Bonjour bonjour !

Je vous souhaite une bonne lecture de ce second chapitre !

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Chapitre 2

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1892, mer des caraïbes

J'étais partie de chez moi avec peu de bagages, juste l'essentiel.

Sur la côte galloise j'avais trouvé refuge et prêter main forte sur des bateaux de pêche.

Et puis j'étais partie, le vent me menant jusqu'en France. Le pays d'où était partie mon modèle, Jeanne Barret.

Vêtue en homme je passais pour un jeune mousse, et les officiers autour de moi ne me prêtait pas plus d'attention que ça. Je savais que je devais ma place à ma discrétion, et j'avais bien l'intention de le rester jusqu'à ce que mes compétences ne soient plus discutées. Se faire une place dans ce monde d'homme, se révéler après. C'était le plan.

Un plan qui se déroula sans trop d'accros durant plusieurs mois. Même si mes règles étaient délicates, je savais rester discrète et donc je n'éveillais pas les soupçons de mes camarades masculins.

Chaque matin je remettais les bandages blanc crème qui dissimulait ma poitrine moyenne. Ni petite, ni grosse, mais qui malgré tout n'aimait pas beaucoup ce traitement.

Je sortis sur le pont aux premières lueurs du jour. Ce moment où la nuit s'éteint et le jour prend forme à l'horizon.

Une nouvelle journée commença, intense, difficile, à manipuler des cordages, nettoyer le pont, sous les yeux d'autres marins pas forcément bienveillants.

Je passais pour le jeune mousse qui n'a pas de poils au menton, et qui est charrié par des hommes qui pense avoir deux ou trois fois son âge. Comme si leur valeur et leur virilité passait par se montrer fort et sans faille sur un navire devant le plus jeune de la bande. A l'image de ce que mon frère Matthew avait vécu et fait subir à l'école. Les hommes n'ont que ça à la bouche : être fort.

J'exécutais mes tâches sans broncher, et petit à petit je faisais mes preuves. J'observais et j'apprenais de tout ce que je pouvais voir et entendre autour de moi. Et je remerciai mon grand-père de m'avoir appris à lire une carte. Je savais m'orienter dans l'espace, et je savais où j'allais. J'avais la mer et la navigation dans le sang sans aucun doute.

Je rencontrai un peu par hasard un capitaine du nom de Radcliffe, qui avait construit sa vie sur l'eau. Seulement, je n'avais aucun moyen de savoir s'il était le Radcliffe dont m'avait parlé mon professeur. Je m'avais plus qu'à me fier à mon instinct.

Il donnait des ordres, j'exécutais. Je prouvais mes capacités, et je gagnais ma place parmi l'équipage. Sur un navire tout du moins. Car à terre, je fuyais les bordels comme la peste. Et tandis que les autres se laissait aller aux plaisirs de la vie, je restai à bord réviser mes gammes.

Jusqu'au jour où mon capitaine me découvrit. Et ça, ça ne faisait pas partie du plan.

Agé d'une quarantaine d'années, le teint buriné, les cheveux et la barbe brune tâchée de touches blanches, de haute taille, le capitaine James Radcliffe, impressionnait qui se tenait devant lui. Homme comme femme. Même si l'avis de ses dernières ne l'importait guère. Il avait bien d'autres choses à faire. A commencer par diriger son navire d'un point A à un point B. Transportant marchandises, et parfois des passagers.

J'avais déjà obtenu des encouragements de sa part, mais aujourd'hui, si j'étais dans son bureau, ce n'était pas pour en recevoir.

-Qu'est-ce que tu caches ? me demanda mon capitaine.

-Rien, mentis-je.

-Tu mens ! s'exclama-t-il aussitôt. Cela fait plusieurs mois que tu es ici, et comme j'avais des doutes j'ai été dans ta cabine.

A ces mots il jeta devant moi une paire de bandages. Une de celle dont je me servais pour cacher ma poitrine. Attribut féminin qui n'appréciait pas beaucoup ce traitement d'ailleurs.

-Cela te sert à quoi ? me questionna-t-il. Tu es blessé ? Si c'est le cas je te débarque ! Je n'ai pas de temps à perdre avec un marin cassé après à peine quelques mois. Même si tu es un bon élément je dois bien l'admettre.

-Je ne suis pas blessée ! répliquai-je.

-Alors quoi ? Qu'est-ce que tu as ?

