Chapitre 6
Au grand soulagement de Rin, le lendemain matin, le ciel a retrouvé son bleu immaculé habituel, et le vent s'est calmé. En effet, il a prévu une activité aujourd'hui qui nécessite de bonnes conditions météos. C'est un rêve de gosse pour lui et il n'est pas entièrement sûr que Haruka va adhérer, contrairement à ce qu'il lui a promis. Mais enfin, dans la vie, il faut savoir prendre des risques, n'est-ce pas ?
Il se lève de bonne humeur et va préparer le petit-déjeuner pendant que son ami est sous la douche. Il est impatient de partir et quand ils déjeunent ensemble, il a bien du mal à ne pas vendre la mèche. Haruka l'observe d'un air légèrement suspicieux, mais ne dit rien. Puis, ils enfilent leurs maillots de bain, s'habillent et préparent quelques affaires avant de monter dans la voiture de Rin, direction une destination mystérieuse. Malgré son amour tout relatif des surprises, Haruka reste calme. Au fond, il est juste content de passer du temps avec Rin, et même s'il reste un peu méfiant, son ami a l'air surexcité à l'idée de cette sortie, et ça lui fait plaisir de le voir comme ça. Rapidement, il comprend qu'ils se dirigent vers la sortie de la ville, et bientôt, ils se retrouvent à longer la côte. Il se demande bien quelle activité marine nécessite de s'éloigner ainsi, mais ce n'est pas pour lui déplaire. Et très vite, il oublie ses préoccupations quant à ladite surprise tandis qu'il observe les majestueux paysages australiens se dévoiler derrière le pare-brise. Le littoral accidenté plonge ses falaises abîmées dans des eaux d'un bleu se déclinant de l'indigo à l'outremer, en passant par le turquoise. Par endroits, la mer se brise sur des rochers âpres et se répand en filets d'écumes, à d'autres, des criques s'ouvrent à l'abri des falaises, dévoilant des eaux translucides et invitatrices. La végétation, sèche et rude, est pourtant abondante, ses nuances de vert éclatant sous l'azur profond du ciel.
« C'est magnifique… murmure-t-il.
— N'est-ce pas ? » s'enthousiasme Rin comme s'il avait lui-même créé ses paysages, et Haruka devine qu'il s'est vraiment attaché à son pays d'adoption.
Ils roulent une bonne demi-heure le long des falaises, et descendent finalement dans une petite ville nichée sur une partie plus plane de la côte. Rin se gare près du port, et ils approchent des quais où sont amarrés de nombreux bateaux de plaisance. Rin se dirige tout droit vers l'une des jetées au-dessus de laquelle une grande pancarte annonce : « Shark encounters ». Haruka se fige. C'est ça l'activité de Rin ? Une plongée avec les requins ?! Il n'est pas vraiment sûr d'être prêt pour ça… Il regarde son ami, qui affiche un grand sourire.
« J'en ai toujours rêvé… Mais j'ai jamais pris le temps de le faire. J'imagine que c'est parce que… J'avais envie de partager ça avec toi. »
Haruka rougit, touché par ces mots, mais toujours aussi inquiet. Rin semble s'en apercevoir et pose une main sur son épaule en riant un peu :
« T'inquiète, je pige que c'est super impressionnant et que c'est pas forcément quelque chose que t'as envie de faire. Si tu le sens pas, pas besoin de descendre dans la cage. Je suis juste content que tu m'accompagnes. »
Cette déclaration provoque une réaction mitigée : d'un côté, ça le rassure que Rin n'attende pas de lui qu'il aille servir d'appât vivant à d'énormes poissons pleins de dents acérées, de l'autre, l'idée de laisser Rin tout seul dans cette cage en regardant les prédateurs lui tourner autour lui fait des nœuds à l'estomac. Allez, un peu de courage, s'encourage-t-il mentalement. Tu n'as pas fait tout ce chemin jusqu'ici juste pour laisser tes peurs te retenir. Vivre des choses avec Rin… C'est pour ça que tu es venu.
Il n'est toujours pas certain d'avoir le cran de faire la plongée, mais tant pis. Il hoche la tête d'un air déterminé et annonce :
« OK. Allons-y. Tout le monde te compare à un requin, après tout. Autant en profiter pour voir s'il y a un air de famille. »
Rin éclate de rire à cette réponse et l'entraîne vers le bateau.
