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Bonjour bonjour !

Après un court prologue, un peu particulier je dois l'avouer, place au premier chapitre de cette fic.

Je vous souhaite une bonne lecture !

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Chapitre 1

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-Point de vue d'Ellis Grant-

Angleterre, bien des années avant.

A chaque vacance d'été nous allions sur la côte des Cornouailles. Cette côte sauvage qui ouvre sur l'océan Atlantique, cette étendue bleue qui s'étendait sur des milles et des milles, avec rien d'autre que l'océan à perte de vue.

Agée d'à peine 5 ans je regardais déjà avec fascination les fiers bateaux qui naviguaient au large. Certains partaient pour de courtes distances, et d'autres filaient en direction de lointaines destinations, dont je n'avais pas encore conscience à cette âge-là. C'était à peine si je savais que je vivais sur une ile. Je découvrais encore mon environnement immédiat.

-Ne te fait pas à son calme apparent, fit mon grand-père à côté de moi. De grandes tempêtes se préparent toujours dans ces eaux. Et tu as intérêt à t'accrocher dans ces moments-là.

-Tu as déjà vécu ça ? demandai-je en le regardant avec des grands yeux.

-Oui ma petite fille, répondit-il en se mettant à ma hauteur. Plusieurs fois. Mais le pire c'est le sud de l'Argentine et du Chili, très loin d'ici. Un lieu très difficile et périlleux.

-Je pourrai le voir ?

-Oh tu as le temps ! ria mon grand-père en se relevant. Toi et ton frère pourrez voyager plus tard. Je ne doute pas que vous irez loin. Mais avant tu dois faire des études.

-Oui ! m'exclamai-je enjouée.

Je reportai mon regard sur la mer, captivée par le mouvement des vagues, et par les navires qui allaient et venaient. Comme depuis des siècles.

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La mer m'avait choisie. Et elle m'appelait. Chaque jour. C'était moi et personne d'autre. Et je ne pouvais faire autrement que d'aller la voir. La sentir. Toute entière. Dans mes poumons, dans mon esprit, dans mon cœur.

Elle seule avait ce pouvoir. D'apaisement. Sauvage presque. Libre c'est certain. D'une vie dans le lointain. Faite d'écume et de soleil. Sur quelques planches de bois.

Quand mes mains se couvraient d'écume, je les regardais brillées sous les rayons d'or.

La mer c'était moi. Et j'étais elle. A quoi bon nous séparer ? Nous étions nous. Indissociable. A son simple contact, par sa simple présence, je sentais que je respirais mieux.

La mer m'avait choisie.

Depuis petite je voulais arpenter les mers du monde. Être libre de descendre où bon me semblait. Arpenter les mers et le monde. C'était mon rêve. Depuis toujours.

Je me revoyais faire face à l'océan. Sentir les embruns. Et voir au loin les navires à trois mâts navigués. Prestigieux et grandioses. L'aventure.

Mon grand-père avait été officier de la marine marchande, avant de devenir capitaine. Theodore Grant, s'était fait un nom et pas des moindres. Il avait été décoré par la reine Victoria elle-même. Il avait été un marin exigeant, qui naviguait aussi bien par tempête que par temps clair.

Mon père, Henry Grant, avait suivi le mouvement et était devenu soldat dans la Navy. Son insigne de colonel ornait fièrement sa poitrine. Et lui aussi avait été décoré par un monarque.

Ma mère avait tout de suite compris que je serai du même gabarit. Petite je prenais la casquette de mon père et m'imaginais aux commandes de mon propre navire. Donnant fièrement des ordres à mes ourses et lapins en peluche.

Mais j'étais une femme. Et si mon jumeau Matthew avait pu faire ses classes sans problème, moi on me l'avait interdit. Catégoriquement.

Jusqu'à ce que je passe les tests d'aptitudes pour l'entrée dans la Navy avec lui et que je le batte. A plate couture.

Je me souviens encore des visages défaits des autres candidats, de la mine vexée de mon propre frère, et du visage dur de mon père. Alors que pour moi c'était mon jour de gloire. Le signe que j'étais bel et bien faite pour ça.

Mais malgré cela j'étais vite redescendue. Ainsi bien la Navy que la marine marchande m'avait refusée, me ramenant sans cesse à ma condition de femme. De pauvre petite créature. D'inférieure. De fragile.

