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Chapitre 6
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Début juin 1911, Southampton, Angleterre.
Je me levais très tôt ce matin-là. Le mois de juin marquait ma rencontre officielle avec l'Olympic. Et ce n'était pas tous les jours qu'un officier avait rendez-vous avec un tel navire. Loin de là.
Après m'être préparer, je descendis deux étages et me retrouvais dehors. La température était douce, et je sentais que mon uniforme commençait à être de trop. J'avais hâte de recevoir mon uniforme d'été, blanc et un peu moins chaud.
Je me dirigeais à pas rapide vers l'Olympic. Quand j'arrivais devant je restais bouche bée.
Le premier des trois vaisseaux annoncés par la White Star était devant moi. Il était magnifique. Elégant. Sans pareil.
Son jumeau, le Titanic avait été lancé quelques jours avant, et son aménagement intérieur allait prendre encore plusieurs mois.
Il n'y avait pas grand monde à cet heure matinal, si bien que je fus surprise de voir un homme en costume gris, un carnet à la main, les yeux rivés sur le navire face à lui. Monsieur Andrews observait sa création.
-Bonjour monsieur Andrews, fis-je en m'approchant.
Thomas Andrews était un homme grand, élégant, les cheveux noir parsemés de cheveux gris et blancs. Il tenait un carnet noir dans lequel il prenait des notes tout en regardant son œuvre.
-Bonjour, me lança-t-il à son tour. Vous êtes officier ?
-Effectivement, je suis le troisième officier Ellis Grant, me présentai-je
-Enchanté de rencontrer une femme officier, fit Andrews avec un sourire. Il y en a d'autres ?
-Pas que je sache, non, répondis-je. Et vous vous êtes architecte et visionnaire.
-Je n'ai fait que mettre en plans les idées de monsieur Ismay, rien de plus, fit Andrews.
-Je ne le crois pas, répliquai-je. Du moins pas complétement. Mais sans vous monsieur Ismay n'aurait rien fait de tout cela. Il avait besoin de vous.
-Disons que nous avions besoin l'un de l'autre, concéda Andrews.
-Vous allez faire le voyage avec nous ?
-Effectivement. Je vais prendre mes plans et mes notes avec moi.
-Vous pensez à des modifications ?
-Je ne doute pas d'avoir des idées à bord, répondit Andrews. Evoluer dans le navire me fera voir de près chaque détail.
-Votre création n'est pas finie ?
-Il y a toujours des choses que l'on peut améliorer, m'apprit Andrews avec un sourire.
Voilà dix ans que j'avais rejoint la White Star, et je n'avais jamais connu de navire comme l'Olympic, et ce premier voyage devait marquer le début d'une nouvelle ère avec des navires plus luxueux et rapide qu'auparavant. Et j'avais la chance de le vivre. Moi, Ellis Grant, fille et petite-fille de marin, je m'apprêtais à prendre la mer sur cette merveille. Moi qui longtemps était restée cantonner aux cargos et autres navires moins prestigieux.
Mais aujourd'hui j'étais là, face à l'Olympic, et je ne regrettais rien.
Je montais rapidement à bord, subjuguée par l'intérieur, si beau, si propre, si élégant. Je pouvais presque sentir la présence de Thomas Andrews, son créateur. Sa création semblait lui ressembler.
Sur la passerelle je rencontrais le capitaine Smith que je connaissais déjà.
-Officier Grant vous voilà, lança-t-il un sourire aux lèvres.
-Capitaine, le saluai-je. Ce navire est magnifique.
-Sans pareil, appuya-t-il. Et les deux autres le seront tout autant.
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Je retrouvais Will peu de temps après avoir fait le tour du navire. Il était immense.
-Ellis ! s'exclama-t-il en souriant. C'est bon de te voir ici.
-Moi aussi je suis contente de te voir, fis-je en lui rendant son sourire. Quand partons-nous ?
-Le 14 alors tient toi prête !
-Je le suis déjà ! Et j'ai déjà hâte de voir la salle d'ingénierie en marche.
-Ça ne m'étonne pas. Toujours 3ème officier ?
-Oui, toujours, dis-je un peu agacée.
-Ne t'inquiète pas, tu monteras en grade bien assez vite j'en suis certain. Il m'a fallu du temps pour être premier officier.
