Chapitre 4

Le sommeil de Haruka est tranquille cette nuit-là, plus paisible qu'il ne l'a été en deux semaines. Il dort longtemps pour rattraper, et quand il se réveille, il est désorienté. Il a tout bien fermé la veille, et très peu de lumière pénètre dans la chambre où il loge. Il tend une main hors du lit pour fouiller à tâtons la table de nuit à la recherche de son portable. Il a un léger choc en l'allumant : déjà midi ! Il ne se souvient même pas depuis quand il ne s'est pas levé aussi tard. Et puis, quelle idée de faire la grasse matinée pour le premier jour de ses vacances avec Rin ! Affolé, il se redresse dans le lit, le cœur battant. Ses yeux s'habituent à l'obscurité et définissent les contours encore peu familiers de la chambre. Il respire. Calme-toi, Haru. Après un long voyage, tu avais besoin de dormir, c'est tout. Tu as encore tout l'après-midi et la soirée à profiter. Écoutant ses propres conseils, il se calme et repousse les draps pour aller ouvrir la fenêtre. Elle donne sur l'allée qui relie le coin de jardin sur la façade avant à l'arrière-cour, et la haie épaisse l'empêche de voir quoique ce soit de l'autre côté. L'air est chaud, presque étouffant, mais l'ombre dispensée par la végétation empêche le soleil de taper sur ce côté de la façade, ce qui explique sans doute qu'il ait si bien dormi sans se soucier de la chaleur.

Il se détourne de la fenêtre pour enfiler quelques vêtements, puis il sort de la chambre, tendant l'oreille dans le couloir. Il n'entend rien du tout. Arrivé au salon, celui-ci est vide. Il se dirige vers la cuisine, et trouve un post-it collé à la cafetière : « Salut Haru. J'espère que t'as bien dormi. Je suis allé faire deux-trois courses en ville. Fais comme chez toi. :) »

Haruka se sert une tasse de café et fouille la cuisine à la recherche d'un petit-déjeuner. Les victuailles trouvées, il s'installe au salon, sous le ventilateur qui ronronne impassiblement. Il commence à manger, pensif, se demandant quand Rin va revenir, et surtout, ce qu'ils vont faire cette après-midi. Iront-ils à la mer ? Cela fait si longtemps qu'ils n'ont pas nagé ensemble… L'idée en est presque intimidante. Il se demande si Rin cherchera à pousser son côté compétitif, ou bien s'ils se contenteront de nager le plus loin possible.

Il termine son café et va prendre sa douche. La salle de bain est minuscule et il note l'absence flagrante de baignoire. Un grave manquement à ses yeux. Comme est-ce que Rin fait pour rester hors de l'eau si longtemps ?! Lui a un besoin vital de s'immerger le plus souvent possible. Comme si une part de lui était réellement de nature marine. Parfois, il se dit que la réincarnation des âmes existe, et que la grande machine cosmique s'est trompée de corps en lui attribuant le sien. C'est la seule explication possible. Et c'est ce qui lui permet de se justifier auprès de Makoto quand ses penchants le poussent à se baigner dans les endroits les plus incongrus, comme une fontaine, ou un aquarium dans une animalerie.

Quand il ressort de la salle de bain, il ne peut s'empêcher de sourire en entendant du bruit dans la cuisine : Rin est rentré. Il traverse le couloir, le salon, et le rejoint. Rin, qui avait la tête dans le frigo, se redresse en lui adressant un sourire qui est comme le soleil étincelant sur les vagues, allumant une myriade de scintillements dans sa poitrine. Tout à coup gêné, Haruka rougit, et ça l'embarrasse encore plus. Cependant, Rin ne semble pas le remarquer.

« J'ai pas été trop long ? demande-t-il.

— N-Non… J'ai juste eu le temps de prendre le petit-déjeuner et de passer sous la douche.

— Nice ! Je vais me faire un petit truc à manger, et après… On va à la plage ? »

De nouveau, Haru se retrouve à sourire comme un idiot, lui qui d'ordinaire reste si impassible. Même s'il l'est toujours un peu moins avec Rin… Il se ressaisit et hoche la tête.

« Impatient de découvrir l'océan d'ici, hein ? s'amuse son ami tandis qu'il commence à préparer son déjeuner.