Alors que j'avais ça dans le sang. J'étais née pour être sur un bateau et fendre les mers. Et j'étais déterminée.

Mais malheureusement j'étais bien seule.

Si ma famille avait trouvé mes passions de petite fille mignonnes, il en avait été tout autre quand j'avais grandi. Si mon père m'avait autorisée à faire des études, il était hors de question pour lui que je prenne la mer un jour. Mon éducation serait tout ce que j'aurai. Seul mon petit frère Ewan pourrait avoir cette vie s'il le souhaitait.

-Une femme parmi les marins ! On rêve ! s'était écrié mon père. Ça n'arrivera pas Ellis. Cesse donc de rêver.

-Je ne vois pas où est le problème, lui répondis-je sûre de moi.

-Ne fait pas l'enfant ! cria-t-il furieux. Les seules femmes que fréquentent les marins sont les prostituées des ports. Et ma fille n'est pas une prostituée.

-Ce n'était pas mon intention, répliquai-je calmement.

-Tu as tes études d'université à faire Ellis, fit ma mère. Contente-toi de cela et laisse les bateaux aux hommes.

-Merci Caroline, fit mon père à l'attention de ma mère. Ecoute un peu ta mère Ellis. Et soit raisonnable.

Mais quoi que mes parents puissent dire, j'étais décidée.

Je quittai donc d'un pas sûr le salon familial pour me diriger vers le grand escalier.

-Soit raisonnable Ellis, fit mon frère Matthew en me tenant par le bras. Tu ne peux pas faire ce que je fais.

-C'est injuste.

-La vie est ainsi Ellis, répliqua Matthew. Ewan pourra faire cette carrière.

-Mais pas moi ? m'exclamai-je. Je pensais que toi au moins tu comprendrais. Nous sommes jumeau Matthew, je suis plus qu'une simple sœur. Et j'ai réussi le test !

-Ne me reparle pas de ce test s'il te plait, me dit mon frère sèchement.

-Pourquoi ? Tu as honte ?

Il resta immobile, sans répondre. Je le fusillai du regard avant de retirer sèchement sa main de mon bras.

Je montai rapidement les marches, et refermai la porte de ma chambre derrière moi.

-Quoi qu'ils pensent, je deviendrai marin, pensai-je pour moi-même. Je serai officier. Je leur montrerai. A tous. Même si cela doit me prendre des années.

-/-

Quelques jours plus tard je quittais le domicile familial de Southampton pour la Suisse. Un pays bordé d'aucune mers.

C'était à croire que mes parents, et surtout mon père, l'avaient fait exprès. Ce disaient-ils que cela éteindrait mon feu intérieur ?

Le train, puis le bateau, et encore le train. On m'arrachait à la mer. Ma mer.

Le jour du départ j'avais presque hésité à quitter la maison et à embarquer sur le premier navire venu, vêtue en homme, comme les autres marins de mon temps, à l'image de la française Jeanne Barret qui avait fait le tour du monde lors de l'expédition Bougainville entre 1766 et 1769. Vêtue en homme pour être libre et se fondre dans la masse. Cette femme était une de mes idoles.

Mes trois ans d'étude passèrent à grande vitesse. J'avais parfois, trop souvent à mon goût, été tenue à l'écart de l'océan, de ses embruns, de ses vagues. Mais l'ingénierie navale m'avait consolée. Après tout, j'étudiais le fonctionnement des moteurs à vapeur. Ceux-là même qui aidaient les vaisseaux de bois à progresser sur l'eau. Et je trouvais cette mécanique magnifique. Car c'est elle qui me porterai dans le monde.

Avant de passer mon diplôme final, j'eus le droit à un dernier entretien avec mon professeur d'ingénierie.

Je marchais à pas rapide vers son bureau, et après avoir attendu quelques secondes, je fus autorisée à entrer.

-Vous êtes talentueuse mademoiselle Grant, me déclara mon professeur.

-Merci monsieur.

-Que comptez-vous faire après votre diplôme ?

-Naviguer, répondis-je honnêtement.

J'avais hésité à le dire à voix haute, mais cet ingénieur aux cheveux grisonnants ne nous avait jamais ramenés à notre condition de femmes, et il avait été brièvement marins dans une de ses autres vies. Alors je me disais que si quelqu'un pouvait me comprendre se serait peut-être lui.

-Vous n'avez pas l'intention de mettre vos talents d'ingénieur en pratique ?