« Quelque chose dans la dentition, je crois. En plus, si tu les regardes d'une certaine façon, des fois on dirait que les requins sourient ! »
Voilà qui intrigue Haruka, même s'il doute que les requins puissent avoir un sourire aussi éclatant que celui de Rin. Ils grimpent sur le bateau de tourisme où on les accueille chaleureusement. Haruka regarde autour de lui, surpris, tandis que l'équipage est déjà occupé à larguer les amarres.
« Il n'y a personne d'autre ?
— Eh non ! s'exclame Rin, visiblement content de lui. J'ai réservé la matinée rien que pour nous. »
Haruka doit s'avouer impressionné. Son ami a dû se saigner pour pouvoir leur payer une plongée privée. Mais il en est heureux, ne pas avoir à gérer d'autres touristes, ça le rassure, et il se sent aussitôt un peu mieux.
Le bateau traverse le port et commence à s'éloigner au large, sur des eaux bleues translucides dans lesquelles Haruka s'imagine déjà apercevoir des ombres rôder. On leur fait un brief détaillé, il ne saisit pas tout mais Rin lui traduit au fur et à mesure. Et tandis qu'ils approchent de leur destination, il commence à sentir authentiquement effrayé, une émotion dont il n'est guère coutumier. Et pourtant, cette peur se conjugue à la curiosité, la fascination, l'envie de se confronter à quelque chose de complètement nouveau, de vivre une expérience inoubliable avec Rin. C'est pourquoi il enfile la combinaison, jetant des regards furtifs à la cage tandis que le bateau jette l'ancre.
Les requins ne seront pas attirés avec des litres de sang, mais avec des sons à basse fréquence. Là encore, c'est un détail qui rassure Haruka. Il préfère rencontrer des requins curieux que des requins appâtés par l'odeur d'un bon repas.
Un peu tremblant malgré lui, il se prépare à plonger, et jette un coup d'œil à Rin qui trépigne comme un gamin à la fête foraine. Heureusement que cette cage empêche aussi bien les requins de rentrer que les gens d'aller les saluer de plus près, car il est sûr que Rin se serait laissé tenter. Son ami remarque son effroi et lui adresse un hochement de tête et un sourire solaire. Et juste comme ça, Haruka se sent un peu mieux. Rin ne le laissera pas tomber. Ils seront ensemble pour vivre cette drôle d'aventure.
Au signal de l'équipage, ils entrent dans la cage, puis se préparent à l'immersion. Le cœur de Haruka bat à toute vitesse, et il n'aime pas ça : Rin lui a déjà dit que les requins pouvaient l'entendre. Et même… qu'ils ont tendance à l'interpréter comme le signal émis par un animal en détresse. Une proie. Mais il est trop tard pour renoncer, tandis que la cage descend sous la surface. À travers son masque, Haruka observe les profondeurs où les rayons du soleil se dissipent vite pour se perdre dans le grand bleu, là tout au fond où rôdent des animaux invisibles. Il ne cesse de scruter les eaux, inquiet à l'idée de voir subitement apparaître un des animaux massifs. Il est certain qu'eux le voient déjà, ou du moins perçoivent sa présence. Sans cette cage, il serait sans défense. C'est bien la première fois qu'il n'a pas la moindre envie de nager en toute liberté dans l'océan, et qu'il préfère même se retrouver derrière les barreaux !
Soudain, Rin pose une main sur son bras, et lui désigne quelque chose sur leur droite. Il fouille les eaux opaques du regard, jusqu'à discerner une ombre vague, une silhouette oblongue qui ressemble à un sous-marin. Peu à peu, la silhouette émerge des ténèbres bleues, dévoilant ses lignes massives et musculeuses, une queue puissante, un ventre blanc… et une redoutable mâchoire qui laisse apercevoir des rangées de dents légèrement recourbées. C'est vrai qu'on dirait presque que ce requin sourit… Mais ses yeux, eux, ne sourient pas du tout. Haruka a un frisson alors qu'il lui semble regarder à travers le temps, vers une époque reculée où cette espèce évoluait déjà dans son royaume sous-marin. Des millénaires de chasse patiente, d'errances dans les océans, gisent au fond de ce regard noir impénétrable. L'animal s'approche, puis d'un mouvement de nageoire, s'éloigne, disparaissant de nouveau dans le grand bleu.