— Oui… Tu m'as dit qu'il était plus sauvage…

— Il l'est, tu vas voir. Mais rien qui saurait t'impressionner. Toi, tu nagerais en plein ouragan. »

Il y a quelque chose d'un peu étrange dans la voix de Rin lorsqu'il prononce ces mots, ça ressemble à s'y méprendre à de la fierté. Haruka frissonne un peu. Son ami exagère, bien sûr, mais ça lui plaît quand même d'entendre ce genre de compliment de sa part. Rin pourrait en dire autant, cela dit : c'est le meilleur nageur que connaît Haruka, du moins, le plus déterminé et le plus impétueux d'entre tous.

Il regarde Rin manger son déjeuner avec une certaine impatience : la mer les attend ! Son ami constate son agitation et se moque gentiment une nouvelle fois, mais cela ne l'empêche pas de se dépêcher d'avaler la fin de son sandwich. Ensuite, ils rassemblent quelques affaires, puis sortent de la maison. Haruka regarde la voiture d'un œil interrogateur, se demandant si elle sera nécessaire pour se rendre à la plage. Rin suit son regard et rit :

« La mer n'est pas loin. C'était mon critère numéro un en m'installant ici ! »

Haruka approuve la sagesse de ce choix, et tous les deux empruntent le trottoir au bitume délavé et craquelé par le soleil, direction une avenue remontant jusqu'à l'océan. Haruka guette l'apparition de l'étendue bleue, accordant à peine un regard à cet environnement pourtant exotique qui l'entoure. Il peut sentir la brise marine s'infiltrer entre les édifices, faisant battre son cœur. La qualité de l'air change toujours lorsqu'on s'approche de la mer, le rendant plus léger et plus profond à la fois, les notes minérales de l'horizon se mêlant à l'odeur un peu âcre des algues du littoral, là où la terre s'arrête et où la mer s'échoue en désagrégeant peu à peu, éternités après éternités, l'obstacle de la terre ferme.

Haruka commence à apercevoir un scintillement entre deux bâtiments, et après une côte, le terrain s'affaisse en pente douce jusqu'à la mer, immense, d'un bleu plein de lumière. Le vent forcit, ébouriffant ses cheveux, atténuant la chaleur brutale du soleil qui a à peine dépassé son zénith. Inconsciemment, il accélère le pas, et Rin doit trottiner pour le rattraper.

Finalement, ils arrivent sur une plage de sable clair qui forme un long ruban entre la ville et l'océan, une frontière étroite qui fait apparaître l'ensemble urbain plus petit, et réduit ses orgueilleux buildings à de petites tours blotties les unes contre les autres, qui surveillent avec inquiétude l'immensité marine.

Haruka retire ses chaussures et avance dans le sable chaud qui se love sous ses pieds. Ils laissent leurs affaires dans un coin et sans plus tergiverser, se dirigent vers le ressac. La mer est agitée, les vagues grondent, menaçantes, mais elles se brisent avant de devenir réellement redoutables, et il n'en reste plus que l'écume qui siffle sur le sable. Haruka constate que le sol descend très vite, et les vagues se mettent presque aussitôt à battre son torse nu. La mer semble se méfier de ce nouvel arrivant qu'elle teste en le bousculant. Mais Haruka n'est pas un néophyte, et ne se laisse pas impressionner par cette démonstration de force. Il jette un coup d'œil à Rin, et d'un mouvement fluide, plonge sans hésitation au cœur d'un rouleau.

Rin le suit des yeux, un millier de choses lui passent par la tête dans la poignée de secondes qui s'écoule avant qu'il ne s'élance à sa poursuite. Il n'arrive toujours pas à réaliser que Haru est bien là. C'est toute une part de sa vie qui revient, tout un monde duquel il s'était éloigné, le temps passant. Ici, il a tout reconstruit, et même s'il a gardé contact avec Haru, le fossé grandissait tandis que leurs vies divergeaient. Il se rend compte maintenant à quel point c'était stupide, à quel point il a perdu du temps, mais peut-être avait-il besoin de ce temps pour grandir… Tous les doutes qu'il avait à l'époque, ses incertitudes, son obstination l'ont conduit ici, à des milliers de kilomètres de son ami d'enfance. Ici, il a pris le temps de s'affirmer, de devenir la personne qu'il avait envie d'être, et de se concentrer sur sa passion pour se donner toutes ses chances de réaliser ses rêves. Mais pendant qu'il s'acharnait à construire son avenir, il ne se rendait pas compte qu'un halo de solitude commençait à l'entourer, comme une fine brume montée de la mer, gommant peu à peu les contours jusqu'à tout faire disparaître. Il ne se rendait pas compte que Haru lui manquait. Ses moments de vague à l'âme, il les attribuait à une fatigue psychique conséquente aux rigueurs de l'entraînement, sans vraiment prendre conscience que c'était plus profond que ça. Cependant, au contact de Haru, ça lui apparaît de plus en plus clairement. Exactement comme si cette brume qui l'enveloppait perpétuellement finissait par se dissiper. Même si la natation est au centre de sa vie… Ce n'est pas la seule chose qui compte pour lui.