-Pour qu'un homme me les volent ? répliquai-je en riant. Sauf votre respect, monsieur, je ne pense pas.

-Vous souhaitez donc naviguer comme je l'aie moi-même fait un temps, dans une autre vie, lança-t-il presque déçu.

-C'est cela, confirmai-je.

-Le chemin est long pour commander son propre navire, dit-il en me regardant dans les yeux.

-Qui a parlé de commander ?

-Vous me décevez mademoiselle Grant, répliqua-t-il avec un demi-sourire. Si vous abandonnez ma discipline, faites-moi au moins l'honneur de devenir capitaine. Ou à minima officier. Soyez ambitieuse jusqu'au bout.

Je le regardais sans mot dire. Je ne m'étais pas attendue à une telle réplique.

-Qu'en pense vos parents ? reprit-il en rangeant un document sur son bureau. J'imagine que Henry Grant votre père doit être fier.

-Vous vous trompez, répondis-je. Pour mon père je ne suis qu'une femme.

-Ne suis pas étonné, fit-il en reportant son regard sur moi.

Il se leva, contourna son bureau et vint se planter devant moi.

Je me figeai. Je me demandai ce qu'il allait faire. Il était mon professeur et j'avais du respect pour lui, mais la façon qu'il avait de me regarder n'était pas la même qu'avec ses autres étudiants.

-Je vais te demander quelque chose que jamais je ne demanderais à une ou un autre de mes étudiants, commença-t-il en abandonnant le vouvoiement ce qui me fit sursauter malgré moi. Ne t'inquiète pas je ne vais pas te demander quelque chose d'indécent. Je ne suis pas ce genre d'homme. Même si tu en rencontreras sûrement sur des navires. Ce que je voulais te dire c'est : si tu as décidé de devenir marin, fait-le. Il y aura toujours quelqu'un pour te donner son avis sur ce que tu dois faire ou non. Ne laisse pas faire ces personnes. Promet cela à ton ancien professeur.

Je le regardai intriguée. Je ne l'avais jamais entendu parler ainsi. Et si je n'en avais pas été le témoin direct je ne l'aurais jamais cru.

Mais force est de constaté qu'il était parfaitement sérieux.

-Pourquoi me dites-vous cela ?

-Parce que si j'ai été marin qu'un temps c'est pour cette raison-là, m'expliqua-t-il. Et bien que j'aie trouvé mon bonheur dans l'enseignement, dans le fait de transmettre, j'aurai toujours ce regret.

-Celui d'avoir arrêté ?

-Et de n'être jamais devenu capitaine, répondit-il.

-Alors je vous le promets, fis-je en le regardant dans les yeux.

-Je prends note mademoiselle Ellis Grant. Et si tu rencontres un jour un marin du nom de James Radcliffe, tu seras entre de bonnes mains.

Ce fut la première fois que quelqu'un d'autre que moi croyait en moi-même.

Je lui serai la main avant de quitter son bureau.

La semaine suivante j'obtenais mon diplôme et quittait l'université et la Suisse.

Dans le train du retour les paysages qui défilaient sous mes yeux me rapprochait un peu plus de cette mer que je n'avais plus vue depuis trop longtemps.

Je regardai le paysage derrière la vitre pensive. J'avais mon diplôme, j'avais fait les études que l'on m'avait autorisée à faire, j'avais même pu choisir la matière et désormais le train me ramenais dans ma ville natale, et je n'avais plus qu'un objectif : en partir. Prendre les voiles. Littéralement.

Mais maintenant que j'étais aux portes de ce rêve, cette chose un peu folle qui me suivait depuis ma plus tendre enfance, j'en venais presque à douter.

Si je perdais ça, que se passerait-il ? Si j'échouais ? Comment arriverais-je à retourner dans cette vie que je ne voulais pas ?

Quand je vis enfin la mer avant de monter dans le ferry, il me sembla que je recommençais à respirer. Un sourire étira mes lèvres. Ma vie était bel et bien avec elle. Il n'y avait plus de doute à avoir.

Après une brève traversée, les quais de Southampton apparurent enfin. Cette ville de marin m'avait manqué. Plusieurs bateaux étaient à quai, prêts à larguer les amarres.

Je descendais rapidement, et une fois sur le quai je m'élançais dans les rues de cette ville que je connaissais par cœur. Il me fallut en arpenter plusieurs avant d'arriver à destination. La maison qui m'avait vue venir au monde. Cette demeure de briques rouges. Solide. Eternelle. Dans la famille depuis si longtemps.

