.


Chapitre 8

.


Réunion des officiers, matinée du 10 avril 1912 – Southampton

Je quittais la petite chambre que j'occupais quand je n'étais pas en mer, pour prendre la direction des bureaux de la White Star Line. Aujourd'hui nous avions une réunion entre officiers du Titanic.

Quand je pénétrais dans la salle je retrouvais Will, Lightoller, Blair, et Henry Wilde. Je fus surprise de le voir ici puisqu'il ne faisait pas parti de l'équipage.

-Bien, vous êtes tous là, fit le capitaine Smith en entrant. Nous avons à discuter d'une chose importante.

Je fonçais les sourcils et lança un regard vers Murdoch. Lui non plus ne savait pas de quoi il retournait. Quand le capitaine évoqua un changement d'officier je me figeais. Persuadée que j'allais sauter.

-Un changement monsieur ? répéta Will.

-Il a été décidé que le chef officier Wilde serait affecté au voyage inaugural, expliqua le capitaine. Il a l'expérience de l'Olympic à ce poste.

-J'étais moi aussi sur l'Olympic, monsieur, fit remarquer Will. J'ai l'expérience de cette classe de navire, tout comme le second officier Grant.

Sous la table je serrais les poings.

-Je le sais, rappela le capitaine.

-J'ai moi aussi l'expérience de l'Olympic, fit remarquer Wilde.

-Un changement de hiérarchie s'impose, annonça le capitaine. Wilde est donc le chef officier, Murdoch le premier, Lightoller le second, et Grant quitte le bord. Je suis désolé Ellis.

J'étais débarquée. D'un seul coup. Je n'avais rien contre Wilde, c'était un homme adorable et avenant, mais je m'étais faite à l'idée de ce second voyage inaugurale depuis deux semaines. Et j'avais fait le boulot en conséquence. Le boulot d'un officier de quart.

-Le reste des positions reste inchangée, ajouta le capitaine.

Je ne dis rien, mais au fond de moi je bouillonnais. Littéralement. Les larmes me montaient aux yeux mais je les refoulais. Il était hors de question que je flanche face à ces hommes.

Le capitaine sorti de la pièce et nous restâmes quelques instants ensemble, sans bouger.

-J'en reviens pas, fit Lightoller en brisant le silence.

-Je ne suis pas responsable, intervint Wilde. On m'a affecté ici c'est tout.

-On ne t'en veut pas, rassura Murdoch. C'est juste qu'à quelques heures du départ la pilule est difficile à avaler.

Nous étions amers. Tous. Moi peut-être plus que les autres.

Je me levais et quittais la pièce. Le sentiment d'injustice ne me quitta pas. Je sorti dehors et regardait ce navire. Le Titanic. L'insubmersible. Presque plus que l'Olympic alors qu'ils étaient jumeaux. Des améliorations avaient été faites, et la liste des passagers de Première Classe pouvait donner le tournis.

J'aurais dû y être second officier. J'aurais dû. J'avais vécu cette position durant deux semaines, faisant le boulot qui en découlait. Je m'étais donnée à fond. Mais pour la première fois, cela n'avait pas payé. J'avais bataillé pour rien.

En cette matinée du départ, l'officier que j'étais avait du mal à accepter ce changement de dernière minute. J'étais débarquée. Je n'avais donc plus de poste. Et je devrais me tenir éloignée de la mer au moins quelques semaines, et espérer un poste sur un autre navire.

-Si seulement, soufflai-je.

Je secouais la tête. Il fallait que je me fasse une raison. Des désillusions j'en avais déjà connu. Et j'avais eu la chance de naviguer à bord de l'Olympic. Je décidais de me rendre dans ma cabine sur le navire pour ranger mes affaires. Je devais quitter le bord d'ici quelques heures à peine.

En arrivant je croisais le 3ème officier, Pitman. Je pris sur moi de lui dire la nouvelle.

-Il l'a su quand ?

-Ce matin sans doute, dis-je. Ou tard hier soir.

-Je suis déçu pour vous.

-Merci Herbert.

Je me dirigeais vers ma cabine de second et fermai la porte derrière moi. Je m'accoudais contre elle et soufflais. J'aurais pu me permettre de verser les larmes que je retenais depuis que j'avais appris mon débarquement. Mais je me le refusais. Sur un navire je ne m'appartenais pas intégralement. Même si nous ne fendions pas encore les eaux, je restais officier. Jusqu'à ce que je quitte le navire du moins.