-Je le sais, admis-je. Mais tu n'es pas une femme Will.
-C'est vrai, concéda Will. Mais tu es un sacré bon officier, personne ne peut le nier.
-Comment va Ada ?
-Elle va bien. Je crois qu'elle préférait que je reste avec elle, ria Will.
-J'en doute pas, souriais-je.
-J'ai vraiment eu de la chance de la rencontrer.
-Le hasard fait parfois bien les choses, dis-je avec un sourire. Elle est venue à toi quelque part.
-Je te souhaite la même chose, déclara mon ami en me souriant.
Je connaissais William Murdoch depuis plusieurs années, et nous nous connaissions parfaitement désormais.
Will était rapidement devenu un ami. Son caractère était moins tempétueux que le mien et il calmait un peu le jeu.
Je l'avais rencontré en même temps qu'un autre officier : Charles Lightoller. Second officier de son état, qui avait tendance à m'agacer. Charles était du genre marin hyper confiant et sans crainte. Je l'aurai fait volontiers passer par-dessus bord mais William m'en avait empêché. Will était lui adorable. Un marin efficace, expérimenté et avenant. Le type de personne dont certains navires manquait.
Quand nous étions tous les trois, ce qui restait peu fréquent, William se retrouvait entre deux forts caractères pour le seconder. Je le plaignais parfois.
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Flash-back
Un an plus tôt, Runic, Océan Atlantique.
-Tu crois vraiment que parce que tu as vécu un moment de ta vie comme cowboy-aventurier-chercheur-d'or tu as tous les droits Lightoller ? demandai-je agacée une nouvelle fois par l'officier en second.
-Je n'ai jamais dit ça, contra celui-ci. Cesse d'inventer des choses qui n'existent pas Grant.
-Tu me traite de menteuse ?
Ce n'était pas qu'une simple question. Je fulminais et mes yeux lançaient des éclairs. Je n'aurai pas aimé me trouver à sa place. J'étais furieuse.
-Tu n'es pas une menteuse, tu es juste une femme, et une femme n'a rien à faire là.
-J'ai gagné mon grade ! m'écriai-je. Il m'a fallut des années comme n'importe quel officier. Will m'accepte, fait-en autant.
-Tu me dis de me taire ? me demanda-t-il en vrillant ses prunelles bleues dans les miennes.
-Je ne dirai jamais une chose pareille, tu es mon supérieur. Mais je ne peux pas te laisser dire que je suis une incapable. J'ai gagné ma place comme n'importe qui à bord. Et si tu ne me crois pas le capitaine a mon dossier dans la salle des cartes.
-Très bien, concéda Charles sans sourciller. Je le ferai. En attendant tu as un tour de surveillance du navire à faire Grant.
Je tournai les talons toujours en colère, puis je quittai la passerelle.
-Charles, elle est aussi compétente que nous tous, déclara Will loin dans mon dos.
Si je remerciais Will dans ma tête, les mots de Charles me restaient à l'esprit. Incapable. Pour qui se prenait-il ? Arrogant et stupide.
Le lendemain j'avais mis ma fierté de côté, bien décidée à ne pas me mettre davantage en colère, mais plutôt à lui prouver ma valeur. J'étais bien décidée à le surprendre.
Mais cette après-midi-là, malgré ma détermination, ce fut moi qui fus surprise quand il vint à la table où je prenais un café, mon dossier de service à la main.
-Alors tu l'as lu, soufflai-je alors qu'il prenait place en face de moi.
-Oui Ellis, je l'ai lu. De bout en bout. Tu me l'as demandé non ?
-Mais d'ordinaire tu n'as que faire de ce que je dis, fis-je remarqué.
-C'est vrai, concéda-t-il, et je m'en excuse platement.
-Tu t'excuses ? répétai-je sceptique.
-Tu as le droit d'être sceptique. Mais oui Ellis, je m'excuse. Je ne m'attendais pas à lire ce que j'ai lu.
-Ismay a eu du mal à le croire lui aussi.
-Aucun d'entre nous n'a l'habitude de ça.
Nous gardâmes le silence de longues minutes, profitant du calme de l'aube qui se levait à peine.
-Bien, fit Charles en se levant, je vais remettre ça dans le bureau du capitaine, on se retrouve sur la passerelle ?