Après avoir frappé à la porte blanche un domestique vint m'ouvrir.

-Mademoiselle Ellis ! s'exclama Tom, notre majordome avec un sourire. Vous voilà de retour !

-Bonjour Tom, fis-je en lui souriant à mon tour.

-Alors ces études ?

-Réussie ! m'exclamai-je fièrement.

-Je n'en doutais pas une seconde, fit-il avec un clin d'œil. Votre mère est dans le salon.

Une fois le seuil de la porte franchit je retrouvais ma maison comme je l'avais laissée. Pas un meuble n'avait bougé. Seule ma mère m'accueillit : mon père ne revenait que deux jours plus tard. La vie d'un marin n'avait que faire de sa famille.

-Je suis contente de te revoir, fit ma mère en m'embrassant les joues. Ces trois années ont été bien trop longues. Et comme tes frères ne sont plus là eux aussi.

-Je suis contente aussi maman, fis-je. Où sont mes frères ?

-Ewan est toujours à l'université, il rentre demain pour les congés, et Matthew est en mer.

Elle avait parlé d'eux avec des étoiles de fierté dans les yeux, et même si je n'y attendais, j'eus un pincement au cœur. Moi je n'avais pas ces faveurs.

-As-tu trouvé un mari ? enchaina ma mère de but en blanc. Maintenant que tu as terminé tes études cela serait bien, tu ne trouves pas ?

Je regardai ma mère, m'efforçant de ne pas montrer ma totale désapprobation. J'aurai voulu lui hurler que c'était hors de question. Cela reviendrait à me priver de cette vie sur des mers. Et je rêvais de cette vie depuis des années.

-Non, maman, répondis-je simplement. Je n'en ai pas eu l'occasion.

-Ce n'est pas grave, menti ma mère. Tu te rattraperas maintenant que tu es rentrée.

Si seulement elle avait idée de ce que je préparais.

Après mes études d'ingénierie navale j'avais mis à exécution mon plan. C'était donc seule que j'étais partie. Et cela avait été la meilleure des décisions que j'aie jamais prise. Sans mot dire j'étais partie. J'avais simplement laissé un mot manuscrit sur la coiffeuse de ma chambre, à l'attention de qui le trouverait.

« Je pars. Puisque vous voulez m'enfermer dans une cage loin de la mer.

Ne m'attendez plus.

Ellis. »

Ce mot je l'avais écrit uniquement pour Tom, le majordome. Un des seuls dans cette maison à m'avoir comprise.

-Alors vous êtes décidée mademoiselle Ellis, déclara-t-il alors que je préparais des affaires.

-Vous ne direz rien ? m'enquis-je en lui faisant face. Si mon père l'apprend…

-Ne craignez rien, je ne dirais rien, m'assura Tom. D'ailleurs je ne suis pas entré dans votre chambre.

Il me fit un clin d'œil avant de quitter la pièce.

Même si pour cela mon père ne m'avait plus adressé la parole. Il ne pouvait cautionner la présence d'une femme dans une vie qu'avait arpenter son père avant lui. D'ailleurs Theodore avait la même opinion que son fils. Pour mon grand-père j'avais perdu la raison.

Sans attache sur terre, sans personne pour m'attendre à mon retour, je pouvais enfin faire ce qu'il me plaisait. Libre. Pleinement.

J'avais fait mes classes sur des petits bateaux à voiles, puis à vapeur, m'étais fait mal, et j'avais accumuler les voyages. Je m'étais fait la place que l'on m'avait refusé.

Et j'en étais fière. Férocement fière.

Cette vie, parfois difficile, je l'avais pleinement choisie. Même si elle n'était pas facile. Même si j'avais pris des coups. Je l'avais construite de mes mains et c'était tout ce qui importait.

J'avais bâti ma vie sur son mouvement. Et elle m'avait porté loin, par-delà les mers et les océans. Jusqu'en Australie.

J'avais dû me battre, me battre fort, et contre ma famille, mais j'y étais arrivée. Contre vents et marées.

La petite fille que j'avais été regardait l'horizon bleu en rêvant. L'adulte que j'étais devenue continuait de le faire. Je ne m'étais jamais trahi. Envers et contre tous.

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J'espère que ce premier chapitre vous a plu.

Prenez soin de vous.

A très vite pour la suite !

Little-road