Je fis mes affaires rapidement, mes vêtements, mon sac d'effets personnel, et surtout mon petit carnet. Au cours des années j'en avais rempli de nombreux, écrivant aussi bien des réflexions, que des événements survenus pendant mes différents voyages.

Je l'ouvris. La dernière page écrite indiquait 'Titanic, voyage inaugurale'. Malgré moi je souris. Celui-là je ne le vivrai pas.

Je quittais ma cabine et refermais la porte derrière moi.

Lightoller prenait ma place et moi je partais. C'était ainsi. Je devais me faire une raison.

Ce dernier arriva rapidement, suivit par Will et Wilde. A quelques heures du départ ils n'avaient vraiment pas besoin de ça. Un tel changement de dernière minute ce n'était pas commun. Ni très sage. De mon point de vue en tout cas.

-Je suis désolé, fit Lightoller en arrivant à ma hauteur.

-N'en parlons plus. Ce qui est fait est fait.

-Le capitaine souhaite te voir, m'informa Murdoch.

Intriguée je me dirigeais rapidement vers la timonerie.

-Vous vouliez me voir monsieur ?

-Oui, fit le capitaine en se tournant vers moi. J'ai quelque chose à vous dire.

-Je vous écoute.

-Je sais que ce changement brutal est difficile pour vous, commença le capitaine. Vous aviez gagné votre place à bord, et je sais à quel point cela a été difficile. Sachez que cette situation ne vient pas que de moi.

-Je le sais, monsieur.

-Bien. Sachez aussi que votre père en a eu vent.

Je me figeais. Mon père ? Que venait faire Henry Grant dans cette histoire ? Il ne me parlait plus depuis des années, tout comme le reste de ma famille. Même mon jumeau ne me parlait plus. Et voilà que j'apprenais que mon père avait eu vent de l'avancée de ma carrière.

-Pardon monsieur ?

-Je sais que vous avez peu de liens avec lui. Mais sachez qu'il suit votre carrière avec attention.

Je restais muette. Sous le choc de cette nouvelle complétement inattendu.

Avec les années je m'étais habituée à être parfaitement seule, sans attache, sans liens familiaux. J'avais des amis, mais ils étaient marins, et pour beaucoup je les voyais peu.

-Votre père s'est entretenu avec Bruce Ismay, reprit le capitaine. La conversation a été houleuse, et à durer un peu. Je viens tout juste d'en avoir les détails.

-Je ne comprends pas, monsieur, fis-je. Que vient faire mon père dans les affaires de la White Star ?

-J'en fait partie, déclara une voix grave derrière nous.

Mon père. Henry Grant se tenait aux portes de la timonerie, sur le pont.

-Dès que j'ai su je suis venu de Londres en personne, continua Henry Grant. Et je n'ai pas l'habitude de me déplacer pour rien.

-Bien sûr colonel Grant, dit le capitaine en le saluant.

-Capitaine Smith. C'est donc vous qui aller conduire ce navire lors de son voyage inaugural ?

-Effectivement. Tout comme pour l'Olympic.

-Vous êtes donc l'homme de la situation, déclara mon père en s'approchant. Vous permettez ? J'aimerais m'entretenir avec ma fille.

-Bien sûr. Je vous laisse.

Je me retrouvais face à mon père pour la première fois depuis des années. Presque 15 ans.

Lui avait changé. Ses cheveux avaient pris des teintes blanches et grises, et son visage s'était marqué. Le poids des années s'y lisait. Il était plus impressionnant que la dernière fois que je l'avais vu. Plus charismatique. Autoritaire aussi. Je comprenais mieux comment il pouvait se permettre de contacter Bruce Ismay directement.

-Tu as un bel uniforme, déclara mon père en guise de préambule. Un uniforme de deuxième officier je me trompe ?

-Non du tout, répondis-je. Mais il ne me servira pas à grand-chose ici. Je suis débarquée. Je ne ferai pas le voyage inaugural.

-Une mauvaise décision, fit mon père froidement.

-Ce n'est pas à moi d'en juger.

-Tu es officier, tu obéis, et c'est normal.

-Allons sur le pont, proposai-je alors que des marins commençait à s'agiter sur la timonerie. L'équipage va avoir besoin de venir ici.