Alors que Haruka le cherche encore, une deuxième ombre attire son attention. Le nouveau venu, plus massif que le premier, semble les observer alors qu'il décrit des cercles prudents, se rapprochant chaque fois un peu plus. Haruka a envie de s'éloigner des barreaux, mais les mouvements de la mer l'en empêchent, et de toute façon, il n'a pas vraiment la possibilité de reculer dans cet espace étriqué. Une nouvelle fois, la main rassurante de Rin vient se poser sur son bras. Haruka se tourne vers lui et son ami lève la main, pouce en l'air. Oui, se dit Haru. Tout va bien. Même si ce requin a tout de même l'air sacrément curieux… En effet, l'animal est tout près maintenant, et il va jusqu'à frôler la cage, comme s'il se demandait ce que faisaient ces deux créatures chétives à l'intérieur. Le cœur de Haruka lui semble incroyablement bruyant dans ce monde du silence où les sons voyagent vite, et sur d'immenses distances. Il entend aussi le grondement de propre souffle, précipité et inquiet, passer à travers le tuba. Il ne panique pas, mais tous ses sens sont aux aguets, l'instinct de la proie déclenchant une ruée d'adrénaline dans son sang. Mais le requin continue son inspection minutieuse sans toutefois adopter un comportement agressif, même si ça ne suffit pas vraiment à le rassurer. À son tour, le requin s'éloigne et disparaît. Et pourtant, Haruka est persuadé qu'il est toujours dans les parages, il le sent dans ses tripes. Il jette un coup d'œil à Rin, qui a l'air absolument ravi et s'accroche aux barreaux comme un gamin au zoo. Haruka prend son mal en patience et se remet à scruter l'océan.
Quelques instants s'écoulent, interminables, jusqu'à ce qu'une ombre se dessine dans leur champ de vision. Haruka frissonne en réalisant le requin est déjà près au moment où ils prennent conscience de sa présence. Il se demande si c'est le même que tout à l'heure, il a du mal à les différencier, mais il semble de la même stature. Et alors qu'il surveille ses mouvements, pas très rassuré, il aperçoit non pas un, mais deux de ses congénères qui surgissent en silence. Les animaux décrivent des cercles autour de leur cage, les fixent de leurs yeux noirs, leurs intentions inconnaissables. Haruka commence à être très nerveux, il se demande depuis combien de temps ils sont dans cette cage… Probablement même pas cinq minutes ! Il jette un coup d'œil à Rin, qui semble totalement dans son élément, et contemple les requins d'un œil fasciné. Pour tenter de se détendre, Haruka essaie de nouveau de voir le sourire dont parlait Rin, mais manque de chance, imaginer ces redoutables prédateurs sourire est encore plus effrayant.
Cependant, il doit bien admettre que le ballet des requins a quelque chose de gracieux et d'hypnotique. Il prend soudain conscience de la singularité de cette scène. C'est peut-être quelque chose qu'il ne verra qu'une seule fois dans sa vie. Un spectacle réservé à quelques privilégiés, et que Rin tenait absolument à voir. Et, réalise Haruka le cœur battant sous l'effet de l'adrénaline et de cette pensée, son ami l'a attendu pour partager ce moment avec lui. Alors il se doit de le vivre à fond, et tant pis si ça lui fait peur.