-Je suis une femme, lâchai-je de but en blanc.

-Comment ça tu es une femme ? me demanda mon capitaine éberlué.

-Oui, monsieur, je suis une femme.

Je ne pouvais pas nier, j'étais découverte. Je n'avais plus qu'à espérer que ma place chèrement acquise au fil des mois tenait toujours.

-Je le savais, fit-il en se radoucissant aussitôt.

-Pardon ?

-Je le savais, répéta-t-il en se servant un verre. Un ami m'avait prévenu. Je ne savais pas qu'il était sérieux.

Je le regardai interloquée. De qui pouvait-il bien parler ? Je m'en avais aucune idée. Qui aurait pu lui parler de moi ? Je tressailli. Mon père et mon grand-père m'avait tous les deux reniée, et jamais ils n'auraient parlé de moi à qui que ce soit. J'étais devenue taboue depuis que j'étais partie. Alors qui ? Mon professeur ?

-Daniel peut avoir de l'humour, même si je dois admettre qu'avec toi il ne s'agissait pas d'une blague.

-Daniel ? répétai-je sans comprendre.

-Un professeur d'une université en Suisse. Un ancien marin. Dans une autre vie.

J'ouvris des yeux ronds.

-Oui Ellis, ton professeur d'ingénierie m'a parler de toi. Il y a quelques temps maintenant. C'est bien Ellis ?

-Oui, monsieur, répondis-je chamboulée.

-Qu'est-ce que tu fais ici ? me demanda-t-il en me regardant dans les yeux.

-Je navigue, j'apprends le métier de marin.

-Alors continue, fit le capitaine en se levant. Mais plus de secret, ajouta-il en me rendant mon bandage. Certains vont changer de comportement je le crains.

-Je n'ai pas peur.

-Bien. Retourne à ton poste. On quitte le port bientôt.

Il est des rencontres qui changent une vie, je venais d'en faire d'expérience.

Ainsi le capitaine Radcliffe était bien celui avec lequel mon professeur avait navigué. Combien de chance y avait-il pour que je tombe sur lui par hasard ?

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1895, océan Atlantique.

Les hauts mâts du voilier. Le soleil qui tape. Porté par le vent. Porté par les vagues.

-Grant ! Monte en haut du mât !

J'étais la plus légère de l'équipage, hormis le jeune mousse âgé d'à peine 15 ans qui grimpait déjà à un mât.

-Grant ! Monte !

Rapidement je m'exécutai.

Montant avec souplesse, m'aidant dans mon ascension avec les différents cordages à proximité de mes mains. Prendre de la hauteur. Voir l'océan tout autour de moi. Et le pont du navire à mes pieds. Voir loin à l'horizon. Cette étendue bleue grise. Avec nulles côtes, nul obstacle. Tout autour de nous.

Notre navire trônait là seul dans l'immensité. A part peut-être une autre voile bien loin de nous. Indistincte. Presque floue. Irréelle.

L'océan et ses pièges.

Le soleil venait taper le pont de bois du navire.

Nous étions partis depuis trois jours, et nous étions seuls au milieu de l'océan.

-J'ai hâte d'arriver, fit Karl. Les filles de Port Royal me manque.

-Et toi Grant qu'est-ce qui te manque ? me demanda John.

-Certainement pas vous, répondis-je.

-Avoir une femme à bord… commença Karl en s'approchant de moi.

-Je ne te conseil pas, répliquai-je menaçante.

-Karl, c'est la fille d'un colonel, averti John.

Karl maugréa dans sa barbe avant de repartir à sa tâche. Certains marins étaient plus bêtes que les autres.

Karl et John étaient aussi différents qu'ils étaient similaires. Tous les deux bruns, Karl avait les cheveux éternellement sales, alors que John était plus soigné. Les deux aimaient les femmes, ou plutôt celles qui se déshabillaient facilement devant eux.

Karl avait décidé que quoi que je fasse je lui étais inférieur. John lui, avait été différent. Un peu plus admiratif disons. C'était déjà ça. Karl était aussi bourru que John était tolérant. Ce dernier avait quitté la faculté de droit et une vie en politique pour la mer et ne l'avait jamais regretté. Karl quant à lui n'avait plus de famille. Ou uniquement un oncle éloigné auquel il ne parlait pas. Et dont il n'avait que faire.