On sortit de la passerelle, pour nous poster après la partie réservée à l'équipage.

-Pourquoi es-tu venu ? demandai-je de but en blanc. Je veux dire personnellement. Je ne t'ai pas vu depuis 15 ans. Alors pourquoi aujourd'hui ?

-Je sais ce que tu penses. Et je ne te contredirai pas. J'ai suivi ta carrière, et je connais ta réputation. Toi et moi nous sommes similaires, bien plus qu'avec ton frère d'ailleurs.

-Pourquoi es-tu ici ? demandai-je à nouveau.

-Pour que tu retrouves la place qui t'es due. J'ai parlé avec Ismay, et après une longue, très longue, et déplaisante conversation, il a accepté que tu reviennes.

-Comment ça 'que je revienne' ?

-Comme officier.

-Tu ne peux pas bouleverser les choses comme ça, répliquai-je aussitôt. Le second officier Lightoller est plus que qualifié pour ce poste.

-Je ne dis pas le contraire. D'ailleurs il reste à bord.

-Je ne comprends pas. Où veux-tu en venir ?

-J'ai obtenu d'Ismay que tu sois le troisième officier du Titanic, expliqua mon père. Et que celui-ci soit considéré comme un officier de quart.

-Tu ne peux pas perturber l'organisation d'un navire papa.

-Ce navire est exceptionnel, il mérite bien les meilleurs pour son premier voyage.

-Mais nous serons 4 officiers de quart, contrai-je. Et cela implique que deux officiers séniors soit de garde en même temps.

-Quatre yeux valent mieux que deux, balaya mon père d'un revers de la main.

-Pourquoi fais-tu cela ?

-Parce que tu es ma fille. Et que je suis fier de toi.

-Tu ne m'as jamais dit cela…De toute ma vie jamais je n'ai eu de compliment. De toi ou de maman. Jamais. C'était toujours Matthew et Ewan. Moi je n'étais que 'la fille'.

-Je sais, dit mon père en me regardant dans les yeux. Je n'ai pas été à la hauteur. Te renier à ton départ n'était pas juste, et personne ne devrait le vivre. Je n'ai fait qu'une erreur dans ma vie. Mais bien qu'unique, celle-ci restera ma pire. J'aurai dû voir il y a des années que tu étais faite pour ça.

Les larmes aux yeux je me jetai dans ses bras. Les 15 années qui venaient de s'écouler n'avaient plus aucune importance.

-Quand ton grand-père est mort, j'ai compris que j'avais eu tort. Sur toute la ligne. Pardonne-moi de ne pas avoir su le dire.

-Pourquoi aujourd'hui ? demandai-je en séchant mes larmes.

-En apprenant la décision de ton débarquement j'ai vu rouge, me répondit mon père. Et je me suis dit que c'était sans doute le meilleur moment pour te dire que je suis fier de toi.

-Tu n'étais pas obligé.

-Je reste ton père jeune fille, répliqua l'homme qui avait élevée. Même si je ne t'ai pas toujours soutenue.

-J'aimerais te donner tort.

-Je le sais.

Il me regarda de longues secondes, une étincelle de fierté dans le regard.

-Je crois qu'il est temps que tu déposes tes affaires dans ta cabine, fit-il. Le départ approche et une Grant cela là pour guider ce navire à bon port.

-/-

Une fois installée dans ma cabine de troisième officier je soufflai de soulagement. Ce départ j'allais le faire après tout.

-Prête pour le départ ? me lança Wilde dans le couloir.

-Plus que prête, assurai-je. J'ai bien cru ne pas vivre ce moment.

-Je sais. Je dois dire que je suis soulagé du dénouement.

-Même si tu as plus de personnes sous tes ordres ?

-Même si j'ai trois officiers séniors et quatre juniors sous mes ordres oui, répondit Wilde en riant. Je ne pensais pas la chose possible.

Le grand moment du départ était enfin arrivé, et à une heure de celui-ci il y avait encore une grande foule devant le navire.

Avec Will j'étais chargée de guider les plus petits navires qui nous aideraient à sortir du port. On serait posté à la poupe du navire, tandis que d'autres officiers s'occuperaient d'accueillir les passagers. Pour ma part je devais accueillir les Premières Classe lors de l'escale du soir à Cherbourg en France, avant de prendre la mer en direction de l'Irlande.

