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Chapitre 4
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Quand j'ouvris à nouveau les yeux un plafond de bois me surplombait.
Je regardais le plafond au-dessus de moi, essayant de me rappeler comment j'étais arrivée là. Mais seule la sensation de froid me revint en mémoire. Et la glace. Immense. Et les vagues. Les cris. Lointain. Je frissonnai.
Où pouvais-je bien être ? Je n'en avais pas la moindre idée.
Je ne me rappelais que du froid et de l'eau. Cette eau qui avait failli m'engloutir. Je ne savais même pas depuis combien de temps j'étais ici. Des heures ? Des jours ? Davantage ? Et comment étais-je arrivée ici ?
Nous étions en mer, loin des côtes.
J'étais seule dans un lieu inconnu, dans des vêtements qui n'étaient pas les miens.
Je pouvais entendre quelques oiseaux au dehors. Je tournai la tête et aperçu un terrain bordé d'arbres. Il y avait aussi quelques traces de neige çà et là.
-Peut-être le Canada, pensai-je pour moi-même.
A moins que j'aie dérivée très loin.
La planche de bois me revint en mémoire. Cette planche de salut qui flottait miraculeusement près et loin de moi à la fois. J'avais nagé vers elle si longtemps, que je ne me souvenais pas d'un tel effort de toute mon existence.
-Faut dire que tu n'as jamais failli mourir, idiote, pestai-je contre moi-même.
Je restais quelques instants immobile, tentant d'intégrer les derniers événements.
J'avais donc, par je ne sais quel miracle, rejoins la terre, alors que nous nous trouvions loin des côtes, à plusieurs miles au moins. Il y avait eu des signalements de glace avant notre départ, puis un ciel gris avait accompagné notre première journée en mer. A cette époque nous n'avions pas de radio, et une fois en mer nous étions seuls. Ensuite je me souvenais du matin suivant, de ce ciel bleu qui était venu me surprendre alors que je sortais sur le pont du navire. Ce matin-là était presque irréel. Puis tout avait basculé et il y avait eu la collision, le réveil brutal, et l'urgence. Les canots. Et ce navire pas si loin de nous. Les appels lumineux. L'attente. L'eau qui monte. Vite.
Après quelques minutes une femme d'une quarantaine d'années entra dans la pièce.
-Vous êtes réveillée, souffla-t-elle soulagée.
-Où suis-je ?
-Sur l'ile de Nouvelle-Ecosse, près de la côte. On vous a trouvée hier après-midi. Je vous ai examinée moi-même, et me suis permise de changer vos vêtements.
-Nouvelle-Ecosse, répétai-je.
-Au Canada, m'expliqua mon hôte avec un sourire. Je vous ai examiné et malgré le fait que vous ayez passé plusieurs heures dans l'eau vous n'aurez pas de séquelles.
-Le capitaine Radcliffe, les officiers ?
-Aucun d'entre eux, me répondit la femme. Il y avait uniquement vous sur le rivage. Rien d'autre.
Je gardai le silence, et elle me laissa quelques secondes pour intégrer la nouvelle.
-Vous pensez pouvoir vous lever ?
Je haussais les épaules, incapable de lui répondre. Je n'en savais rien. Je venais de passer des heures dans l'eau froide de l'atlantique nord, sauvée de la mort par un improbable hasard.
Je grimaçais en me redressant avant de faire un mouvement pour sortir du lit. La femme vint vers moi et m'aida avec douceur en enlevant les draps qui recouvraient mes jambes.
-Vous êtes infirmière ? demandai-je alors qu'elle m'aidait à me mettre debout.
-Non pas vraiment, sourit-elle. Je suis médecin. Tout comme ma mère et ma grand-mère. Je m'appelle Ruth.
-Enchantée Ruth, je suis Ellis, fis-je en lui souriant malgré la douleur dans mes jambes endolories.
Elle m'aida à faire quelques pas, puis, satisfaite de mes déplacements, elle me lâcha tout en restant très proche de moi.
-C'est une bonne nouvelle, constata-t-elle satisfaite.
Après quelques minutes nous sortîmes dehors. L'air des embruns vint à moi, me gratifiant de cette odeur que j'aimais tant. Il n'y en avait aucune autre comme celle-ci. Je respirai à plein poumon comme si je n'avais plus respiré depuis des jours.
Nous avions les arbres et la maison à notre dos, et face à nous, à quelques centaines de mètres, la mer et ses vagues.
J'étais dans une petite maison près de la côte sauvage du Canada. Un lieu hors du temps. Hors du monde.
-Enfin levée ! s'écria un homme en venant vers moi.
Il me sourit, visiblement soulagé de me voir en face de lui.
-C'est lui qui t'a ramenée, m'informa Ruth à côté de moi.
-Tu étais sur la petite plage là-bas, fit-il en désignant une plage un peu plus loin derrière lui. Tu portais un uniforme et tu étais inconsciente, cramponnée à une planche de bois.
Cette fameuse planche de bois qui m'avait sauvé la vie.
-Pourquoi portais-tu un uniforme ? questionna-t-il.
-Je suis marin, répondis-je simplement. Un officier.
-Ce n'est pas commun, fit-il.
-Tout comme je suis médecin Bill, contra Ruth à côté de moi.
-Tu marques un point chère sœur, s'inclina Bill en face de nous.