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Le beau temps que nous avions eu en partant, et les jours suivants, ne dura pas. Et la nuit fut cauchemardesque.

Dès la fin du jour le vent se leva. Et d'heure en heure il gagna en intensité.

-Il faut ranger les voiles ! ordonna le capitaine Radcliffe.

La mer réagit au rythme du vent et les vagues virent nous balloté. Avec de plus en plus de force.

-Mettez-vous à l'abri ! hurla le capitaine. Je ne veux perdre personne !

Ballotée dans ma cabine je savais que la nuit risquait d'être longue. Des tempêtes j'en avais traversé. Et si elles pouvaient être aussi brusques que violentes, elles pouvaient aussi bien durer des jours que s'avanouir en quelques heures.

Je rangeai les objets qui trainaient, pour éviter de créer des projectiles qui pourraient me blesser.

Un hurlement me fit sortir de ma cabine.

Une voile avait réussi à s'ouvrir et un marin gisait sur le pont. Immobile.

-Il faut faire quelque chose ! cria Karl en arrivant à son tour.

-Tu veux te tuer ?

Karl ne répondit pas, et se précipita avec le marin.

-Il est sans doute mort Karl ! criai-je.

Il me jeta un regard noir avant de vérifier par lui-même.

Le bateau tanguait dangereusement, menaçant de nous faire passer par-dessus bord.

-Karl ! On va se tuer imbécile !

-Je ne t'ai pas demandé de me suivre Grant ! cria Karl.

J'étais trempée jusqu'aux os et je l'aurai volontiers laissé là, mais l'on faisait partie du même équipage. Et en mer on ne pouvait compter que sur nous-même.

Soudain, Karl fut projeté en avant et tomba par-dessus bord.

Sans réfléchir je me précipitai. Malgré la mer déchainée il avait encore la tête hors de l'eau.

-Apportez une corde ! hurlai-je aux marins qui venait sur le pont. VITE !

On lança rapidement une corde mais Karl n'arriva pas à l'attraper. Il se débattait, agitant les bras pour tenter de garder la tête hors de l'eau.

-Il ne sait pas nager, soufflai-je effrayée.

Même si je n'appréciais pas vraiment cet homme, j'étais loin de vouloir sa mort.

Sans réfléchir je retirai ma veste et mon gilet et je plongeai dans l'eau froide.

-Grant ! hurla John resté sur le pont.

Je nageai rapidement vers Karl et attachai tant bien que mal la corde autour de lui. Les vagues nous percutait avec force, ce qui ne rendait pas la tâche facile.

-TIREZ ! criai-je une fois cela fait.

Une autre corde vint à moi et je me hissais malgré mes bras douloureux.

-Conduisez-les à l'intérieur ! ordonna d'une voix forte le capitaine qui avait suivi toute la scène.

-Je peux marcher, fis-je alors que John essayait de m'aider. Aide plutôt Karl.

La baignade de Karl l'avait épuisé. Il avait dû tenir sans couler de longues minutes dans une mer déchainée alors qu'il ne savait pas nager. N'importe qui serait mort à l'heure qu'il est. Il pouvait dire merci à son amour du sport.

-Grant, m'appela le capitaine quand je fus à l'intérieur. Sèche-toi et vient dans mon bureau.

-Bien capitaine.

Un des marins me tendis ma veste et mon gilet, tous deux aussi trempés que moi.

-John les a ramassés, me dit-il.

Je rentrai dans ma cabine, le corps détrempé.

En jetant un œil dans le miroir fixé au mur j'aperçus, non sans surprise, que les courbes de mes seins étaient visibles. A vrai dire mon buste en entier n'était plus vraiment dissimulé. Je comprenais maintenant certains des regards que j'avais capté en remontant. J'étais vraiment dans un monde d'homme. Et pas entourée des plus galants.

Je me changeai rapidement, en tentant d'enlever l'eau de mes vêtements du mieux que je le pouvais avant de les étendre. Là aussi du mieux que je le pouvais.

Quand cela fut fait je me dirigeai vers la cabine du capitaine. Sur le chemin je constatai que le bateau tanguait déjà moins. La tempête semblait s'éloignée. Presque aussi vite qu'elle était apparue.

-Officier Grant, ce que vous avez fait était sacrément courageux, commença le capitaine alors que je lui faisais face. Et sacrément stupide aussi. Vous auriez pu y passer.

