Chapitre 5
Après la plage, Rin l'a emmené dans l'un de ces cafés qui bordent la plage. La plupart sont bondés, mais celui-ci, niché à une extrémité rocheuse, ne se targue que de quelques clients placides qui sirotent cafés et cocktails en regardant l'océan. Ils s'installent à une table isolée, fatigués et affamés, et même si l'heure du dîner n'est pas encore arrivée, ils se commandent des California rolls avec un thé glacé. Maintenant que son désir d'océan a été apaisé, Haruka regarde son environnement plus attentivement. Les gens ici lui paraissent bigarrés, insouciants. Il entend beaucoup d'anglais autour de lui, mais aussi du coréen et d'autres langues d'Asie du sud-est. Le temps semble s'écouler plus lentement, dans cette lumière particulière, plus blanche qu'au Japon, comme si l'Australie était une énorme île à la dérive loin du reste du monde. Il aime cette impression, comme s'il se trouvait hors de portée de tout ce qu'il connaissait, que plus rien ne pouvait le rattraper ici, hormis peut-être ses propres peurs, toujours tapies dans les ombres encore rares à cette heure. Finalement, il reporte son regard sur Rin : celui-ci semble parfaitement heureux, apaisé. Une nouvelle fois, le cœur de Haru se serre quand il voit comme son ami rayonne. Il a toujours eu quelque chose, un éclat particulier, mais c'est comme si le soleil d'Australie l'avait nourri et fait croître en sourdine, imperceptiblement, transfigurant peu à peu son ami. Il murmure avant d'avoir su ce qu'il allait dire :
« Tu as l'air vraiment heureux ici, Rin. »
Son ami semble surpris par sa remarque, et perd quelques instants de son assurance solaire qui lui semble si nouvelle. Il baisse les yeux comme s'il cherchait ses mots, et dit finalement :
« C'était pas pareil sans toi, Haru. J'ai beaucoup appris ici, et… Je crois que j'ai pas mal grandi. C'est vrai que je suis bien ici. Mais… C'est beaucoup mieux avec toi. »
Devant la sincérité brute de cette déclaration, le cœur de Haru manque un battement. Pourquoi faut-il que tout ce que dise Rin le touche autant ? C'en est presque frustrant. C'est comme s'il voulait toujours son approbation, toujours rester dans son champ de vision. Et que malgré son amour de la solitude… Non, il n'aime pas devoir vivre si loin de lui. Il déglutit, sans savoir quoi répondre. Mais Rin lui épargne cette peine en riant.
« Tu m'en veux de pas t'avoir invité à venir avant, pas vrai ? »
Haruka se crispe à ces mots. S'il est honnête avec lui-même, oui, il lui en veut. Mais en même temps, il a honte de cette émotion. Il ne veut pas l'avouer à Rin. Il ne veut pas qu'il croit que… Qu'il croie quoi ? Il ne sait même plus. Ça aussi, c'est frustrant, cette confusion qui s'empare de lui chaque fois qu'il s'aventure dans ses questionnements concernant Rin. Et il faut dire que Rin est un sujet qui peut le tenir éveillé toute la nuit.
Son silence ne semble pas surprendre son ami, qui ne s'en formalise pas. Rin ne s'en formalise jamais, et c'est encore l'une des choses qu'il apprécie chez lui. Haruka n'est pas peu bavard par désintérêt ou par mépris envers ses interlocuteurs, il a juste… tellement de mal à trouver les mots. Ce n'est pas son langage. Il sait qu'il faut essayer, mais quand il ouvre la bouche pour parler, sa gorge semble s'assécher. Encore une chose à ajouter à sa liste des frustrations.
Quand il relève les yeux, il est surpris de voir son ami le visage plus sombre, avec l'air de vouloir se noyer dans sa limonade.
« Je suis désolé, Haru, murmure-t-il finalement. J'aurais dû le faire. J'ai été con…
— Pourquoi ? demande Haru.
— Pourquoi j'ai été con ? »
Un sourire traverse de nouveau le visage de son ami.
« C'est dur à expliquer, tu sais. Je compte le faire. C'est même pour ça que je t'ai invité. Laisse-moi juste… un peu de temps. »
Le cœur de Haruka bat à tout rompre. Rin ne peut pas le laisser se contenter de ces quelques paroles énigmatiques. Il en a trop dit, ou pas assez. Et pourtant il sait que rien ne sert de forcer des confidences. Il doit prendre son mal en patience, accorder à Rin le temps qu'il lui demande. Si ses pensées sont aussi confuses que les siennes… Il en aura besoin. Haru fait un effort pour prendre sur lui, et adresse un léger sourire à son ami.
