fait bourdonner le silence nocturne. C'est aujourd'hui ! Aujourd'hui, il part en Australie ! C'est difficile à réaliser, mais le stress qui lui monte à la gorge lui indique sans aucun doute qu'il ne nage pas en plein rêve.

Il se hâte de quitter son lit et se dirige vers la cuisine pour faire du thé et un petit-déjeuner succinct. Il n'a pas vraiment faim, mais il aura besoin d'énergie. Un maquereau grillé et un petit bol de riz, voilà qui fera bien l'affaire. Il remplit sa tasse de thé et s'approche de sa fenêtre obscure qu'il ouvre en grand, essayant de discerner à travers la nuit la petite ville où il vit. Il ne voit presque rien, mais la brise océanique vient caresser son visage, apportant avec elle le parfum salé des embruns, et ce simple contact suffit à détendre un peu son estomac qui s'est noué dès son réveil. Il garde la fenêtre ouverte tandis qu'il s'attable devant son petit-déjeuner. La lumière du néon au plafond lui semble bourdonner désagréablement, trop vive dans l'obscurité de la nuit. Il a l'impression que sa petite maison pourrait carrément faire office de phare pour les bateaux naviguant sur la mer enténébrée. Il se dépêche d'avaler son repas, puis se lève pour filer à la douche. L'eau chaude jaillissant sous la pression du pommeau lui paraît presque agressive en martelant sa peau, agaçant ses nerfs encore ensommeillés. Mais ça a au moins le mérite de le réveiller. Alors qu'il se sèche les cheveux d'une main, il commande un taxi, et vérifie une dernière fois ses valises. Puis, il fait le tour de sa petite maison, s'assurant que tout est bien fermé. Enfin, il coupe l'électricité, et sort dans la nuit. Frissonnant dans la froideur peu accueillante, il cherche nerveusement sa clé puis verrouille sa porte à double tour. Il se détourne et remonte l'allée, referme le portail, puis regarde sa demeure qui lui paraît plus petite encore, comme tassée dans l'obscurité. Ce n'est pas grand-chose, mais c'est son foyer. C'est un endroit où il se sent bien. Là où il a ses repères, où il sait toujours plus ou moins ce qui va se produire. Haruka n'est pas vraiment du genre à aimer les surprises et les bouleversements… Et c'est pourtant ce à quoi il s'expose maintenant, alors qu'il entend déjà le ronronnement du taxi remonter la rue, apercevant ses phares aveuglants du coin de l'œil. C'est aussi ce qu'il veut, au fond de lui, mais… Il ne s'est jamais senti aussi intimidé de sa vie. Alors quand il grimpe dans ce taxi qui sent le vieux cuir et l'eau de Cologne, il ne peut s'empêcher de croiser les doigts, priant pour qu'il ait fait le bon choix.

Dans la voiture, une radio tourne en sourdine. La musique est une distraction bienvenue, l'aidant à s'égarer dans ses pensées, plutôt que de se concentrer sur le stress latent qui lui noue le ventre. Il reconnaît à peine le paysage déformé par la nuit tandis qu'ils quittent la ville, empruntant l'une de ces routes étroites et tortueuses qui longent la côte, presque au pied des montagnes. Il a à la fois hâte d'arriver à l'aéroport, et en même temps, appréhende ce moment où les choses deviendront irrémédiablement concrètes. Quelques formalités, et il sera en train d'attendre son avion dans la salle d'embarquement, sans retour en arrière possible. Et si c'était une mauvaise idée, après tout ? Peut-être que Rin aura changé, ou que lui aura changé. Et s'ils n'avaient plus rien à se dire ? Ou pire… Et si se revoir… rendait la prochaine séparation plus douloureuse ? Il frissonne à cette idée et repousse la pensée. Il n'est pas du genre nerveux, habituellement. Il faut dire que ce n'est pas tous les jours qu'il part en Australie.

