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Chapitre 7
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L'épisode avec le croiseur de la Royal Navy fit couler beaucoup d'encre.
L'Olympic fut renvoyé dans les chantiers de Belfast pour des réparations qui allaient prendre du temps. Et bouleversé le départ de son jumeau de quelques semaines. Le Titanic avait beau être à moitié terminé il n'en restait pas moins magnifique.
Quant à l'autre épisode qui était survenu lors de l'accident, je n'avais plus revu mon frère depuis, ni reçu un quelconque mot d'excuse de sa part. J'avais beau être habituée à cette situation je ne la trouvais pas moins pathétique. Au lieu de se réjouir pour nos carrières respectives on s'éloignait de plus en plus, devenant des inconnus l'un pour l'autre.
Je ne repris la mer que quelques semaines plus tard, et très vite l'accident fut derrière nous, devenant presque un argument en faveur de la solidité du navire, le croiseur étant équipé d'un harpon pour couler les navires… en les percutants.
Puis vint l'hiver et son trafic ralenti.
L'Olympic ne reprit la mer que plus de six mois après. Et c'était peu dire de dire qu'il m'avait manqué.
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Après un mois en mer, revenir à terre me parut presque étrange. Comme à chaque fois il me faudrait quelques jours pour me refaire à la vie terrestre. Sans vagues. Sans rondes. Sans gardes.
En rentrant dans mon immeuble je croisais la gardienne, une pile de courrier dans les mains. Elle me regarda avec un doux sourire, et me tendis mes lettres.
-Je suis contente de te revoir Ellis, fit-elle. Tu vas rester longtemps ?
-Quelques semaines. J'espère repartir avec le Titanic.
-Ah le Titanic ! s'exclama-t-elle des étoiles dans les yeux. Le paquebot de rêve.
Rêveuse, elle tourna les talons, me laissant seule dans le hall.
Je souris. L'image du Titanic n'était plus à faire. Rien que son nom faisait rêver la plupart des gens.
Je parcouru rapidement les lettres, tout en montant les marches de l'escalier vers le 3ème étage.
Une fois dans mon appartement je déposais ma valise et mon sac sur la table à manger, puis je revins à mon courrier.
Une lettre en particulier attira mon attention. Même si je n'avais pas vu son écriture depuis longtemps, je la reconnu entre mille tant elle était proche de ma propre écriture : mon frère jumeau Matthew. Une lettre d'excuses ? D'insultes ?
J'ouvris rapidement l'enveloppe avant de commencer la lecture de la missive. Elle était courte, et son contenu me figea sur place. Mon grand-père, Theodore Grant était mort.
Le premier marin de la famille, celui qui avait ouvert la voie, n'était plus.
Il était mon modèle, celui qui m'avait appris à utiliser un compas, et à lire une carte. Celui qui m'avait aussi rejetée quand j'avais voulu prendre la mer à mon tour.
Theodore Grant est mort. Cette phrase résonnait dans mon esprit. En boucle. Et la joie de ma prochaine affectation se mua en larmes amères.
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Fin mars 1912, Belfast, Irlande.
Depuis que j'étais arrivée en Irlande je trépignais. Après avoir servi sur l'Olympic durant plusieurs traversées, je m'apprêtais à monter à bord de son jumeau pour son voyage inaugural.
Je me dirigeais vers le navire quand je croisais monsieur Andrews qui observait sa création.
-Bonjour monsieur Andrews, fis-je en m'approchant.
-Thomas, me corrigea l'homme.
-Très bien, Thomas, dis-je en souriant. Vous avez encore fait des merveilles avec celui-là.
-Merci Ellis. J'ai fait modifier des choses, et il devrait être plus rapide que l'Olympic, du moins je l'espère.
-Les fameux porte-éponges dans les cabines ?
-Entre autres, répondit Thomas. C'est bien que tu sois là aussi.
-J'ai attendu longtemps, et j'ai faillis ne pas l'avoir, mais le capitaine s'est souvenu de moi, de même que la White Star. Et comme j'ai déjà servi sur l'Olympic.
-Tu as quelque chose en plus, devina Andrews.
-On dirait. Et j'ai été nommée 2ème officier cette fois ci !
-Mes félicitations Ellis ! s'exclama Andrews.