Et comme lors du premier départ de l'Olympic, les passagers se plaçaient sur les différents ponts pour saluer ceux et celles qui restaient à terre. Ils avaient à peine posé leurs bagages qu'ils partaient dire aurevoir une derrière fois à leurs proches.

Cela me touchait toujours. Moi je n'avais personne qui m'attendait, ou me saluait. Depuis des années. J'avais l'habitude désormais. Même si parfois j'aurais aimé que quelqu'un souhaite mon retour.

Sur mon chemin de croisait plusieurs passagers qui arborait un grand sourire sur leur visage. Je leur souris en retour tout en pressant le pas vers la poupe.

-Officier Grant, me salua un matelot alors que j'arrivais à destination.

-Où est l'Officier Murdoch ? demandai-je après lui avoir rendu son salut.

-Pas encore arrivé madame. Avec cette foule on a du mal à se faire une place.

-Je sais, ce n'est pas pratique. Faite votre boulot au mieux.

Je regardais le quai noir de monde. Tous ces gens qui bougeaient la main et souriait.

-On ne voit pas cela tous les jours ! s'exclama Will en arrivant.

-Il y a au moins autant d'enthousiasme que pour l'Olympic ! Si on m'avait dit ça il y a quelques années.

-Je ne l'aurais pas cru non plus, déclara Will.

-Plus que deux minutes, dis-je en regardant ma montre. Les hélices vont se mettre en route !

Et puis le navire commença à avancer. La sortie du port de Southampton ne se fit pas sans encombre, puis qu'un autre navire le 'City of New York' a bien failli nous percuter. Les remous causés par nos hélices avaient détaché ses amarres.

C'est donc avec une heure de retard que nous avons enfin quitter le port pour traverser la Manche vers la ville française de Cherbourg en Normandie.

Et alors que la nuit commençait à tomber, j'accueillais les nouveaux passagers, alors que d'autres descendaient. Enfin, à 20h10 nous pûmes repartir en direction de l'Irlande où nous étions attendu le lendemain matin.

Je remontai en direction de la passerelle où il me restait une heure avant de retrouver ma cabine. Les premières journées étaient toujours les plus stressantes.

Je retrouvais les officiers Moody et Low ainsi que le capitaine dans la passerelle.

-Je me retire diner avec la Première Classe, déclara le capitaine.

-Bonne soirée monsieur, dis-je suivit des autres.

-Je ne pourrai pas aller à ces soirées, fit Moody à côté de moi.

-Pourquoi monsieur Moody ? demanda le capitaine en se tournant vers lui.

-Je ne sais pas danser, avoua le jeune homme.

-On ne danse pas là-bas vous savez, affirma le capitaine amusé par la réponse du plus jeune. Bonne soirée officiers.

Je le regardais partir dans son beau costume sans envier sa position. Le poste de capitaine imposait de se montrer. Surtout un capitaine de son envergure sur un navire tel que le Titanic.

-Tu ne sais pas danser Moody ? demanda Lowe.

-Non, pas du tout.

-Moody ce n'est pas possible ! m'écriai-je ce qui le fit sursauter. Tu dois apprendre, ajoutais-je avec un sourire.

Après ces mots je me plantais devant lui. Il me regarda étonner, ne sachant pas vraiment comment réagir.

Quand je lui pris la main je vis ses joues rougir.

-Juste quelques pas, dis-je. Tu vas suivre mes pas.

Je lui montrais les pas de base, et progressivement Moody se détendit. Nous ne dansâmes pas longtemps car le devoir n'était jamais loin, mais au moins je lui avais appris quelque chose.

-Maintenant tu sais, dis-je en mettant fin à notre danse.

.


J'espère que ce nouveau chapitre vous a plu.

On arrive dans la partie du film, et j'espère qu'elle vous plaira comme le reste. Pour info j'ai décider de garder tous les officiers présents dans la réalité, et d'inclure Ellis avec eux. Je trouvais ça bizarre d'en exclure un.

Ces dernières semaines le rythme de publication a été soutenu (il faut dire que les 3/4 de la fic sont écrit) et j'espère pouvoir continuer comme ça autant que possible (même si relire et publier me prend du temps).

Merci à nouveau à Yz3ut3 pour ta review ! J'espère que la suite te plaira autant.

Je vous dis à très vite pour la suite !

Prenez soin de vous.

Little-road