Il garde l'œil rivé sur l'un des requins qui semble particulièrement intrigué par leur présence. Chaque fois qu'il disparaît dans l'eau bleue, Haruka se demande avec inquiétude d'où il va ressurgir. Il n'a qu'une crainte : se retrouver nez à nez avec l'animal sans l'avoir vu venir ! Mais il a amplement le temps d'observer le requin tandis qu'il s'approche de nouveau, une certaine détermination animant son corps massif et puissant. L'animal ralentit en arrivant près de la cage… et ouvre la gueule, laissant une vue imprenable sur ses rangées de dents. Cette mâchoire-là pourrait lui arracher un bras en un battement de cœur. Le requin ne s'arrête pas en si bon chemin, et Haruka contemple avec horreur et fascination sa mâchoire se projeter en avant tandis que le requin teste la résistance de la cage. Il a tout le loisir de voir sa vie défiler tandis qu'il fixe la gueule de cauchemar mâchonner les barreaux. Rin lui a expliqué que les requins mordent souvent pour « goûter ». C'est d'ailleurs pour cette raison que les gens qui se font attaquer, s'ils ne meurent pas d'hémorragie, s'en sortent souvent : les requins y vont doucement avec eux, les mordent une première fois, et ne reviennent pas les croquer, parce qu'en réalité, les requins n'aiment pas beaucoup les humains. Pas assez caloriques. Toujours est-il que Haruka n'a guère envie d'être goûté par ce requin-là…
Heureusement, la bête semble décider que le jeu n'en vaut pas la chandelle, et relâche cette proie inintéressante pour disparaître tel un fantôme dans les ténèbres bleues. Haruka n'a pas le temps de se remettre de ses émotions qu'il réalise qu'il est en train de serrer la main de Rin, d'une manière probablement douloureuse. Il la lâche soudainement, mais il ne peut pas s'excuser, et difficile de lire l'expression de Rin avec le masque et le tuba. Aussi, son cœur déjà malmené rate un battement quand il sent de nouveau les doigts de Rin se mêler aux siens. Rin applique une douce pression sur sa main, comme pour le rassurer. Et ça fonctionne immédiatement. Tout à coup, les requins ne lui semblent plus si terribles, et il expérimente un renouveau de confiance envers ces barreaux métalliques qui après tout ont bien résisté à « l'attaque » du requin curieux. Il profite plus intensément du reste de la plongée, plus serein à présent, à même de percevoir l'étrange beauté de ces animaux préhistoriques, et il s'absorbe dans sa contemplation si bien qu'il est presque déçu quand la cage remonte. Surtout quand leurs mains se dénouent. Retour à la réalité. Il n'est pas tout à fait mécontent cependant de revenir à l'air libre, au soleil, au sec… en sécurité. Il se débarrasse de son masque et de son tuba et regarde Rin, qui se met aussitôt à commenter leur expérience avec un enthousiasme contagieux. Haruka l'écoute avec un léger sourire, mais il ne peut s'empêcher de se demander ce que cette main dans la sienne signifiait… Maintenant, c'est comme si ça n'était jamais arrivé. Et il n'arrive pas à décider si c'est une bonne ou une mauvaise chose.
L'équipage les félicite pour leur sang-froid en dépit de l'incident de la cage mordue, et c'est dans une ambiance légère qu'ils reprennent le chemin du port. Haruka reste accoudé au bastingage, pensif, contemplant l'océan en essayant de faire le tri dans ses émotions et dans ses pensées. Mais c'est encore trop tôt pour ça, il est toujours sous le choc de l'expérience, y compris de ce moment fugitif entre Rin et lui. Et il ne pense pas clairement. Alors il abandonne la partie, laissant ses idées s'évaporer et filer sur la surface éclatante de soleil, loin vers l'horizon. Il ferme les yeux, se concentre sur le roulis sous ses pieds, la chaleur du soleil sur sa peau, et retrouve un peu de sa sérénité. Il a encore du temps pour démêler tout ce qui se passe dans sa tête. Et Rin lui doit toujours des explications… Peut-être que tout sera plus clair quand ils auront eu cette conversation. C'est en tout cas avec cet espoir qu'il met le pied sur la terre ferme, et qu'il se dirige vers la voiture avec un Rin toujours aussi vivifié par son expérience. Et Haruka est heureux de le voir ainsi. Ça compense bien tout l'effroi qu'il a vécu dans cette cage. Ça en valait cent fois la peine. Et à coup sûr, ça va épater ses amis restés au Japon ! Il constate cependant avec une surprise modérée que Rin est déjà en train d'envoyer des photos de leur aventure à tous ses contacts, et il le regarde faire amusé, patientant jusqu'à ce que son ami ait terminé et daigne tourner la clé de contact pour les ramener à la maison.
« C'était génial, Haru. Trop génial. »
Il acquiesce avec un léger sourire.
« Ouais… J'aurais jamais pensé faire ça dans ma vie… Mais je suis content.
— C'est vrai ?! Alors moi je suis encore plus content ! »
Rin éclate de rire et le sourire de Haruka s'élargit. Il adore le voir rire. Puis, de nouveau l'incident des mains liées se rappelle à son esprit et il détourne le regard, se plongeant dans la contemplation du paysage tandis que Rin reprend la route côtière. Épuisé par toutes ses émotions, il finit par s'assoupir, chauffé par le soleil et bercé par la brise, oubliant tout de ses doutes et de ses peurs pour sombrer dans une somnolence calme, bien qu'hantée par des visions de requins…