Le jour commence à se lever quand ils arrivent aux abords de l'aéroport. Les silhouettes trapues des bâtiments se découpent sur le ciel qui s'éclaircit, les nombreuses lumières repoussent l'obscurité, même à cette heure, l'endroit vibre d'activité. Ce n'est jamais vraiment la nuit ici, avec les voyageurs qui vont et viennent comme le ressac, inlassablement. Haruka paie son taxi, sort du véhicule et récupère ses bagages, puis se tourne vers le hall principal d'un air déterminé. Ce sera un beau voyage, il y compte bien. Et quoi qu'il arrive… Il a hâte de connaître l'océan de Rin. Apprendre ses courants, ses vagues, ses caprices, sa tranquillité comme sa sauvagerie. Il resserre sa main moite sur la poignée de son sac, et avance à pas vif vers les parois de verre du hall d'aéroport, derrière lequel se presse une foule matinale.

L'attente lui semble interminable avant d'enregistrer ses bagages. S'il y a bien une chose dont il a horreur, c'est de rester debout au milieu d'un attroupement, à prendre son mal en patience. Mais l'épreuve finit par passer, et après celle de la douane, il peut enfin se poser en paix dans la salle d'embarquement. Il sort ses écouteurs et les visse dans ses oreilles, lançant une de ses playlists pour accompagner son attente. Il regarde sans trop les voir les gens passer, s'asseoir, s'impatienter, aller prendre un café, revenir, trépigner, faire semblant de lire, se plonger dans leur portable… C'est un spectacle curieusement hypnotisant, et de nouveau, il a cette étrange impression de ne pas s'être réveillé du tout et de rêver qu'il part pour l'Australie. Mais la sensation de froid et de légère nausée est trop réelle. Il est bien là, il est bien réveillé. Et on appelle déjà les passagers pour embarquer.

Après la confusion tandis que chacun cherche son siège et s'installe, Haruka parvient à prendre possession de sa place, juste à côté du hublot – il l'a demandée expressément. Il se tasse dans son siège, tournant aussitôt son regard vers l'ouverture, même s'il n'y a rien à voir, sinon le tarmac, avec au loin des avions qui se déplacement lentement sur les pistes, comme s'ils ne savaient pas où aller. Il ignore le ballet des voyageurs qui se poursuit quelques longues minutes, puis les annonces du commandement de bord tandis que la lourde carlingue s'ébranle et que la piste commence à défiler derrière le hublot. Il n'a jamais pris l'avion et se demande soudain ce qui va se passer quand celui-ci va décoller. Jusqu'à maintenant il était si occupé à penser à son séjour en Australie qu'il a négligé d'envisager la façon dont il parviendrait jusqu'à sa destination. Il le regrette maintenant, tandis qu'une bouffée d'angoisse le fait se tasser un peu plus sur son siège. Ces engins peuvent-ils vraiment voler ? Ne sont-ils pas simplement… trop lourds ? Il n'arrive pas du tout à s'imaginer comment cette masse peut s'arracher à la terre pour rejoindre les cieux. Et le vrombissement des réacteurs qui s'emballent lorsque l'avion prend de la vitesse ne fait rien pour le rassurer. Une force énorme le plaque à son siège, ça fait une drôle de sensation dans l'estomac, un chatouillement désagréable, et soudain, il sent une légère inclinaison, et observe d'un œil ébahi la terre qui s'éloigne soudain. Il a l'impression que ses organes descendent, ou alors qu'il flotte légèrement au-dessus de son siège, et se raccroche un peu paniqué à son accoudoir, jetant un coup d'œil à sa voisine. Celle-ci, une dame âgée, lui adresse un sourire rassurant, et bizarrement, ça suffit à le calmer un peu. Même s'il s'attend un peu à ce qu'à tout moment, l'avion pique du nez, son attention est rapidement détournée par le paysage splendide qui se déploie derrière le hublot. C'est le lever du soleil, et les rayons dorés se diffractent sur les nuages qu'ils sont en train de traverser. Il n'a jamais vu le ciel sous cet angle-là, et soudain les masses de vapeur lui apparaissent titanesques. La lumière les contourne, offrant de magnifiques rayonnements d'or pur se perdant dans la brume, ou au contraire y disparaît, assombrissant des pans entiers de paysage sous leurs pieds. Il se dit qu'il n'a jamais rien vu d'aussi beau, et se fait une note mentale d'essayer de reproduire cette vision sur une peinture, un art auquel il dévoue une partie de son temps libre.