Je hochais la tête à l'affirmative, tout en continuant de boire mon café.
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Le départ de l'Olympic arriva à grand pas, et il y avait eu beaucoup à faire pour préparer ce premier départ. De la réception des vivres, au contrôle des chambres et j'en passe.
Le mercredi 14 juin le navire quitta le port de Southampton pour sa toute première traversée vers New York.
Pour les premières heures je montais sur la passerelle arrière où un quartier-maitre attendait déjà.
Il y avait toujours quelqu'un ici lors des traversés. Relié à la timonerie principale par un téléphone, le marin devait être prêt à effectuer le moindre ordre à tout moment. Un quartier-maitre exécutait avec précision les ordres du capitaine, rien de plus.
Durant le voyage il serait seul durant ses quarts de quatre heures, mais là, pour le départ, et jusqu'à la sortie du port, un officier lui tiendrait compagnie. En quelque sorte en tout cas.
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Après avoir fait escale à Cherbourg en France et Queenstown en Irlande, nous faisions face à l'océan. Il n'y aurait rien d'autre autour de nous durant les prochains jours. Pour mon plus grand bonheur.
J'étais de surveillance avec Murdoch cette après-midi-là.
Dans nos uniformes blancs on observait l'horizon avant que je ne parte pour un tour, voir le fonctionnement des chaufferies.
-J'imagine que ton père et ton grand-père doivent être fier de toi, me dit Murdoch.
-Tu imagines mal à vrai dire.
Will me regarda interloqué. Il devait penser, comme beaucoup d'autres du reste, que dans une famille comme la mienne les choses coulaient de source, même pour une femme.
-Désolée de te décevoir, ajoutai-je devant son visage surprit. Je n'ai pas vu mon père depuis presque 15 ans. Tout comme le reste de ma famille. Même si le nom de Grant m'a protégée de certains comportements, je me suis fait un nom, seule.
-Je suis navré, fit Will. Ça a dû être dur pour toi.
-J'en suis habituée maintenant, déclarai-je.
-Et tu n'as pas de frère et sœur ?
-Si. Un jumeau et un petit frère.
-Et même eux ?
-Même eux. Matthew est devenu militaire dans la Navy, et Ewan est ingénieur.
-Tu n'as donc aucune attache sur terre ?
-Aucune. Je possède un petit appartement près des bureaux de la White Star à Southampton, et c'est tout. Ma vie est sur les navires. Le reste ne m'intéresse pas vraiment.
-J'espère qu'ils viendront vers toi un jour.
-Je n'espère rien d'eux. J'ai fait mon choix il y a bien longtemps. Sans regret.
-Tu as bien fait, affirma Will en souriant. Tu es un sacré bon officier.
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Ces nouveaux vaisseaux étaient vraiment extraordinaires. Jamais personne n'en avait vu de pareil.
Ce nouveau siècle débuté dix ans auparavant annonçait de grandes choses. Du moins c'est ce que je pensais à l'époque. Comme tout le monde je ne pensais pas qu'une poigné d'années après le monde basculerait en l'espace de quelques mois à peine.
En regardant l'horizon je repensais à toutes ces années qui étaient désormais derrière moi. A cette place que je m'étais fait. Et aux marins qui avaient croisés ma route. A ceux qui avait douté. De moi. De mes capacités. Je ne les avais jamais écoutés. Peu importe qui me les crachaient au visage. Membre de ma famille comme les autres. Je n'en avais que faire. Je n'étais pas là pour faire plaisir. Je ne l'avais jamais été.
-Je suis là pour vivre ma vie, me répétai-je souvent à moi-même. Les autres ne sont pas moi.
Aujourd'hui je regardais les côtes françaises au loin devant nous et j'étais fière. Férocement fière.
J'étais sur un navire d'exception, officier de la White Star Line, je ne doutais pas que les autres marins le savaient. Quand vous faites partie de cette compagnie vous êtes dans la lumière.
