3 - Musique :


Dans l'énorme coeur en bois de benji boisonant lunaire, d'un blanc pur, sur la face cachée de la lune et invisible aux humains, Almayen et Angelica s'éveillaient. Ou plutôt Almayen était pour une fois très impatiente de quitter son lit, et s'amusait à souffler sur le visage de sa sœur pour la réveiller. Angie grognait et finit par enfouir sa tête dans l'oreiller.

-Tu sais quel jour on est aujourd'hui ?

-Le jour où tu vas me laisser faire la grasse mat' ?

Le rire d'Almayen emplit la pièce.

-Tu ne peux pas avoir oublié ?

-Quoi ? demanda Angie, la voix encore toute ensommeillée.

-C'est aujourd'hui que les pangolins votent pour la chanson de Rencontre de tout le siècle prochain ! Musique Maestro !

Et Almayen sauta du lit gracieusement, ses immenses ailes chatoyantes et multicolores laissant une trainée de paillettes dans la chambre, puis elle se dirigea pieds nus dans l'épaisse moquette blanche vers la salle de bain.

Angelica se redressa dans le lit, repoussa la couette moelleuse et étira ses ailes aux multiples bleus, pailletés également mais n'en répandant pas. Elle décida d'attendre que sa sœur et… femme ? âme-soeur ? Après tout, elles n'étaient pas mariées, mais pouvait-on se marier entre déesses ? ait fini avec la salle de bain.

Depuis qu'elles avaient appris qu'elles étaient Ames-Soeurs Tardives par une Rencontre Tardives, Rencontre Tardive qu'elles avaient elles-mêmes réalisée, dans le niveau glauque des archives du quatorzième sous-sol, elles vivaient ensemble. Almayen avait agrandi sa chambre, agrandi son lit-hamac de plumes, et Angelica était arrivée avec toutes ses affaires. Oh, bien sûr, elles avaient été perturbées au début. Elles ne voulaient pas changer leurs habitudes. Elles ne s'imaginaient pas âmes-soeurs. Mais deux âmes-soeurs séparées risquaient de mourir de tristesse, et elles avaient réalisé que rien ne les rendait plus heureuses que la présence de l'autre.

Ce fut une Almayen trépidante et sautillante, qui tira par la main sa sœur encore mal réveillée à travers les couloirs en chantonnant tout le long du trajet avec ses ailes multicolores qui battaient la cadence. Ce genre d'évènement avait le don de réjouir la Grande Déesse du Pangolin qui adorait toutes les petites cérémonies dans leur organisation, comme l'intégration d'un nouveau membre ou le moment de désigner l'employé du mois, et se faisait une petite fête de tout. Angelica n'aimait pas prendre la parole en public et était plus réservée, préférant se noyer dans la paperasse et se satisfaisait de bons chiffres mensuels.

Elles arrivèrent dans le Grand Hall après avoir pris l'ascenseur. Le Grand Hall avait la forme d'une piste de course romaine. Ou d'un thermomètre géant. Une grande balustrade en demi-lune permettait de surplomber la partie ronde, où se trouvaient les guichets d'assignation de mission où les pangolins se rendaient d'abord, puis, de l'autre côté, un long couloir donnait sur des milliers de portes rondes, qui donnaient elles-même sur des millions d'univers, jusqu'à la pointe du coeur que formait le bâtiment en bois blanc.

Aujourd'hui il grouillait de pangolins d'âmes-soeurs, comme à son habitude, mais les guichets étaient fermés et le long couloir rempli mais les portes n'étaient pas en fonction. Tout le monde avait pris une heure de repos pour l'élection de la musique du siècle, sur laquelle tous les pangolins feraient leur danse d'arrivée et leur annonce d'âmes-soeur. Ils avaient tous amené leur pancarte "Félicitations" pour pouvoir la tester sur les musiques. C'était donc un évènement centennial très important. Une estrade avait été installée sous la balustrade, et dessus se tenaient déjà Litany, Lhassa, Marina, Angelion qui se tenaient la main amoureusement, Starck et Aïko qui faisaient de même, et la fidèle Félicia. Une ovation les accueillit quand les deux déesses apparurent.

Almayen décollait littéralement du sol tellement elle était impatiente, ce qui donnait un effet bizarre car à part sa sœur, personne ne pouvait voir ses magnifiques et immenses ailes chatoyantes, et il en était de même pour Angelica. Cela rendait parfait la Grande Déesse un peu triste que leur personnel et collaborateurs ne puisse pas profiter de cette pure beauté. Mais elle prit le micro pour déclarer la séance de votes pour la musique du siècle ouverte.

-Nous allons d'abord écouter les trois chansons sélectionnées par ma très chère sœur Angelica, puis les miennes, et nous écouterons chaque chanson choisie par nos collaborateurs, puis nous passerons au vote. Chaque chanson aura le numéro de son passage et les urnes sont aux guichets ! Nous allons commencer par "Gost Of You".

La musique arriva de part et d'autre du Grand Hall. La chanson eut un certain succès car les pangolins dansaient bien dessus et qu'elle parlait de danse.

-Nous allons continuer par "Dancing With Your Gost". Beaucoup de fantômes ce siècle-ci, dis-moi, ma chérie ?

Angelica rougit, gênée. Elle n'était pas encore habituée à ce petit surnom romantique donné en public.

La chanson était triste, un peu lente pour danser, et fut jugée par les pangolins un peu trop dramatique pour une annonce d'âmes-soeurs. La troisième et dernière chanson d'Angelica était "Dynasty". De nouveau plus dansante, mais dramatique car ça parlait d'amour passé et brisé. C'était donc la première qui eut le plus de succès.