Une fois qu'ils sont stabilisés, loin, très loin au-dessus de la terre, naviguant dans un paysage onirique de masses vaporeuses que le vent sculpte tout en les chassant, Haruka commence enfin à se détendre. Et non seulement il se détend, mais une mystérieuse euphorie, qui ressemble assez à celle qu'il éprouve quand il nage, s'empare de lui. Il regarde fasciné la beauté du ciel, s'imprégnant du moindre détail, et bientôt, il oublie tout de ses craintes initiales. L'anxiété fait place à un sentiment de paix, comme un lac placide engloutissant sous ses eaux immobiles la peur ressentie au décollage. C'est comme si ici, plus rien ne pouvait l'atteindre. Comme si le monde au-delà du hublot n'était plus qu'un beau rêve. Alors il se plonge dans ce spectacle onirique, à moitié somnolent, et pourtant incapable de dormir tandis qu'il contemple les architectures fantastiques qui se déploient librement dans l'azur plus vif maintenant que le soleil a retrouvé sa place. Longtemps, il reste subjugué, jusqu'à ce qu'un doux engourdissement pèse sur ses paupières, et qu'il s'endorme, bercé par les vibrations de la carlingue.

Il dort une partie du trajet. Quand il émerge, une mer de nuages a recouvert le paysage, une immensité blanche et cotonneuse, immobile sous un soleil franc. Il a un peu faim, et ça tombe bien, c'est l'heure du repas. Il déchante rapidement lorsqu'il mastique la nourriture sans goût des plateaux repas, mais ça a le mérite d'apaiser son estomac et de le rendre à la somnolence au bout d'une heure ou deux. Et quand il émerge de nouveau, l'avion a amorcé sa descente.

Pendant longtemps, il ne voit pas grand-chose, puis un paysage en miniature se déploie sous ses yeux. Il observe une côte déchiquetée plonger dans des eaux turquoise, de vastes étendues de terre rouge absorbant la lumière déclinante, et bientôt, le quadrillage urbain qui se déploie comme une miniature, un jouet d'enfant. Son cœur se remet à battre plus vite, alors qu'il se rappelle ce qu'il vient faire ici… et qui l'attend à l'aéroport. Il est soudain très pressé de pouvoir rallumer son téléphone, inquiet tout à coup à l'idée que Rin l'ait oublié… ou qu'il lui annonce un retard. Il n'a pas envie de rester tout seul perdu dans l'aéroport de Sidney. Il attend nerveusement, immobile, et les sensations de l'atterrissage sont bien moins grisantes que celles du décollage. Il reste crispé, guettant la moindre défaillance, le moindre heurt, jusqu'à ce que l'avion s'immobilise totalement sur la piste. Puis, c'est de nouveau le ballet des bagages, des « pardon », « oh, je ne vous avais pas vu », « vous pouvez m'attraper ma valise, s'il vous plaît ? », puis de l'attente interminable jusqu'à ce que tout ce monde parvienne à se faufiler en dehors, pour affronter un vaste couloir amovible, rejoindre l'aéroport, et enfin faire la queue comme un troupeau de bétail aux bureaux de douane. Haruka serre son passeport dans sa main moite, espérant qu'il n'aura pas d'ennuis, d'autant que son anglais est plus que passable. Il sursaute quand son portable émet un bip vindicatif, et s'emmêle les pinceaux avec son passeport tandis qu'il tente d'extraire le téléphone du fond de sa poche.

Rin – 18h45

Bien arrivé ? Je suis là, je t'attends.