-Depuis le temps ! m'exclamai-je à mon tour.
-Ta ténacité à payer.
Le départ était fixé le 11 avril, et nous devions encore faire des tests sur le navire. Ainsi, durant plusieurs jours on testerait la vitesse, la réactivité du navire, la manœuvrabilité et enfin les canots de sauvetage. Le jumeau de l'Olympic devait faire ses preuves avant d'accueillir des passagers.
Le Titanic était encore plus beau, et je reconnu le côté perfectionniste de Thomas Andrews qui voulait toujours faire mieux. Encore et encore. Et à n'en pas douté, le troisième de la série, le Britannic serait encore amélioré. Se remettre en question pour mieux avancer.
Ce nouveau départ je l'avais attendu. Espéré aussi. Le navire sortait à peine des chantiers navals, et les couloirs sentaient encore la peinture fraiche. Certains détails n'étaient pas encore achevés, notamment la décoration intérieure.
Je me repérais sans trop de mal, mon expérience sur l'Olympic m'aidait beaucoup dans ce dédale de couloirs et autres coursives.
J'arrivais rapidement à la passerelle principale à l'avant du navire où se tenait déjà deux hommes équipage et le capitaine.
-Capitaine, messieurs, saluai-je en arrivant près des trois hommes.
Les deux officiers se tournèrent vers moi, surpris. Moody était notre 7ème officier sur le navire. Il était grand, les cheveux blonds, les yeux bleus, et son visage était doux et juvénile. D'après ce que j'avais lu il n'avait que 24 ans. Le même âge que mon petit frère.
Lowe, le sixième officier, quant à lui était brun, plus petit que Moody et plus âgé aussi.
-Messieurs je vous présente le second officier Ellis Grant, déclara le capitaine Smith. Elle a servi avec moi à bord de l'Olympic l'année dernière. Tout comme le Chef officier Murdoch. C'est un très bon officier.
En attendant les mots du capitaine Smith je ne pus m'empêcher de sourire. Les compliments qui m'étaient adressé directement était rares.
Deux poignées de mains plus tard, je leur faisais découvrir les quartiers des officiers, ainsi que la salle qui nous était réservée pour les repas.
-Ce vaisseau est immense, souffla Lowe.
-Et vous êtes là pour veiller sur lui, dis-je. Vous allez vous en sortir.
L'heure du déjeuné arriva rapidement, et nous nous retrouvâmes tous ensemble pour le repas. Seul le capitaine n'était pas présent : un rendez-vous de dernière minute avec un cadre de la White Star Line. La routine pour un marin tel que lui.
Pour la première fois depuis que nous étions sur le navire, nous étions au complet, officiers séniors comme juniors. Et même s'il restait encore beaucoup de travail avant le grand départ le mercredi 10 avril, c'était important pour nous de nous réunir tous ensemble, et de prendre le temps de nous connaitre un peu plus. Certains d'entre nous pouvaient être parfois un peu difficile à manœuvrer, de caractère notamment.
Lightoller et Murdoch se connaissait depuis longtemps, Lowe et Moody avait déjà servis ensemble, de même que les deux autres officiers juniors Boxhall et Pitman.
Pour ma part j'avais déjà servi avec Will, mais je connaissais peu Lightoller dont le caractère pouvait être proche du miens.
-Comment s'en sorte les nouveaux ? demanda Murdoch aux juniors.
-Le navire est grand, fit Moody.
-Il n'y a rien de comparable, confirma Lightoller.
-Et est-ce que notre deuxième officier s'occupe bien de vous ? demanda Will avec un sourire.
-Oui, monsieur, firent les officiers en question.
-Nous avons fait le tour du haut du bateau, expliquai-je. J'ai prévu de leur faire voir la salle d'ingénierie plus tard.
-Tu vas t'en sortir ? me demanda Lightoller.
-Je suis officier tout comme toi Charles, dis-je acerbe. Je m'y connais.
-Et ça commence, fit Will en levant les yeux au ciel.
-Quoi commence monsieur ? demanda l'officier Lowe.
-Vous voyez ces deux-là ? fit Will en nous montrant Charles et moi. Ils ont des caractères semblables, et ils ont tendance à faire des étincelles.
-Donc si jamais vous me voyez l'assommé avec un objet lourd ne vous poser pas de question, fis-je avec un sourire taquin tout en me levant.