Alors, sans plus hésiter, Rin se lance à la suite de Haru, qui fend l'océan rebelle avec l'aisance d'un dauphin, s'appropriant les vagues pour s'en faire une force motrice plutôt que de se laisser submerger et emporter. Voilà bien ce qui manque dans une piscine, pense Rin en accélérant pour le rattraper : toute la sauvagerie et l'immensité de l'océan. Et il réalise que ça lui manquait à lui aussi. Nager sans but, sans objectif à battre, sans autre raison que le plaisir de ne faire qu'un avec l'eau. Être aussi libre qu'on puisse humainement l'être, sans aucune pensée parasite, discours, motif, justification, excuse, pour se dresser entre soi et la brutalité sublime de la nature. Un immense sourire se peint sur ses lèvres tandis qu'il retrouve ce plaisir pur qui le fait se sentir comme un gamin, sans soucis, sans passé, sans avenir.

En peu de temps, il rattrape Haruka qui nage avec détermination vers l'horizon, comme s'il avait décidé de prendre un aller simple pour le Pacifique. Un instant, Rin se laisse aller à un rêve éveillé. Ils sont tous les deux seuls au monde, deux petites taches claires dans les nuances céruléennes se déployant partout autour d'eux, du plus profond de la mer aux abîmes célestes. Ils nagent jusqu'à l'épuisement, jusqu'à ce que leurs membres s'engourdissent et bleuissent de froid. Rin se demande s'ils vont mourir ici, et l'idée, même si elle a un fond effrayant, ne le perturbe pas plus que ça. Mais alors qu'il se fait cette réflexion, il aperçoit une bande de sable claire. Et tous les deux s'échouent sur le sable fin d'une minuscule île plantée au beau milieu de l'océan. Ils s'installent ici et plus jamais ne reviennent. Le rêve a quelque chose d'étrangement attirant, et Rin fixe intensément l'horizon comme s'il voulait tester la possibilité qu'il se réalise, jusqu'à ce qu'il entende la voix de Haru derrière lui :

« Rin ! Ne pars pas si loin ! »

Il entend la note d'inquiétude et s'arrête, se retournant étonné pour voir la distance déjà parcourue. Puis, il sourit et regarde Haruka :

« Désolé. J'étais perdu dans mes pensées. »

Haruka lui rend son sourire, et Rin se dit que c'est vraiment étrange comme Haru semble tellement plus naturel, plus réel, quand il est dans l'eau.

« On ferait mieux de faire demi-tour », ajoute le dauphin.

Rin acquiesce et ils reprennent la direction du rivage à un rythme soutenu, brûlant un maximum d'énergie. Comme toujours, Rin se sent un peu désorienté en retrouvant la terre ferme, comme si le monde n'était pas dans le bon sens. Il se laisse tomber sur sa serviette de plage, essoufflé, et perd son regard dans le ciel bleu tandis que le soleil réchauffe sa peau. Il tourne la tête vers Haruka et sourit :

« Ça m'avait manqué, de nager avec toi.

— Moi aussi… Cette fois, j'ai bien cru que tu comptais découvrir une île en plein milieu de l'océan ! »

Il rit doucement, Haruka ne croit pas si bien dire.

« J'avoue… que ça m'a traversé l'esprit.

— J'aimerais bien vivre sur une île déserte.

— Je crois que ça me plairait aussi. »

Haruka plante son regard bleu dans le sien, et il y sent poindre comme une interrogation, mais Haruka ne dit rien, et lui non plus. Il laisse passer l'instant, et ferme les yeux, écoutant le murmure de la mer. Pour un peu, il s'endormirait, mais il est trop heureux pour s'engourdir dans le sommeil. Il a l'impression d'avoir retrouvé une part de lui-même, comme une bouteille à la mer qui s'est échouée sur son rivage, contenant un message qu'il n'est pas sûr encore de comprendre, mais qui va définitivement changer sa vie.