Une douce chaleur se répand dans son estomac et un sourire étire ses lèvres. Savoir que Rin l'attend, qu'il est bien là, ça lui donne l'assurance qu'il n'est pas si perdu que ça. Que quelque part, il est quand même à la maison. Il lui répond rapidement qu'il sera bientôt là, et prend son tour à la douane. On ne lui fait pas d'histoires, et, une fois le tampon de son visa apposé dans son passeport, il peut aller attendre son sac qui voyageait en soute. Même s'il a dormi une partie de la journée, il se sent toujours fatigué, plus encore que ce matin, à vrai dire, comme si le retour à la gravité lui pesait. C'est un peu comme quand il ressort d'une longue séance de nage. C'est juste bizarre et fatiguant d'être sur la terre ferme.

Puis, il se dirige vers la salle de débarquement, et son cœur se remet à palpiter. Il se demande quelle impression ça va lui faire de revoir Rin. Et quand il l'aperçoit finalement, son sourire lui fait marquer un temps d'arrêt. Il ne sait pas si c'est la fatigue, ou bien l'émotion des retrouvailles, le fait d'être vulnérable en se retrouvant en terrain inconnu, mais ce sourire le chamboule. Au fond de lui, il est rassuré, aussi. Parce que, même si Rin l'a invité à venir, il avait peur. Peur que les choses aient changé. Mais quand il voit ce sourire, il sait que la qualité de leur relation est demeurée intacte. Il se dirige vers son ami et celui-ci lui donne une tape amicale sur l'épaule.

« Je suis content de te voir, Haru. »

Il hoche la tête, un peu perdu, à court de mots. Lui aussi. Beaucoup plus content qu'il ne pensait l'être, à vrai dire. Il ne regrette plus rien de la fatigue, du stress, et oublie ses incertitudes. Rin attrape son sac et tourne les talons.

« Viens, t'as bien mérité un verre. Tu vas voir, tu vas être bien chez moi. »

Et à cet instant, ça lui semble l'affirmation la plus vraie au monde. Il n'en a plus aucun doute. Qu'importe qu'il soit très loin de chez lui. Tant qu'il est avec Rin, tout ira bien. Il le suit à travers la foule, les yeux fixés sur sa nuque élancée, chatouillée par quelques mèches folles. Ses cheveux ont poussé. Autrement, il ne semble guère changé. Peut-être plus musclé. Un peu plus grand ?

Ils sont déjà dehors, l'atmosphère est chaude et le soleil flamboie dans la chevelure de Rin, qui lui annonce :

« J'ai pris ma voiture.

— Tu conduis ? demande Haruka, surpris.

— Ouais, ici, c'est presque indispensable. En tout cas pour pouvoir aller voir tous les endroits intéressants ! »

Rin lui fait un clin d'œil, avant de poursuivre d'un pas vif vers le parking. Haruka se dépêche de lui emboîter le pas. Soudain cette gravité qui l'avait gêné tout à l'heure ne lui semble plus aussi intense. Il a l'impression de toucher à peine terre tandis qu'il foule le bitume. Arrivé devant une voiture blanche qui a vu des jours meilleurs, Rin se tourne fièrement vers lui :

« C'est ma bagnole ! »

Il met son sac dans le coffre et s'engouffre côté conducteur. Haru s'installe côté passager.

« Prêt ? » demande Rin, la main sur la clé de contact.

Haruka lui sourit. Oui, il est prêt. Finalement prêt. Cette nuit encore il était au Japon, mais aujourd'hui, il est en Australie avec Rin. Et ça vaut bien le coup d'accepter quelques surprises et bouleversements. Alors il murmure son approbation, et Rin démarre. Haruka détourne le regard, observant son environnement, avant de revenir se poser sur son ami. Oui, il est définitivement un peu plus grand. Mais son regard à la fois doux et déterminé n'a pas changé. Il est toujours Rin. Son ami, son rival, celui qui d'une certaine façon, le complète. Personne ne comprend l'eau comme Rin. Personne ne comprend Haruka comme Rin. Sinon Makoto. Mais Makoto est comme un grand frère, et Rin… Haruka chasse ses pensées, s'affalant un peu dans son siège. Il est fatigué et il a un peu la tête qui tourne. Mais il aime cette sensation et se laisse aller. Il est enfin arrivé, et pour l'instant, c'est tout ce qui compte.