-Je le sais capitaine, répliquai-je. Mais je suis marin. Et quand un homme tombe à la mer, il faut lui venir en aide.

-Ce n'est pas à moi que vous allez l'apprendre, déclara l'homme face à moi. Je vous avoue que je ne pensais pas que vous soyez capable d'une telle chose.

-Parce que je suis une femme ?

-Entre autres. Vous devez votre place à bord à cause de votre nom avant tout.

-Alors pourquoi ne pas avoir pris mon frère ? demandai-je sur un ton de défis.

Le capitaine me toisa, plongeant ses prunelles sombres dans les miennes. Je frissonnai.

Ses iris vertes semblaient sonder mon âme.

-Parce que vous êtes meilleure que lui, finit-il par répondre après un instant de silence.

-Cela me va, fis-je avec un sourire.

Le capitaine se leva, contourna son bureau et vint se planter devant moi.

-Et aussi parce que vous êtes une des rares femmes à m'impressionner, avoua-t-il. Ce que vous avez fait ce soir en est la preuve. Vous irez loin Ellis Grant.

-Merci, monsieur.

Le reste du voyage se passa sans trop d'encombres, et Karl vint même me remercier pour mon geste. Et même si nous n'étions pas amis, j'avais gagné son respect. Ce qui était assez rare pour être noté.

-Je ne pensais pas que quelqu'un comme toi soit capable d'une telle chose, déclara Karl.

-Une femme ?

-Oui c'est ça, fit Karl en riant. Une gonzesse.

-Est-ce que tu aurais changé d'avis sur mes semblables ? demandai-je un sourire aux lèvres. Comme il ne comprenait pas j'ajoutai : est-ce qu'une femme aurait sa place parmi les marins ?

-Tu n'es pas comme tes semblables, affirma Karl. Malheureusement pour moi.

-Ah parce qu'une femme existe uniquement pour te faire plaisir ?

-C'est bien le peu qu'elles puissent faire ! s'exclama Karl en riant grassement.

Je levai les yeux au ciel. Cet homme était désespérant. Je me demandais si je n'aurais pas eu meilleur compte de le laisser couler dans la mer.

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New-York, Etats-Unis

Le bar de l'hôtel dans lequel on logeait avait une atmosphère feutrée, presque envoutante. Autour de nous des marins. Certains très jeunes, qui commençaient tout juste leur carrière, et d'autres plus âgés, aux tempes grisées par les tempêtes et les voyages que la vie leur avait offerts.

Marins de cargos et de navires, il y avait de tout ici. Des carrières prestigieuses comme des prémices, en passant par des banals.

Et certains donnait presque l'impression d'être nostalgique. Nostalgique du temps avant la vapeur. Un temps pas si lointain, mais que je n'avais pas vraiment connu.

Je trouvais rapidement le capitaine Radcliffe qui me fit signe et je me dirigeai vers lui, avant de m'assoir sur la chaise en face de la sienne. Il avait pris place dans un coin à part de cette foule hétéroclite.

-Capitaine, saluai-je.

-Officier Grant, salua le capitaine à son tour. Tu veux un verre ?

-Un whiskey s'il vous plait, commandai-je au serveur.

Je fus presque surprise d'être seul avec lui, lui qui d'ordinaire était toujours accompagné de Karl ou de John.

-Si tu te demandes, les autres sont au bordel, m'informa le capitaine.

-Ils ne changent pas leurs habitudes, constatai-je d'un ton dégagé.

-Heureusement que toi et moi on n'a pas besoin de ça, fit le capitaine. Il but une gorgée d'alcool ambré, avant d'ajouter : tu m'as impressionné durant la traversée. Gagner le respect d'un marin tel que Karl, il fallait le faire. Et sauter à l'eau pour le sauver c'était dingue. Surtout avec cette mer déchainée.

-Je n'ai fait que mon devoir capitaine, dis-je.

-Je le sais, et tu as prouvé ta place sur mon navire ainsi que tes galons d'officier. Je savais bien que Daniel avait raison. Ton professeur d'université était un sacré bon marin.

Nous nous séparâmes peu après. Le lendemain serait consacré à la maintenance du navire, et le surlendemain au chargement des marchandises, puis le jour d'après nous reprîmes la mer. Sans savoir qui nous attendait.

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J'espère que ce nouveau chapitre vous a plu.

Prenez soin de vous.

A très vite.

Little-road