« Ok. C'est toi qui vois… De toute façon, je suis vraiment content d'être venu. »
À ces mots, Rin lui adresse un sourire qui a retrouvé toute sa splendeur, et le cœur de Haru s'apaise un peu. Ils détournent tous les deux le regard pour contempler l'océan d'un bleu profond qui gronde sous un ciel où défilent des nuages bousculés par le vent. Ils commencent à s'amonceler, et l'océan prend une nuance verte alors que le ciel se colore de gris. Rin fronce les sourcils :
« On dirait qu'on va avoir du gros temps. »
Haruka sourit à cette expression, Rin parle comme un marin.
« Peut-être même une tempête… » poursuit Rin.
Haruka sort son portable et consulte la météo.
« Pas d'avis de tempête, mais de l'orage. On devrait peut-être rentrer.
— Ouais, approuve Rin. Ici les orages, ça rigole pas. »
Il se lève et paie l'addition avant que Haruka n'ait le temps de dire quoi que ce soit, puis ils reprennent la direction de l'appartement tandis que le vent forcit et que le ciel se fait de plus en plus menaçant. La végétation tremble, l'air est chargé de tension dans ce monde soudain dépourvu d'ombres, où la chaleur s'appesantit malgré le vent, tout donnant une sensation d'imminence anxiogène. Ils accélèrent le pas, et à peine ont-ils franchi le seuil de la maison qu'une pluie torrentielle se met à tomber, gommant les contours dans un flou gris discontinu. La ville entière se détrempe en quelques minutes, la pluie chante un chant martial partout où elle peut frapper, accompagnée par le chœur des ruisseaux qui se forment spontanément.
« Wouh ! On l'a échappé belle ! s'exclame Rin en riant.
Haruka hausse les épaules.
« La pluie ne me gêne pas.
— Évidemment ! Mais bon, je crois pas que t'aurais fait le fier longtemps sous ce déluge. »
Haruka ne le contredit pas, observant rêveusement la pluie battante à travers la fenêtre.
« Tu sais que j'ai toujours aimé la pluie… Je la trouve apaisante, même quand c'est le déluge. »
Rin contemple son ami qui contemple la pluie, et se dit que Haruka mourrait littéralement de chagrin dans le désert. Son affinité avec l'eau est telle qu'elle constitue quasiment son habitat naturel. C'est une chose que Rin a toujours aimée chez lui, et pour lui, c'est pour cette raison que Haruka est si bon nageur : il comprend l'eau comme personne, elle fait partie de lui. Il existe bien des légendes parlant d'humains enfantés par les eaux, et parfois, il se prend à se demander si ce n'est pas cela la véritable origine de Haruka. En tout cas, il ne serait pas étonné de l'apprendre ! Et puis, il comprend ce sentiment : c'est dans l'eau qu'il se sent au sommet de ses capacités, pleinement en possession de lui-même, c'est là que s'opère l'harmonie entre son corps et son esprit. Quand il nage, tout lui semble plus logique, il se sent à sa place, il n'est plus en proie au doute, aux tergiversations. L'eau le rend plus fort. Et c'est aussi pourquoi il se sent si bien avec Haruka quand ils nagent : ils sont au meilleur d'eux-mêmes, en harmonie. Tout est plus facile, plus fluide. Mais voilà, Rin sait qu'ils sont malgré tout des êtres terrestres et qu'il ne peut pas passer sa vie à centrer leur relation sur la natation. Parce qu'ils ont aussi une vie en dehors de ça, parce que Rin est convaincu que ce qu'ils partagent ne se limite pas à une passion commune. Ils ont besoin l'un de l'autre… Du moins, lui, il a besoin de Haruka. Même s'il n'aime pas trop le reconnaître, il ne peut pas fuir éternellement. Et il ne peut prétendre avoir gagné en maturité pendant son séjour en Australie s'il est incapable d'admettre ce simple fait.
Ils passent la soirée dans un calme agréable, une atmosphère étrangement apaisée qui contraste avec la violence de l'orage qui se déchaîne derrière les fenêtres. La voix profonde et ancienne du tonnerre gronde à travers les cieux, les syllabes rocailleuses se répercutent entre les bâtiments qui se font tout petits sous la pluie violente, et la ville toujours si bavarde se tait, frappée de stupeur devant la colère des cieux. Quand il ferme les yeux, Haruka a l'impression de dériver dans un bateau de fortune, balloté par les eaux déchaînées, mais il n'a pas peur. Ça lui est égal où ils pourraient échouer, ou tout ce qui pourrait leur arriver avant. Il se sent en sécurité avec Rin. Capable d'affronter n'importe quoi. Et quand il va se coucher, il se perd à nouveau dans ce rêve, imaginant les rouleaux qui s'abattent sur la coque fragile du bateau, les emmenant toujours plus loin au large, au cœur du grand bleu. Sans le savoir, il fait écho au rêve éveillé de Rin alors qu'ils nageaient vers l'horizon… Mais Rin rêve aussi dans sa chambre, profondément endormi. Il rêve aux cerisiers en fleurs du Japon et à un Haruka enfant à qui il jure qu'ils ne se sépareront jamais.