Qu'aurait dit Karl s'il me voyait ? Je ris en imaginant sa tête dépitée. Même si j'avais gagné son respect, qui était une chose rare, je restais une femme à ses yeux. Et même si j'en était fière, et que je le revendiquais, je n'étais pas juste une femme. Officier avant tout. Fille de la mer. Je l'avais su depuis que j'étais enfant. Petite fille de bonne famille élevée à être polie, serviable, et obéissante. Aujourd'hui, j'obéissais, certes, mais à la danse des vagues. Uniquement. Seulement. Et aux ordres de mes capitaines aussi. Mais l'un n'allait pas sans l'autre.
Le capitaine Smith vint se placer à côté de moi.
-Vous pensiez être à cette place, monsieur ? demandai-je
-Et voir un navire pareil ? De là où je viens pas vraiment, me répondit mon supérieur. Après toutes ces années. Et je ne pensais pas rencontrer un officier tel que vous je dois l'admettre. Vous avez ça dans le sang.
-Merci monsieur.
-Vous êtes bien la petite fille de Theodore Grant.
Je ne répondis rien, me contentant acquiescer en silence.
-Vous avez des frères et sœurs ? me demanda-t-il après un instant de silence.
-Deux frères. Un frère jumeau, Matthew, officier de la Navy, et un cadet, Ewan.
-Et que fait le plus jeune ?
-Ingénieur des chemins de fer, répondis-je.
-Le seul à ne pas être marin, nota Edward Smith.
-C'est vrai, admis-je. Il préfère l'Angleterre au reste du monde.
Devant nous la ville française de Cherbourg, notre première escale, se rapprochait. Nous y resterons en rade quelques heures avant de continuer notre route vers l'ouest.
En rade parce que le port était trop petit pour notre navire. L'extraordinaire avait besoin de quai à sa taille.
Et j'y étais. Donc oui, j'étais férocement fière.
-C'est incroyable, soufflai-je alors que j'étais seule.
-Je ne te le fait pas dire, fit Will en arrivant à côté de moi.
-C'est déjà l'heure de la relève ?
-Tu vas nous guider vers l'Irlande, donc je prends le relais, déclara Will en souriant.
-J'ai presque pas envie de te laisser les rennes, avouai-je.
-Tu y reviendras. Plusieurs fois. Ce n'est que le début du voyage.
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Je passais parfois du temps avec Thomas Andrews qui me montrait les modifications qu'il pensait mettre en place, entre autres. C'était un homme passionnant et passionné, à l'écoute des autres, qu'ils soient ingénieurs, ou membres d'équipage, ou même les ouvriers qui avaient construit le navire. Ces qualités parfois rares, et encore plus pour un homme de sa classe.
-Il y a toujours des choses à améliorer, m'expliqua Thomas Andrews accompagné de deux membres de son équipe. A l'usage, en observant, on se rend compte que certaines choses ne vont pas. Son jumeau sera encore mieux.
-J'imagine que le troisième le sera tout autant alors, voir même davantage.
-Cela donnera des expériences de traversées unique en leur genre.
-Tu penses à tout, fis-je dans un sourire.
-Je suis perfectionniste je l'admets. Mais je ne serais pas là si je ne l'étais pas. Et toi aussi il me semble.
-Je ne te le fait pas dire, admis-je à mon tour.
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En revenant de mon tour du bateau, après la garde, je croisais le capitaine Smith accompagné de Thomas Andrews, tout près de l'entrée de la salle à manger des Premières Classes.
-Messieurs, saluai-je.
-Officier Grant, me saluèrent les deux hommes à tour de rôle.
-Vous déjeunez ? me demanda Andrews. Si cela vous va capitaine, ajouta-t-il à l'adresse de mon supérieur.
-C'est une invitation ?
-Comme tu veux Ellis, fit le capitaine.
-Merci, mais la garde a été longue, dis-je en souriant.
Ils prirent congé en me souriant avant d'entrer tous deux dans la salle richement décorée.
Il y avait plusieurs mondes sur ce navire.
En arrivant à la passerelle l'opérateur radio de service me fit signe.
-Officier Grant, un message pour vous. C'est une urgence, m'informa-t-il en me tendant un télégramme.
-Merci, fis-je en prenant le morceau de papier.
« Pour E.M. Grant, officier de l'Olympic.
Theodore Grant est malade- Stop- Grand-père à l'agonie-Stop-
Signé : Matthew Grant.»
Un frisson me parcourut.
-Quelque chose ne va pas ? me demanda un officier.
-Rien de grave, mentis-je.