-Et maintenant nous allons passer à mes musiques ! Choisies avec amour, mes chers pangolins ! s'exclama Almayen. On commence avec "Shut Up And Danse With Me" !

Les pangolins la trouvèrent géniale pour danser et agiter leur pancarte dessus. On passa ensuite au "Bleu Lumière" en tahitien. Tout le monde s'accorda à la trouver magnifique. Le "Boléro" de Ravel conclut le triptyque de la Grande Déesse du Pangolin. Beau, dansant sur la fin, mais il faudrait choisir à quel moment le lancer s'il était élu car il était un peu long…

-A présent, une chanson choisie par la pangoline des situations extrêmes, "Sache Que Je" !

Cette chanson eut un succès mitigé. Certes c'était une belle chanson d'amour, mais les pangolin eurent du mal à avoir un bon rythme dessus.

-La chanson de l'une de nos Premières Ames-Soeurs, Black Angelis : "Only Us" !

-Tu m'a coupé l'herbe sous le pied, la taquina Solène en chuchotant alors que la musique s'élevait.

-Pardon mon amour, mais ça devait être celle-là.

-T'inquiète, j'ai de quoi rivaliser sans rougir.

Cette chanson était difficile à danser, et infiniment triste, mais très représentative de ce que pouvaient être des âmes-soeurs, les pangolins étaient là encore mitigés même s'ils reconnaissaient la beauté de la chanson.

-Et maintenant dans un genre différent la chanson de notre deuxième Angelion, "I love You Baby" !

Frank Sinatra fit un tabac. La chanson était très dansante, mettait de très bonne humeur pour une Rencontre d'âmes-soeurs et était centrée sur l'amour.

Marina proposa quelque chose de décalé : "Run This Town". Elle était très dansante et très entrainante mais ne parlait pas vraiment d'amour… et était un peu violente.

-Et après ce choix… intéressant, voici la chanson du binôme de Marina, Litany, "Greensleves" !

Cette chanson était une balade censée avoir été composé par le roi d'Angleterre aux six femmes, Henry VIII pour celle qui deviendrait sa deuxième femme, Anne Boleyn. En vérité elle datait de plus d'un siècle plus tard, et avait été composé très probablement à la renaissance italienne. De fait elle avait des résonnances fin moyen-âge début renaissance et les pangolins nostalgiques se lancèrent en duo dans une Volta lente et sensuelle, comme la chanson…

-Toujours obsédée par Anne Boleyn ! soupira Marina à Litany. Tu lui as donné assez de fins heureuses, il me semble ?

En effet, Marina et Litany géraient la HEC, la Happy Ending Corporation, qui donnait des fins heureuses aux histoires tragiques ou simplement meilleures aux fins merdiques des fictions sous tous supports.

-Mais et toi alors ? Tu t'es prise pour Cesare Borgia avec "Run This Town" ? C'est quoi le programme ? Massacrer les gens lors des Rencontres s'ils sont pas d'accord ?

Marina ne répondit rien mais soupira à nouveau en dégageant une mèche de ses cheveux, le port altier.

-Passons aux chansons de notre équipe masculine de Recrutement avec la chanson de Lhassa, "Despacito" !

Les pangolins la trouvèrent super. Dansante, entrainante et dans le thème !

Starck et Aïko proposèrent une chanson pour deux : "Mononoke Hime". Très douce, très belle, dansante avec une certaine lenteur.

-Et voilà, très chers pangolins ! C'est fini pour ce siècle-ci ! Je vais vous demander de bien réfléchir et de vous rendre aux urnes dans le calme, déclara Almayen.

-Ô Grande Déesse… fit une petite voix dans la foule.

Aussitôt les pangolins s'écartèrent pour faire place à une pangoline très spéciale. Une pangoline dont chaque écaille était d'une couleur différente, et brillait de milliers de paillettes. Elle était magnifique et en même temps difficile à regarder.

-Pourquoi ne pourrions nous pas proposer de chansons, nous aussi ? s'enquit-elle innocemment.

Almayen se gratta la tête. Il y a avait des milliers de pangolins, mais c'est vrai que c'était quelque part injuste qu'ils ne puissent pas proposer de chansons. Mais la cérémonie du choix prendrait des jours et des jours !

Les pangolins en revanche réagirent avec beaucoup de véhémence. Il approuvèrent ce qu'avait dit la pangoline à paillettes. Elle s'appelait Fleur et avait beaucoup d'influence sur ses camarades. Elle exerçait une aura unique autour d'elle. Parfois Almayen en était jalouse. Les autres pouvaient voir la beauté de ses paillettes…

-Je propose "Summer Wine" ! s'exclama Fleur ondulant des couleurs mirifiques le long de son corps telle une boule à facettes délicate et étrange, sans attendre que ses supérieurs n'interviennent.

La musique s'éleva. Elle était effectivement parfaite, tout du moins digne d'être proposée pour les Rencontres d'Ames-Soeurs.

Malgré la beauté de la chanson, le visage d'Almayen resta fermé. Angelica devina ce à quoi elle pensait. Elle prit doucement la main de sa sœur dans la sienne.

-Pour moi tu es la plus belle…

Almayen lui sourit avec tendresse et amour.

-Tu as raison. Je m'en fiche que les autres puissent voir les paillettes de Fleur si je peux voir les tiennes et que tu peux voir les miennes.

Elles se prirent dans les bras et dansèrent un slow sur la chanson qui fut sélectionnée pour le siècle suivant.

Quant à Fleur, elle fut nommée Déléguée du Personnel.