14 - Départ :

Catelyn Tully et Eddard Stark ne s'étaient jamais rencontrés avant leur mariage. Ce n'avait donc pas été un mariage d'amour. Ned avait remplacé son grand frère assassiné par le roi fou en épousant sa promise, et Catelyn ne connaissait pas ce frère-ci, élevé aux Eyrié. Leur mariage n'aurait jamais dû avoir lieu. Il était né du sang versé.

La cérémonie avait eu lieu, puis le repas de mariage, et enfin la cérémonie du coucher que Ned avait fait écourter par respect pour sa femme.

Leur nuit de noce avait été froide… Le mariage avait été consommé par devoir, mais les mariés avaient à peine échangé une dizaine de phrases et tous les deux étaient vierges. Catelyn se répéta la devise de sa famille "Famille, devoir, honneur", et Ned essaya de mettre en pratique ce que son ami Robert lui avait expliqué avec un succès tout relatif quant au plaisir, mais total quant à la procréation : en effet, Robb, leur aîné, fut conçut cette nuit-là.

Le lendemain, Ned partit à la guerre. Catelyn lui faisait ses adieux, lui souhaitant vaillance et courage, ainsi que la protection des dieux pour qu'il revienne à elle, et il lui répondait sur le même ton solennel. Ils étaient tout aussi timides et empruntés que la veille.

Au moment où le Stark allait monter sur son cheval, et où l'ex Tully tirait son mouchoir de sa poche, deux jeunes filles brunes apparurent comme par magie au milieu de la cour de Vivesaigue.

-Catelyn Tully et Eddard Stark !

-Nous sommes venues vous annoncer que vous êtes des âmes-soeurs !

La plus jeune agitait un pancarte avec marqué "Félicitations", pendant que la musique "Summer Wine" proposée par Fleur au dernier vote retentissait de nulle part, et la plus âgée, un peu plus ronde, se dandinait timidement en lançant des paillettes multicolores dans les airs en direction de Catelyn et Ned, qui en avalèrent et toussèrent d'une façon plutôt inélégante. La couleur était assortie aux ailes invisibles pour tous sauf pour elle de sa sœur, alors que les siennes étaient tout aussi invisibles mais d'une multitude de bleus, du céruléen au bleu nuit profond.

Catelyn et Ned se regardèrent, choqués : le coup de foudre n'avait pas été au rendez-vous, et même après leur nuit de noce, leurs rapports restaient très froids. Certes, la jeune femme n'était pas insensible au physique avantageux et à la noblesse de son époux, de même que Ned la trouvait sublime et grâcieuse, avec une réserve et un sens moral irréprochable, et ils se respectaient mutuellement, mais, de là à parler d'amour… alors, d'âmes-soeurs !

Leur famille et les bannerets des Tully et des Stark, ainsi que tous les chevaliers et les hommes rassemblés dans la cour, de même que les serviteurs, étaient moins circonspects : une Rencontre d'âmes-soeurs, ça se fêtait ! Le jeune couple reçut plus de félicitations que lors de son mariage, une fête s'improvisa avec les restes de la veille dans le château de Vivesaigue, et les troubadours encore sur place se mirent immédiatement à composer des chansons sur la romance de Catelyn Tully et Eddard Stark.

Les malheureux mariés eurent toutes les peines du monde à demander aux jeunes femmes apparues comme par magie, et fort peu vêtues ainsi que de façon très étrange, pourquoi l'annonce de leur rencontre n'avait pas été faite la veille, et si par hasard elles ne s'étaient pas trompées.

-Et pourquoi ce n'est pas un pangolin, qui nous l'annonce ? demanda aussi Catelyn.

-Alors, commença Almayen… Nous sommes mieux qu'un pangolin de base : je suis la Grande Déesse du Pangolin Almayen, et voici ma sœur, Angelica.

Ned posa un genoux à terre dans la boue et ploya la nuque, tandis que Catelyn leur fit une révérence et resta courbée.

Les spectateurs s'étaient tuent, encore plus impressionnés.

-Redressez-vous, redressez-vous ! s'exclama Almayen, gênée.

Angelica lança le contenu de son petit panier de paillettes dans les airs, dans l'espoir de rendre le moment plus joyeux.

-Il n'y a aucune erreur possible, dit-elle ensuite.

Almayen sortit un petit carnet rouge de sa poche.

-Vous êtes bien âmes-soeurs. Parfois, l'amour n'arrive pas au premier regard…

Catelyn et Ned se regardèrent en coin, rougissant légèrement. Si la Grande Déesse du Pangolin et sa sœur les avaient officiellement déclarés âmes-soeurs… ils allaient s'aimer, un jour. Et Ned reviendrait vivant de la guerre.

-Malheureusement, nous pouvons parfois faire des erreurs administratives, continua Almayen, penaude, ses grandes ailes chatoyantes pendant de ses épaules et trainant dans la boue.

-C'est pour cela que nous venons en personne le plus vite possible vous annoncer la bonne nouvelle ! continua Angelica en battant des ailes, optimiste quant à ce jeune couple. Elle ajouta : Cependant, comme c'est techniquement une Rencontre Tardive, il faut que je vous demande si vous avez consommé le mariage…

Les deux époux rougirent de concert, mais avant qu'ils n'aient pu répondre, Almayen intervint en posant le bras sur l'épaule de sa soeur et en disant :

-Non, ça ne sera pas la peine pour vous deux !

-Ah bon, mais en Rencontre Tardive, on doit s'assurer que…

-Oui, mais là, c'est bon, je te dis… En vous souhaitant une belle vie, cher Ned et chère Catelyn !

Et sur ce, une immense porte ronde donnant sur des étoiles et des galaxies lointaines s'ouvrit dans les airs, une poule ou deux la traversèrent, mais ce fut quand Almayen et Angelica se donnèrent la main et sautèrent dedans à pieds-joints qu'elle se referma.

Quand Catelyn fit finalement ses adieux à Ned, il y avait déjà entre eux une petite lueur d'affection.

-J'ai beaucoup d'espoir pour eux, déclara Angelica à Almayen alors qu'elles étaient rentrées sur la face cachée de la lune, dans leur immense coeur blanc en bois de benji boisonant lunaire et qu'elles se reposaient sur le divant en cuir rouge sombre près de la machine à café.

Almayen fronça les sourcils : elle avait lu leur destin dans le Grand Livre de la Déesse du Pangolin, un livre qu'elle seule était autorisée à feuilleter : il montrait des pages d'un blanc immaculé à quiconque d'autre cherchait à le lire.

-Ils seront heureux, répondit Almayen, une tasse de chocolat chaud dans ses deux petites mains.

"Un temps", songea-t-elle. Mais les belles et grandes histoires d'amour se finissaient souvent mal…

Angelica vit son air pensif, et posa une main sur son avant-bras.

-Je sais que tu ne veux pas tout me dire. Mais je serais toujours là pour toi… Pour partager ton fardeau. Je suis ta sœur. Raconte-moi ce qui va leur arriver… Si tu le veux bien…

Almayen lui répondit d'un pauvre sourire, et prit son inspiration...