Je me dirigeais vers notre salle pour manger un morceau, après avoir compléter le journal de bord. Comme un automate.
Will vient rapidement me rejoindre.
-Tout va bien Ellis ? s'enquit mon ami.
Comme je restais immobile à regarder dans le vide, il répéta sa question.
-Tout va bien ?
Pour seule réponse je lui tendis le télégramme que j'avais toujours dans ma main droite.
-Je suis désolé Ellis, fit Will après avoir lu la missive. Si tu as besoin n'hésite pas.
-Cela fait des années que je ne l'ai pas vu, déclarai-je. Quand je me suis lancée dans cette carrière il a décrété que c'était ridicule et que j'étais folle. Lui, qui comme mon père, était un modèle pour moi. Je ne sais même pas pourquoi cela m'attriste.
-C'est ton grand-père, dit Will. Malgré ce qu'il a pu te dire.
-Cela n'excuse pas les mots, contrai-je alors.
-Je sais. Mais malgré tout, même s'il ne t'approuvait pas, il était, et restera, un de tes modèles.
Je restais silencieuse, méditant les paroles de mon ami.
-Je t'ai dit que j'avais vécu un naufrage en pleine mer un jour ?
-Non jamais.
-C'était la faute à un iceberg dans l'atlantique nord. S'il n'y avait pas eu cette planche de bois, et cette famille près de la côte canadienne, je serais morte à l'heure qu'il est. J'ai été portée disparue durant des jours, et pourtant, pourtant, aucun membre de ma famille ne s'est inquiété. Personne.
-Je sais que ça ne vaut pas grand-chose, mais je suis navré. J'ai déjà entendu des marins raconter qu'il avait choisi cette vie pour fuir quelque chose, un amour perdu, ou des obligations dont ils ne voulaient pas, mais jamais pareille chose. Je compatis Ellis. Vraiment.
-Merci Will.
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Le voyage se passa sans encombre, et le navire arriva même plus vite que prévu l'après-midi du 21 juin. Un record.
Le reste de l'été trois autres traversées eurent lieu. Aller et retour. De bonnes semaines de travail. Bref, j'avais été bien occupée. Will et moi formions un binôme efficace, même si j'étais, à mon grand regret, toujours un officier junior. Mais je ne désespérais pas. Loin de là.
La plupart des grandes fortunes qui partaient vers les Etats-Unis, ou vers l'Europe, profitait de semaines de vacances de part et d'autre de l'Atlantique. Il y avait les voyageurs, les invités de mariages aussi, et ceux qui partait construire une nouvelle vie de toute pièces. Leur courage pour seul bagage. Et je devais dire que j'admirais ces gens-là. Tout vendre et prendre un bateau vers un pays inconnu, c'était un sacré coup de poker. Parce que revenir en arrière était impossible. Et parce qu'ils ne savaient jamais ce qui les attendait de l'autre côté.
Le cinquième voyage fut celui qui me resta le plus en mémoire. Tout simplement parce que le voyage ne dura que quelques centaines de mètres. Cette fois-ci l'Olympic n'avait pas quitté le port de Southampton.
Les moteurs démarrèrent et le navire commença à avancer. Une cinquième traversée nous attendait.
Ces voyages étaient presque devenus routiniers. Nous avions fait un record de vitesse lors du voyage inaugurale, et nous testions encore les machines qui se réglaient petit à petit. La mécanique semblait bien huilée désormais. Et d'ici quelques mois son jumeau serait prêt.
Je n'aurai voulu manquer cela pour rien au monde. J'avais pleinement l'impression d'être à ma place.
La sortie du port nous prendrait quelques minutes.
Mais soudain un bruit violent retenti. Et une vibration se répandit dans toute la structure. J'étais postée à l'arrière pour les manœuvres, et je me figeais.
-Que se passe-t-il ? demanda un passager.
Je ne sus que répondre.
Sans réfléchir je me jetais en avant. Je parti en courant vers la passerelle de commandement à l'avant, en évitant des passagers et des membres de l'équipage.
Du coin de l'œil je vis certains employés de la White Star Line s'inquiéter de mon passage rapide. Je n'avais pas le temps de m'en préoccuper.
Après un sprint de 200 mètres, j'arrivais en trombe devant Will et le capitaine Smith.