-Je te dois la vie, commençai-je, abandonnant au passage le vouvoiement tout comme mes interlocuteurs.
-Tu ne me doit rien, me coupa Bill. Tu étais en danger, je t'ai aidé, et c'est bien la moindre des choses que je pouvais faire. Comment te sens-tu ?
-Ruth a bien pris soin de moi, répondis-je. Même si je dois admettre que je suis encore fatiguée.
-Ce n'est pas étonnant, fit Bill. On devrait rentrer le vent se lève.
-/-
Il me fallut encore quelques jours pour retrouver toutes mes capacités. La fatigue était toujours un peu là, mais elle s'estompait de plus en plus.
J'avais fait envoyer un message à ma compagnie pour les informer de ma survie. Et en revenant j'avais feuilleté un journal local qui relatait notre naufrage.
« Le Pearl a coulé au large de l'ile de Nouvelle-Ecosse au Canada le 2 avril dernier, entrainé par le fond par un iceberg que le vaisseau cargo n'a pas pu éviter. (…) l'épave git à 500 mètres de profondeur. »
Je refermai le journal et le posait à côté de moi.
Le seul survivant connu à cet instant était notre jeune mousse de 15 ans. Tous les autres noms dans la liste portaient à côté d'eux la mention 'disparu', symbole autant d'espérance que de douleur. Et cela concernait également mon propre nom.
-Est-ce que cela t'a donné des nouvelles des autres marins ? me demanda Ruth en regardant le journal sur la petite table en pin.
-Rien, répondis-je. Seul notre jeune mousse à survécu d'après l'article.
-Mais toi tu as survécu, et quand le télégramme parviendra à ta compagnie tout le monde le saura. Il y en a peut-être d'autres dans le même cas.
-Je l'espère, murmurai-je en baisant la tête.
-De quoi as-tu peur ?
-De tout perdre. Mon équipage, ma vie, mon rêve.
-Cette carrière tu l'as construite avec les années, je ne pense pas qu'elle t'échappera. Pas aussi facilement en tout cas.
-Je suis une femme Ruth, et les choses ne sont pas aussi simples.
-Je le sais, fit Ruth. Et n'oublie pas que dans ma famille on sait ce que c'est de se battre pour ces rêves. Il faut se faire confiance. Tu es une battante ne l'oublie pas.
Je souris sans lui répondre. Je devais bien avouer qu'elle avait entièrement raison. Elle l'avait vécu tout comme moi, et sa mère et sa grand-mère avant elle. Et pourtant aucune des trois n'avait abandonné. Elles s'étaient battues. Jusqu'au bout.
La grand-mère de Ruth avait dû tenir tête au maire du village, à une époque où dans les contrées sauvages il n'était pas question pour une femme d'être considérée autrement que comme fragile et dépendante d'un homme. Elle qui venait d'une grande ville était partie là où elle aurait plus de chance de ce faire un nom.
Il fallut quelques jours pour qu'une réponse de ma compagnie nous parvient. J'étais réclamée à terre et il fallait que je rentre si je ne voulais pas voir l'intégralité de ma solde partir en fumée.
Je regardais l'océan en face de moi.
Cette étendue sauvage et indomptable qui m'avait tant offert, et qui, aujourd'hui, m'avait retiré beaucoup de choses. Des deuils que je n'avais pas anticipés, et une mort que j'avais frôlée.
Je me demandai comment j'allais pouvoir reprendre ma place sans mon équipage et sans ce capitaine qui m'avait offert ma chance sans réserve.
Le retour sur terre risquait d'être compliqué.
-/-
Sur le bateau qui me ramenait vers mon pays je n'étais pas sereine.
Pour une des toutes première fois de ma vie je regardais les vagues et les mouvements de l'eau presque avec crainte. Je m'attendais presque à croiser à nouveau des glaces sur notre passage.
Ce vaisseau cargo ne payait pas de mine, mais je m'y sentais en sécurité. Et cela malgré l'accueil qui m'avait été fait. Le capitaine n'était pas de la même humeur que le capitaine Radcliffe.
-Que les choses soient claires, commença-t-il alors que je me tenais devant lui dans son bureau. Ce ne suis pas comme cet autre capitaine avec lequel vous avez travaillé. Avec moi jamais vous ne seriez devenue un officier. Jamais. Je préférai confier la barre à une chèvre. Une femme n'a rien à faire sur un navire. Vous aurez une cabine et c'est tout. Ici vous ne serez qu'un passager, rien d'autre. C'est clair ?
-Oui, monsieur, parfaitement.
-Qui d'autre à survécu au naufrage ? me demanda-t-il en portant son verre d'alcool ambré à ses lèvres.
-Notre jeune mousse de 15 ans, répondis-je.
-C'est tout ?
-A ma connaissance oui, monsieur.
-La glace, souffla le capitaine, une ennemie intraitable.
Les années avaient passées, riche en expériences et en apprentissages. J'avais réussi à me faire un nom dans ce monde d'homme, parfois aidée par mon nom, mais la plupart du temps à la sueur de mon front.
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Bonjour, bonjour !
J'espère que cette suite vous a plu.
Merci Yz3ut3 pour ta review ! C'est très gentil à toi. J'espère que la suite te plaira autant.
Prenez soin de vous.
A bientôt.
Little-road