-Si tu n'es pas passée par-dessus bord avant, lança Lightoller avec le même sourire.
-N'y compte pas, répliquai-je en m'éloignant. On termine la visite dans 10 minutes ! ajoutai-je pour Lowe et Moody.
-Une semaine, se lamenta faussement Will. Une longue semaine à supporter ces deux-là.
-C'est toujours comme ça ? demanda Moody.
-Oh non, répondit Lightoller en se levant à son tour. Ce n'est que le début.
Semblable. Ce mot résonnait dans ma tête que je rejoignais l'extérieur. Etions-nous vraiment semblables Charles et moi ? Je secouais la tête. Impossible.
Soudain, des pas résonnèrent derrière moi et je me retournais vivement.
-Ce n'est que moi, fit Charles en me rejoignant sur le pont. Comment est-ce ?
-Comment est-ce ? répétai-je.
-De servir sur un tel navire, expliqua Charles.
-Exceptionnel, fis-je.
-C'est bien que tu sois là.
Je le regardais sans comprendre.
-Je ne dis pas cela pour ne pas m'en prendre une, je sais de quoi tu es capable. Ta réputation n'est plus à faire.
-Parce que vous discutez de moi entre officiers ?
-Ça arrive.
-Et que dites-vous ?
-Que tu es insupportable ! répondit Charles en riant.
-Le contraire m'aurait étonnée.
Lightoller allait répliquer mais au même moment Moody et Lowe arrivèrent. Je leur fis signe de commencer à partir devant, et j'allais les suivre moi-même quand Charles me retint par le bras.
-Je suis vraiment content que tu sois là, dit-il. Nous avons fait peu de traversées ensemble, mais cela a toujours été.
Je le regardais incrédule.
-Ne me regarde pas comme cela ! Je sais que tu es peu habituée aux compliments, mais tu es un bon officier c'est indéniable.
-Monsieur Lightoller vous êtes tombé sur la tête ! m'exclamai-je en riant.
-Tu es irrécupérable !
-Merci Charles, dis-je avant de partir.
Il me sourit tout en me saluant d'un signe de tête, avant de retourner sur la passerelle.
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-J'ai l'impression qu'il est encore plus beau que l'Olympic, fis-je au capitaine Smith.
-Ce sont des bateaux de grande classe, déclara mon supérieur en souriant. Mais oui on dirait que monsieur Andrews a encore fait mieux.
-Merci d'avoir pensé à moi, monsieur.
-Vous êtes un très bon officier, déclara Edward Smith. Vous méritez votre place ici. On testera les canots un peu plus tard, je pourrais compter sur vous ?
-Bien sûr. Je n'avais pas testé ceux de l'Olympic.
C'est ainsi que je me retrouvais avec Moody et le chef officier Murdoch dans un canot de sauvetage au-dessus de la mer. D'autres marins vinrent avec nous.
En quelques minutes nous fûmes à la mer. Tout petit face à l'immense paquebot au-dessus de nous.
-Ce n'est pas une vision que l'on a tous les jours, lança Murdoch.
-Non, en effet, fis-je en prenant une rame.
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Un peu plus tard le vent fouettait mon visage illuminé par un immense sourire.
Je me tenais tout en haut du grand mât à l'avant du Titanic. Celui accessible uniquement à la force des bras grâce à un cordage. Ce n'était pas vraiment la place d'un officier mais je n'en avais que faire. A cet instant je profitais de l'incroyable vu sous mon regard. Je dirigeais les hommes de la passerelle en leur indiquant droite, gauche, en avant, en arrière. Le capitaine Smith avait ri de ma proposition un peu plus tôt.
-Ne vous faite pas mal officier Grant, m'avait-il dit en redevenant sérieux. Si Ismay l'apprend.
-Tout ira monsieur. J'ai fait cela pendant des années.
Et me voilà en haut du grand mât du paquebot de rêve, comme le surnommait l'ensemble de la presse nationale et internationale.
-Paquebot de rêve, soufflais-je. Et comment !
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J'espère que ce nouveau chapitre vous a plu.
Merci à nouveau à Yz3ut3 pour ta review ! J'espère que la suite te plaira autant.
Je vous dis à très vite pour la suite !
Prenez soin de vous.
Little-road