-Nous n'avons pas pu éviter la collision, monsieur. Le croiseur nous a percuté par la proue.
-Un croiseur ? m'exclamai-je en reprenant mon souffle.
-Les amarres ont lâchées quand nous sommes passé près de lui, expliqua le cinquième officier qui avait tout vu.
-Nous allons devoir rentrer au port, annonça le capitaine.
-Un croiseur, répétai-je encore abasourdie.
Un croiseur de la Royal Navy. Un navire de notre propre marine nous avait percuté. De plein fouet. Alors que nous nous apprêtions à une nouvelle traversée vers les Etats-Unis.
-Mais comment les amarres d'un tel navire ont pu lâcher ? demandai-je.
-L'aspiration provoquée par nos hélices sans doute, proposa Will.
-Avec un croiseur de plusieurs dizaines de tonnes ?
-Je ne sais pas quoi te dire Ellis, mais c'est la seule explication logique.
-Ou alors un imbécile l'a mal attaché, pensai-je pour moi-même.
Le départ de cette cinquième traversée mourut dans l'œuf.
Il nous fallut manœuvrer longuement pour retourner à notre quai de départ, et une fois immobile les passagers furent évacués, et nous descendîmes à leur suite pour enfin voir les dégâts sur notre flan gauche à l'avant. Un triangle de plusieurs mètres de haut formait une énorme balafre. Impossible de faire le moindre voyage avec des passagers.
Des passagers étaient restés pour observer les dégâts. D'autres attendaient leur moyen de transport.
Le public qui avait salué notre départ quelques minutes plus tôt étaient encore là, du moins une partie d'entre eux.
-Tu parles d'une collision ! m'exclamai-je en regardant le trou béant devant nous.
-Cela est plus que fâcheux Officier Grant, fit Bruce Ismay en arrivant à son tour à notre hauteur.
-Vu les dégâts cela va prendre du temps à réparer, nous informa Thomas Andrews en venant lui aussi.
Ismay leva les yeux au ciel, visiblement très agacé.
J'aperçu de loin des officiers en uniforme de la Navy venir vers nous.
Quand ils furent proche de nous je me figeais. L'un d'entre eux ne m'était pas inconnu. Matthew. Mon frère jumeau. Je ne l'avais pas vu depuis des années, mais je le reconnu sans aucun mal. Il était toujours le bel homme que j'avais toujours connu.
La rencontre fut glaciale, tout juste cordiale. Le capitaine du vaisseau était furieux.
-Capitaine Smith, salua celui-ci.
La rencontre se déroula dans une salle de conférence de la White Star, ce qui agaça les militaires.
Lors d'une pause mon frère vint vers moi.
-Qu'est-ce que tu fais là ?
-Je suis 3ème officier à bord de l'Olympic, informai-je sur le même ton froid que mon propre frère.
-Vraiment ?
-Tu vois bien mes insignes non ?
Mon frère ne répondit rien, se contentant de tourner la tête.
-Vous vous connaissez ? demanda un officier de la Navy à côté de lui.
-Oui, vaguement, répondit Matthew.
Je dû me retenir de le frapper.
De façade je restais calme, mais à l'intérieur je bouillonnais.
Nous avions beau être jumeau, les 15 années qui nous avait séparer, semblaient avoir dangereusement distendu notre lien. C'était même à se demander s'il nous restait encore quelque chose entre nous. Je ne savais pas ce qui m'énervais le plus : son ton froid et condescendant ou le fait qu'il fasse comme si nous ne nous connaissions pas. Probablement les deux.
L'entrevue ne fut pas vraiment plaisante mais à la fin tout rentra dans l'ordre, et je quittais mon frère sans un regard en arrière.
-Qui s'était ? s'enquit Will dans mon dos alors que les militaires quittaient la salle.
-Mon frère jumeau Matthew, répondis-je en soupirant.
Je ne croyais même pas les mots que je venais de dire. Mon frère. Il n'y avait rien de plus faux et de plus vrai à la fois.
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J'espère que ce nouveau chapitre vous a plu.
Merci à nouveau à Yz3ut3 pour ta review ! J'espère que la suite te plaira autant.
Je vous dis à très vite pour la suite !
Prenez soin de vous.
Little-road
